‹ Histoire de la restauration (volume 2)Chapitre 81 sur 172 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

SITUATION OU GOUyBRRBMBKT AU DÉBUT DE LA SESSION.

La position du ministère à l'ouverture de la session n'était pas aussi bonne qu'il l'avait espéré. Il avait dû s'alarmer, je Tai dit, de l'apparition dans la Chambre d'une nuance hostile à la monarchie et disposée à se servir des institutions constitutioimelles pour la renverser, et la guerre à outrance faite par lui à la droite depuis l'ordonnance du 5 septembre lui avait naturellement aliéné aussi ce côté de la Chambre, qui revenait décimé, mais cependant avec un nombre de voix assez considérable encore pour se rendre redoutable, et avec ses principaux orateurs. M. de Corbière, entre autres, qui était du cinquième sortant, avait été réélu dans l'Ille-et -Vilaine. En outre, par un contre-coup naturel, à mesure que le ministère semblait faire un pas vers la gauche, quelques-uns du centre droit se détachaient et allaient à la droite; l'administration était donc exposée à perdre des deux côtés. Un autre danger menaçait le ministère. Les doctrinaires, et surtout celui qui était réputé leur chef, M. Royer-CoUard, étaient des auxiliaires exigeants, incommodes et impérieux. Ils acceptaient les fonctions pu*

bliqiies, ils remplissaient le conseil d'État, mais ils avaient la prétention de ne rien abandonner de Tabsolutisme de leurs idées. Us entendaient ne pas être conduits, mais conduire. C'étaient des rationalistes politiques issus, pour la plupart, des anciens constitutionnels de 89 et qui tenaient peu compte des faits ; tout devait plier, se\on eux, devant la raison, et la raison, c'était naturellement ce qui leur paraissait raisonnable. Ils s'étaient créé une espèce d'idéal constitutionnel qu'ils voulaient faire appliquer ; ils croyaient leur honneur politique et leur renommée attachés à ce que cette application commençât immédiatement. Ils demeuraient donc insensibles à toutes les observations que le ministère pouvait leur faire sur les dangers résultant de l'apparition d'un parti notoirement hostile à la maison de Bourbon dans la Chambre des députés.

M. Royer-Collard , en particulier, contrarié et alarmé du regret que le duc de Richelieu et M. Laine témoignaient de leur scission avec la droite, répondait avec beaucoup de philosophie que puisque le parti révolutionnaire existait dans le pays, il était naturel qu'il parût dans la Chambre ; s'il sortait des limites légales à la tribune, on le forcerait à y rentrer. Que craignait-on puisqu'on avait la majorité? Comme Camille Jordan, plus ardent , plus passionné, mais non plus absolu que lui, Royer-Collard pensait qu'en ôtant à l'opinion révolutionnaire tout prétexte de réclamer des garanties et des libertxîs qu'on assurerait au pays sans attendre les réclamations îles orateurs de la gauche, on ferait un coup de partie. C'était ainsi que MM, Royer-Collard et Camille Jordan, qui accusaient les royalistes de n'avoir rien appris ni rien oublié, avaient profité eux-mêmes des enseignements de la première Révolution, qui n'avait jamais demandé que des armes contre la société. Au fond, ces deux esprits élevés, honnêtes, mais chimériques et souverainement épris de leur renom-

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mée, s occupaient beaucoup plus de ce qui pouvait les placer personnellement comme orateurs dans une bonne position doctrinale et logique, que de ce qui était applicable aux circonstances. Tous deux déclarèrent qu'en consentant à la prorogation pour une année des pouvoirs extraordinaires confiés au ministère contre les journaux, ils demanderaient immédiatement l'application de la juridiction du jury aux délits de presse. En outre, M. Royer-Collard se trouva dans une assez grave dissidence avec le cabinet sur la loi de recrutement dont il approuvait le principe, mais à laquelle il voulait faire ajouter le vote annuel du contingent. Il fut impossible de le ramener sur ces trois points : l'application de la juridiction du jury aux délits de presse, quels qu'ils fussent; l'application de la même jiuidiction à la procédure en matière de presse, le vote annuel du contingent militaire. M. Royer-Collard entendait ne soutenir le ministère que lorsque celui-ci se rencontrait sur le chemin d'une de ses idées; le rôle qui convenait à rimportance qu'il s'attribuait était plutôt celui d'un protecteur indépendant qui intervenait à sa convenance et à son heure que celui d'un auxiliaire. Il avait soin de décliner la responsabilité de la politique ministérielle, et, pour mieux constater sa position à cet égard, il n'avait garde de laisser passer un acte en désaccord avec ses idées, sans les noter publiquement de blâme par une de ces phrases magistrales dont il avait le secret. Son grand souci était de maintenir sa personnalité audessus de toutes choses; et s'il repoussait la responsabilité de la politique ministérielle, il ne voulait pas accepter la compromission pubUque de la conduite d'un parti ou d'une coterie parlementaire. Il exerçait sans doute une influence considérable sur ceux qu'on appelait les doctrinaires, mais il ne tolérait point qu'on le confondît avec eux sous ce nom générique qni lui paraissait ressembler à un sobriquet. Alors il ne se gênait point pour les renier, quoiqu'il eût pour eux de l'affec-

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tion et du goût*. Au fond, il faisait la guerre pour son compte; marchant seul, à son pas, ce puissant volontaire qui ne se gênait pour personne devenait gênant pour tout le monde, parce qu'il subordonnait tout au culte de ses théories, de sa volonté propre et de sa personnalité.

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