Histoire de la restauration
Le 42 décembre 1821, le comte d'Artois manda chez lui, à midi, ^LM. de Villèle et Corbière, et leur annonça, de la part de Louis XVIII, que le duc de Richelieu et tous ses collègues ayant donné leur démission, l'intention du Roi était de former un nouveau ministère, dans lequel il appelait les deux chefs parlementaires de la droite, qu'il recevrait à trois heures de l'après-midi. Pour que cette audience pût être utilement employée, le Roi avait voulu que les deux députés sussent d'avance de quelle manière il entendait composer la nouvelle administration ; ils auraient ainsi le temps de la réflexion, et le loisir de peser leurs objections, s'ils en trouvaient à faire. L'intention du Roi était donc de mettre M. de Blacas aux relations extérieures avec la présidence du conseil, M. de Corbière à la justice, M. de Villèle à l'intérieur, M. de Chabrol
Hitt. de la Reslaur. — T. VI. 1
OU M. de la Bouillerie aux finances, M. de Clermonl-Tonnerre à la marine, M. de Bellune à la guerre, et de conserver M. de Lauriston au ministère de sa maison.
Les deux chefs de la droite présentèrent immédiatement leurs objections contre le choix de ce personnel ministériel, etMovsmuR en reconnut la valeur. M. de Blacas était absent de France, et il ne pouvait être rendu que dans six semaines à son poste ; or les circonstances pressaient, elles ne Tattendraient pas ; depuis six ans, ses fonctions diplomatiques le retenaient hors du pays, par conséquent il n'avait pu suivre le mouvement des idées et des intérêts à l'intérieur; il avait été le favori du roi, il ne Tétait plus, il ne pourrait le redevenir; enfin, son nom soulevait dans l'opinion publique plus de prévention que de faveur. Le nouveau ministère ne pouvait donc, sans imprudence, l'accepter pour son chef dans un moment aussi critique, (juant à M. de Chabrol ou M. de la Bouillerie, comment placer aux finances des hommes incapables d'aborder la tribune, sous un gouvernement de libre discussion, surtout quand, sur les six mois de session, quatre étaient absorbés par les débats du budget? Les deux chefs de droite, qui connaissaient les liens étroits du comte d'Artois avec le vicomte Mathieu de Montmorency, et le crédit de ce noble personnage à la chambre des pairs, proposèrent de substituer son nom à celui du comte de Blacas, pour le ministère des affaires étrangères, mais en supprimant la présidence du conseil; le garde des sceaux, le premier dans la'hiéraiThie, présiderait en l'absence du Roi. M. de Villèle entrerait, s'il le fallait, aux finances, où l'appelaient ses connaissances spéciales et la confiance qu'il inspirait à la chambre dans cet ordre de questions. M. de Corbière prendrait le portefeuille de l'intérieur ; le reste comme au projet du Roi. Il fallait encore trouver un garde des sceaux; on parcourut la liste des j[nagistrats qui pouvaient avoir des titres à ces hautes fonctions,
FORMATION DU IfOUYEAU CABINET. 3
et le nom de M. de Peyronnet, que son réquisitoire devant la cour des Pairs dans le procès de la conspiration militaire du i9 août avait mis en relief, fut prononcé. Le comte d'Artms donna son approbation à tous ces projets d'arrangements ministériels.
A trois heures, MM. de Villèle et de Corbière étaient chez le Roi, qui les écouta avec beaucoup de bienveillance et les retint jusqu'à quatre heures. Il ne leur cacha pas sa ferme résolution de ne pas admettre dans le ministère ceux qui avaient pris part au vote du paragraphe de l'adresse qu'il avait trouvé offensant pour la dignité du trône, et leur annonça qu'avant de prendre une résolution définitive, il voulait tenter une dernière démarche pour retenir MM, de Richelieu, de Serre et Roy, qui, s'ils y consentaient, feraient partie de la nouvelle administration. Il ajourna donc les deux députés, pour sa réponse définitive, à une seconde audience, qui aurait lieu le lendemain.
Dans l'intervalle des deux audiences, M. de Villèle reçut la visite du vicomte Sosthènes de la Rochefoucauld, qui insista vivement pour que les deux chefs de la droite n'entravassent par aucune opposition les bonnes intentions du Roi. Comme M. de Villèle lui faisait part des détails qu'il tenait du duc de Richelieu sur la santé affaiblie de Louis XVIII et Tassoupissement où ce prince tombait dès qu'on voulait l'entretenir d'affaires, le vicomte de la Rochefoucauld lui assura que le Roi se portait à merveille ; cette prétendue somnolence dont le duc de Richelieu avait parlé était simulée ; c'était une arme défensive, une ruse politique qu'employait le Roi pour se séparer, avec moins d'ennuis et plus vite, des ministres sortants ; les nouveaux ministres le trouveraient tout autre. Le jeune, interlocuteur de M. de Villèle ajouta que ces ministres se convaincraient bientôt que le Roi était très-bien disposé pour les idé«s royalistes. Enfin, après un long éloignement, les
deux augustes frères s'étaient cordialement rapprochés; de sorte que le miaistére de droite aurait l'immease avantage d'être soutenu, à la fois, par le roi régnant et l'héritier présomptif; seulement iKallait se hjUer de tendre la voile au vent favorable, car on ne pouvait espérer du lloi cette initiative vigoureuse et cette persistance de volonté que l'on aurait souhaité de trouver en loi.
Comme M. de Yillèle laissait percer quelque surprise en voyant son jeipe interlocuteur si bien informé, le vicomte de la Hochefoucauld, pour donner au nouveau ministre toute confiance dans l'exactitude de ces renseignements, crut devoir lui conQer de quelle bouche il les tenait. C'était de celle de madame la comtesse du Cayla, dont le Roi avait fort goûté la conversation dans ces dernière temps, et qui, depuis le départ de M. Decazes, lui avait succédé dans la faveur et dans la confiance royale. Or le vicomte de la Hochefoucauld avait, ainsi que plusieurs personnes de sa famille, des liens d'une étroite et ancienne amitié avec cette dame, qui avait l'oreille de Louis XVIII. Pour donner une preuve à l'appui de l'exactitude de ses paroles, M. de la Rochefoucauld ajouta qu'avant la nuit 51. de Villéle recevrait un billet de la main du Roi, qui l'appellerait, ainsi que M. de Corbière, au château.
Dans cette conversation intime, la situation, qui se manifestait par l'avénemeut d'im ministère de droite, achève de trouver son explication. Pendant que les violences impulitiques de la gauche, agressive et menaçante à la tribune et dans la presse, conspiratrice et factieuse dans le monde estralégal, avaient obligé les intérêts et les esprits modérés, effrayés de l'élection de Grégoire, du mciu-tre du duc de Berry, des révolutions de Naples, de Piémont et d'Espagne, des conjurations militaires, à se rapprocher de la droite, une influence parallèle avait agi sur le Roi et l'avait rapproché de son frère, de la famille royale et des roj^alistes, 11 y avait plus
FORMATION IIV NOUVEAU CABltlET. 8
de connexilé qu'on ne l'aditenlreceBraouvements. Louis XVUI était avant tout l'homme des choses possibles. Mdme dans les questions de faveur qui, par leur nature, sont du domaine de l'arbitraire, il évitait de se heurter contre des obstacles qu'il jugeait invincibles. Il avait pai'-dessus tout besoin d'un repos occupé et intéressé par un commerce d'esprit, et il avait déjà prouvé, à son second retour, en l8iH, qu'avec une situation qui changeait, il pouvait aussi changer de favori. C'est ce qui arrivait encore une fois. On a beaucoup insisté, dans les Mémoires secrets du temps, sur la part qu'eut madame du Cayla au changement qui se lit dans la situation des affaires h la tin de 1821; ilestjusted'ajoulerquelechaugemcntquis'étaitfait, dés 1 820, dans la situHtiou générale, et qui se dessina d'une mauière de plus en plus marquée dans cette année et l'année suivante, eut une part beaucoup plus considérable encore à la fortune de madame du Cayla. Les évéuemeuts qui précipitaient M. Decazes sur la pente du pouvoir la poussaient chaque jour plus avant dans la faveur du Roi. Elle devint nécessaire au château du moment où le duc Decaaes devint impossible au pouvoir; et, comme elle appartenait par ses opinions à la droite, celle-ci, en arrivant aus affaires par la marche générale des événements, allait se trouver armée du môme moyen d'intluence que les doctrinaires et le centre gauche avaieat eu auprès du Roi daus la personne de M. Uecazes.
L'événement confirma les paroles do M, de la Rochefoucauld. M. de Villêle, qui dlnmt, le 13 décembre, chez M. de Caslelbajac, reçut, à table même, un billet du Roi, qui l'appelait au château avec M. de Corbière pour huit heures du soir. Le duc de Richelieu et ses deux collègues ayant refusé d'une manière absolue de faire partie du ministère de la droite, Louis SVllI était prêt à entendre les idées des deux députés sur la formation d'un cabinet renouvelé dans son entier. Us soumii'ent au Roi les objections qu'ils avaient préseu-
6 MINISTÈRE DE H. BE YILliLE.
tées à MoNsiEtm, et Louis XVIII ne leur cacha point qu'il tenait peu à la liste ; c'étaient les ministres sortants qui la lui avaient proposée. Seulement quand, après avoir exposé leurs objections contre l'entrée de M. de Chabrol ou de M. de la nouillerie aux finances, ils ajoutèrent que ce ministère avait tant d'importance aux yeux de la chambre, par suit* de l'inlluence qu'on y exerçait sur les inlériîts publics, qu'ils croyaient que l'un des deux devait l'occuper, le Roi fit observer que le minislèrii des linances était le dernier en rang au conseil; il aurait donc cru faire tort aux deux chefs de la droite en le leur offrant. Jaloux de ses prérogatives et respectueux observateur des lois de la hiérarchie, Louis XTVtll les suivait pour les autres comme il voulait qu'on les suivit pour lui-môme. M. de Villèle, croyant avoir remarqué que l'objection du Roi avait produit de l'impression siu- M. de Corbière, s'offcit sui'-le-champ pour le ministiïre des finances, en disant que le poste le plus honorable était celui où Ton pouvait Hre le plus utile; il ajouta que, s'il entrât aux finances, il était nécessaire que son ami, M. de Corbière, fût à l'inténeur, parce que c'était le minislère où l'on avait le plus de rapports avec les membres des deux chambres. Le Roi sourit, quand M. de Villèle lui proposa le vicomte Mathieu de Montmorency pour le ministère des affaires étrangères, en ajoutant comme condition qu'il n'y aurait pas de président du conseil, attendu que personne, dans le nouveau cabinet, n'exerçait une prépondérance assez marquée pour se trouver naturellement appelé à celte haute situation. Sollicité de s'expliquer, le Roi demanda aux nouveaux ministres s'ils ignoraient que le personnage honorable qu'ils voulaient se doniier pour collègoe était le point de mire d'une coterie, dont l'influence sur lui pourrait créer de grands embarras. Ils répondirent que.la déférence du vicomte Mathieu de Montmorency pour le Roi, et sou désir de ne pas entniVBr la marche d'un ministère dont
FORMATION DU HOUYEAU CAFIIfET. 7
il ferait partie, leur paraissaient une garantie suffisante de sa conduite politique. Le Roi les incita à se donner le temps de la réflexion, et les ajourna, pour prendre un parti définitff, au lendemain à la même heure.
Avaut de quitter le Roi, MM. de TîUèle et de Corbière lui avaient exprimé, dans le cours de Tentretien, la disposition où ils seraient de conserver le duc de Richelieu et M. Roy dans leurs situations, si ces deux ministres consentaient à y rester. La présence du duc de Richelieu, ajoutèrent-ils, n'avait eu des inconvénients qu'à cause de son entourage. Son nom, sa haute position en Europe, sa juste réputation de loyauté, pouvaient le rendre utile. Quant à M. Roy, que M. de Corbière définissait avec sa causticité spirituelle, « un dogue couché sur sa caisse, » il était étranger à la politique, et sa présence rassurait les intérêts. En outre, on éviterait ainsi l'ébranlement qu'imprimait toujours à la chose publique im changement complet de cabinet. Cette proposition parut déplaire au Roi, qui le fit sentir spirituellement à roux qui en prenaient l'initiative : «Ils m'ont refusé de rester, leur dit-il; vous êtes libres, si cela vous convient, de tenter une démarche après la mienne. » Embarrassés comme ils étaient sur le choix d'un garde des sceaux, — et Tidée qu'ils avaient eue d'appeler à ce poste éminent M. de Peyronnet, qu'un procès politique venait tout récemment de mettre en lumière, témoigne de cet embarras, — ils tentèrent, au sortir du cabinet du Roi, une démarche auprès de M. de Serre, que le hasard leur fit rencontrer. Celui-ci traversait en ce moment le salon qui précédait le cabinet du Roi, à la signature duquel il venait présenter quelques ordonnances; il alla droit à eux, et leur parla de la retraite du ministère dont il faisait partie, et de leur nomination. Alors M. de Villèle se hasarda à lui exprimer le regret de ce qu'il n'avait pas voulu, ainsi que le Roi le leur avait assuré, rester dans le noirveau ministère. M. de
8 MiMSTÈRE ae H. DE TILLÈLE.
Stiire lui répondit très-franchement qu'il se garderait bien de le Faii'e, attendu que le nouveau cabinet n'en avait pas poiu' trois mois '. C'était l'opinion de tous les ministres sortants et de leurs amis, et l'on a vu qu'uue des raisons qui avaient déterminé M. Royer-Collard à concourir au renversement du ministère Richelieu, c'était la conviction qu'un ministère de droite ne pouvait rester debout à la tribune plus de quelques semaines ■'.
MM. de Villèle et de Corbière se convainquirent bientôt que le Roi était bien informé, en leur disant que tous les membres de l'ancien cabinel s'étaient engagés d'honneur à ne pas fiire partie du nouveau. Ils échouèrent dans leurs démarches, et lorsque le lendemain, 14 décembre, ils se réunirent aux Tuileries, ce fut pour proposer au Roi la liste arrêtée à l'origine avec Monsieur : MM. de Villèle aux finances, Corbière à liutérieiu', le duc de Bellune à la guerre, de Clermont-Tonuerre h la marine , Mathieu de Montmorency aux affaires étrangères, M. de Lauriston, seul ministre restant, à' la maison du Roi, et M. de Peyronnet au ministère do la justice. Le Hoi accepta la bste, et MM. de Villèle et de Corbière se rendirent immédiatement chez M. de Peyronnet, qu'ils trouvèrent prêt à se mettre au Ut; ils le ramenèrent au château, pour qu'il
1. M. lie Vlllèlo, h la corrcipondance el au l'srncl duqui:! noue Bvoni cmpninli! ce» dfUiU inUtnii tur la furmalion du nouveau minisltro, njoule sur •on cnrncl : • M. de Serre, |mr son caraclère et son lalcnl, mérilall Ici Inilancei parllculUn» que nous venions de Toire auprès de lui. Hif. Roy, SiméoiJ M TorHl n-naienl de se faire ci-éer pairs; aeiil enlre les minlalrei d£pul^, M. de Serro ne Ut rien pour fiblenir eelle faveur. ■ [Docunitiiii inédiu.)
3. H. de VUlile lul-mîme ne paritl pas compler lur la longévité du mlnislére. 11 dcrit h H"' de VillÈle, ù la dalo au SO di<eembre 1831 : • Uluei Toirc logereiPnl à Toulouse, commu si nous dvvluni y relournvr dans eli moli, • et ne prenei pu pour cela des soins Inutile». Je ne veux pas Faire de ceci la vie élernelle... SI la silualion «'aaiéliore, je renlrerai avei: cndianlcmenl dans la vie privée. En allesdanl. Il me faul votre secours el celui de ma famille, pour m'alder ji supporler ma silualion publique. • {Dncnmenu inédili.)
LESi FAITS ET LES IStËS A SON AVÉXBMERT. il
pr^ldt serment entre les mains du Iloi. Le lendemain, 1 5 décecobre, l'ordonnance coutenant lu uumUmlion du nouveau ministère parut au Moniteur, contresignée par M. de Lauriston. Puis, les jours suivants, parurent les urdùiiniuices qui soldent les comptes politiques avec les ministres qui s'en vont; une ordonnance contresignée par M. (le Pcyronnct coutiut la noroÏDalion de >D1. de Serre, Siraéon , la Tour- Maubourg, Portai, comme ministres d'Ktat. Puis suivaient uiie ordonnance contresignée par le duc de Uichelieu, nommant le général de la Tour-Maubourg gouverneur des Invalides; deuï autres ordonnances, également contresignées pnr le duc de nichelieu, et nommant MM. Koy, Portai et Sintéon pairs de France '.
C'était, disons-le en passant, une étrange imprudence que d'envoyer ainsi les ministres disgraciés dans la haute cbambre, où ils allaient trouver un noyau d'opposition préparé contre les idées et les hommes de la droite par M. le prince de Talleyrand, qui avait ou une si grande part k rétablissement de la pairie, et sur les bancs de laquelle l'élémeul de gituche avait été singulièrement fortifie par M. Decazes après l'ordonnaoce du 5 septembre.
Le ministère de droite faisait ainsi son avènement à la fin de l'année 1821, dans des circonstances qu'il importe d'apprécier. Sans doute il arrivait porté par un mouvement d'opinion qui n'avait pas cessé de grandir, depuis que les iuléréts alarmés et les esprits modérés, effrayés de la gravité de la situation, s'étaient éloignés du ministère Decazes. Le coup de tonnerre de la mort de M. le duc de Berr>' avait imprimé une vive impulsion à ce mouvement, et ki naissance du duc de Bordeaux, en promettant à la branche aînée de I; maison de Bourbon un avenir, l'avait favorisé. Le ministère
l. Cm orJoiimncei r^lBleiit linlÔcs du 2-i oclolir.! ISÏl.
iO MINISTiRE DE M. DE YILLÈLE.
profitait donc de ce grand souffle d'espérance qui enflait la Toile de la monarchie. Mais il avait de graves difficultés et de nombreux obstacles à vaincre. Il allait se trouver en face des factions révolutionnaires qui avaient, dans une certaine mesure, favorisé son avènement, parce qu'elles comptaient sur sa présence pour surexciter les passions de leur parti et le précipiter dans des entreprises violentes. Les conspirateurs, qui avaient noué leur trame dans Tombrc, voyaient dans son arrivée comme une provocation attendue et comme un signal. En outre, il avait à percer, au delà des Pyrénées, à rhorizon, un nuage obscur et menaçant qui grossissait à vue d'œil. Enfin, il entrait aux affaires sans avoir pu maintenir celte alliance de la droite avec le centre droit qui avait été le nerf du second ministère Richelieu. Il était presque d'une seule nuance, ce qui rétrécissait sa base dans les deux chambres, mais surtout à la chambre des pairs , et dans le pays comme dans les deux chambres. Par suite, il manquait de ce contrôle intérieur et de ce frein si nécessaire à la droite pour résister à ses propres entraînements , car il n'avait pas à faire valoir cette nécessité des transactions qui est à peu près la seule sagpsse des partis. Ajoutez qu'il avait d'autant plus à craindre les passions de son propre parti, que ces passions avaient été surexcitées par plus de quatre années d'une ardente opposition, et que, dans les derniers temps, la direction politique paraissait au moment d'échapper aux deux chefs parlementaires de la droite, qui n'avaient pas voulu s'associer à la guerre à outrance faite au second ministère Richelieu. Il y avait donc, dans la droite, des habitudes de guerre intestine qui pouvaient s'enraciner. On devait d'autant plus le craindre, que ceux qui avaient renvei'sé le ministère Richelieu n'étaient pas ceux que le Roi avait appelés dans le nouveau cabinet ; il les en avait, au contraire, exclus. On pouvait appréhender qu'ils ne gardassent à la fois des prétentions
LES FAITS «T XBS IDÉES A SON ATéMEMEIfT. Il
et des ranenoes, et pfawîeurs d'entre eux, comme HM. de la BourdoDuaye et de Lalot, étaient des oratem^s paissants sar la droite, tancfe que le nouveau cabinet ne comptait parmi ses membres que deux orateurs, MM. de Villèle et de Corbière. Le nouveau cabinet avait donc à craindre à la fois labstention malveillante des chefs du centre droit, qui avaient refusé d'entrer dans la combinaison ministérielle, le mécontentement et les rancunes de plusieurs membres influents de la droite, que le Roi n'avait pas voulu y admettre, outre l'opposition violente et prévue du centre gauche et de la gauche. C'étaient beaucoup d'ennemis. Il importe de ne pas oublier que l'exemple de ces coalitions, qui rapprochent les extrêmes pour abattre un ministère que les partis, par des motifs divers, aspirent à renverser, avait été donné. Sans doute ces obstacles ne devaient pas se présenter tous à la fois dès le début de l'administration; mais ils existaient, et il fallait prévoir leur action, d'abord latente, qui précéderait leur action à ciel découvert.
Tout ministère qui arrive a naturellement un certain nombre de changements à faire dans l'administration; il faut qu'il éloigne des positions importantes les adversaires de sa politique et qu'il y établisse ses amis. Il y eut d'abord des mutations dans la diplomatie. M. Decazes, à l'occasion de l'avénement du ministère de droite , avait envoyé sa démission de l'ambassade de Londres; on y plaça M. de Chateaubriand, qui avait refusé la présidence de l'instruction publique comme au-dessous de ses prétentions légitimes. Il y eut un litige dans le conseil, au sujet de l'ambassade de Naples, que le duc de Narbonne Pelet, avait quittée. Le vicomte Mathieu de Mont^ morency voulait donner ce poste au duc de Montmorency- Laval, son parent; MM. de Villèle et de Corbière insistèrent pour qu'on en disposât en faveur de M. de Serre. Madame de Serre était venue leur demander pour son mari l'ambassade
12 MIBlSTtHE DE M. DE VIIXÈLE.
de Naples, en ajoutant que les médecins lui avaient prescrit \ les climats chauds, h cause de la maladie de larynx dont it-J était atteint, et que ses dernières luttes de tribune avaient i aggravée. MM. de Villèle et de Corbière, qui avaient la plus haute estime pour le caractère et le talent de M. de Serre, qu'ils avaient appris à connaître dans leur ministère sans portefeuille, appuyèrent vivement ce choix dans le conseil. Ils rappelèrent le ferme et noble caractère qu'il avait déployé dons des circonstances critiques, quand, après l'assassinat du duc de Berry, il avait rompu tous ses liens avec la gauche ; en la combattant avec mie ardem- empreinte quelquefois de violence, il avait puissamment contribué au changement de la toi d'élecUon, qui était au moment de rejeter le pays en révolution'. Comme M. Mathieu de Montmorency peràslaît à vouloir envoyer son parent à Naples, et qu'on ne put se mettre d'accord dans le conseil, on résolut d'eo référer au Roi. Le Koi, touché des considérations développées par MM. de Villèle et de Corbière, décida le litige en faveur de M. de Seire. Le duc de Laval-Montmorency fut nommé amhassadem- en Espagne; le duc de Doudeauville, le duc de Narbonne Pelel, le vicomte de Donald, furent nommés ministres d'fitat et membres du conseil priï^. Le conseil d'État réorganisé conserva presque tous ses membres, mais on y introduisait M.H. de Kergariou et de Beilier, anciens préfets, qu'on attacha au comité de rîntêrieur. Il y eut un mouvement dans les préfectures, et trois anciens préfets appartenant à ta droite et destitués par M. Decazes, >LM. de Curzay, de Floirac et de Saint-Luc, furent rétablis dans leurs fonctions. Le général Coutard, sur le dévouement et l'énergie duquel le gouverne-
I. Cf> (lélslla sonl letluellemenl euiprutité) an carnel <\e U. de Vlllèlu, el lli Irouvent leur conOrmation ilana \es Ultrsi Je M. Millifeu de Manlmorencj, ijul coinple purinl m grietf contre M. de Vllli-le l'olislacte que me[ celui-ci , à r«nvol de H. de Uo n toi oreiicy- Laval à Nsptïs,
MODIFICATIONS ADMINISTRATIVES. i3
ment du Roi comptait d'ime manière absolue, fut appelé au commandement de la première division militaire, en remplacement du général de France ; c'était une mesure de prévision contre les conspirations militaires qu'on pouvait appréhender. Le général Donnadieu fut rétabli sur le tableau de disponibilité dont il avait été rayé. M. Angles donna sa démission de préfet de police, et M. de Lavau, conseiller à la cour royale de Paris, le remplaça. MM. de Bouthilliers et de Rancogne entrèrent comme administrateurs aux postes réorganisées, que M. de Mesy quitta et où M. Roger garda les fonctions de secrétaire général.
Ces changements n'avaient rien d'excessif, et ils étaient loin de satisfaire toutes les ambitions que la chute du ministère Richelieu avait mises enjeu. Le comte de la Bourdonnaye avait fait porter des paroles au nouveau ministère par M. de Chateaubriand, qu'il avait choisi pour intermédiaire '. II posait ses conditions, et, suivant qu'elles seraient acceptées ou refusées, il traiterait le ministère en ami ou en ennemi. Qu'on le nommât ministre aux Pays-Bas, puisqu'on ne voulait pas lui donner l'ambassade de Vienne ; que l'on constituât la pairie sur la tête de son fils, il n'attaquerait pas le ministère et il le soutiendrait, au besoin; sinon il planterait son drapeau dans la discussion de la loi sur la presse.
1. Voici la lettre de M. de Ctiatcaubriand, dont l'original existe dans les doeuments inédits que possède la fomille de M. de Villèle : ■ La Bourdonnaye est Tenu cbei moi ce soir, il Teut détinitivement savoir si l'on est ami ou ennemi. Il persiste à demander : l^* la pairie sur la tCtc do son flis (il y a des exemples de cela à la Cliambre des pairs) ; 2^ il abandonne l'Idée de l'amiMvade devienne, et se contente d'être ministre aux Pays-Bas. A ces conditions, il promet d'être loyalement en paix avec le ministère, et de le servir si besoin est. Mais il veut une explication immédiate, car il veut prendre parti dans la discuMion de la loi sur les journaux. Si l'on est ennemi, il parlera contre la loi des Journaux qu'il n'aime i>as. Si l'on est ami , il gardera le silence et attendra patiemment l'avenir.
« Je vous rends ses propres paroles, mon avis est que vous ne sauriez trop Taire pour l'amener à vou*. » Chateacbriand. [Documents inédita.)
Il ûe faut pas trop s'étonner de pareilles propositions ; c'est une chimère que de compter sur le désintéressement absolu des hommes mêlés aux a£bires publiques; on le louerait moins s'il n'était pas aussi rare. Il est de l'essence du gouvernement parlementaire de surexciter les intérêts et les ambitions, et dans les luttes des assemblées il y a presque toujours derrière le but ostensible qu'on poursuit un but secret qu'on veut atteindre. Heureux les pays où les assises de l'édifice politique sont assez solides pour servir de champ de bataille, sans être ébranlées, aux luttes des ambitions et des . intérêts personnels, qui profitent alors par leur concurrence même à l'intérêt général! Telle n'était point malheureuse- * ment pour le gouvernement royal et le pays la situation de la société française à l'époque dont j'écris l'histoire. Le comte de la Bourdonnaye présumait trop de la force des institutions, sur le ressort desquelles il appuyait jiisqu'à les briser, et il jouait un jeu dangereux pour son parti, pour son pays et pour le gouvernement qu'il aimait.
M. de YiUèle a pris soin lui-même de consigner dans ses notes politiques le sens de la réponse qu'il fit à M. de Chateaubriand. Il refusa de céder à une menace, convaincu qu'il était qu'en donnant une prime à ceux qui prétendaient lui forcer la main et lui offraient la paix ou la guerre selon l'accueil favorable ou contraire fait à leurs exigences, le gouvernement encouragerait l«'s ambitions et provoquerait les hostilités. Les hommes qui se seraient ainsi imposés n'accorderaient qu'un6 trêve au. ministère; ils auraient bientôt de nouveau recours au moyen d'intimidation qui leur avait une fois réussi ; c'est ainsi qu'on aurait devant soi des exigences toujours obéies sans être jamais assouvies, des prétentions sans cesse renaissantes qui ne deviendraient jamais des dévouements. Le ministère crut donc devoir adopter la marche opposée. Il résolut de faire pour ceux qui adopteraient sa politique tout ce qu'il
RET&AIT DE LA LOI DB CEIfSUHB. 15
était possible de faire, en tenant compte de leur mérite, sans nuire au service public. Il lui sembla sage « de conserver au Boi et au pays les serviteurs de toutes nuances qui pouvaient leur être utiles, sans prononcer aucune exclusion et sans permettre aucune réaction intéressée ^ d C'était certainement la marche la plus raisonnable et la plus digne ; mais il fallait avoir la force de la maintenir en face des ambitions émues, et le ministère devait penser que les vanités blessées et les intérêts déçus chercheraient dans les lois qui seraient proposées aux chambres des terrains d'opposition.
A peine nommé, il avait eu à délibérer sur la manière dont il se présenterait devant les chambres. Dès la première réunion des ministres, il fut décidé qu'on retirerait le projet de loi de censure, et qu'on déposerait une nouvelle loi sur la presse. Il était impossible d'agir autrement. Le second ministère Richelieu avait succombé précisément sur la question de la censure qu'il demandait pour six ans, et il avait succombé devant une majorité formée par la coalition de la droite avec le centre gauche et la gauche. La droite était donc engagée d'honneur dans cette question ; le ministère sorti de sjs rangs ne pouvait lui demander le sacrifice de sa dignité, et devait prouver par son premier acte qu'il était l'héritier et non le continuateur du ministère Richelieu^.
1. Je file textuellemcnl les motifs expost^b par M. de Villèle poar jusllûer la conduite du minislère.
2. M. de Villtlc l'ipose tout an long, dans ses notes politiques, les moliTs qui détcrmlni-renl le ministère à prendn» celle r«»olution. « Pour maintenir la proposition de censure, dit-il, il aurait fallu que le minislère l'obtînt de la majorité (}i]i venait de la refuser à l'ancienne adminislration, et qu'ainsi il obligeât celte majorité à se déjuger et à se déshonorer en se démentant sans pudeur ù quelques jours de dislancc. ('elle majorité royaliste était cependant sa seule force. La Chambre des pairs, par sa comftosition, ses idées, ses prétentions, ses engagements, était contraire au nouveau cabinet. I<a bienveillance du Roi était bien nouvelle et mal assurée. On pouvait craindre le retour de M. Dccazes, que le vole de la loi de la censure aurait favorisé. Les amis les plus particuliers, leâ plus intimes du nouveau cabiuet, ceux qui étaient le plus au
maastàui m ■.
II ae but pas tcofi s ctuuaer de p>i oae timen que 4e cuoipter sur éts boMDHB mêlés «a aSaim Boins iU a'élail pss auâsi rare.
luiiuiHUit friapenUire de suff bitioiis, el dans l«s haUes du it jours demère la Ind. osteosiblt; qu'on mit aUdadre. Bearcuxl Stt potiliqiK sont asâct goti» taille f saoâ ^tn éfaraoli^, intérêts persuQOcU. qm pn' ■rime à l'intérêt g«Déi^!
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CONSPIRATIONS MILITAIRES ET CIVILES. il
MM. Baithe, Mauguio, Mérilhou, était vivement sollicité de donner Tordre attendu. Il faut se reporter ici aux détails déjà exposés sur rétendue et la puissance de cette organisation, qui enveloppait la France d'un réseau, dont les mailles plus ou moins fortes existaient partout'. C'étaient des jeunes gens, on Ta vu, qui avaient importé la charbonnerie d'Italie en France. Ces jeunes gens, tout en comprenant la nécessité d'appeler des hommes considérables et connus dans la Vente suprême, afin d'inspirer quelque confiance au pays quand ils frapperaient'le grand coup, avaient conservé l'initiative, l'action et le mouvement. On pourrait comparer la Vente suprême à un char attelé : la partie parlementaire représentait le char; les jeunes hommes ardents qui s'étaient donné des chefs parce qu'ils ne pouvaient l'être, je veux parler de MM. Bazard, Joubert. Bûchez, Dugied, Guinard, Rouen, Sautelet, Flottard, de Corcelles fils, les deux Scheffer (Arnold et Ary), et leurs amis, étaient les chevaux.
Ils avaient réussi, pendant le cours de l'année 1821, à propager la charbonnerie dans l'armée^; le corps des sous-officiers leur avait offert des recrues toutes préparées à recevoir l'initiation par une éducation supérieure à celle du soldat, leur contact naturel avec la jeunesse civile dans les garnisons des grandes villes, l'ardeur de leur âge et l'impatience d'avancement, ce tourment des âmes militaires qui trouve un leurre dans les révolutions, et que surexcitait encore, à cette époque, l'exemple de la révolution sortie du camp de l'Ile de