‹ Histoire de la restauration (volume 3)Chapitre 37 sur 122 · ÉTAT DE L'ESPAGNE DANS LES SIX DERNIERS MOIS DB · texte numérisé non relu

ÉTAT DE L'ESPAGNE DANS LES SIX DERNIERS MOIS DB

Au sortir de la session , le ministère se trouya en face de deux questions qui le préoccupaient déjà vivement pendant la session même , mais qui prenaient, au moment où elle finit, une importance plus grande, la crise espagnole et le congrès européen qui allait s'ouvrir à Vérone. Le lien qui rattachait ces deux ordres de faits lun à Tautre est tellement manifeste, ({u'il est presc^uc inutile de le signaler : la question d^Espagne, étant une des plus importantes ouvertes en Europe, devait une des premières attirer Tattention du congrès. Il fallait donc que le conseil de Louis XVIII s'accordât sur trois points inégalement importants, mais tous trois importants : Quelle politique la France adopterait-elle en présence des progrès toujours croissants de la crise espagnole? quel rôle prendraitelle au congrès de Vérone ? par qui s'y ferait-elle représenter?

Dès que la session fut close, le conseil se rassembla presque tous les jours pour discuter la ligne de conduite à suivre dans ces deux grandes affaires. 11 était dès lors facile de prévoir qu'on arriverait à une nipture avec la révolution espagnole; en effet, ce n'était pas un mouvement libéral, c'était bien une

révolution qui se remuait de l'autre côté des Pyrénées. Elle avait ses sociétés secrètes, les chevaliers communeros ou fils de Padilla^ qui juraient « de maintenir les libertés et les franchises de tous les peuples , de se soumettre sans réserve aux décrets de la confédération et de mettre à mort tout chevalier qui manquerait à son serment; » c'était une société des carbonari. Elle avait des clubs pour exalter les passions, une presse anarchique qui grossissait la voix des clubs, et poursuivait, chaque jour, des plus violentes invectives la France et son gouvernement à cause du cordon sanitaire, les Puissances européennes à cause de la sainte-alliance et du congrès de Vérone. Elle avait eu déjà des crimes populaires et des exécutions ^ Cette révolution, plagiaire de la nôtre , avait remplacé nos sans-culottes de 93 par ses Descamisados , car les Espagnols sont toujours portés à forcer l'imitation ; la Tragala espagnole parodiait notre Marseillaise^.

Il ne saurait être ici question de nit r la part que les fautes

1. Dès le 4 mai 1821, on voit don Mathias Venuenza, chapelain du roi, «ondamné à dix ans de présides par les tribunaux qu'avaient institués les exaltés maitrej de la personne de Ferdinand. C'était trop peu. Cet ecclésiastique fut arraché de sa prison par les émeuiiers, condamné à mort par la Justice populaire et exécuté à coups de marteau. Les meurtriers fondèrent à cette occai4oii l'ordre du Marteau, chacun porta sur son cœur les insignes de cet ordre. La. presse anarchique célébra cette journée, et les juges qui ayaient condamné le chapelain i sept ans de galère n'échappèrent que par une prompte fuite aux coups des assi^ins qui, les trouvant coupables de clémence, voulaient les mettre à mort. (Voir Chateaubriand, Congrès de Vérone^ t. I, p. 43.)

2. Voici les paroles de ce chant révolutionnaire, avec la traduction en regard :

Tragala^ Tragala^ Avale-la^ avale-la.

Tu servilon, Toi servile.

Tu que nos quieres Toi qui n'aimes pas

Constitucion; La constitution ;

Dieen que el Bey non quiere On dit que le Roi n^aime pas

Lo9 hombres libres, Les hommes libres.

Que se vaya a la Qu^il s'en aille ù la

A mandar servîtes. Commander les serviles»

Tragala] ete, Àvale-lOf etc.

200 conguès de v^bohe.

de Ferdinand et de son gouveraemenl avak'ul eue à raïêDemeat de cette aoarchie révolutiounaire. J'ai déjà touché sommairemeot ce poiut, mais le moment est venu de rédairer d'une plus vive lumière. La counaissauce exacte de la situalio|i de l'Espagne est indispensable pour apprécier sainement la politique adoptée par le cabinet français, il n'existe pas l'ombre d'un doute sur le droit qu'avait eu Ferdinand VU, k m rentrée en Espagne, de ne point accepter la constitution promidguée par les cortès de 1 812 réunies à Cadix : ni la manière dont avait été formée cette assemblée constituante, ni )a nature même de l'acte constitutionnel qu'elle avait promulgué, ne donnaient d'autorité à cette constitution.

ir abord la régence établie à l'île de Léon , en reconm en 1810 aux colonies hispano-américaines le droit d'être représentées aux cortès constituantes, avait concentré arbitrairement l'exercice du droit électoral dans le petit nombre de colons présents pour le moment dans la mère patrie , qui, vu l'éloignement, nommèrent seuls la représentation de toutes les colonies. Puis, comme ]a plus grande partie de l'Espagne était occupée par les troupes françaises , il n'y eut que Cadix, les provinces de Valence , de GaUce , de Murcie et les lies Baléares qui procédèrent régulièrement aux élections, en observant les conditions d'électorat et d'éligibilité et les autres conditions fixées. Ailleurs tout fut trouble , confusion , iUégaUté',

L'assemblée ainsi élue porta la marque de son origine. Ceux qui ont lu ses séances y ont retrouvé un écho des vio-

t . 0«n« ptuaiaura provioc» on réunit à 1> hftte al clandcillneuienl quelque: linbllanla, qui ae regnrdËrenl uomDie iiiie»II« du droit d'élire pour loui. Il ; en eiil mjyiiie vu l'on ne pârvlnl pas il réaliser ce aimulacre d'éleclion. Alon i|uelquc> ^migréa de cea provinces, réfugléa à Cadix ou dana d'aulres li«ui ilcmeuri's llbrei. fe cliarf rreal ilc iiippl^fr i l'ImpnMibtlilé où a'élalent (ronY^i ienra eompalrtole» de protider nui o|"*ra1iore 6lector«lea, cl nonoitrenl la reprétenlallga de luur provini;c.

HISTOIRE DE LA BBVQLUTIOn BSPAflNOLE. 201

lenceii de 1» Convention de 93 , dont les membres les plus saDguiiiaires furent publiquement loués à la tribuoe cspagnifle : quelques voix modérées, comme celle d'Arguelles, que l'admiration emphatique de ses contemporains surnomma le divin à cause de son éloquence, s'y firent, il est vriii, enteudre, mais ce fui l'exception. L'esprit général de l'assemblée était uo esprit de violence , de colère , d'empiétement sur les droits de l'autorité royale , une tendance continuelle à provoquer des mesures à outrance, proposées dans cette langue fiévreuse etsangulnaireque parlent les révolutionnaires. Cestëtes ardentes, déjà échauffées par la tlamme intérieure des idées, subissùent encore l'influence d'un climat de Teu qui contribuait à les jeter dans une sorte de délire. Des jom'naux qui cherchaient leur succès dans une émulation d'exagération apportaient des alimenls à l'incendie. Les tribunes publiques, composées de tout ce que l'Espagne renfermait de plus violent, agissaient encore sur les débats. Ce fut dans ce foyer où fermeotaienl tant d'élémeats incandescents que fut rédigée et promulguée, le 19 mars 1812, la constitution de Cadix. Le premier acte des corlès , en arrivant, avait été de proclamer la souveraineté du peuple. L'esprit de la constitution était eu harmonie avec ce premier vote. Le principe républicain y dominait. C'étaient les certes qui, outre les prérogatives dont jouissent ordinairement les assemblées politiques, avaient celle de prendre l'initiative pour lu présentation des lois. Elles nommaient eu outre les membres du ti-ibunal supérieur , instituaient les régences, non-seulement en cas de minorité, mais en cas i'incapacité reconnue par elles , ce qui les armait du droit de proclamer la déchéance. Le droit de sanction appartenait au lloi, mais son vélo était limité ; à la troisième présentation d'une loi, la sanction était obligée. Le dfoit de grâce lui-tnâme devait éU't» rcnferoié dans deslimiteit précisées par une loi. Il commsudiiit la foice armée , mut

203 CONGBÈS DE VÉKONE,

\cs corlès devaient fixer les règlemenls auxquels cette force demeurerait soumise. Il nommait les fonctionnaires, mais sur une liste présentée par le conseil d'État, et ces fonctionnaires demeureraient soumis à un tribunal nommé par les cortès. Enfin, dans intervalle des sessions, les cortès laissaient une commission permanente chargée de veiller h. l'exécution des lois et de convoquer l'assemblée, s'il y avait lieu. Ainsi, l'action royale était partout restreinte, gênée, surveillée, arrêtée, remplacée par l'action des cortès; la royauté, dans le pays le plus monarchique de l'Europe, était mise en suspicion et en tutelle. C'était la république avec un fantôme de Roi. Une pareille constitution ne pouvait satisfaire et ne satisfit Espague qu'une faible minorité ; mais comme, au moment elle fut promulguée, la nation était engagée dans une lutt« à' mort contre nn toul-puissant ennemi, l'empereur Napoléon, ceux dont elle heurtait le plus les sentiments ne songèrent qu'à une chose, k maintenir à Cadix le centre d'unité qui donnait plus de cohésion et par conséquent plus de force à la résistance. 11 ne fallait pas diviser le pays devant le péril prochain ; pour le reste, on verrait plus tard. Ce fut ainsi que la constitution de 1SI2 ne souleva point de prime abord une opposition nationale.

Lorsque les événements de 1814 ramenèrent en Espagne FerdiuandVII,auquelNapoléon,lejourde sa chute, avait rendu la liberté, les cortès qui avaient succédé aux cortès constitutionnelles de 1812, désireuses de maintenir leur prééminence contre l'autorité royale, firent un acte qui souleva dans la nation une réprobation unanime. Eues enjoignirent au Koi par un décret de prêter serment à la constitution de 1812, lui défendirent de prendre le titre de Roi jusqu'à ce qu'il eût obéi à cette injonction, lui tracèrent l'itinéraire qu'il devait suivre pour se rendre à Madrid et prétendirent lui dicter jusqu'aux paroles qu'il devait prononcer en réponse aux

adresses. Ferdinand YII continua sa route sans accorder la moindre attention au décret des cortès ; il traversa l^Espagne au bruit des acclamations qui saluaient son retour et des malédictions contre la constitution de 1812 qui s*élevaient de tous cAtés. Dans son trajet de la frontière à Yalenbe, il reçut un grand nombre d'adresses qui rengageaient à régner « conune avaient régné ses pères, i» Les villes , les villages, Tannée, n*avaient qu'un langage, n'exprimaient qu'un vœu, et la minorité des cortès , composée de 69 membres, signa une adresse dans le même sens.

Ferdinand, qui n'avait point parlé jusqu'à son arrivée à Valence, n'hésita plus à s'expliquer, en présence de cette ma* nifestation universelle contre la constitution de 1812. Dans le décret du 4 mai 1814, il déclara que « se conformant aux démonstrations générales de ses peuples qu'il tenait justes et bien fondées, son intention royale était, non-seulement de ne point jurer ou accepter la constitution de 1812, ni aucmi décret des cortès générales et extraordinaires et des ordinaires actuellement assemblées , et expressément « les décrets attaquant les droits et les prérogatives de sa souveraineté, par la Constitution ancienne et les lois qui ont gouverné la nation pendant si longtemps, mais de considérer la constitution de 1812 et ses eiFets comme nuls et de nul effet pour le présent et l'avenir. » Le Roi dissolvait en outre les cortès, et leur enjoignait de se séparef à l'instant. II regarderait comme coupable de lèse-majesté et punissable de la peine de mort quiconque ^'opposerait à l'exécution de son décret.

Ferdinand ajoutait à ces paroles sévères d'autres paroles de nature à donner bon espoir à l'Espagne. Il déclarait les droits de la nation aussi inviolables que ceux de la royauté, et promettait, devant des cortès légalement assemblées et où viendraient s'asseoir les députés de l'Espagne et des Indes, de traiter des intérêts nationaux. Il proclamait préalablement

~204 CONGRES DE VERONB.

<i que la liberté et ia ^ûrclé individuelle scraicat garaotû par des lois; qu'en outre ses sujets auraiem la faculté (foJ communiquer leurs idées par la voie delà presse, que s dépenses particulières et celles de sa famille seraieut soigneusement distinguées des dépenses publiques, pour prévenir jusqu'à la possibilité du désordre et de la dissipation, o Enfia il faisait profession de « haïr lo despotisme, inconciliable avea« les lumières et avec la civilisation des nations de l'Europe. »fl

Les certes résistèrent. Loin de se dissoudre, elles déclarèrent qu'elles opposeraient la force à la force, et envoyèrent des troupes pour comprimer les mouvements du peuple, qui renversait partout les pien-es de la constitution. C'était une démence que de vouloir opposer une digue à cette espèce de marée qui montait en emportant tout sur son passage. Ferdinand marcha de Valence h Madrid à travers les ovations populaires; les troupes qu'on envoyait contre lui se réunissaient à son cortège. Il entra triomphalement dans sa capitale, au milieu des acclamations enthousiastes de la population. La plupart des membres de l'assemblée se dérobèrent par la fuite au chcLtimeut dont h- Roi les avait menacés ; ceux qui ratteD* dirent dans k ville furent arrtHés et jetés en prison.

Ferdinand , après cette entrée triomphale, se trouva seul maître, sur son trône, sans, autres obstacles que ceux que présentait la situation , mais ces obstacles, après l'invasion et le mouvement que la guerre de l'indépendance avait imprimé, étaient considérables; sans autres engagements que ceiu qu'il avait pris envers son peuple, dans le décret du 4 mai 1814, en refusant de souscrire à la constitution de 1812, mais il était difficile de trouver une forme qui rendit ces engagements efficaces, en présence de l'ancienne organisation de l'Espagne, qui se relevait avec ses abus, et de la haine de la majorité des Espagnols pour les innovations.

Fardioand, c'est là sa part de responsabilité dan? la situa-

HISTOIRE ne LA nÉVlILITIUK ESPAGSOLE. 205

lion qui pesait, à la fin de J822, sur l'Espagne, ne montra ni inteUigence ni volonté pour conjurer les obstacles dont il ^-tail entouré, et sembla oublier compléteraent les promesses d'amélioration et de liberté qu'il avait faîtes : du moins restérenl-eiles comme non avenues. Les eortès devaient être réunies, dans les Tormes légitimes, pour être consultées; elles ne le furent point. Il devait y avoir une amnistie, l'amnistie eut quelque chose de dérisoire; plusieurs milliers d'Espagnol* qui se trouvaient attachés au paiti fran^rais et qui, dans les premiers moments du retour de Ferdinand, avalent quitté le pays avec notre armée pour échapper aux suites violentes d'une réaction, furent bannis et leurs biens furent séquestrés. Les membres de la régence, ceux des eortès, tous les individus qui s'étaient montivs les zélés partisans de ta constitution de 18)2, furent traduits devant des commissions et jugés sans aucune forme légale. Il n'y eut pas de sang versé sur les écbafauds, il est vrai ; mais les présides, les détentions dans les citadelles, l'exil, qui atteignirent un grand nombre d'individus, n'étaient pas des peines médiocres.

Ferdinand, qui maintenait ainsi le pouvoir absolu, savait peu s'en senii-. On vit tomber successivement, dans les six années qui séparèrent sa rentrée en Espagne de la nouvelle révolution, des ministres du caractère le plus opposé, Cévallo8, le général Ballasleros , Fizarro , (iaray, le général Kguia, Echavarri, Lorano-Torres. Ces chutes successives, auxquelles n'échappaient pas les hommes les plus divers, disaient assez, qu'il n'y avait ni rohéreuce ni suite dans les plans du gouvernement espagnol, qui essayait tout paice que rien ne lui réussissait; en même temps elles justifiaient l'opinion généralement accréditée qu'au-dessus du conseil des ministres et autour du Roi il y avait une camarilla qui, faisant et défaisant les istères, exerçait l'influence souveraine.

»t juste de tenii- compte des difficultés, qui étaient

énormes : le pays ravagé, les fiaances obérées, l'agriculture et l'industrie paralysées par une longue guerre ; toutes les ressources épuisées; le crédit depuis longtemps détruit; les esprits divisés, les passions allumées. Mais il aurait fallu au moins se rendre compte de la situation et essayer de résoudre le problème. Rien ne fut tenté. On se contenta de recourir à des taies arbitraires, odieuses aux contribuables, sans élre fructueuses pour le trésor, et à des droits de douane exorbitants qui éloignaient le commerce extérieur. Ce n'était pas avec de pareils expédients qu'on pouvait relever l'Espaj L'armée cessa à peu près d'être payée; aussi devînt-elle disciplinée, mécontente, et ses rangs présentèrent de nombreux vides ; la marine , accablée par le désastre de Trafftlgar, ne sortit pas de ses ruines. L'administration, privée de tout moyen d'actiou, ne périclita pas moins que le reste. Le mécontentement se montra bientôt. Quand une nation sait que la toute-puissance est quelque part, elle attend tout de qui la possède; elle ne comprend pas l'impuissance du pouvoir absolu. Le mécontentement augmenta les ombrages du gouvernement, et les ombrages et les sévices du gouvernement augmentèrent le mécontentement des justiciables; alors on se retourna vers la suprême ressource, qui, avant les dernières guerres, avait fait vivre l'Espagne malgré la décadence de l'agriculture et l'absence de commerce et d'industrie , c'est-à-dire vers les colonies , qui s'étaient insurgées pendant les guerres avec l'Empire. On résolut donc de les soumettre par la force des armes. Le gouvernement espagnol se jeta ainsi dans une entreprise qui, si elle ne réussissait pas complètement et dans un court délai , devait achever la ruine de l'Espagne. Or il était difficile qu'elle réussît avec l'immensilé de la tâche, l'éloignement des lieux où il fallait lutter, et le peu de ressources dont on disposait. Après de longs efforts et au prix des plus grands sacriUces, on réduisit le

tpas^ igae«H i in^l

Mexique, mais sans le soumettre ni le pacifier; TEspagne dominait les points prin^paux qu'occupaient ses armes, ailleurs le pays lui échappait par son étendue même et par la difficulté des communications. Le Chili, un moment dompté, avait ressaisi son indépendance. Buenos-Ayres, quoique tourmenté par des dissensions intestines, avait repoussé la domination de la mère patrie. Bolivar, dont le nom commençait à occuper l'Europe, et Morillo, brave soldat de la guerre de rindépendance qui commandait Tarmée espagnole, se livraient une guerre incessante, avec des alternatives de succès et de revers, mais le premier avait sur le second l'avantage d'avoir son ravitaillement à sa portée. L'Amérique espagnole entrait dès lors dans cette existence fiévreuse et tourmentée par les dissensions intestines qu'elle a continuée depuis; mais le souvenir des anciens abus de l'administration espagnole et le goût de ce fruit nouveau et enivrant, l'indépendance, l'emportaient sur tout; les populations de ces vastes pays aimaient mieux être troublées que sujettes et se mal gouverner que d'être mal gouvernées par la mère patrie. On pouvait donc prévoir que, si le gouvernement espagnol ne tentait pas un effort héroïque, le dénoûment de la lutte tournerait contre lui. Cet effort même, coexistant avec les germes de mécontentement qui fermentaient, furent l'occasion de la révolution.

C'est ici le moment d'exposer la situation particulière de l'Espagne, qu'il est nécessaire de bien connaître pour comprendre la suite des événements. La masse de la population, le peuple des petites villes et des campagnes, que l'action de la politique du gouvernement atteignait peu, et qui échappait par son obscurité même aux mesures violentes prises par la camariUa contre tout ce qui faisait obstacle à son inlluence ou à ses desseins, demeurait calme et inébranlable dans sa fidé- Uté aux formes du passé. L'agitation qui existait à la surface ne se faisait pas sentir dans ces profondeurs. Il n'en était

point de même dans les classes supéneures eL aisées, qui soûl fraient plus des fautes du gouyernement, et surtout parmi les existences nouvelles que la guerre de l'indépendance avait fait éclore. Il y avait là des caractères pleins d'initiative, des hommes intelligents, actifs, hardis, ambitieux, qui ne se rt»signaient pas facilement à descendre du rMe de premier plao qu'ils avaient joué à une position subalterne.

Ceci explique pourquoi il se trouva parmi les chefs du rai vement tant d'hommes illustrés pendant la guerre de l'iw pendauce. Au fond, pendant l'interrègne de six ans qu'ai amené la longue captivité de Ferdinand, TEspagne, livrée'^ elle-même, avait produit une espèce d'état-major militaire et politique ; c'était avec cet état-major que Ferdinand avait maintenant à compter. C'était surtout dans l'armée que les anciens chefs de la guerre de l'indépendance avaient leur point d'appui. Cette armée, devenue le dernier espoir du gouvernement, puisqu'il comptait sur elle pour réduire l'insurrection des colonies, sentait son importance, et elle nourrissail en outre de sourds et profonds mécontentements. La cause la plus réelle de ces mécontentements était une répugnance qu'on n'osait avouer pour l'expédition lointaine et difticile qui se préparait. Les rares soldats revenus des Amériques espagnoles avaient parlé. A Cadix, tout près du lieu où l'on faisait avec celte lenteur qui a été si souvent préjudiciable à l'Espagne les préparatifs de l'expédition, se trouvait un hôpital où l'on avait recueilli un assez grand nombre de vieux soldais de Morillo, blessés et malades. Us redirent leurs campagues, leurs épreuves, leurs souffrances, la mort de leurs compagnons qui avaient succombé, moins encore sons le fer ennemi qu'aux atteintes de la maladie, de la misère, de la fatigue-el de la faiui. Ces sinistres récits contribuèrent k propager parmi les soldats les germes d'opposition qui existaient déjà parmi uu grand nombre d'officiers. Les sociétés secrètes se mul

plao

UISTOIRE DE LA RÉVOLLTION ESPAGNOLE. 209

plièrent dans Tannée • Sans se Tavouer à soi-même, on se précipitait dans une révolution, en grande partie, pour échapper à une expédition lointaine, laborieuse et sans espoir de succès. On cachait ce motif sous des récriminations contre le gouvernement qui méconnaissait les intérêts de Tarmée, les services rendus, les droits acquis, qui compromettait la gloire obtenue dans la guerre de TiDdépendauce, et opprimait la liberté fondée par les défenseurs du territoire national. On avait soin, avec cet art pratiqué dans toutes les révolutions, de séparer le Roi des conseillers qui Tentouraient et dont la fatale influence était, disait-on, coupable et responsable de tout. Enfin, le commerce de Cadix et celui de Malaga fournissaient l'or toujoiu*s nécessaire dans ces sortes d'entreprises, car les commerçants de ces deux villes étaient profondément hostiles au gouvernement.

J'arrive ici à la veille de l'explosion finale qui détermina le triomphe de la Révolution. Mais, avant cela, quelques-uns de ces caractères ardents et impétueux qui sont toujours à l'avantgarde des révolutions, avaient déjà tenté l'aventure. Mina, l'un de ces intrépides chefs de guérillas qui, pendant la lutte de l'indépendance espagnole, s'était fait une réputation par sa prodigieuse activité, sa présence d'esprit et sa bravoure, avait levé le drapeau de l'insurrection, parce que la cour lui avait refusé le titre de capitaine général de province ; le grade de maréchal de camp ne suffisait plus à l'ambition de cet ancien laboureur. Après avoir échoué dans sa tentative, il se déroba, en se réfugiant en France, à l'arrêt de mort prononcé contre lui. Une année après, ce fut Porlier qui, ayant éprouvé une disgrâce de la cour, souleva les garnisons de la Corogne et du Ferrol, et proclama la constitution de Cadix. Ce vaillant soldat de la guerre de l'indépendance, naguère illustré par de nombreux combats, fut bientôt abandonné par les complices de sa révolte; arrêté, jugé, condamné à mort, il termina sur un infâme gibet

Hist. de U ReiUiir. «- T. VI. 14

SIO CONGRÈS »B VÉRONE.

sa vie qui D'avait pas été sans gloire. Ces exemples ne déc< ragèreot pas la révolte. Lacy, comme Mina et Porlier, l'un des chefs les plus célèbres de la guerre de l'indépendance, conspira en Catalogne comme Porlier avait conspiré en Galice. Condamné à mort par un conseil de guerre, il fut transporltaux lies Baléares ; on espérait qu'il ne serait qu'exilé, il y fut supplicié. Il y eut encore unn conspiration en Valence; l'intrépide mais implacable général F.Uio arrêta de sa main le chef du complot et, après un procès sommaire, le fit attacher au gibet avec douze de ses principaux adhérents.

Ces sanglantes exécutions, en répandant la terreur, avaient, en même temps, exaspéré les haines. L'Espagne est de tous les pays civilisés peut-Cire celui où l'on verse le plus facilement son sang et celui des autres. L'échec d'un si grand nombre de tentatives, la fin malheureuse de ceux qui en avaienl pris l'iniative, ne décom'agèrent pus les ennemis du gouvernement. Celui-ci mauquait de la qualité qui seule aurait pu mettre un terme à ces mouvements, il savait réprimer, mais il ne savait pas gouverner ; ses adversaires avaient l'inslincl secret que, les inimitiés s'amassant en raison de ce luxe dt supplices, et le gouvernement se montrant toujoms implacable et incapable d'améhorer la situation du pays, il arriverait un moment où les tentatives qui avaient si souvent échoué réussiraient h. force de se renouveler. Ce moment arriva, en 1820, à l'époque de l'explosion du complot mililaire de Cadii. Il y eut encore un moment d'incertitude et d'hésitation, car O'Donnel, comte de l'Abisbal, chef de l'expédition projetée dont les éléments se réunissaient à Cadix, après avoir enconragé la conspiration et lui avoir promis son concours, !a dénonça au gouvernement auquel il livra plusieurs de ceux qui y trempaient. Ce chef habile et ambitieux était uu de ces esprits pleins d'ambages qui se plaisent dans les chemina couverts et déguisent par des marches et des conlre-marcbeE

UTSTOIRE DE I.A BEVOI.UTION ESI-AGNOLB. 2H

le but vers lequel ils se dirigent. Le gouvernement eflrayé ne «l d'autres ressources que de tendre les ressorts de la compression ; les recherches et les sévices recommencèrent. O'Donnel passn un nioment pour le sauveur de la monarchie, mais à mesure qu'on étudia les trames de la conspiration de Cadii, ony trouva l'action latente d'O'Donnel, Le gouvernement arriva à ne pouvoir presque plus douter de la part qu'avait eue ce chef dans le complot dénoncé par lui. Pourquoi alors l'avait-il révélé? Voulait-il prévenir une dénonciation prévue, et stménager ainsi une justification facile? Pensait-il que les □oiivelles rigueurs du gouvernement susciteraient à celui-ci de nouveaux ennemis? Toujours est-il qu'O'flonnel rappelé de llle de Léon et déchu de sou commandement tomba dans une demi -disgrâce. Les conjurés, un moment épouvantés , furent sur le point d'abandonner leurs trames ; mais ils les resserrèrent bientôt, en renonçant à mettre à leur tète ces chefs haut placés dans la hiérarchie militaire sur lesquels ils venaient d'apprendre à ne plus compter. Lopez-Bauos, Ai-co-Aguerro , San-Miguel , Riego et C'i'iroga, jeunes officiers pleins d'ai'deur, quelques-uns de mérite, prirent la direction du mouvement. Tout se prépara sous les yeux du vieux comte de Caldéron qui avait remplacé O'Donnel et qui n'aperçut rien. Au jour marqué, le 1" janvier 1820, Riego fit proclamer la constitution de 1812 par un bataillon qu'il harangua, et marchant au pas de course il enleva le général Caldéron et son état-major, Quiroga entraîna un autre bataillon. Les deux jeunes chefs, encouragés par ce premier succès, se dirigent en toute hâte vers Cadix. Mais Cadix hésite et ferme ses portes. La nouvelle de l'insurrection arrive à Madrid, où le gouvernement à la fois terrifié et irrité, rassemble à la bâte 13,000 hommes de troupes fidèles qu'il envoie contre les insui'gés, sous le conmiandement du général Freyre.riyeut un moment d'altentepleined'aoxiélé.

aii CUSGBts DE VÉROSE.

On crut d'abord qiie les insurgés, resserrés au nombre d'environ i 0,000 dans l'islhme de Léon, entre Cadix et les troupes loyales, ne pourraient éviter un choc. Mais il y avait de l'un et de l'autre côté peu d'empressement à entamer une action décisive. Incertains de l'avenir, on se surveillait et l'on attendait quelque événement qui fit pencher la balance. Itiego et Quirogase lassèrent les premiers de cette inaction. Riegotit avec San-Miguel une pointe hors de l'ile de Léon, et marcha àlalôle d'une colonne de 1500 hommes vers le centre deTAnd;ilousie; il traversa les villes en proclamant la constitution de i 812, sans rencontrer ni opposition ni adhésion. Il entra ainei à Algésiras, à Malaga, à Ronda, à Cordoue. La population, qui paraissait désintéressée dans la querelle, le regardait faire et le laissait passer ' . Riego, désespéré de cette apathie, renonça à son entreprise et voulut essayer de regagner l'Ile de Léon; mais un des frères d'O'Dounel lui barra le chemin, et Riego après avoir licencié sa troupe fut réduil à se cacher dans les montagnes.

On crut encore une fois à Madrid que le danger était conjuré, il n'était qu'ajourné, parce qu'il tenait à nue situation générale que rien n'avait modifiée. La garnison de laCorogne, d'accord avec une partie de la population de cette ville, fit son pronunciamenfo en faveur de la constitution de 1812; la garnison de Sarragosse répondit par nne manifestation analogue ; Mina se jeta en même temps dans la Navarre. C'étaient comme des échos qui s'éveillaient et se répondaient de proche en proche. Il devenait évident que l'année échappait au gouvernement. Cependant Ferdinand, trompé par les serments de fidélité qui retentissaient autour de lui, espérait encore. Les proteslaUoas énergiques de l'Ahisbal, l'ancien commandant en chef de

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