L*EUROPE A LA FIN DE
L'issue de cette lutte d'un seul contre tous ne pouvait être longtemps douteuse. Après le désastre de Leipsick, où notre dernier allié, la Saxe, nous abandonna sur le champ de bataille, la guerre devait franchir nos anciennes frontières. Les circonstances étaient bien changées. Au lieu d'avoir devant lui l'Europe divisée par ses intérêts, ses jalousies, ses appréhensions, incertsdne dans ses desseins et ses mouvements, Napoléon rencontrait l'Europe réunie et coalisée par la longue communauté de ses souffrances et de ses injures ; enhardie par ses premiers succès, instruite à vaincre par ses défaites mêmes, et résolue à faire un effort suprême pour reconquérir à la fois son indépendance et le repos. Au lieu d'avoir derrière lui la France dans toute l'ardeur de ses espérances, dans l'intégrité de ses forces, dans la ferveur de son aspiration vers un idéal de gloire et de puissance qu'elle croyait réalisable , il n'avait plus derrière lui que les restes de ses phalanges désorganisées par la désastreuse retraite de Moscou, suivie de la désastreuse retraite de Leipsick *. La France, dépeuplée, écrasée par l'arbitraire administratif, tremblante devant la police, tombée de ses rêves de gloire dans la sinistre réalité d'une invasion, désespérée de
eetieur de M. Otto à Tambassade de Vienne. M. de Narbonne, qui voyait combien les pensées politiques du ministre autrichien étaient éloignées des visées secrètes de TEmpereur , voulut le pousser à bout pour savoir ce qu'il fallait craindre ou espérer de l'Autriche. « Si les conditions de la paix n'étaient pas telles que vous les entendes , dit M. de Narbonne , que feries-vous ! comment entendriez-vous votre rôle de médiateur ! Emploieriez<vous vos forces contre nous ?» M. de Mettemich chercha h éluder la question ; puis , comme M. de Narbonne insistait : — Eh bien , oui , répliqua le ministre autrichien , poussé à bout. Le médiateur , son titre l'indique , est un arbitre impartial ; le médiateur armé, son titre l'indique encore, est un arbitre qui a entre les mains U force nécessaire pour faire respecter la Justice dont on l'a constitué ministre. > {Histoire de l* Empire par M. Thiers , tome XV.)
I . « La retraite avait présenté le spectacle de la même confusion que celle de Russie. L'armée n'était plus que l'ombre d'elle-même. Des soixante mille hommes environ qui avaient atteint le Rhin , à peine quarante mille avaient des armes. • {Mémoires du duc de Raguse, tome VI, p. 3.)
tant de guerres, découragée et appauvrie, n'aspirait plus qu'au repos.
Le régime impérial avait été glorieux au dehors, mais pe* sant à l'intérieur. Le décret promulgué à Berli'n , à la date du 12 novembre 1806, pour déclarer tous les Français de vingt à soixante ans susceptibles d'être requis pour le semce militaire, avait été largement appliqué, et les familles étaient fatiguées de cet impôt du sang levé à outrance, au moyen de rigueurs qui augmentaient d'année en année avec les répugnances et les résistances passives qu'il provoquait. Le décret du 3 mars 1810 instituait des prisons d'État où l'on détenait sans jugement ceux qui excitaient les soupçons d'une police ombrageuse. C'était une chose étrange, qu'après une révolution dont le premier acte avait été le renversement de la Bastille, un simple décret établit huit bastilles nouvelles dont le bon plaisir du pouvoir ouvi'ait et fermait les portes à son gré. La constitution impériale proclamait l'inviolabilité de la liberté individuelle ; il y avait dans le Sénat une commission de la liberté de la presse et de la liberté individuelle, et, sous ces pompeuses étiquettes, voici quelle était la réalité : à côté de la justice ordinaire qui, agissant au grand jour, reconnaissait aux prévenus toutes les immunités de la défense, appUquait la loi et acceptait la responsabilité morale de ses arrêts publiquement rendus, la justice administrative, c'est ainsi qu'on l'appelait, irresponsable, silencieuse, agissant dans l'ombre, sans instructions publiques, sans débats, sans défense, condamnait sans entendre, ou plutôt, ne reconnaissant ni lois ni jurisprudence, frappait sans condamner. L'Empereur avait tracé lui-même le code de cette nouvelle justice dans les paroles suivantes, qui servaient de préambule au décret du 3 mars 1810 : (c Considérant, disait-il, qu'il est un certain nombre de nos sujets détenus dans les prisons de l'État, sans qu'il soit convenable de les faire traduire devant les tribunaux, ni de les