CONSEIL TENC A L’ÉLYSÉE
Un n’avait pour lui ni contiance ni estime, mais on le craignait; il devenait le principal personnage de la situation. En outre, ce qu’il conseillait au fond à l’Empereur, c’était de ne rien faire : or, la plupart dans le conseil croyaient qu’il n’y avait rien à faire, et plusieurs craignaient de se compromettre en se laissant entraîner dans une action intempestive. Régnault de Saint-Jean-d’Angely alla plus loin. Membre de la Chambre, il connaissait mieux que personne l’esprit dont elle était animée, et moins que personne il était disposé à se commettre contre cette assemblée ; il lit donc apparaître aux yeux de Napoléon l’extrémité de sa situation : « Le concours des représentants aux vues de l’Empereur n’était plus probable, dit-il ; ils semblaient persuadés que ce n’était plus lui qui pouvait sauver la patrie, et dans cet étdt des esprits, il était a craindre qu’un grand sacrifice ne devînt nécessaire. » L’insinuation cachée sous Ce langage fleuri et sous ces formes respectueuses irrita l’empereur. « Parlez nettement! s’écria-t-il, c’est mou abdication qu’ils veulent, n’est-ce pas? — Je le crois, Sire, répliqua le comte Régnault ; quelque pénible que cela soit pour moi , il est de mon devoir d’éclairer Votre Majesté sur sa véritable situation. J’ajouterai même qu’il serait possible, si Votre Majesté ne se déterminait pas à offrir de sou propre mouvement son abdication , que la Chambre osât la demander 1 . »
Pour que, dans le. conseil même de l’Empereur, de semblables paroles sortissent de la bouche des courtisans naguère les plus respectueux des prospérités de Napoléon, il fallait que sa fortune fût tombée bien bas, et ce qu’on pouvait oser sans disgrâce dans son ministère donnait la mesure de ce qu’on pouvait oser sans péril dans la Chambre.
Les paroles de Régnault de Saint-Jean-d’Angely furent pour-
I . Mémoire! pour servir à l'histoire île SapoUoit eu 1815, par Fleury île Clm- Imulon, tome 11, pagre 200.
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LES CENT-JOUns.
tant vivement relevées par Lucien. Un souffle de l’énergie du 1 8 brumaire passa de son âme dans ses paroles. Il s’écria que la fortune de l’Empereur n’en était pas là. Il fallait proportionner la vigueur des mesures à la grandeur du péril : « Si la Chambre ne veut pas seconder l'Empereur, il se passera de son assistance ! s’écria-t-il; puisque les représentants ne paraissent pas disposés à s’unir à lui pour sauver la France, il faut qu’il la sauve seul, il faut qu’il se déclare dictateur, mette la France en état de siège, et appelle à sa défense tous les patriotes et tous les bons Français. »
A ces accents émus, l’Ame de Napoléon se réveilla. Le concours lui venait d’où il ne l’attendait pas, de son frère Lucien, partisan attardé de la République pendant l’Empire, et du républicain Carnot, adversaire opiniâtre de ses prospérités impériales, serviteur récent de ses disgrâces. Sa puissante imagination s’enflammant à ce faible rayon d’espérance, il jeta sur sa situation et sur celle de la France, des flots de cette lumière prestigieuse qui éblouit plus qu’elle n’éclaire. C’était comme le second acte de cette grande fantasmagorie militaire par laquelle ce génie plein de séductions et de surprises cherchait un an auparavant, dans les dernières scènes de Fontainebleau, à reprendre son abdication aux maréchaux, en groupant par la pensée sur la carte les forces dont il disposait encore dans toutes les parties de l’Europe, et en les formant en faisceau pour accabler la coalition victorieuse. « La position de la France, disait-il, était critique, mais non désespérée. Sous peu de jours, 70,000 hommes seraient ralliés entre Laon et Paris. De Paris et des dépôts on tirerait25,000 hommes. Rapp avec 25,000 hommes d’élite arriverait sur la Marne dans les première jours de juillet. Toutes les pertes de l’artillerie pouvaient être réparées. Paris seul contenait 500 pièces de canon, et l’on n’en avait perdu que 170. Une armée de 120,000 hommes, égale à celle qui avait passé la Sambre le 15 juin, et trai-