LIVRE TRENTE-TROISIÈME
couvrit un moment le cadavre et les soldats. Quand le vent eut dissipé ce nuage, le prêtre qui avait assisté à l'exécution s'approcha du corps étendu sur le rebord du fossé; il s'agenouilla, et trempant un mouchoir dans le sang de la poitrine du mort, il rougit le linge de ce sang encore chaud qu'il avait promis de rapporter comme une relique à sa femme, et s'éloigna.
Telle fut la fin de ce troisième martyr des cent-jours, premier acte de la loi après les vengeances populaires de l'assassinat. Il était impossible de l'excuser, plus impossible de ne pas le plaindre. L'intérêt ou l'ambition n'avait pas motivé ou avili son crime, il avait cédé à cette popularité des camps, à cette séduction, à cet entraînement de la jeunesse vers l'empereur. Ces sentiments lui avaient montré le patriotisme dans la défection, la gloire dans l'indiscipline. Le fanatisme des grandes nouveautés avait fasciné et incriminé son âme. La faute à peine commise, il en avait été bourrelé. Avant d'expier dans sa vie il avait expié dans son honneur. Dieu et les hommes étaient satisfaits ; la royauté des Bourbons devaitelle seule exiger davantage? Non. La joie cruelle qu'elle donnait ainsi à ses partisans était une concession à leur colère. Les concessions de cette nature n'apaisent pas les partis , elles les attisent d'autres soifs ; elles consistent un règne, elles rétrécissent l'âme d'un peuple, elles lèguent des ressentiments qui ne s'éteignent plus.
Louis XVIII, par cette inflexibilité contraire à son caractère , croyait prendre rang parmi les hommes d'État. Il sacrifiait son cœur à une vaine politique. Roi désarmé, conciliateur et pacifique, sa force, sa grandeur étaient dans le pardon. Napoléon ne lui avait laissé de
supériorité à conquérir que celle de la magnanimité. Il devait du moins garder celle-là. Ce n'était pas avec des supplices qu'il pouvait rivaliser avec des batailles, c'était dans son âme qu'il devait chercher son génie. Les royalistes dans sa cour, et les étrangers dans sa capitale , lui demandaient impérieusement de se venger et de les venger. Cela est vrai. Le sang de Labédoyère était offert en satisfaction au parti du roi et en réparation à l'Europe. Mais, s'il faisait ce sacrifice à sa cour, Louis XVIII n'était plus roi , et s'il le faisait aux puissances étrangères , il n'était plus Français. Dans le premier cas, instrument de l'animosité des uns ; dans le second cas, instrument de la passion des autres, il s'abaissait au dedans et au dehors ; il manquait de plus au rôle qu'il s'était sagement dessiné à lui-même , dans la solitude et dans le recueillement de son long exil, de souverain pacificateur; car pacifier c'est pardonner. Quand on veut réconcilier un peuple, ce n'est pas du sang qu'il faut jeter entre les partis, c'est de l'indulgence et de la miséricorde. Le supplice de Labédoyère fut la première tache de ce règne qui allait se ternir et s'attrister par d'autres supplices.
Cet horizon, si serein en 1814, s'assombrissait. On n'entendait, à la cour et dans les Chambres, que des cris de vengeance. Un hasard livrait au même moment aux Bourbons la plus illustre de ces victimes, le maréchal Ney. Ce fut le mauvais génie de la Restauration qui leur fit ce fatal présent. En leur présentant des coupables, il les tentait de leur sang. Ce sang, justement ou injustement répandu, devait rejaillir sur leur mémoire et leur enlever le plus beau prestige que leur race avait puisé dans la révolution, le prestige du martyre pardonné,