LIVRE TRENTE-TROISIEME
plaine de Grenelle qu'il avait disputée quelques jours avant à l'ennemi. Il était accompagné d'un prêtre qui lui récitait à voix basse les prières de l'agonie. En descendant de voiture, il aperçut, au milieu d'un petit groupe de curieux attirés par le bruit de l'exécution , un ami fidèle dont la visite l'avait souvent consolé dans la solitude de sa prison, César de Nervaux. La présence de ce témoin , ami à cette heure où tout est ennemi sur la terre, et la consolation de mourir en laissant au moins une image et une larme dans les yeux d'un dernier répondant, jetèrent un éclair de triste joie sur la physionomie de Labédoyère; il s'avança vers M. de Nervaux. Les deux compagnons d'armes s'embrassent étroitement. Ils échangent quelques mots rapides et entrecoupés à voix basse. Des historiens ont assuré que M. de Nervaux promit au mourant de le venger. Mais la vengeance, sentiment tout humain, n'était déjà plus dans l'âme de Labédoyère , pleine d'une religieuse acceptation et d'une divine impartialité. M. de Nervaux ne promit à son ami que de le venger de l'oubli par la fidélité et par la tendresse de sa mémoire. Leurs mains s'arrachèrent lentement l'une de l'autre.
Labédoyère, se rapprochant des soldats commandés pour son supplice et partant du mur en marchant à eux, parut mesurer lentement le nombre de pas qui le séparerait de ses exécuteurs. Il s'arrêta un moment à la place qu'il semblait avoir choisie pour mourir. Puis, comme saisi d'une pensée soudaine qui le faisait retourner à la vie pour réparer un oubli, il revint rapidement vers le prêtre, lui dit des paroles à l'oreille, l'embrassa, et reprenant sa place préméditée devant le peloton , attendit le
coup. L'officier qui commandait les vétérans l'aborda pour lui bander les yeux, afin de lui éviter, selon la pitié ordinaire du supplice , la sensation du dernier regard sur les armes dirigées contre lui. D'un geste il refusa ce dernier égard , inutile à ceux qui comme lui ont été exercés à la mort sur tant de cbamps de bataille. Il jeta son chapeau à terre, et, détachant sa cravate, il pria un des soldats de la recevoir en présent d'un mourant et de la garder en mémoire de lui. Le soldat, ému, refusa en alléguant les lois militaires qui interdisent de recevoir aucune gratification particulière à celui qui reçoit la solde de la patrie. Labédoyère insista. — Eh bien ! je prends le mouchoir, lui dit le militaire , mais ce sera pour couvrir respectueusement votre visage après la mort.
Satisfait de cette condescendance pieuse du soldat, Labédoyère lui remit le mouchoir, s'avança encore de quelques pas vers le peloton jusqu'à ce que l'extrémité des fusils touchât presque sa poitrine. L'émotion non de la crainte, mais de l'adieu, pâlissait son visage, sans rien enlever de la fermeté de leur expression aux traits de sa figure et de l'intrépidité de son regard. Il tourna instinctivement la tête du côté où M. de Nervaux priait pour lui comme pour faire porter son dernier regard sur des yeux amis. Il découvrit sa poitrine et dit, d'un accent qui ne tremblait pas, aux vétérans : « Tirez, mes amis ! » Le feu répondit à sa voix ; il chancela et tomba percé d'une poignée de balles. Le nuage de fumée de la poudre