‹ Histoire de la RestaurationChapitre 71 sur 193 · LIVRE TRENTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TRENTIÈME

raient bientôt couver d'autres vengeances, et lui demander des satisfactions de haines qu'il aurait de la peine à leur disputer,

Sa première nuit fut troublée jusqu'à l'aurore par les tumultes de ces folles manifestations. Il était plus roi que jamais, car il était le roi du cœur de ce peuple. Mais ce peuple n'était plus à lui-même. Il était livré une seconde fois à l'invasion et aux vengeances de l'Europe armée. Il fallait à la fois apaiser, désarmer, congédier l'Europe et gouverner ce peuple , dans le sein duquel les cent-jours venaient de jeter les germes de division qui feraient de la seconde restauration non plus un règne seulement, mais un parti et un combat.

Le roi sentait profondément ces difficultés , mais il sentait aussi avec une intelligence très-pénétrante les avantages de sa seconde situation sur la première.

A son premier avènement, un an avant, il était inconnu de la France. Il se présentait au trône comme un candidat patroné par l'étranger. Il représentait dans l'imagination de la France un régime répudié et suranné, inconciliable peut-être avec les idées et les intérêts nés depuis son émigration. Il succédait à un héros qui avait enivré la France de la gloire et de l'orgueil de ses conquêtes et qui venait de trébucher pour la première fois de la victoire et du trône. L'armée de ce conquérant, privée de son chef, mais intacte et prestigieuse encore , était un Empire dans l'Empire, un peuple prétorien avec lequel il fallait compter ou se retirer. Ses chefs, digni-

taires, maréchaux, généraux, officiers, diplomates, sénateurs, courtisans même, étaient debout, unis, solidaires. Ils avaient fait leurs conditions avec la Restauration et pouvaient la dominer ou la contraindre, s'ils ne la possédaient pas tout entière. Le parti ancien ou le parti du roi n'était reçu à sa suite qu'à titre de grâce et d'hospitalité jalouse par le parti survivant de l'Empire. Ces deux partis se disputaient l'ascendant dans le palais , dans les faveurs, dans les emplois publics, dans l'armée. Faire prévaloir les royalistes, c'était désaftëctionner les ambitieux de la cour, des camps, des administrations de Bonaparte ; faire prévaloir les bonapartistes, c'était désaffectionner les amis de la royauté antique et faire crier au scandale de l'ingratitude devant la haute noblesse, l'Église, l'émigration, l'Europe. Il y avait dans cette situation du roi, en 1814, des pièges et des abîmes qu'il était presque impossible d'éviter. Le roi n'était, en quelque sorte, que le fondé de pouvoirs de l'Empire, le viceroi de la révolution, l'arbitre toléré entre les partis; il n'était par lui-même qu'un conciliateur, un hôte du pays; il n'était pas maître, il n'était pas roi.

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