‹ Histoire de la RestaurationChapitre 70 sur 193 · LIVRE TRENTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TRENTIEME

et attendrissait les siennes. On eût dit que la population de Paris voulait arracher de son cœur la douleur qui le fermait et le pardon qui devait en sortir.

En approchant du palais par le Carrousel, l'entrée triomphale fut attristée davantage encore par la présence des troupes prussiennes qui campaient dans les cours et dans le jardin. Ce palais d'un peuple ressemblait à la prison de l'Europe. La garde nationale et la maison militaire du roi se hâtèrent de s'emparer des portes, des escaliers et des salles d'armes, pour masquer à la France et au prince cette douleur d'une habitation royale gardée au cœur de la capitale par des soldats du Nord. Le roi descendit de voiture sur le même perron d'où il était sorti, cent jours avant, à la lueur des torches de sa fuite, et où Napoléon avait été enlevé le lendemain et reporté au trône dans les bras de ses grenadiers. Il y fut reçu par ses serviteurs qui se précipitaient à ses genoux et qui arrosaient de larmes de joie le pan de son habit. Conduit par eux sur le balcon de la salle des maréchaux qui ouvre sur le jardin des Tuileries , il y reçut , dans le cri unanime et passionné d'une multitude innombrable, le salut de son retour et la touchante réparation de son exil. Ce cri, renouvelé à chacun de ses gestes et prolongé autant que le jour, retint le roi et les princes jusqu'à la nuit tombante aux fenêtres de son palais.

Le délire de cette foule d'élite, composée principalement de la population noble, riche, bourgeoise du quar-

tier aristocratique, voisine du palais, s'exalta même jusqu'à l'oubli de toute convenance et de toute dignité nationale. Les joies d'un peuple ont leur cynisme comme ses fureurs. Les chants, les cris, les larmes, les gestes de cette multitude ne suffisant plus à exprimer son fanatisme, on vit, à l'exemple des peuplades sauvages , les femmes et les hommes des rangs les plus élevés et des noms les plus historiques de la France , former, comme les Israélites devant l'Arche, des rondes et des bacchanales turbulentes, et danser les mains dans les mains, à la lueur des torches, devant le roi et sa cour. Toutes les fois que le prince, heureux mais las de ces démonstrations, se retirait du balcon pour conférer avec ses ministres et ses officiers , des vociférations fanatiques l'y rappelaient pour assister à de nouvelles démences de la joie publique. Le roi, entraîné lui-même par l'énergie de ces appels et par ces milliers de mains levées vers lui , fut forcé de descendre sur le perron du palais et de satisfaire de plus près cette soif insatiable de royalisme.

Cette joie attristait. Les âmes réfléchies ne reconnaissaient pas, à ces scandales d'amour de la société élégante et aristocratique de Paris, la convenance d'un peuple qui venait de périr dans son droit de souveraineté au 20 mars, dans sa gloire à Waterloo, dans son indépendance nationale la veille à Paris. Une résignation triste, un accueil tendre et réparateur, mais silencieux et réservé, eût été plus digne de la France devant son roi et devant l'Europe en armes. Mais il y avait des représailles dans ces délires. Le roi , qui en était témoin , dut réfléchir que les partis qui couvaient de telles joies pour-

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