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Histoire de la restauration, du règne de Louis-Philippe et de la révolution de Février 1848 jusqu'à l'élection du président de la république

(31 mars 18U.) Paris a capitulé; mais l’œuvre de la trahison ne fait que de commencer. Le prince de Talleyrand et son complice, l’abbé de Pradt, sont en conciliabule à l’hôtel de la rue Saint-Florentin : c’est là que l'empereur Alexandre doit venir loger ; c’est de là que partiront les derniers coups qui vont saper le trône de Napoléon.

Les corps d’armée des maréchaux ducs de Trévise et de Raguse ont évacué la capilale pendant la nuit, en se retirant à Villejuif, pour couvrir la route de Fontainebleau où l’Empereur prépare encore des plans de campagne ; au point du jour, tous les postes intérieurs ont été remis à la garde nationale : il n’y a plus dans la ville d’autres soldats que des blessés et des déserteurs; la municipalité semble avoir abdiqué; les maires et les commissaires de police ne sont pas même à leur poste; la population, triste et inquiète, reste enfermée dans les maisons ; les rues sont désertes et silencieuses. A midi, les premières colonnes des ennemis entrèrent dans Paris, par la barrière Saint-Martin : plus de quarante mille hommes de toute arme défilèrent sur les boulevards et s’étendirent jusqu’à l’avenue des Champs-Élysées. A la tête de cet immense cortège où chaque nation était représentée par quelques régiments et quelques escadrons d’élite, marchaient l’empereur de Russie, le roi de Prusse, le grand-duc Constantin, le prince de Schwartzenberg et les principaux chefs des armées étrangères. On entendait (à et là des vivats et des acclamations en l’honneur des alliés, et surtout de l'empereur de Russie, qui saluait les dames avec une grâce toute française ; mais la foule, en général, était muette et anxieuse : des larmes brillaient dans bien des yeux. On ne paraissait pas comprendre les cris de Vivent les Bourbons! et de Vite le roi 1 que certains individus jetaient au passage des chefs de la coalition européenne. C’est que depuis vingt-trois ans le souvenir des princes émigrés de la famille de Louis XVI avait presque

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disparu en France, du moins à Paris, où l’on ignorait qu’ils existassent. La génération nouvelle était Ûlle de la République et de l’Empire.

Mais les partisans de l’ancienne monarchie osaient alors se compter et se montrer. On agitait des mouchoirs blancs aux croisées; on y arborait même des drapeaux blancs, que le peuple regardait comme des emblèmes de paix ; des cocardes blanches apparaissaient à quelques chapeaux ; des nœuds de ruban blanc, à quelques boutonnières. Plusieurs jeunes gens, appartenant à la vieille noblesse, rentrés en France à la suite des armées coalisées, osèrent parcourir à cheval les boulevards et les quais, en criant : Vice Louis XVIII t et en distribuant des cocardes blanehes ; ils furent rejoints, sur la place Vendôme, par une bande de misérables en baillons, conduits par deux agents du comte d’Artois et payés pour proférer les mêmes cris et pour répandre aussi des proclamations royalistes, des cocardes et des drapeaux blancs. La place Vendôme devint le quartier général des premiers soldats de la Restauration, recrutés par le baron de Maubreuil, pendant cinq jours : les scènes les plus scandaleuses se succédèrent autour de cette Colonne élevée à la gloire des armes françaises. La jeunesse dorée de l’émigration n’avait pas eu honte d’encourager et de seconder les efforts d’un ramas d’ivrognes stipendiés, essayant vainement de renverser la stuluc de Napoléon, qui les aurait écrasés dans sa chute : on vit les (Ils des plus illustres familles de la France monarchique s’atteler comme des forçais à une corde que l’un d’eux avait attachée au cou de celte statue, qui résista pourtant à tous les assauts. Enfin, pour la faire disparaître, on allait miner le monument de bronze qui lui servait de piédestal, lorsque le fondeur Delaunav, comme pour expier le crime de l’avoir élevée sur la Colonne, reçut l’ordre de l’en faire descendre, tous peine d'exécution militaire. Cet ordre fut signé par le comte de Rochechouart, colonel aide-de-camp de l’empereur de Russie et commandant de la place.

Cependant Alexandre s'était rendu à l’hôtel du prince de Talleyrand. Dans sa pensée, la coalition des rois avait atteint le but qu’elle se proposait : Napoléon était dompté et l’Europe satisfaite ; il ne s'agissait plus que d'asseoir la paix générale sur des bases durables. Mais Talleyrand et de Pradt avaient une autre pensée et un autre projet : ils n’eurent pas de peine il les faire prévaloir dans une conférence, à laquelle assistaient, avec l’empereur de Russie et le roi de Prusse, les puissants auxiliaires qu’ils avaient gagnés d'avance autour de ces deux souverains. L’abbé de Pradt et l’abbé Louis furent les orateurs de celte conférence qui décida de l’Empire. Alexandre, entraîné et subjugué par les raisonnements astucieux de Talleyrand et de ses acolytes , déclara solennellement qu’il ne traiterait plus avec Napoléon ni avec aucun membre do sa famille. L’empereur d’Autriche n’élait pas là pour défendre les intérêts de son gendre, de sa fille et de son petit-fils. La déclaration d’Alexand re fut aussitôt formulée en manifeste par l'abbé de Pradt qui y glissa quelques mots qu’on pouvait déjà interpréter en faveur des Bourbons; ainsi, faisait-il dire à Alexandre, dans ce manifeste d’oùdovail sortir la Restauration, que les

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souverains allas respecteraient ï intégrité de l'ancienne France telle qu'elle a existé sont ses rois légitimes, et qu’ils lut offriraient (les conditions de paix plus favorables, 4 cause de son retour vers un gouvernement sage. Le sénat était en conséquence invité 4 nommer un gouvernement provisoire et à préparer lu constitution qui pùt convenir au peuple français. .

Celte proclamation, affichée sur tous les murs de Paris, fut, pour ainsi dire, le signal de la défection dans le parti de l’Empereur. L’ingratitude des individus se cacha derrière la raison d’Élal des corps constitués. Chacun ne songea qu’à conserver sa position personnelle, son rang et sa fortune, en faisant bon marché du gouvernement auquel il les devait; chacun oublia, en un instant, non-seulement ses serments, mais encore relie pudeur qui est la meilleure gardienne de la foi jurée, Le conseil municipal donna l’exemple de ce lèche égoïsme, en insultant au malheur de Napoléon, qu’il avait tnnt de fois et non moins lâchement adulé i le Ier avril, dans une proclamation où l’on reconnaissaitàchnquollgnola plume d’un royalisteet qui futlc coup d’essai de l’avocat Bellart, les membres de la municipalité curent l’insolence d’avouerqu’ils abjuraient tonte obéissance envers l’usurpateur pour retourner d leurs maîtres légitimes. Le nom des Bourbons n’était pas prononcé; mais on le découvrait déjà sous ces affectations de langage officiel : il circulait déjà dans les rues et les carrefours; il retentissait dans les journaux que los royalistes avaient envahis en mémo temps que la capitale ; il était répété dans les affiches et les publications anonymes dont Puris avait été inondé. Cependant les souverains alliés n’autorisaient pas encore ouvertement celte propagande monarchique, et ils avaient l’air de vouloir consulter le sentiment du pays, avant d’appuyer les Bourbons. Tout était convenu entre eux, dès ce moment-là, et Tallcvrnnd se voyait maître de la situation : le duc de Viccnce, envoyé par Napoléon avec des pleins pouvoirs pour conclure la paix, ne réussit pas même à entamer des négociations au nom de l'impératrice et de son fils, que protégeait en vain une ombre de gouvernement provisoire établi à Blois le l*r avril. C’est Talleyrond, que Caulaincourt rencontre sans cesse comme un mur d’airain entre Napoléon et Alexandre.

Talleyfand préside le sénat qui se réunit extraordinairement, au nombre de soixante-quatre membres, pour la formation d'un gouvernement provisoire; Tallevrand est mis à la tête de ce gouvernement qui se compose du comte de Beurnonville, du comte de Jaucourt, du duc d’Albcrg et de l’abbé de Monlesquiou, auxquels sont adjoints Dupont (de Nemours) en qualité de secrétaire général, et Roux-Laborie, comme secrétaire adjoint. Le gouvernement provisoire nomme le général Dessotlcs commandant en chef de la garde nationale de Paris et adresse de la part du sénat aux armées françaises une proclamation infâme, pour les délier du serment de fidélité envers Napoléon, Le sénat, qui prétendait outrager l’Empereur au nom de la France entière, fut hautement désavoué par l’opinion publique : il poursuivit sa mission d’ingratitude, et dans sa séance du 3 avril, déclara Napoléon Bonaparte dé-

chu (lu trône, en abolissant le droit d’hérédité dans sa famille. Le sénat acheva de se déshonorer par cet acte de lâcheté, après s’élre discrédité de longue date par sa conduite basse et servile. Des commissaires provisoires furent chargés de remplacer les ministres de l’Empereur, qui étaient toujours à Blois : Henrion de Pansey eut le ministère de la justice ; te comte deLaforél, les affaires étrangères; le général Dupont, la guerre; le baron Malouet, la marine; le baron Louis, les finances, et Angles, la police. C’étaient l’ancien régime, la haine de l’Empereur et la restauration des Bourbons, qu’on avait voulu personnifier par ces nominations ministérielles. Tous les corps constitués ne crurent pas devoir rester attachés plus longtemps au gouvernement impérial. Dans la journée du 3 avril, on vil adhérer successivement à la déclaration du sénat le corps législatif représenté par soixante-dix-sept de ses membres, la cour de cassation, la cour d’appel, le conseil d'État et le reste de la magistrature. Talleyrand avait donné à lui seul celte impulsion générale aux classes élevées de la société, qui se précipitaient à l’envi dans la conspiration des ingrats, des lâches et des ambitieux, contre Y Ogre de Corse. C’est ainsi que le folliculaire Martainville venait de qualifier Napoléon, en s’inspirant sans doute de l’adresse du gouvernement provisoire au peuple français, factum injurieux et ridicule qui annonçait le rétablissement de la véritable monarchie et du trône paternel, sans nommer les Bourbons et Louis XVIII. Voici en quels termes Talleyrand osait parler de son empereur : « Sur les ruines de l’anarchie, il n'a fondé que le despotisme. Il devait, au moins par reconnaissance, devenir Français avec vous : il ne l’a jamais été. Il n’a cessé d’entreprendre, sans but et sans motif, des guerres injustes, en aventurier qui veut être fameux. lia, dans peu d’années, dévoré vos richesses et votre population... Napoléon vous gouvernait comme un roi de Barbares. • Talleyrand, en défiant Napoléon qui était encore à Fontainebleau entouré de son armée, savait bien que cette armée ne pouvait plus déjà compter sur scs généraux.

Trois jours d’allente et d’incertitude avaient perdu la cause de l’Empereur : il ignorait et on lui laissait ignorer ce qui se passait à Paris; il ne soupçonnait pas les intrigues qui achevaient de saper les restes de son pouvoir. Quarante-cinq mille hommes d’élite étaient alors concentrés autour de lui : il en aurait rassemblé sans peine plus de cent vingt mille sous les ordres de ses maréchaux : il songeait donc à faire opérer un mouvement sur la capitale par les corps réunis de Macdonald, de Mortier et de Marmont. Ce dernier, avec quinze mille hommes, avait pris position devant Essonne et couvrait la route de Fontainebleau; mais, depuis la capitulation de Paris, il continuait à négocier secrètement pour son propre compte; il écrivit le 3 avril au prince de Schwarlzenberg, qu’il était prit à quitter avec ses troupes l'armée de l’empereur Napoléon aux conditions suivantes : t ° Ses troupes pourraient se retirer en Normandie, avec armes, bagages et munitions, « et avec les mêmes égards et honneurs militaires que les troupes alliées se doivent réciproquement ; 2° si, par suite de ce mouvement, les événements de la guerre faisaient tomber

enlrc les mains des puissances alliées la personne de Napoléon Bonaparle, sa vie et sa liberté lui seront garanties dans un espace de terrain et dans un pays circonscrit au choix des puissances alliées et du gouvernement français. • Le dénoûment de la coalition européenne était prévu de la sorte par le duc de Raguse qui entretenait sans doute des intelligences avec le prince de Bènévent elles royalistes: il n’attendait qu’un mot d’ordre venu de Paris, pour qui lier son corps d’armée, après avoir reçu du prince de Schwartzenberg la garantie écrite qu'il lui avait demandée. Quand il vit arriver à EssoneCaulaincourt, Macdonald etNey, qui se rendaient à Paris pour y porter l’abdication de l’Empereuren faveur de son fils, il craignit d'étre paralysé dans ses négociations particulières : il avoua aux trois plénipotentiaires qu'il avait entamé des pourparlers avec les chefs des armées coalisées; mais il leur déclara que, le salut de l’État étant te seul objet de ses démarches, il ne se séparerait jamais de ses frères d’armes. Les plénipotentiaires, étonnés et indignés d’apprendre que le duc de Raguse avait projeté et entamé une convention qui se traitait au village de Chevilly, faillirent le faire arrêter au milieu de ses troupes : ils n'osèrent pourtant pas agir sans ordre de l’Empereur et ils se décidèrent à remplir d’abord leur mission à Paris, sans espérer qu’elle pût réussir. Il était trop tard. La défection des corps constitués de l’État devait entraîner celle des généraux, et Napoléon allait se trouver seul. Dès que les plénipotentiaires furent partis, Marmont s'empressa de partir aussi, pour les devancer à Paris : il remit, sans aucune instruction, au général Souham le commandement de son corps et courut & Chevilly conclure avec le prince de Shwartzenberg la convention qu’il tenait en suspens depuis deux jours.

Ce n’avait pas été sans colère et sans amertume, que Napoléon s’était résigné à signer cet acte d’abdication, qu’il rédigea lui-même en ces termes: • Les puissances alliées ayant proclamé que l’empereur Napoléon était le seul « obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l’empereur Napoléon, Adèle «à son serment, déclare qu’il est prêt à descendre du trône, à quitter la France «et même la vie, pour le bien de la patrie, inséparable des droits de son fils, de « ceux de la régence de l’impératrice, et du maintien des lois de l’Empire. » Il n’avait cédé qu’aux représentations de ses maréchaux qui lui firent valoir cet unique moyen d’empêcher la guerre civile et de maintenir l’hérédité du roi de Rome sous la régence de l’impératrice. Les plénipotentiaires étaient arrivés à Paris, dans le moment même où la commission nommée dans le sénat pour préparer la nouvelle constitution venait de terminer son travail, et pourtant leur présence causa une inquiétude profonde dans le parti royaliste qui entrevoyait la possibilité d’un arrangement entre Napoléon et l’empereur de Russie. Talleyrand eut soin d’arrêter le plus longtemps possible à la porte d’Alexandre les envoyés de l’Empereur en les circonvenant de promesses et de séductions individuelles. La conférence eut lieu, à une heure du matin, le 5 avril : le gouvernement provisoire et le général Dessolles y assistaient comme représentant la royauté; Caulaincourt, Ney et Macdonald y repré-

senlaient l’Empire. Alexandre écoula en silence les uns el les autres; il parut indécis et prétexta le désir de consulter le rei de Prusse, pour rcmeUre à midi la solution de celle conférence. [I connaissait ia convention de Chevilly, mais il ne pouvait prévoir comment elle s’exécuterait : peu d’inslanls avant l’entrée des plénipotentiaires , il apprit que le corps d'armée de Mnrmont avait quille Essonne à la pointe du jour, comme pour livrer bataille, el no s’élait aperçu de son erreur qu’en se voyant entouré par la cavulerio bavaroise, qui l’escorta jusqu’à Versailles. Le général Souham, mandé par l’Empereur à Fontainebleau, n’avait eu garde d’aller se faire fusiller; les autres généraux , menacés par leurs soldats qui les accusaient de trahison , s'étaient enfuis au milieu des balles qu’on leur adressait de toutes parts : le corps d’armée, en pleine insurrection, voulait marcher sur Fontainebleau , mais le duc deRaguse, parti précipitamment pour réprimer celte révolte, eut l’habileté d'imposer un reste de discipline aux troupes, on leur parlant au nom de l’Empereur : elles se laissérentcondulreoManles,mornesel désespérées.

Quand les plénipotentiaires furent introduits auprès d’Alexandre, il leur déclara que les souverains alliés ne pouvaient admettre que l'abdication absolue de Napoléon, le vœu national repoussant la régence comme il avait repoussé l’Empereur, que l’armée olle-méinc venait d’abandonner. Il ajouta que, la paix faite sur ces bases, une existence indépendante et convenable tous tout les rapports serait assurée à Napoléon. Les plénipotentiaires se retirèrent, consternés, et portèrent à Fontainebleau cet ultimatum. L’Empereur, indigné, rassemble aussitôt ses maréchaux Lefebvre, Oudinot, Bénitier, Ney, Macdonald, le grand-maréchal Bertrand, le duc do Bassano et Cauluincourt : il leur expose un plan de campagne, dans lequel il compte reprendre l’offensive, après avoir fait une trouée à travers quatre armées qui le resserrent chaque jour davantage ; Paris redevient le centre de ses opérations ; il marchera sur Paris, il rentrera dans la capitale qui l’appelle et qui est prête à se soulever à son approche. Tous les assistants se taisent, se regardent cl ne répondent pas à ce dernier élan du grand capitaine. Napoléon a compris que son règne est fiui, et avant de les congédier, il leur adresse d’amers reproches. Il résiste toutefois aux dures conditions qu’on veut lui imposer; il attend, il espère encore, et c’est seulement le II qu’il signe enfin son abdication définitive, dans laquelle il déclare « qu’il renonce pour lui et ses héritiers aux trônes do France et d’Italie et qu’il n’est aucun sacrifice personnel , même celui de la vie, qu’il ne soil prêt à faire à l’intérêt de la France. * Dès le 6 avril, la constitution, élaborée par Lambrechts, Dcslutt deTracy,Barbé-Marbois, Eymery et le duc de Plaisance, avait été adoptée par le sénat. Celte constitution était un compromisentre l’ancien el le nouveau régime, entre les hommes do l’Empire et ceux de la royauté. Elle promettait la liberté individuelle, la liberté de la presse, la liberté des cultes, la responsabilité des ministres, le maintien de la vente des biens nationaux et l'amnistie générale, pour faire passer les dispositions qui intéressaient plus particulièrement le sénat : l’hérédité et l’ina-

RESTAURATION. — LOUIS XVIU. - 1811. 7

movibilité des sénateurs, le partage des revenus de la dotation du sénat entre les sénateurs actuels qui scraieul tous maintenus, la reconnaissance des titres héréditaires de la noblesse de création impériale. Telles furent les conditions d’un marché que Tallcyrand avait garanti sur sa parole et qui fut renié par la Restauration. Le sénat, en tête de cette constitution conservatrice de scs privilèges, proclamait le gouvernement français monarchique et héréditaire de male en mâle par ordre de primogéniturc et déclarait que le peuple français appelait librement au trône de France Louis-Slanislas-Xavier de France, frère du dernier roi, et après lui les autres membres de la maison de Bourbon. En conséquence, Louis-Stanislas-Xavicr devait être reconnu roi des Français, après avoir accepté et juré la constitution, à laquelle le corps législatif s’empressa d’adhérer le lendemain, tandis qu’une députation du corps municipal allait complimenter le duc de Raguse sur sa belle et patriotique coniimle. Tallcyrand avait, en quelque sorte, empoisonné l’esprit public; la trahison ne semblait à personne trop lourde a porter. Le gouvernement provisoire fut assailli d'adresses et de félicitations, comme s’il avait sauvé la France: universités, tribunaux, avocats, notaires, fonctionnaires de tout ordre, s’empressaient d’aller saluer le soleil levant de la royauté des Bourbons.

Louis XYIK était toujours en Angleterre, mais le comte d’Artois, dont les agents secrets avaient noué la trame de cette grande intrigue politique, avait pris la poste pour se rendre de Bordeaux à Paris. La propagande royaliste ne perdait pas de temps pour travailler l’opinion et changer les indifférents en partisans de la Restauration. Les calomnies et les injures contre Napoléon et contre son glorieux gouvernement se multipliaient sous toutes les formes: le vicomte de Chateaubriand avait donné l’exemple de cette tactique; sa brochure, intitulée De Bonaparte et des Bourbons, eut un immense retentissement par toute la France, et on peut lui attribuer en partie les progrès du royalisme daus les classes moyennes de la société. Quant au peuple, il fut endoctriné et sollicité par des apôtres d’un ordre moins élevé : les affiches, les pamphlets, les chansons et les caricatures propagèrent dans Paris, non les sentiments, mais les idées monarchiques. L’existence des Bourbons devenait un fait accompli pour ceux-là même qui les croyaient tous morts avec Louis XVI et le duc d'Enghien. La révolution de 92 et l’Empire protestaient encore par les couleurs nationales : le gouvernement provisoire, en vertu d’un arrêté du 9 avril, rétablit le drapeau blanc et la cocarde blanche. La monarchie pouvait rentrer aux Tuileries. Le 1 2 avril, le comte d’Artois, qui avait pris de sou autorité privée le titre de lieutenant général du royaume, arrivait à la barrière de Bondy, environné des plus fidèles représentants de l’émigration : les membres du gouvernement provisoire et les ministres provisoires s’étaient portés à sa rencontre, avec cette foule de courtisans et de curieux, qui ne fait jamais défaut à un avènement quel qu’il soit. Le prince do Talleyrand porta la parole et pria Monsieur de recevoir, avec « toute la bonté céleste qui caractérise son auguste maison, > l'hommage du religieux attache-

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ment et du dévouement respectueux des membres du gouvernement provisoire. Le comte d’Artois balbutia quelques mots insignifiants, et le lendemain le .Vomïn/rcnregistraitccttcphrase spirituelle qu’on avait mise dans la bouche du prince : « Je revois enfin la France ; rien n’y est change, si ce n’est qu’il s’y trouve un Français de plus. » Il ne fut pas si bien inspiré, après la harangue du préfet de la Seine, qu’il laissa sans réponse : sa voix fut couverte à propos par les vivats. Le frère de Louis XVI et de Louis XVIII avait un certain air de distinction et de bienveillance qui lui gagnèrent plus de sympathies que n’avaient pu faire les exagérations enthousiastes de ses serviteurs; il était à cheval, et il répondait aux acclamations par des saluts et des sourires infatigables. Il alla entendre, à Notre-Dame, un Te Deum et un Domine salvutn, exécutés à grand orchestre ; puis , il reprit possession des Tuileries, au nom de son frère, qui les avait quittées depuis vingt-quatre ans. L’empereur Napoléon était toujours à Fontainebleau.

Il y était presque seul, avec sa vieille garde : ses maréchaux, ses grands ofllciors l’avaient déjà délaissé. Dans les premiers moments de cet immense abandon et de cette insultante solitude, il avait résolu de mourir : il pensait ne devoir pas survivre à sa grandeur. Dans la nuit du 1 2 au 1 3 avril, on assure qu’il s’empoisonna ; mais, soit que sa nature énergique fût plus forte que le poison, soit que ce poison, composé par Cabanis avant la campagne de Russie, eût perdu de sa puissance, l’Empereur ne succomba point. A la suite d’une longue crise, accompagnée d’horribles convulsions : « C’en est fait, ditil à Caulaincourt, la mort ne veut pas de moi ! • Le traité définitif, qui réglait le sort de l’Empereur, avait été signé à Fontainebleau, lo jour même de l’abdication, par ses plénipotentiaires et ceux de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie. Dans ce traité, Napoléon renonçait à toute souveraineté sur la France et l’Italie, en conservant toutefois son litre et son rang; il acceptait pour résidence l’ile d’Elbe, avec un revenu annuel de deux millions de francs, en se réservant, de plus, deux millions cinq cent mille livres de rentes sur le grand-livre, pour lui et sa famille, et un capital de deux millions destinés à être distribués en gratifications. Les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla étaient concédés à l'impératrice pour elle, son fils et ses descendants. Voilà tout ce que Napoléon avait pu sauver de tant de royaumes : trois petits duchés d’Italie et une petite île de la Méditerranée ! Les royalistes ne se montrèrent pas encore satisfaits du traité de Fontainebleau, qui ne fut ratifié par l’Empereur que deux jours après la signature des plénipotentiaires. Ils trouvaient , avec raison, que l’ile d’Elbe était trop voisine des cèles de France; mais, en dépit de toutes ces intrigues occultes, Alexandre refusa de manquer à une parole donnée, et Napoléon eut enfin la liberté de partir ; mais on ne lui accorda pas la permission de voir l’impératrice ni d’embrasser son fils. Le 20 avril , vers une heure de l'après-midi , la vieille garde était rangée immobile et silencieuse, dans la cour d’honneur du palais de Fontainebleau. Napoléon, en habit de général , portant ce chapeau historique et cette redin-

gote grise qu’on avait vus apparaîlre tant de fois comme un signal de victoire sur les champs de bataille, Napoléon parut sur le grand perron ; il s’y arréla un instant pour contempler une dernière fois les braves régiments dont l’attitude martiale protestait contre son départ. Il descendit lentement dans la cour et passa devant les lignes de ses compagnons d’armes, qui pleuraient ; il sentit ses yeux se mouiller aussi , et prononça d’une voix émue celte touchante allocution que l’histoire a retenue : « Je vous fais mes adieux!.. Depuis vingt ans que nous sommes ensemble, je suis content de vous. Je vous ai toujours trouvés sur le chemin de la gloire. Toutes les puissances de l’Europe se sont armées contre moi. Quelques-uns de mes généraux ont trahi leur devoir, et la France elle-même a voulu d’aulres destinées. Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j’aurais pu entretenir la guerre civile, mais la France eût été malheureuse. J’aurais pu mourir, mais je dois vivre encore pour écrire les grandes choses que nous avons faites. Je ne puis vous embrasser tous, mais j’embrasse votre général. Venez, général Petit, que je vous presse sur mon cœur ! Qu’on m’apporte l’aigle, que je l’embrasse aussi ! Ah ! chère aigle, puisse le baiser que je te donne retentir dans la postérité ! Adieu, mes enfants, mes vœux vous accompagneront toujours ! » Rien ne peut rendre le caraclère sublime et solennel de cette séparation. Napoléon s’élança dans la voilure qui l'attendait et qui partit aussitôt, sous la prolcction d’une faible escorte. Quatre commissaires avaient été nommés pour représenter la Russie, l’Aulriche, la Prusse et l’Angleterre, auprès de l’illustre captif : ces commissaires, qui l’accompagnaient, le défendirent à peine contre les outrages et les poignards des royalistes du Midi : la populace d’Avignon demanda sa télé à grands cris; celle d’Orgon ayant arrêté sa voiture, des misérables lui arrachèrent sa décoration et lui crachèrent au visage. L’Empereur dut continuer sa roule à cheval et déguisé jusqu’à Fréjus où il s’embarqua sur ['Intrépide, le même vaisseau qui l’avait ramené d’Égypte comme un libéraleur. Enfin le i mai, il fit son entrée à Porto-Ferrajo et prit possession de Pile d’Elbe. Il était libre du moins et en sûreté ; il avait pour armée quatre cents soldats de sa garde, que lui laissait le traité de Fontainebleau; il n’était pas loin des côtes de France. Il paraissait donc calme et résigné ; il pardonnait déjà aux lâches et aux traîtres ; il n’accusait de sa chute que trois personnes : Talleyrand, Marmont et Bernadolte.

La bataille de Toulouse, livrée au duc de Wellington, le 10 avril, par le maréchal Soult, avait prouvé, que, malgré la défection du duc deRaguse, l’Empereur pouvait encore compter sur son armée; mais la conduite de la plupart des maréchaux et des généraux de Napoléon prouva aussi que l'exemple de Marmont n’èlait pas un fait isolé. Tous avaient mis bas les armes : quelques-uns avaient arboré la cocarde blanche ; Augercau , dans une proclamation à ses troupes, reprocha même à son ancien ami d’avoir immolé des milliers de victimes, et de n’avoir pas su mourir en soldat. Jamais l’ingratitude n’étala plus effrontément son immoralité. Le comte d’Artois

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voyait grossir tous les jours le cortège de ces nouveaux dévouements à ta Uestauralion. Il adjoignit aux membres du gouvernement provisoire les maréchaux Monccy el Oudiuot, comme pour témoigner de la bonno intelligence qui s’était établie en Ire les déserteurs de la cause impériale et les fidèles do la monarchie. Ces derniers se montraient avides de places el d’argent ; les autres ne demandaient qu’à conserver co qu’ils avaient acquis. Quand le baron de la Bouillerie, trésorier général de la couronne, rapporta de. Blois à Paris 60 millions de valeurs, tant en espèces qu’en vaisselle et en pierreries, qui avaientsuivi l’impératrice et le roi do Rome, ces millions furent déposés dans les caves des Tuileries, et aussilùt commença une distribution d’indemnités entre les royalistes les plus nécessiteux : trois millions en or furent absorbés en moins do vingt-quatre heures, et il fallut l’intervention de l’abbé Louis, auprès du comte d’Artois, pour que le reste îles espèces fût réintégré dans le trésor. Les noms des princes de Coudé et du duc d’Orléans, qui étaient absents, llgureut dans les listes de cette distribution, qui ressemblait à un pillage, et le vicomto de Chateaubriand lui-méme y est inscrit pour une somme de vingt mille francs. Ce n’était pas trop payer sa brochure de Bonaparte et des Bourbons. Cette soif de l’or, que la restauration des Bourbons semble allumer chez ses premiers défenseurs, se manifeste encore davantage dans la mystérieuse mission de Maubreuil , qui, revêtu d’un caractère officiel et muni des ordres émanés do toutes les aulorité's civiles et militaires, vole les diamants de la princessede Westphalie dans la forêt de Fontainebleau : il s’était chargé d’assassiner l’Empereur, au moment de son départ pour l’ilc d’Elbe. O' meurtre, Maubreuil n’a cessé de le déclarer à la face de l’Europe, ce meurtre avait été combiné par Talleyrand et approuvé par ses complices. Pendant cet infernal complot, Marie- Louise était, ainsi que son fils, au Petit-Trianon, où elle eut une entrevue avec son père l’empereur d’Autriche qui la pressait de retourner à Vienne.

Cependant Louis WHI, au nom duquel tout s’était fait, sans qu'il eût autorisé ni approuvé les actes de son frère, juge enfin qu’il est temps d’en profiter : il quitte sa retraite d’Harlwcll et se rend à Londres où il est reçu en roi ; le peuple dételle les chevaux de sa voiture el la traine en criant hourrah ! Ce fut la première ovation de la royauté bourbonienne. L’Angleterre donne une flotte à Louis XVIII pour le ramener dans son royaume. Mais, avant que le roi de France ait débarqué à Calais, au milieu d’un enthousiasme que les émigrés apportent avec eux, le comte d’Artois, principal artisan de cette restauration inattendue, fait payera la France les frais de la paix qu’il signe, le 23 avril, avec les puissances alliées.. D’après ces conventions que Louis XVIII a du moins la prévoyance de laisser peser de tout leur poids sur la popularité de son frère, que l’engouement royaliste a surnommé le vrai chevalier français, le territoire de la France est restreint aux limites qu’il avait le I ''janvier 1792, et les armées coalisées se retirent de oo territoire, où quelques points seulement doivent rester occupés jusqu’au l*r juin : toutes les places fortifiées, qui se trouvent hors de ces limites du territoire français, sont aban-

données aux souverains alliés, avec tout le matériel militaire qu’elles contiennent. Le lieutenant général du royaume livre ainsi, en expiation do vingt ans de guerres et d'efforts héroïques, cinquante-une places fortes , d'immenses dépôts d’armes et d’équipements, don» mille bouches à feu, trente-un vaisseaux do haut rang et douze frégates. C’était plus de 260 millions que la France rendait à l’Europe; mais elle n’eut pas l’air de s’apercevoir de ces perles énormes, parce que le traité n’ajoutait pas un sou à l’impôt personnel. Le lendemain delà signature du traité de Paris, Louis XV1I[ était au milieu de ses sujets.

Il revenait avec la duchesse d’Angoulôme, le prince de Comté, le duc de Bourbon son lils, les ducs d'Havré, de Duras, de Grammout, de Lorges, le comte de Biacas-d’Autps, son favori , et le père Elisée, son chirurgien, Tel était l’état-major de t’exilé d'Hartwell. Il arriva, le 28, au cliûteau de Compiègnect s’y installa afin de s'assurer que le tcrraiu politique élait assez solide pour faire un pas en avant. Le lendemain, te corps législatif lui envoyait une députation. Le sénat n’imita pus cet empressement : il gardait rancune au rot d’avoir hautement refusé l’acte constitutionnel du 6 avril. Mais un grand nombre de sécateurs vinrent, les uns après les autres, et les maréchaux de Napoléon ne furent pas les derniers à venir. Berthicr, prince de Neufchàtel, avait harangué Louis XVUI, au nom des maréchaux; celui-ci, oubliant la goutte qui le rendait impotent, leur répondit d’un ton belliqueux : « Messieurs, j’espère que la France n’iuira plus besoin de votre épée; mais si jamais on nous forçait à la tirerdufourreau, toutgoutteux qucjesuis,jemarchcraisavcc vous. • Il n’en fallait pas davantage pour faire oublier aux maréchaux que leur empereur, escorté comme un prisonnier par les commissaires des puissances alliées, s’acheminait tristement vers son exil de file d’Elbe. Le maréchal Ncy, plus que les autres, ajoutait une forme impétueuse et bruyante à son royalisrao de fraîche dale : c’était toujours lui qui donnait le signal des cris de vive le roi. Au reste, le verlige fut général chez tous les grands dignitaires de l’Empire, el Louis XVUI, en les voyaut accourir et se prosterner d’eux-mêmes, pouvait croire, comme le lui répétait son confident intime M. dcBlacas, que rien u’éiait plus facile que de rétablir l’ancienne royauté absolue, sans aucune réforme ol surloul sans conditions. Mais Louis XVIII avait au fond plus de sagesse ou de prévoyance que tous ses conseillers : sa politique d’ailleurs consistait dans l’art de temporiser. Il ne se pressait donc pas de déclarer comment il entendait gouverner le royaume que son frère le comte d’Artois, et son plénipotentiaire le priuce de Bénévent, venaient de lui reconquérir à force d’intrigues souterraines et d’audace éclatante. Ce fut l’empereur de Russie qui alla le sommer, pour ainsi dire, de sc prononcer. Alexandre était, en ce moment, le véritable roi de Paris. Il semblait avoir pris à lâche de sc faire aimer des Parisiens : ses sympathies pour la France et pour tout ce qui était français se manifestaient dans toutes les occasions qu’on lui offrait de montrer que le souverain des Cosaques et des Baskirs avait plus d’intelli-

genre, plus de générosité, plus de courloisie, plus de politesse, que les descendants de Louis XIV. Les femmes, comme toujours, avaient donné l’impulsion, et la mode s’était faite. L’impératrice Joséphine elle-mêtnc avait voulu voir et admirer celui qu’on appelait le Salomon du Nord : Alexandre fut reçu 6 la Malmaison, où le souvenir vivant de Napoléon aurait dû lui défendre de pénétrer. L’accueil enthousiaste que l’empereur de Russie trouvait dans la capitale du monde civilisé, fit une telle impression sur son esprit, qu’il s’imposa le rôle de protecteur de la France. Il avait été facilement entouré et subjugué par un parti, constitutionnel ou libéral, qui commençait à se fortifier dans le sénat et qui se propageait au dehors en déchirant le voile de gloire sous lequel s’était caché le despotisme impérial. L’autocrate russe accepta la singulière mission de faire consacrer, sous ses auspices , les libertés politiques de la France. On assure qu’il força la main à Louis XVIII, en le menaçant de lui fermer les portes de sa capitale, s’il refusait de donner satisfaction à l’attente de reparti constitutionnel.

Louis XVIII, qui s’était avancé jusqu’à Saint-Ouen, résista quelques jours et voulut gagner du temps: il s'appuyait en vain sur les exigences aveugles du parti de l’émigration. Talleyrand, qui feignait de n’étre pas d’accord avec lo roi qu’il conseillait et encourageait sous main, consentit à tenter un effort en faveur de la constitution du 6 avril : à la tête du sénat qu’il entraînait à Saint- Ouen pour y faire acte de soumission , il félicita Louis XVIII de son retour qui rendait à la France le gouvernement naturel de ses rois légitimes et il fit entendre pour la première fois le mot de Charte constitutionnelle, en ajoutant celte phrase significative : « Vous savez mieux que nous, Sire, que de telles institutions, si bien éprouvées chez un peuple voisin, donnent des appuis et non des barrières aux monarques, amis des lois et pères des peuples. • Louis XVIII évita de s’expliquer là-dessus, de peur de paraître faire au sénat une concession indigne de la royauté. Le sénat se retira convaincu de l’inutilité de sa démarche, pendant que son président, le prince de Bénévent, rédigeait, de concert avec Louis XVIII et ses familiers, la fameuse déclaration de Saint-Ouen, qui fut accueillie comme un pacte d’alliance par la majorité des Français. Moins Louis XVIII avait promis, plus on était reconnaissant de cc qu’il accordait de son propre mouvement. Bans cette déclaration, datée du 2 mai, il annonçait que « rappelé par l’amour de son peuple au trône de ses pères, éclairé par les malheurs de la nation qu’il était destiné à gouverner », il avait résolu d’octroyer une constitution libérale, qu’il s’engageait à préparer avec une commission choisie dans le sein du sénat et du corps législatif. Cette constitution devait avoir pour bases les garanties suivantes : * Le gouvernement représentatif divisé en deux corps ; l'impôt librement consenti ; la liberté publique et individuelle; la liberté de la presse; la liberté des cultes ; les propriétés inviolables et sacrées ; la vente des biens nationaux irrévocable ; les ministres responsables; les juges inamovibles, et le pouvoir judiciaire indépendant ; lajdette publique garantie ; la Légion d’honneur maintenue; tout Fran-

çais admissible à tous emplois ; nul individu ne pourra dire inquiété pour ses opinions et ses voles. » Une pareille déclaration était déjà plus large et plus explicite que l’acte constitutionnel du 6 avril; seulement, Louis XVIII, en évitant de parler des circonstances de son retour au trône, réservait le principe de ses droits héréditaires : il était censé n’avoir pas cessé de régner, quoique absent et exilé, depuis la mort de Louis XVI. L’effet produit par ce programme de la monarchie constitutionnelle fut généralement très-favorable à l’inauguration de Louis XVIII; l’empereur de Russie donna son approbation au manifeste de Saint-Ouen et fit dire au roi : * Maintenant, vous pouvez entrer. • Le lendemain, 2 mai, le roi et la famille royale firent leur entrée A Paris : Louis XVIII, en habit bleu-barbeau, avec le grand cordon de l’ordre de Saint- Louis en sautoir sur son gilet blanc, les cheveux poudrés et un chapeau rond sur la tête, était assis dans une calèche découverte , où sa corpulence et ses infirmités l’obligeaient à se tenir immobile : il restait froid et sévère, sans répondre, même par des gestes de bienveillance, aux acclamations que la foule jetait sur sou passage. On voyait à sa gauche la duchesse d’Angouléme, comme lui, raide et silencieuse: elle éprouvait évidemment une sorte de stupeur, en se voyant au milieu de Paris où son père et sa mère avaient rougi de leur sang l’échafaud national , où elle avait subi elle-môm,e une si dure captivité : elle affectait de se garantir du soleil avec son ombrelle, pour pouvoir cacher son visage et scs larmes. Sur le devant de la voiture , le prince de Condé imitait le maintien austère, le regard glaciale! l’air indifférent du roi. Louis XVIII et sa famille semblaient vouloir témoigner, par celle contenance maussade et presque menaçante, qu’on aurait bien de la peine à leur faire oublier le passé. Us furent reçus à la barrière Saint-Denis avec le même cérémonial et par les mêmes hommes que si c’eût été l’Empereur. Fontanes, grand maître de l’Université, se servit, dans sa harangue, des mêmes expressions qu’il avait employées en haranguant Napoléon ; les principaux fonctionnaires n’y mirent pas plus de pudeur : Louis XVIII écouta ces lieux communs de flatterie officielle et ne daigna pas y répondre. Dès qu’il se vit aux Tuileries, il ne déguisa plus son idée fixe de maintenir, tout en prenant l’initiative des réformes indispensables, les vieux droits de la royauté par la grâce de Dieu ; ce fut, avec celte idée dominante, qu’il rédigea une proclamation, dans laquelle il prétendait avoir retrouvé ces droits' dans l’amour de son peuple; il promettait, en conséquence, d’aviser promptement à la situation de ses provinces et de ses braves armées : < Français, vous entendez votre roi ! » disait cette proclamation, dans laquelle le itou* monarchique avait remplacé le moi impérial. Le premier acte de LouisXVIII prouva qu’il voulait s’abandonner presque entièrement â l’influence du prince de Talleyrand qui venait de former le nouveau cabinet : d’Ambray fut nommé chancelier et ministre de la justice; Talleyrand s’était réservé le portefeuille des affaires étrangères ; l’abbé de Montesquiou eut le ministère de l’intérieur ; le général Dupont conserva le ministère de la guerre; l’abbé Louis, les finances, et le baron Maiouet, la marine. Trois directeurs généraux furent

nommés on mémo temps : Ferrand, aux postes; Bérenger, aux contributions indirectes, et Beugnot, à la police. Le parti des royalistes purs, dont le comte de Blacas était le chef avoué, n’avait pu se faire représenter dans te ministère que par un seul ministre, l’abbé de Montesquiou, honnête, mais aveugle et obstiné auxiliaire de toute réaction absolutiste et religieuse. On créa pour M. de Blacas un ministère de la maison du roi, qui ne devait être qu’une intendance administrative, mais qui prit, en plusieurs circonstances graves, une certaine prépondérance politique. Lecomte d’Artois, qui avait résigné dans les mains du roi le titre et la charge de lieutenant général du royaume, fut nommé colonel général de toutes les gardes nationales de France. C’était lui offrir les moyens d’accroître la popularité qu'il s’était faite par sa belle tenue à cheval, par son air avenant, par les sourires qu’il prodiguait sans cesse, et surtout par les mots heureux qu’on lui prêtait partout. Le duc d’Angouléme, Son ills, plus brave que lui, mais moins bienveillant et aussi dévot, ne payait pas de mine : il s’annihilait, d’ailleurs, devant l’énergique personnalité de la duchesse d’Angouh'me, inflexible gardienne des traditions de la famille des Bourbons. Le duc de Berry, second fils du comte d’Artois , avait quelques qualités de cœur et d’esprit, qui lui donnaient une supériorité réelle sur son frère et qui faisaient de lui l’espoir des royalistes ; il semblait destiné à faire souche royale, car le duc d’Angouléme n’avait pas et ne devait pas avoir d’Iièritlcr direct. Le prince de Coudé et son fils le duc de Bourbon, ainsi que le due d'Orléans, se soumettaient, ft regret, aux principes de la légitimité et conservaient, sous une apparence de respectueux attachement, les antipathies et les défiances que l’émigration avait accumulées contre t’ex-comle de Provence. Ces mêmes défiances persistaient chez le plus grand nombre des émigrés, et l’on n augurait pas mieux des intentions secrétes du roi que de son caractère et de sa moralité : on craignait qu’il nesejctdt dans les bras des révolutionnaires et des athées. La famille royale ne fut donc jamais unie que d'une manière factice et par politique; le parti royaliste, à son exempte, se divisa en plusieurs camps hostiles l'un II l’autre, mats agissant d’intelligence pour soutenir le dogme de la légitimité dynastique.

Roi, princes et nobles revenaient de l’exil, tout écrasés de dettes et presque dénués de ressources : il fallut que te trésor royal vint au secours de ces misères qu'on étalait comme des états de service. Chaque jour voyait grossir le Ilot des solliciteurs dans les salons des Tuileries et dans les antichambres des ministères. L’ancien régime se montrait, de tous côtés, sous la figure étrange de quelque soldat de l’armée de Condé. Tout ce qui survivait encore des royalistes de Coblentz s’élail donné rcmlez-vous à Paris pour y faire I assaut des places et la carée des deniers de l’État. Le peuple, qui n’avait pas cessé d’être léger et capricieux, s’amusa des émigrés, comme il s’était diverti des Co9aques : la caricature, essentiellement française, stigmatisa cette race famélique et servile qui, après avoir abandonné la patrie en danger, y reparaissait comme une nuée de sauterelles pour la dévorer, sous la sauvegarde

dos armes étrangères. Mais les Bourbons ne sc piquèrent pas toujours de reconnaissance, encouragés sm)8 doute par l’exemple des ingrats qui avaient si vile tourné le dos à l’Empereur : non-seulement ils ne payèrent pas toutes leurs dettes, mais ils ne reconnurent que celles qu’ils ne pouvaient pas contester. Les promesses, qui coûtent peu, étaient la monnaie courante dont la Restauration fut le moins avare. Il est vrai que les fonctionnaires du gouvernement précédent s’étaient déclarés si opiniâtrement royalistes, que c’eût été une mesure dangereuse que de les frapper en niasse pour leur substituer des royalistes plus éprouvés. Cependant l’abbé de Montesquieu ne sc fil pas faute de changer tous les préfets de l’Empire et de les remplacer par des intendants qui n’avaient pas été mêlés aux affaires publiques depuis un quart de siècle; à son exemple, le général Dupont, qui avait à cœur de se venger de sa disgrâce sous l’Empereur et de protester ainsi contre la honte de la capitulation de Baylen, frappa de destitution une foule d'ofliciers distingués et se plut é désorganiser l’armée, en bouleversant l’œuvre de Napoléon. Ce n’étaient là que des accidents et des exceptions ; car il y avait parti pris de ne pas modiHer l’administration impériale, ni dans les hommes ni dans les choses. La coterie de l’ancien régime, toute chamarrée de cocardes blanches et de décorations de l’ordre du Lys, comptait bien pourtant que d’un jour à l’autre la France serait remise, par ordonnance du roi, sur le pied de 1789 et que l’on effacerait jusqu’aux derniers vestiges de la Révolulion.

Louis XVIII, se sentant roi, avait bâte de Jouir du libre exercice du pouvoir royal : il était aussi impatient que ies bons citoyens de faire disparaître tous ces uniformes étrangers qu’on rencontrait à chaque pas dans les rues de Paris; il rougissait de voir, des fenêtres de son palais, les feux de bivouac des Prussiens et des Russes dans les Cliamps-Élysées ; il comprenait que le roi de France ne devait s’entourer que de soldats français. Dès sa rentrée aux Tuileries, le 5 mai, il avait publié une ordonnance portant défense d’obtempérer aux réquisitions faites par les commandants ou chefs des armées alliées. Il s’empressa aussitôt de remettre en suspens la convention de Paris, qu’il rcfbsa de ratifier dans toutes scs clauses, mais qu’il ne réussit pas à transformer en traité honorable. Vainement essoya-t— il de protéger les intérêts du pays que son frère avait trop sacriflés ; vainement tlt-il valoir auprès des souverains coalisés la nécessité de ne pas discréditer son règne par un acte contraire au sentiment national : il ne put obtenir que des concessions sans importance, et il se décida enfin, de guerre lasse, à signer le traité définitif, le 30 mai, pour se délivrer de la tutelle onéreuse de ses alliés. La plupart des conditions imposées à la Fronce par la coalition européenne durent être acceptées : le démembrement des provinces annexées au territoire français de 1792, la perte do nos plus belles colonies au prolit de l’Angleterre, la reconnaissance de toutes les dettes de l’administration française dans les pays conquis qu'elle cessait d’occuper, l’abandon de la flotte entière du Texel à la IIoU lande. Quant aux vaisseaux et au matériel naval, qui se trouveraient dans hé*

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ports restitués par la France, un tiers seulement appartiendrait aux puissances que le traité allait remettre en possession de ces places maritimes. La politique de l'Europe était comme ébauchée dans un article qui promettait un accroissement de territoire à la Hollande, placée sous la souveraineté de la maison d’Orange ; aux états d’Allemagne, l’indépendance et l'union fédérative; à la Suisse, le gouvernement républicain ; à l’Italie centrale, hors des limites du territoire qui reviendrait à l’Autriche, la formation de plusieurs états souverains. Mais cette politique devait prendre son développement naturel et asseoir ses bases dans un congrès que les plénipotentiaires de toutes les puissances coalisées ouvriraient à Vienne dans le délai de deux mois. Ce traité, qu'on peut regarder comme le premier acte de la Sainte-Alliance des rois, était conclu au nom de la très-sainte et invisible Trinité, qui présida plus tard à des arrangements encore plus injustes; car, du moins, un des articles du traité de Paris, relatif à l’abolition de la traite des noirs, reposait l’esprit sur un simulacre d'humanité. Une pareille œuvre ne s’était pas faite gratuitement : par un article secret, une gralillcalion d’un million de francs fut allouée à chacun des quatre agents de la coalition : lord Casilereagh et les comtes Metternicli, Ncsselrode et Hardemberg; ces quatre millions étaient laissés à la charge de la France qu’on dépouillait! Les puissances alliées, en revanche, payèrent sans doute de leurs deniers les gratifications que Talleyrand et les autres négociateurs français avaient si bien méritées.

La Charte constitutionnelle, que Louis XVIII s’était fait un point d’honneur de rédiger lui-méme pour la soumettre à une commission d’examen choisie dans le sénat et le corps législatif, la Charte se trouva faite en même temps que le traité de Paris, comme pour lui servir de compensation politique. Le corps législatif tout entier et une partie du sénat fureut convoqués pour recevoir le dépôt de cette charte octroyée. On avait commencé l'épuration du sénat, en ne convoquant ni les républicains, ni les régicides, ni les impérialistes incorrigibles. La séance eut lieu le ( juin, au palais du corps législatif, avec une solennité renouvelée en partie du cérémonial de l’ancienne monarchie. LouisXVHI, assis et couvert, prononça, d’une voix qu’il savait rendre émue et sympathique, un discours assez vague dans lequel il eut le bon goût de ne point accuser le passé en faisant l’éloge du présent ; il s’abstint aussi avec prudence, de toucher aux questions de principe de la royauté héréditaire. Il n’osa pas meme qualifier d 'honorable, comme l’avaient fait scs hérauts d’armes en le publiant dans les rues de Paris, le traite de paix que la coalition européenne venait de lui arracher; il justifia pourtant l’abandon des conquêtes de territoire, en disant : « La gloire des armées françaises n’a reçu aucune atteinte; les monuments de leur valeur subsistent, et les chefsd’œuvre des arts nous appartiennent désormais par des droits plus stables et plus sacrés que ceux delà victoire. • Il évita, d’ailleurs, d'examiner la situation critique du pays après de si douloureuses épreuves, et il en tira seulement quelques lueurs d’espérance pour l’avenir, en disant que < un long calme au

RESTAURATION. - LOUIS XVIII. - ISli. 17

dehors et une félicite durable an dedans seraient les heureux fruits de la paix.» Le chancelier Dambray prit ensuite la parole et eut le triste courage d’être plus explicite que le roi sur les intentions du gouvernement; il ne se borna pas à vanter le bienfait si désiré d'une paix honorable, il annonça la Charte comme une simple ordonnance de réformation , et il déclara, sans se troubler des murmures désapprobateurs soulevés par ces expressions étranges, que Louis XVIII, en pleine possession de ses droits héréditaires, ne voulait exercer l’autorité qu’il tient de Dieu et de scs pères qu’en posant lui-même les bornes de son pouvoir. Après cette audacieuse préface, il donna lecture de la Charte, qui parut à tous les hommes sincères et judicieux une oeuvre pleine de réticences, de contradictions et de pièges. Les considérations préliminaires, placées en tête des soixante-seize articles qui composent cet acte constitutionnel, tranchaient heureusement avec le ton delà harangue du chancelier, mais on y découvrait pourtant, sous le prestige libéral de la rédaction, attribuée à Louis XVIII lui-même, l’obstination invétérée du droit divin et des tendances rétrogrades vers l’ancien régime. Le frère de Louis XVI rappelait la date de son avènement légitime, dans cette phrase mémorable qui protestait contre les hommes et les choses de la Révolution : • En cherchant à renouer la chaîne des temps que de funestes écarts avaient interrompue, nous avons effacé de notre souvenir, comme nous voudrions qu’on pût les effacer de l’histoire, tous les maux qui ont affligé la patrie durant notre absence. » Quant au fameux article 14, qui, suivant l’énergique appréciation de Chateaubriand, devait un jour confisquer la Charte tout entière, on ne remarqua pas d’abord ce que pouvait renfermer de menaces pour la liberté celte phrase qui n’avait pas été glissée dans l’article sans perfide préméditation et qui cependant passa inaperçue : « Le roi fait les réglements et ordonnances nécessaires pour l’exécution des lois et la sûreté de l’État. » C’était prévoir que, dans une circonstance donnée, le roi, chef suprême de l’État, pouvait par ordonnance suspendre ou supprimer la Charte en prétextant la nécessité d’aviser à la sAreti de l'État. Il faut bien l’avouer aujourd’hui, cette Charte octroyée, dont la durée et l’exécution se trouvaient toujours subordonnées au bon plaisir du roi , pouvait être avantageuse ou funeste au pays, en raison du plus ou moins d’honnêteté politique du gouvernement qui se servirait d’elle. Aiusi, la liberté des cultes était reconnue, mais la religion catholique, apostolique et romaine étant déclarée religion de l'État, on avait, au besoin, le droit de persécuter les consciences; la liberté de la presse était accordée, mais, pour publier et imprimer leurs opinions, les Français avaient ft se conformer aux lois destinées à prévenir et réprimer les abus de cette liberté; la puissance législative devait s'exercer collectivement par le roi, la chambre des pairs et la chambre des députés, mais le roi se réservait de proposer la loi , de la sanctionner et de la promulguer; la chambre des pairs ou le sénat et la chambre des députés étaient constituées, mais sur des bases arbitraires et pécuniaires sur l’argent et sur la faveur, les pairs de-

T. Vt *

vant être nommés îl vie ou héréditairement par le roi, les députés payant une contribution directe de mille francs, devant être élus par des élecleurs à trois cents francs; nul citoyen ne pourrait élre distrait de ses juges naturels ni renvoyé à des commissions ou tribunaux extraordinaires, mais grâce à l’article 14, on ne renonçait pas à la juridiction des cours prévôlales. En un mot, tout était matière à double interprétation dans cette Charte, combinée également pour l’offense et pour la défense : les articles mêmes qui n’avaient pas l’air démarcher précédés ou suivis d’un correctif ou d’uneéquivoque,ces artlcles-là n'étaient point assez forts pour paralyser ou arrêter une boutade de là volonté suprême du roi.

L’ordonnance qui reconstituait le sénat en chambre des pairs, parut après cette séance où la dissolution du sénat avait été prononcée. Cette nouvelle chambre se composait de cent cinquante-quatre membres nommés à vie, parmi lesquels quatre-vingt-onze sénateurs avalent été admis ainsi que douze maréchaux de l’Empire. Oh leur devait bien cette récompense. Les autres pairs représentaient le royalisme sans tache : il y avait parmi eux un archevêque et deux évêques, anciens pairs ecclésiastiques du parlement de Laris ; vingt-six ducs, anciens pairs au même parlement, et onze ducs de vieille noblesse. Le prince de Talieyrand, qui faisait mouvoir tous les fils de cette trame tponarehique, se contenta de faire partie des pairs de première création et il laissa la vice-présidence (la présidence appartenant au chancelier) peser Sur la tête blanche du comte Barthélemy, ancien membre du Directoire exécutif. Le marquis de Scmonvillc, par faveur spéciale du comte de Blacas, fut institué grand-référendaire de la chambre des pairs. Le jour même de la séance royale, la chambre dns pairs se réunit au palais du Luxembourg quilui était assigné comme siège de ses séances, et la chambre des députés, sous la présidence prdvisoire de Félix Faulcon, commença la discussion d’une adresse au roi, tandis que la chambre des pairs votait la sienne avec une reconnaissante hnanimilé. La discussion, au contraire, à la chambre des députés, permit i quelques voix indépendantes de combattre la Charte octroyée, dans son principe, dans ses dispositions, en la rapprochant de la Déclaration de Sainl-Ouen. Durbach, député de la Moselle, se préparait à porter à la tribune une énergique protestation, mais ses collègues le dissuadèrent de lire son discours qui fut imprimé et qui peut élre considéré comme l’initiative du parti libéral dans lé pouvoir parlementaire. Durbach avait osé dire qu’il avait vu avec une profonde douleur la royauté inaugurer son règne par un manque de parole et tin déni de justice nationale ; mais l’adresse au roi, volée et présentée le 6 mai, metlail Louis XVIII au rang des sages dont les institutions ont préparé le bonheur des élats et proclamait que le vertueux descendant de saint Louis et d’Henri IV avait formé, « en écoutant tous les voeux • cette Charte constitutionnelle qui allait, «arec le concours de toutes les eolonlés, raffermir à la fois les bases du trône et de la liberté publique. » Les deux chambres étaient de dociles et silencieux instruments dans la main du roi. La chambre des pairs

• LOUIS XVIII. - HKSTAUIUTlON. — ISH. 19

adopta In Charte telle qu'on la lui apportait ; la chambre des députas, gréceô la persistance de Boissy-d’Anglas dans In discussion préparatoire, obtint la reconnaissance plus explicite du principe de la liberté des cultes, et crut avoir sauvé la liberté de la presse en la subordonnant aux lois qui devaient réprimer cl non prévenir scs abus. L’abbé deMontesquiou, ministre de l'intérieur, ne renonça en apparence au système préventif, qu’en se promettant bien de le faire triompher sous une autre forme. La Charte, où l’on avait rayé le mot prévenir et ajouté deux ou trois mots sur la liberté des cultes, fut votée sans examen et sans débat contradictoire. Que pouvait-on attendre d’une assemblée qui écouta presque avec assentiment les mensonges et les calomnies que l’abbé deMontesquiou, dans la séance du 12 juillet, osa présenter comme un exposé de la situation du royaume? Le 13 juin, la chambre reçut le complément de son organisation définitive pnrl’ordônnance du roi qui nommait son président, Lainè, et scs deux questeurs, Maine de Biran et Calvel-Madaillan. Les secrétaires furent choisis par la chambre, dans les nuances les plus pures de l’opinion royaliste.

Cependant le parti libéral était en germe dans l’assemblée. L’abbé de Montesquiou développe en projet de loi le mot prévenir, qu'il n’avait pas réussi ft introduire dans la Charte contre la liberté de la presse et, le 5 juillet, il donne communication de ce projet de loi, conçu et rédigé, dit-on, par le célèbre philosophe doctrinaire Royer-Collard. Les tribunes publiques murmurent, l’assemblée est émue, cl Raynouard, rapporteur du projet de loi, n’hésite pas à le rejeter, en protestant loyalement contre la confusion qu’on essayait d’établir entre les deux mots prévenir et réprimer. C ‘était l’opposilioti qui s’éveillait, encore faible et timidc.J.a discussion du projet de loi fut ajournée au 5 août. Pour la préparer l’abbé de Montesquiou expose dans un long rapport ce qu’il nomme la situation de la France : c’est une violente diatribecontre la période révolutionnaire, c’est une insolente glorification de tout ce qui a disparu dans l’ordre politique et social depuis 1789. Il ressuscite, il exalte ce passé, mort de décrépitude, plutôt que renversé par la force des choses; il fait le procès aux événements ; il s’acharne impitoyablement sur les erreurs et les vices du régime impérial ; il peint la France épuisée, affamée, ruinée par la guerre; mais il ne dit rien des progrès delà civilisation, dos sciences, des arts et de l’industrie ; il ne dit rien des admirables institutions législatives, administratives, militaires et civiles ducs au génie de Napoléon. La conclusion tacite de ce rapport faux et perfide était un cri de défiance et de haine contre la presse. Ce fut sculemen l le 6 août que la discussion sur le projet de loi fut soutenue avec une sorte de véhémence fanatique par les députés ministériels ; mais ce projet de loi trouva des adversaires non moins énergiques sur les bancs de l’opposition qui se formait lentement. Onze députés, entre autres Fleury de l’fsére, Goulard, Thuault du Morbihan, et de Prunelé, comparèrent les écrivains aux incendiaires et aux assassins; ils assimilèrent les délits ou les abus de la presse aux plus grands crimes : ceux-ci voulaient supprimer,

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ceux-là suspendre cette liberté si dangereuse et si compromettante pour la société. Douze députés, entre autres Durbach, Dumolard, Raynouard, tirent entendre un langage noble et sensé en faveur d’une liberté qui était la sauvegarde de toutes les aulres.JL'abbé de Montcsquiou, inflexible dans ses idées, invoqua, comme toujours, les souvenirs et l’exemple de l’ancienne monarchie, quand Dumolard eut laissé l’assemblée sous l’influence de ces belles paroles :

• Nous avons un avenir. Français ; cet avenir on veut l’éteindre et couvrira jamais d’un voile de plomb la statue de la Liberté : le souffrirez-vous? » Néanmoins, malgré ces courageux efforts, après six jours de lutte oratoire, la loi de prévention et de répression fut votée; mais quatre-vingts boules noires, tombant dans l’urne avec cent trente-sept boules blanches, prouvèrent que le parti libéral avait gagné du terrain. En interrogeant la conscience publique, celle-ci s’était révélée avec éclat dans quelques écrits sérieux et honnêtes qui dominèrent les débats de l’assemblée. La chambre des pairs, en présence du projet de loi, ne voulut pas se faire oublier et rompit le silence : si les ducs de l’ancienne noblesse s’unirent à quelques sénateurs que l’habitude du servilisme impérial avait rendus hostiles ou indiférenls à la liberté de la presse, cette liberté fondamentale d'une vraie constitution fut hautement défendue pur les jurisconsultes et les publicistes de l’ancien sénat, de Maleville, Boissy-d’Anglas, Lanjuinais, Destutt de Tracy,etc. On remarqua même parmi les orateurs de l'opposition le maréchal Macdonald, qui s’était rallié non à la royauté mais au gouvernement constitutionnel. La loi passa pourtant à une grande majorité; elle était exécutoire le 21 octobre, et trois jours après le vote des chambres, les censeurs étaient déjà nommés. Il y avait vingt censeurs royaux, touchant chacun douze cents francs d’honoraires, et vingt censeurs honoraires qui avaient sans doute des pensions ou des indemnités secrètes. On a peine à croire que des hommes, honorables par leur caractère comme par leur position littéraire ou politique, aient pu accepter le titre et les fonctions de censeur. C’est que l'opinion publique ne s’était pas encore prononcée sur la nature de ces fonctions, qui avaient une autre portée et un autre sens dans un gouvernement constitutionnel que sous la monarchie absolue. Des savants illustres, tels que Clavier, Quatremère de Quincy et Sylvestre de Sacy, des littérateurs éminents, tels que Lcmontey, Auger, Campenon, des légistes vénérés, tels que Delvincourt, doyen de la Faculté de droit, Delacroix-Frainvillc, bâtonnier des avocats, Legraverend, directeur des affaires criminelles à la Chancellerie, en un mot, les membres les plus estimés de l'Institut, de l’Universilé, du barreau et du clergé acceptèrent comme un honneur cette mission de confiance qui, sous l’ancien régime, avait été la récompense de longs services rendus aux sciences et aux lettres. Mais les idées avaient changé avec les mœurs, et peu d’années après cette triste restauration de la censure, une invincible répugnance s’attacha pour toujours au nom et à la chose, de telle sorte que les censeurs se trouvèrent compris parmi les complaisants iniques du pouvoir et bientôt parmi les exécuteurs de ses basses oeuvres.

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