LOUIS XVIII. - RESTAURATION. - I8U
Celle loi de censure était plutôt une loi de police contre la presse et les écrits périodiques. Ces écrits (levant être autorisés par le roi et soumis & l’examen préalable des censeurs , les imprimeurs devant être brevetés et assermentés, toute impression devant être déclarée au bureau de la librairie, le gouvernement concentrait ainsi entre ses mains et celles de scs affidés le puissant instrument de la publicité politique : il restait seul maître et arbitre de la destinée des journaux. Quaut aux brochures, quant aux livres qui auraient exercé une action analogue, l’autorité pouvait arrêter l’impression ou suspendre la publication de tout écrit qui serait jugé de nature à troubler la tranquillité publique ou qui affecterait le caractère d’un libelle diffamatoire. Une pénalité menaçante répondait de la rigoureuse exécution de la loi auprès des imprimeurs et des libraires : ceux-ci s’exposaient à une amende de deux mille francs en vendant ou distribuant un ouvrage sans nom d’imprimeur; ceux-là encouraient une amende de trois mille francs en omettant d’indiquer leur nom et leur demeure sur les livres sortis de leurs presses; l’amende allait à six mille francs et au delà, lorsque l’imprimé portait l’indication d'un faux nom et d'une fausse adresse. La loi n’exceptait de la censure que les écrits de plus de vingt feuilles, c’est-à-dire les volumes, et, en outre, quatre catégories d’ouvrages ou d’opuscules, quel que fût le nombre des feuilles dont ils seraient composés : I* les écrits en langues mortes et en langues étrangères; 2“ les mandements, les lettres pastorales, catéchismes et livres de prières ; 3" les mémoires judiciaires signés d’un avocat ou d’un avoué ; 4* les mémoires des sociétés savantes ou littéraires établies ou reconnues par le roi. On empêchait de la sorte la multiplication des pamphlets, qu’on avait signalés avec raison comme une des causes les plus actives de la lièvre révolutionnaire. Sous le régime d’une pareille loi la liberté de la presse iPexistail plus en fait, et l’opposition, qui avait essayé de se faire une voix retentissante en s’adressant aux échos de la publicité, fut tout à coup frappée de mutisme, mais non pas d’impuissance. Le parti libéral, auquel avait donné naissance la promesse d’une Charte constitutionnelle, s'était formé et dèvelpppé dans les chambres et en meme temps dans les classes éclairées de la bourgeoisie ; à l’ombre de co parti se ralliaient et se forlillaient les partisans de l’Empereur et les mécontents qui avaient perdu leur rang, leur titre ou leur fortune au retour des Bourbons, ou qui craignaient de les perdre eu voyant les hommes de l’ancienne monarchie s’efforcer de la reconstituer à leur profit.
Les tendances de ces hommes aveugles et obstinés n’étaient déjà plus secrètes : ils parlaient tout haut, avant d'agir; ils voulaient relaire une base solide au trône en le plaçant sur l’autel ; ils forgeaient de nouveau toutes les vieilles armes rouillées de la royauté absolue; ils comptaient sur la religion ou plutôt sur le clergé, pour museler et endormir le sentiment national, la conscience publique ; ils ne regardaient pas même comme une entrave la Charte octroyée, et le premier coup qu’ils prétendaient lui porlei> ce devait être la reslilulion des biens d’émigrés. De là, une inquiétude sourde dans les cam-
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pagnes, une irritation croissante dans les villes. On ne sentait plus l'humiliante oppression des armées étrangères qui rentraient lentement dans leurs pays; mais la France, délivrée de l’occupation militaire des alliés, se voyait retombéo sous le joug des prêtres et des royalistes, qui la traitaient en province conquise. Vainement Louis XVIH so piquait-il de faire l’esprit fort et d’élre fidèle à scs anciens principes puisés dans la philosophie du xvin" siècle; sa famille et sa maison le couvraient, pour ainsi dire, d’un immense rellet de cagotisme : ce n’étaient que messes, processions, sermons, œuvres pies. Les princes, surtout le comte d'Artois et son fils le duc- d’Angoulème, se montraient partout entourés d’évêques, de curés et d’abbés; ils allaient à l’église plus souvent qu’au théâtre ; ils communiaient en public, agenouillés et prosternés. Le peuple riait et s’indignait de ces mèmeries que les courtisans imitaient avec éclat; Louis XVIII en riait aussi, mais il se gardait bien de les contrarier, parce que c’était un système de restauration appliqué A tous les états catholiques où la religion devenait alors un moyen efficace de gouvernement moral. L’Italie, le Piémont, l'Espagne, se rattachaient eu même temps, avec plus de fanatisme que jamais à l'absolutisme religieux, et, pour mieux diriger ce mouvement de réaction religieuse, à la requête de l'empereur schismatique de Russie et du roi très-chrétien des Deux-Siciles (Ferdinand et non Murat), Pie VII, par une bulle datéo du 7 août, rétablit l’ordre des jésuites, ep déclarant qu'il accordait le rétablissement de la compagnie de Jésus aux pressantes supplications .des évêques et aux vœux unanimes du monde catholique.
Dès lors le parti libéral se recruta dans le parti voltairien ou philosophique. Chaque nouvelle mesure d’administration ou de police était entachée de cet esprit de sacristie et de confessionnal, si peu conforme au véritable esprit de la religion et toujours si antipathique à la nation française. On avait vu reparaître dans les rues de Paris et des villes du royaume les pompes et le cortège de la Fête-Dieu ; la procession du voeu de Louis XIII, en l’honneur de la sainte Vierge, venait d’offrir A tous les yeux la famille royale, excepté le roi, suivant A pied et tête nue le saint-sacrement promené dans la capitale ; on préparait déjà une cérémonie expiatoire sur la place de la Révolution où le sang de Louis XVI avait coulé. La stricte observance du repos du dimanche et des jours fériés fut imposée A tous les citoyens sous peine d’amende ; ces jours-lA, les ouvriers ne devaient pas travailler, les boutiques restaient closes ; les restaurateurs et les marchands de vins ne donnaient ni à boire nia manger, aux heures des oflices; les cafés cl les estaminets uc s’ouvraient même pas avant midi : défense de jouer aux dominos ou au billard. Ce ii 'est pas tout : il fallait en quelque sorte un billet de confession, un ecrtilical délivré par un prêtre, pour être bien vu et pour sc faire un appui dans la hiérarchie des fonctionnaires publics; nulle recommandation n 'était cfllcuce et puissante, qui ne se fondait pas sur la notoriété d’une dévotion exemplaire. On parlait hautement de rappeler les ordres monastiques et de leur rendre les couvents ; il y avait en ce moment autant de soutanes au soleil,