‹ Histoire de la restauration, du règne de Louis-Philippe et de la révolution de Février 1848 jusqu'à l'élection du président de la républiqueChapitre 16 sur 16 · MU · texte numérisé non relu

MU

' guerre, qui ce dotitè p,us ses compagnons d'armes

■Digrfeed'by'Srfogle

BËPUBLIQUE FBANÇAISE. - 4818. 835

d'Afrique le secondent à merveille. Lamoricière surlout pousse la bravoure jusqu'à la folie : monté sur son cheval noir et drapé dans son burnous blanc, il passe comme un ouragan au milieu des bulles et délie la mort qui frappe tout à scs cftlés. Damesme, Négrier, Duvivicr, sont blessés mortellement; Bréa est lâchement assassiné dans un guet-apens; Bedeau, quoique blessé, ne quitte pas son commandement. Le danger de la patrie improvisa des généraux : trois représentants, Clément Thomas, Bixio et Dornès, ont été blessés aussi, à la tête des troupes, le dernier à mort; Lamartine, François Arago, ont conduit en personne l'attaque des barricades du quartier Saint-Jacques; le Panthéon, dont les insurgés avaient fait une citadelle, est pris d’assaut; le clos Saint-Lazare, qui avait été changé en forteresse, est emporté; les barrières du Nord sont occupées, et les insurgés qui les défendaient, rejetés hors de Paris : l’insurrection, à laquelle coopéraient plus de cinquante mille combattants actifs, est refoulée dans le faubourg Saint-Antoine. Un prêtre, précédé d’un parlementaire qui porte une branche d’arbre en signe de paix, s’avance seul sur la place de la Bastille, vers six heures du soir : c’est l’archevêque de Paris, Affre, qui vient essayer la puissance de son ministère évangélique sur des hommes égarés ; à son aspect, le feu s’est arrêté de part et d’autre; il parle, il supplie; on l’écoute : les armes vont tomber des mains du peuple; mais un coup de fusil met fin à la généreuse mission du prélat qui tombe blessé à mort et qui ne survécut que quelques heures à sa blessure. Le combat recommence, à la suite de ce douloureux épisode; il est interrompu par un armistice qui doit expirer le lendemain, 25, à dix heures du matin : le général Cavaignac doit bombarder le faubourg, si les insurgés refusent de se rendre sans conditions. A dix heures sonnant, le faubourg alors capitule, et le général dit à l’armée et à la garde nationale, dans une proclamation : < Dans Paris, je vois des vainqueurs, des vaincus. Que mon nom reste maudit, si je consentais à y voir des victimes! La justice aura son cours! » L’Assemblée avait décrété que les insurgés pris les armes à la main seraient déportés sans jugement aux Iles Marquises. Plus de dix mille étaient prisonniers; on les avait entassés dans les caves du Palais-Royal, de l’Hôtelde-Ville, des Tuileries, et dans le souterrain du bord de l’eau: ces malheureux restèrent vingt-quatre heures, sans air, sans nourriture; parmi eux, un grand nombre, arrêtés par suite de méprises inévitables dans de pareilles catastrophes, n’avaient aucunement participé à l’insurrection. Beaucoup d’insurgés avaient été passés par les armes pendant l’action. La garde nationale et la garde mobile poussèrent même la vengeance jusqu’à la cruauté : on les avait animés à ccs odieuses représailles, en répandant mille contes absurdes sur les prétendues atrocités commises par les insurgés, qui s’étaient montrés, au contraire, généreux à l’égard de leurs prisonniers. On assure que l’ordre avait été donné à la garde nationale et à la ligne, de tuer loull On n’obéit que trop à cet ordre, et l’on fusilla sans pitié des vaincus qui avaient rendu leurs armes. Quant aux chefs de celle grande bataille du peuple, non-seulement on ne les

prit pas, mais encore on ne découvrit pas leurs noms. Ce secret fut bien gardé, même devant les conseils de guerre qu’on organisa aussitôt pour juger les principaux coupables. Les autres furent renfermés dans les casemates des for* tiQcations, puis envoyés, au nombre de huit mille, à Belle-Islo-en-Mer, jusqu’à ce qu'on pût les déporter en masse. On porte à cinq ou six mille le nombre de ceux qui avaient péri dans le combat. Les pertes de l'armée et de la garde nationale ne s’élevaient pas au quart de ce chiffre, que le gouvernement n’eut garde d’avouer. Le dernier acte de la bataille de Juin fut le plus terrible : toutes les gardes nationales des départements voisins étaient accourues à la défense de la République et de l’Assemblée nationale; une partie de ces braves auxiliaires de l’ordre bivouaquait sur la place du Carrousel, pendant qu’on faisait sortir du souterrain des Tuileries une colonne de prisonniers désarmés; ceux-ci tentèrent de s’enfuir et causèrent une panique générale, pendant laquelle los gardes nationaux se fusillèrent entre eux.

La capitale semblait effrayée de sa victoire; l’état de siège faisait planer une sorte de terreur sur les tètes les plusinnoccutcs; les journaux d’opposition étaient suspendus; Émile de Girardin, rédacteur delà Presse, sc voyait mis au secret à la Conciergerie, sans aucun motif sérieux ; le désarmement s’opérait sans difficulté; les visites domiciliaires et les arrestations se multipliaient tous les jours. Le nom du général Caraignac était béni comme celui d’un libérateur par la bourgeoisie; maudit comme celui d’un tyran, par le peuple. La dictature s’inaugura sous les auspices du National qui s’occupa d'abord du changement des ministres : Duclerc, qui avait oublié sou origine au point de ne pas trahir la Commission exécutive, fut remplacé aux finances par Goudchaux; Bastide, nommé à la marine, retourna bientôt au ministère des affaires étrangères que lui rendit le général Bedeau, enchaîné par sa blessure sur son Ut de douleur : la nomination de Bedeau, de même que celle du général Lamoricière à la guerre, était une satisfaction donnée à l’opinion publique qui exaltait la belle conduite de ces deux intrépides Africains ;Senard fut appelé à l’intérieur, et Recurt aux travaux publics; Carnot et Flocon cédèrentle commerce et l’instruction publiqueà Vaulabelle et àTourrct;Bethmont, qui s’était laissé, après l’orage du 1 5 mai, installer machinalement à la justice, abandonnée par Crèmieux, resta en place jusqu’à ce qu'un autre avocat, l’inutile Marie, l’eût débarrassé de ce fardeau trop lourd pour lui. Marie, que l’Assemblée avait porté un moment à la présidence, eut pour successeur Marrast qui confiait la mairie de Paris à l’honnéte incapacité de Recurl. Au milieu de ces mouvements ministériels, Cav&ignac trénait dans son hôtel de la rue de Varennes; par l’influence de ses amis du National, il tenait dans sa main l’Assemblée. Le fantôme du bonapartisme prit alors un corps redoutable : le prince Louis-Napoléon fut nommé une seconde fois à Paris et, en môme temps, dans trois départements, avec une majorité considérablement accrue par le bruit de sa démission et par la vigoureuse propagande des comités napoléoniens. U revenait à la Chambre tellement fort par le fait de celle majorité,

qu’on ne pouvait le repousser sans faire crier à la persécution. Il fut admis, sur le rapport approbatif de Jules Favre, et en montant à la tribune, en s’offrant pour la première fois aux regards de la France attentive, il prononça ces nobles paroles : * Après trente-trois ans de proscription et d’exil, je retrouve enfln ma patrie et tous mes droits de citoyen. La République m’a fait ce bonheur. Que la République reçoive mon serment de dévouement, et que les généreux compatriotes qui m’ont porté dans cette enceinte soient certains que je m’efforcerai de justifier leurs suffrages en travaillant avec vous au maintien de la tranquillité, le premier besoin du pays et au développement des institutions démocratiques que le peuple a le droit de réclamer ? » De ce jour-là, le nom de Napoléon ne cessa do retentir comme un écho de gloire et de prospérité aux oreilles du peuple. Le parti du National croyait avoir moins à redouter ce nouveau bonapartisme que le socialisme de Louis Blanc et le révolutionnarisme de Caussidière, qui, l’un et l’autre, aspiraient à la présidence de la République, à la dictature de la France et à la refonte complète de la société. Caussidière et Louis Blanc furent dénoncés derechef comme complices de l’attentat du 1 5 mai ; une commission spéciale, détachée de la grande commission d'enquête qui recherchait les causes des journées de Juin, examina la conduite des deux représentants soupçonnés et incriminés ; un rapport fut fait à l’Assemblée, lequel concluait à l’autorisation des poursuites. Louis Blanc se défendit avec une éloquence victorieuse; Caussidière, avec une feinte bonhomie qui devait le faire absoudre; biais la coalition contre eux était trop puissante et trop obstinée : l’Assemblée les livra donc à la justice criminelle. Ils curent toutefois, l’un et l’autre, la facilité de se soustraire au mandat d’arrêt qui les attendait à la porte de la Chambre, et ils se réfugièrent en Angleterre qui leur ouvrit un asile aussi bien qu’à Louis-Philippe qu’ils avaient détréné ! La Chambre était en pleine réaction : bien que le pouvoir dictatorial, poursuivi par tes vigoureuses semonces de Victor Hugo, le défenseur de toutes les libertés, eût été forcé de renoncer à l’état de siège et aux actes d’arbitraire contre la presse, ce pouvoir, né de la guerre civile, avait essayé de se fortifier, en appelant dans son sein deux ministres, étrangers au National, Dufaure à l’intérieur, Vivien aux travaux publics. C’était un retour vers l’ancien tiers-parti. Mais les légitimistes, les orléanistes, les nationalistis, s’entendaient pour étouffer les doctrines sociales et pour emprisonner le gouvernement républicain dans les liens mesquins de la politique : on discutait la Constitution sans patriotisme, sans vérité, sans grandeur ; chacun ne fut préoccupé, dans cette discussion pâte et vague, que de ses petits intérêts d’ambition. La Constitution était l’œuvre bâtarde du président Marrast, qui put croire un momentà ses destinées de législateur; dans ce moment-là, Marrast était le majordome et l’amphytrion de l’Assemblée; il donnait des fêtes à l'Hôtel de la présidence, faisait de l’aristocratie bourgeoise et conviait la France à rire de ses magnificences de parvenu. Cavaignac, d’un autre côté, remplissait un rôle aua-

Digitizec

528 UISTOIRE DE FRANCE.

logue, avec plus de dignité, de tenue et de décence ; aussi, devint-il presque une idole pour les habitants de Paris. Griice à lui, du moins, une tranquillité profonde régnait dans le pays. Mais tous ces républicains de la veille se souciaient peu de l’application de leurs principes : leur conduite à i’égard des peuples était plus égoïste encore que celle des ministres de Louis- Philippe, qu’ils avaient tant accusés de faire descendre la France de son rang parmi les nations. Le Manifeste de Lamartine recevait d'outrageux démentis, et les nationalités expiraient, les yeux tournés vers la France qui avait promis de les secourir et qui refusait de leur tendre la main. Le vole mémorable de l’Assemblée, dans sa séance du 24 mai : «Pacte fraternel avec l’Allemagne, reconstitution de la Pologne, affranchissement de l’Italie, » n’avait pas été inscrit sur le drapeau de la République. La France, isolée dans son égoisme, assistait avec indifférence à la défaite et au massacre des peuples qui s’étaient levés à son exemple : le maréchal Radelzki était rentré à Milan ; toutes les villes de la Lombardie retombaient sous le joug autrichien ; Charles-Albert, battu, poursuivi par l'ennemi vainqueur, avait dû accepter une capitulation pour sauver sa couronne ; le roi de Naples, voué à l’horreur du monde civilisé sous le surnom de il re bombardatorc, se sentait capable de reconquérir la Sicile en la bombardant encore. Mais Venise, que le souffle de Manin avait ressuscitée, s’apprêtait à subir un long siège; l’indépendance Italienne se ranimait à Rome, et l’assassinat du ministre Rossi (1 5 novembre) était le signal d’une révolution que la fuite du pape Pie IX livrait à Mazzini et à la République; Vienne et Berlin faisaient un nouvel effort armé pour l’unité de l’Allemagne qui se débattait expirante dans la diète de Francfort; Prague s’insurgeait contre l’empereur, et ia Hongrie tout entière, à la voix de l’illustre Kossulh, redevenait libre par la grâce de Dieu et de son épée. La France ou plutôt son dictateur se bouchait les oreilles, pour ne pas entendre l’agonie de ia liberté européenne. La France avait enfin une Constitution que l’absence des lois organiques rendait bien fragile; mais on ne prenait pas le temps de les voter, encore moins de les étudier; la grande affaire, c’était la nomination du président de la République. Après le vole de la Constitution, qu’avaient adoptée sept cent trente-neuf voix sur sept cent soixanteneuf votants (4 novembre), on ta proclama, huit jours après, solennellement sur la place de la Concorde, cérémonie à laquelle manquait l’âme du pays. Ensuite, on ne pensa plus qu’à nommer le président do la République. Les partis n’avaient pas perdu leur temps pour raccoler des suffrages : les séides de Cavaignac avaient employé tous les moyens que lui fournissaient les pouvoirs dont il était revêtu ; Ledru-Rollin et Raspail étaient servis par les restes épars des clubs et des sociétés secrètes; quelques imprudents amis mettaient aussi en avant le nom dépopularisé de Lamartine, illustre victime de son patriotisme et de son grand cœur; mais le nom de Napoléon conservait toujours l’éclat et le prestige que l’Empire lui avait imprimés : le prince Louis-Napoléon. dont la candidature fut propagée par la sympathie et la reconnaissance

nationales, pouvait se lier à l’instinct des populations. Le 40 décembre, l'élection se Qt avec une immense émotion ; le scrutin proclama les candidats : Louis Bonaparte, cinq millions quatre cent trente-quatre mille deux cent vingt-six voix; Cavaiguac, un million quatre cent quarante-un mille cent sept voix ; Lcdru-Rollin, trois cent soixante-dix mille ceut dix-neuf voix ; Itaspai), trente-six mille neuf cent vingt ; Lamartine, dix-sept mille deux cent dix. Le 20 décembre, le général Cavaignac monte à la tribune et dépose ses pouvoirs avec la démission collective de tous les ministres; le prince Louis- Napoléon, l’élu de cinq millions cinq cent mille suffrages, lui succède, accueilli par la froideur et la défiance de l’Assemblée qui a été si hostile à son élection ; le président de celte assemblée, Marrast, lit ta formule du serment ; Louis-Napoléon, levant la main droite, répond d’une voix ferme : « Je le jure ! » Après quoi, Marrast le proclame président de la République française. L’Assemblée, avec une imposante unanimité, crie : Vive la République!

Page 1