‹ Histoire de la restauration, du règne de Louis-Philippe et de la révolution de Février 1848 jusqu'à l'élection du président de la républiqueChapitre 15 sur 16 · RIO · texte numérisé non relu

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tarda pas è se changer en tristesse, en inquiétudes, en terreurs. Les souvenirs de 93 se dressèrent comme des fantômes menaçants, quand on vit reparaître les promenades tumultueuses du peuple dans les rues de Paris, les chants et les cris révolutionnaires, les clubs et les journaux anarchiques, les arbres de la liberté et même le drapeau rouge. Ce drapeau avait été arboré, dès le 24 février, par une petite faction qui représentait un nouveau comité de salut public et qui reconnaissait pour chef l’inflexible Blanqui, à peine sorti des cachots où il avait passé une partie de sa jeunesse ; cette faction étant allée en armes à rHôtel-de— Ville pour imposer l’adoption du drapeau rouge au Gouvernement Provisoire : « Le drapeau rouge ! s’était écrié Lamartine qui paria au milieu de plusieurs coups de fusil qu’on lui tirait : je ne l’adopterai jamais et je vais vous dire pourquoi : c’est que le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec la République et l’Empire, avec nos libertés cl nos gloires, tandis que le drapeau rouge n'a fait que le tour du Champ-de-Mars traîné dans le sang du peuple. • Ce beau mouvement oratoire entraîna tous les assistants, et le drapeau tricolore, auquel on voulait substituer le drapeau rouge, fut seul conservé avec la devise : Liberté, Égalité, Fraternité, « trois mots qui expliquent le sens le plus étendu des doctrines démocratiques dont ce drapeau est le symbole. » Cette victoire du drapeau tricolore ne rassura pas les trembleurs. Vainement, le Gouvernement Provisoire, dans ses décrets, dans ses proclamations, dans ses discours quotidiens, s’efforçait de prouver que la République de février n’avait aucune solidarité avec la République de Marat et de Robespierre; vainement, il abolissait la peine de mort en matière politique, pour prouver que la guillotine ne se relèverait pas ; quelques-uns de ses actes, si logiques et si prudents qu’ils fussent, blessaient des convictions, des sentiments ou des intérêts : l’abolition de la noblesse, le cours forcé des billets de banque, l’annonce de la vente des châteaux royaux et des diamants de la couronne, le costume étrange des gardes républicaines, des montagnards de Caussidière et des hommes de Sobricr, mille petits faits excentriques, mille détails de ce singulier drame révolutionnaire, refroidirent, irritèrent, inquiétèrent, épouvantèrent la population paisible de la capitale. On voyait tous les jours monter le flot de la misère, tous les jours on entendait gronder au loin la tempête du peuple. Le Gouvernement Provisoire était déjà le foyer de dissensions profondes qui accusaient la présence de plusieurs partis inconciliables. Lamartine, par son grand nom, par sa popularité, par son éloquence, n’absorbait ses collègues que dans l’action extérieure de ce Gouvernement composé d’éléments si disparates gt de principes si contraires. L'harmonie entre eux n’était qu’apparente et simulée : une guerre intestine régnait constamment dans le conseil, et plus d’une fois les délibérations avaient failli dégénérer en violences brutales, en luttes sanglantes. Lamartine, par son autorité de conciliation, pacifiait ccs querelles et ces rivalités. Lamartine se regardait comme le dépositaire des destinées de la République. Il y avait trois

principales têtes dans le Gouvernement Provisoire, dont les trois secrétaires T. tx. 33

étaient devenus membres assosiés : Lamartine, Ledru-Rollin et Louis Blanc; celui-ci n’avait avec lui qu’Albert, mais derrière lui, la partie la plus éclairée et la plus intelligente de la classe ouvrière; Lcdru-Bollin n'avait avec lui que Flocon, mais derrière lui, Caussidière, Sobricr, et leurs gardes prétoriennes, et les clubs et les républicains du drapeau rouge; Lamartine pouvait compter à divers titres sur François Arago, Marrast, Garnier-Pagès, Marie et Crômieux, qui appartenaient chacun à des nuances d’opinions différentes. L’habileté de Lamartine, pendant toute la durée du gouvernement qu’il dirigeait de fait, sinon nominativement, fut de savoir presque toujours marcher d’aecord avec Ledru-Rollin, en se rapprochant de lui ou en l’attirant à soi. Le programme de la République nouvelle avait été formulé en ces termes, par Louis Blanc, dans un placard qui fut affiché partout, une heure après la prise des Tuileries : « Voeux du peuple, Reforme pour tous. Amnistie générale, < droit de réunion consacré, dissolution immédiate de la Chambre, convocation « des assemblées primaires, liberté de la parole, liberté de la presse, liberté de « pétition, liberté d'association, liberté d’élection, liberté absolue des cultes, « réforme électorale, réforme parlementaire, plus de roi, plus de chambre des « pairs, plus d’aristocratie, respect à la propriété, droit au travail, plus d’exploi-

* talion de l’homme par l’homme, égalité de droits, paix et sainte alliance entre

• les peuples, indépendance pour toutes les nationalités, la France gardienne « des droits des peuples faibles, fraternité universelle. » Ce programme n’était pas accepté par tous les membres du Gouvernement Provisoire, et pourtant ils se voyaient forcés d’en adopter successivement les articles, sous la pression incessante du parti du mouvement ou de la Révolution. A peine Louis Blanc est-il installé dans la commission dictatoriale, qu’il réclame, qu’il exige, qu'il obtient la déclaration du droit au travail, malgré les répugnances, malgré les refus de ses collègues : le Gouvernement Provisoire « s’engage à garantir l’existence de l'ouvrier par le travail. * Louis Blanc veut davantage; il demande qu’on crée un ministère du progrès et qu’on organise le travail : • Vous voulez donc nous faire égorger ! » lui dit François Arago, qui prévoit toute la gravité de cette proposition insoluble dans les circonstances présentes. Louis Blanc insiste; Albert l’appuie; Ledru-Rollin se range de leur avis, les autres hésitent et se consultent; Garnier-Pagès et Marie imaginent de former une commission d’étude pour préparer l’organisation du travail : Louis Blanc est nommé président, Albert, vice-président de cette commission de gouvernement pour les travailleurs, qu’on établit au palais du Luxembourg et qui ouvre ses séances dans l’ancienne salle de la chambre des pairs. Les délégués de tous les arts et métiers, de toutes les professions, viennent tenir leurs assises sur les bancs de la pairie, et pendant deux mois Louis Blanc trône au milieu d’eux, comme un prophète dont ils recueillent les oracles sans les comprendre et dont ils bénissent les bienfaits avant de les avoir reçus. L’idée de Louis Blanc émanait d’une ânte généreuse; mais, faute d’argent, faute de concours, faute de moyens pratiques, elle resta enveloppée dans les langes de la théorie. Le

Luxembourg Tut une espèce de champ-clos dans lequel les politiques du Gouvernement Provisoire eurent l’adresse de parquer et d’encliainer la popularité de cet ardent réformateur. En même temps, les ministères de la guerre et des travaux publics fondaient des ateliers nationaux de terrassement, où les ouvriers sans ouvrage trouvaient à gagner des journées do un franc cinquante centimes, en remuant quelques pelletées de terre et même en se croisant les bras. Ces ateliers nationaux, sous l’inspiration de Marie et de Garnier-Pagès, sous la direction d’un ingénieur, Émile Thomas, grossirent en peu do semaines et rassemblèrent bientôt une armée révolutionnaire de cent mille hommes. Une outre armée, qui paraissait destinée é faire cause commune avec oolie-Ià, c’étaient les vingt-quatre mille hommes de la garde mobile, créée sur les barricades de Février et recrutée parmi leurs plus énergiques défenseurs, dont un grand nombre n’avait pas encore l'tlge d’homme

Ainsi, chaque membre du Gouvernement Provisoire cherchait, pour ainsi dire, à sc faire un parti spécial, à se créer un point d’appui, à recruter des forces dans ta population. Ledru-Roliin avait pour lui les clubs et la partie active du peuple $ il sentait que la République, survenue en France comme un accident imprévu, manquait de base et de racines ; il s’occupa d’abord do lui faire des amis ou des défenseurs, en terrifiant, en paralysant scs ennemis : telle fut l’origine de l’envoi des commissaires de la République dans les départements. Ces commissaires, munis de pleins pouvoirs extraordinaires, n’avaient pa3 d'autres instructions que de ripublicaniser le pays et, dans tous 1% cas, de l’agiter, de le tenir en haleine et de le mettre en garde contre les menées légitimistes, orléanistes ou bonapartistes. Malheureusement, le choix de ces commissaires n’était pas toujours irréprochable : on les avait pris trop souvent dans la fumée des estaminets et dans les ténèbres des sociétés secrètes. Mais ils eurent du moins une prodigieuse influence sur l’esprit public qui se prononça presque universellement pour la République. Il n’était plus question de Louis- Philippe: ses deux fils, le duc d’Aumale et le prince de Joinville, qui auraient pu, l’un à la tète de la flotte, l’autre, gouverneur de l’Algérie, protester les armes à la main, contre la Révolution du 21 février, s’inclinèrent, avec une noble abnégation devant la volonté nationale et reconnurent tacitement le Gouvernement Provisoire en s’exilant avec leur famille. Le prince Louis-Napoléon était arrivé de Londres, deux jours après la proclamation de la République, pour faire reconnaître ses droits de citoyen français; mais la sagesse de Lamartine, en l’invitant à sortir de France, i’empècha de provoquer, par sa présence à Paris, une dangereuse manifestation napoléonienne. Enfin, deux partis redoutables, abrités sous le drapeau républicain, s’étaient déjà mis en guerre ouverte aveo le Gouvernement Provisoire : le parti de BlAoqui et celui de Barbés, tous deux adversaires implacables, tous deux tirant leur force des clubs qui se divisaient ainsi en deux grands courants démocratiques. Les clubs s'étaient multipliés à l’infini, mais ils correspondaient tous, les uns au club de la Révolution, présidé par Barbés, les autres au club Central, présidé

par Blanqui. Ces elabs, dont la ptupart avaient été fondés par les membres des anciennes sociétés secrétes, formaient les légions d’une immense armée révolutionnaire qui comprenait dans ses rangs les masses des ateliers nationaux; mais cette armée formidable n’obéissant pas à un seul chef et se trouvant partagée ordinairement en trois ou quatre corps qui répondaient à des mots d’ordre différents, ne semblait p3s devoir jamais agir à la fois. Eilc ne fut réunie sous ses drapeaux et sans armes, qu'une seule fois, au nombre de deux cent mille hommes, le 17 mars, lorsqu’elle se déploya dans les rues de Paris, à l’appel du Gouvernement Provisoire, pour annihiler une malencontreuse manifestation des gardes nationaux qu'on avait rassemblés la veille dans un but évidemment contre-révolutionnaire et qui n’avaient pu pénétrer jusqu’à l’Hétel-de-Ville où ils se rendaient en uniforme, aux cris de : A bas Cour lais! A bas Ledru-Sollin! La ridicule journée des bonnets à poil ne fit que mieux ressortir le spectacle imposant et pacifique de cette revue des forces populaires, que couronna une illumination générale, improvisée sur le fameux air des lampions ! Mais de pareils rassemblements n’étaient pas faits pour raffermir fa tranquillité et la sécurité publiques. On se demandait comment on subviendrait aux besoins matériels et aux impatiences avides de ces ouvriers enrégimentés, qui ne travaillaient plus et qui voulaient être riches à leur tour : « Nous avons trois mois de misère au service de la République! > avait dit un de leurs orateurs, en annonçant qu’ils attendaient l’abolition du prolétariat et l’organisation du travail. C’étaient là les vœux et les espérances des classes pauvres et ouvrières. La prédication philosophique des réformes socialesavait fait croire à la venue prochaine d’un Messie humanitaire: aussi, tous les systèmes ayant pour objet de changer de fond en comble la société, étaient-ils embrassés avec enthousiasme par des néophytes fanatiques. Louis Blanc avec scs Travailleurs, Victor Considérant avec ses Phalanstériens, Cabet avec ses Icaricns, Proudhon avec ses Communistes, se mettaient à l’œuvre en même temps pour démolir l’ancienne société et la reconstruire de toutes pièces. Ce désordre social était plus grave et plus menaçant que le désordre politique. Il y avait encore deux fléaux à conjurer : ia banqueroute et la coalition étrangère. Le banquier Goudchaux, {effrayé de l’imminence d'une banqueroute, s’était hâté de quitter le ministère des finances, et Garnier-Pagès avait eu l’audace de s’en changer, en laissant Marrast s’endormir à sa place, dans les délices de la mairie de Paris. Garnier-Pagès, pour remplir les caisses publiques, n’imagina pas d'autre expédient que de faire décréter un impôt additionnel de quarante-cinq centimes, qui frappait les petits propriétaires, les petits cultivateurs plutôt que les grandes fortunes, et qui souleva le3 campagnes contre la République dans un moment où elle avait besoin de se faire des soutiens parmi les classes les plus nombreuses et les plus estimables des citoyens. L’impôt de quarante-cinq centimes aggrava le faix de la misère publique : du moins, on put payer à échéance le semestre de la dette nationale. On avait bien eu la pensée de (aire appel à la générosité individuelle, au

dévouement du citoyen ; mais les dons et les offrandes palriotiques n’atteignirent qu’un chiffre honteux. Il fallait do l’argent par monceaux, et le gouvernement de Louis-Philippe avait vidé toutes les caisses de l’État, dévoré le dépôt sacré de la caisso d’épargne, et d’avance épuisé les ressources du pays. Les commissaires extraordinaires, les ateliers nationaux, les clubs, les aumônes, les armements, tout cela coûtait fort cher, et partout le numéraire se cachait ou sortait de France; partout le crédit agonisait, expirait; partout l’industrie était en chômage, le commerce en déconfiture. Jamais l’égoïsme de la bourgeoisie n’avait fait plus laido figure. Et pourtant, cette France abâtardie, qui se déclarait en République avant d'avoir enfanté des républicains, allait, au contre-coup de sa Révolution, ébranler l’Europe, réveiller les peuples, épouvanter les souverains et jeter au loin, pour l’avenir, d’impérissables semences de liberté. Cette Révolution si prompte, si imprévue, si unanime, n’avait d’abord pas inspiré d’autres sentiments que l’admiration et l’envie. On pouvait craindre que les gouvernements absolus delà Sainte-Alliance, menacés dans leur principe, se coalisassent comme en 1793 pour étouffer en France l’incendie démocratique qui les menaçait déjà; mais cette coalition n’eul pas le temps de prendre un corps.

Le 5 mars, Lamartine avait adressé un Manifeste à l’Europe, sous la forme d’une circulaire aux agents diplomatiques de la France. Ce magnifique et solennel document établissait que la République française n’était un acte d’agression contre aucune forme de gouvernement dans le monde; qu’elle n’intenterait la guerre à personne ; qu’elle respecterait les traités comme les gouvernements, mais qu’elle protégerait les mouvements légitimes des nationalités opprimées. C’était, pour ainsi dire, tendre une main aux rois et l’autre aux peuples. Mais au moment où le ministre des affaires étrangères promettait à la face de l’Europe, de laisser en paix les gouvernements, le ministre de l’intérieur, Ledru-Rollin, encourageait, soldait, armait une propagande révolutionnaire contre la Belgique, la Sardaigne, la Pologne et les états de l’Allemagne : cette propagande échoua misérablement dans l’échauffourée de Msquons-tout, dans la burlesque invasion de Chambéry, dans les croisades aventurières des bords du Rhin. Mais les révolutions qui ne furent pas arrangées dans les clubs de Paris, et importées de France avec un personnel compromettant, ces révolutions, nées du sentiment national et mûries dans les consciences, eurent un grand éclat, sinon une grande durée : l’Europe faillit devenir républicaine. Les capitales se soulèvent contre leurs souverains; Berlin, Munich, Vienne, Naples, Milan, Venise, Cracovic, ont tour à tour leurs barricades, leurs héros, leur victoire. Le roi de Prusse accorde à la révolte les institutions libérales qu’il promettait à son peuple depuis trentecinq ans; le roi de Bavière abdique en faveur de son fils; l’empereur d’Autriche, chassé de Vienne qui s’insurge, se réfugie à Inspruck, tandis que son vieux ministre le prince de Mcttcrnich va rejoindre à Londres les derniers ministres de Louis-Philippe ; Milan, après cinq jours d'une lutte terrible contre

818 niSTOME DE F8&SCE.

la garnison du maréchal Radelzki, appelle aux armes la Lombardie et sonne le tocsin de l’indépendance ; Venise, la noble Vonise, toutes les villes de la domination autrichienne imitent l’exemple de Milan, et les Autrichiens sont repoussés du sol de la patrio : encoro quelques efforts, et l’unité de t’Italio, acclamée par le pape Pie IX, consentie, défendue par le roi de Naples luimême, sera un fuit accompli. Lo roi de Sardaigne cédant au vœu de ses sujets, prend sous sa protection la Lombardie affranchie et combat l’Autriche avec elle. Il y aura donc enfin une Italie. L’Allemagne aussi se tourmente et s’agite pour conquérir son unité. La Pologne va sa réveiller : Mieroslawski, de la frontière prusienno, lui fait signe en agitant son drapeau ensanglanté; mais, hélas ! tous ces élans de nationalité, que le souffle de la France républicaine a inspirés, s’éteindront bientôt dans l’immobilité de la mort et de l’esclavage. Malgré cet ébranlement général des trônes, la Belgique et l’Espagne seules ne remuent pas ; l’Angleterre conserve, sous le règne de la liberté et de la loi, sa flôre et paisible attitude et s’empresse de reconnatlre la République française, qui ne lardera pas à être reconnue également par toutes les monarchies de l’Europe , tant elle semble protégée par le consentement unanime du peuple français.

Cependant Lamartine tremblait de ne pouvoir amener le pays, sans guerre civile et sans révolution nouvelle, jusqu’à la réunion de l'Assemblée constituante. Les partis extrêmes étaient d'accord pour reculer le plus possible l’époque de cette réunion qu’ils redoutaient; tous d’ailleurs conspiraient pour s’emparer du pouvoir. Dans le sein même du Gouvernement Provisoire, cette conspiration était flagrante ; mais elle se trouvait comme paralysée par le nombre des prétendants à la dictature, qui no voulaient ou ne pouvaient s’entendre. Ledru-Rollin, Caussidière, Bianqui, aspiraient tous trois à la présidence du Gouvernement Provisoire, qui devait être remanié suivant les idées et les affections de chacun. Les espérances, les plans, les menées des conspirateurs n’étaient secrètes pour aucun d’eux, car ils avaient tous des polices particulières qui s’épiaient et se surveillaient l’une l’autre. Ainsi Lamartine, qui ne trempait pas dans ces eomplots, était instruit de tout ce qu’on y préparait : on avait enfin décidé que, pour éloigner les élections qui devaient avoir lieu le 23 avril par toute la France, on organiserait un mouvement, et que les clubs et les ateliers nationaux provoqueraient le remaniement de la commission de gouvernement, en désignant los nouveaux membres appelés à remplacer les anciens qu’on accusait de réaction, de modérantisme et même de trahison. Mais il ne fut pas possible de s’entendre sur le choix dos élus du peuple ; la haine réciproque de Bianqui et de Barbés, qui étaient portés chacun par un parti considérable et qui refusaient dose réconcilier, empêcha l’exécution d’un coup do main, dans lequel ils avaient les premiers rôles : le Club des clubs, sous la présidence de Barbés, ne voulut pas se mettre en rapport avec le club Central, sous la présidence de Bianqui. Les comités directeurs de la manifestation, qui était Axée au dimanche <6 avril, passèrent

la nuit précédente 6 débattre la nomination d*un comité de salut public, dans lequel on n’admit enfin que Ledru-Rollin , Louis Blanc, Albert, Barbés et Caussidièrc. Les ateliers nationaux, rassemblés au Champ-de-Mars le dimanche matin sous prétexte d’élire des officiers de la garde nationale, se formèrent en colonne et se mirent en marche vers l’JIôlel-de-Vi!le. Marrast et Lamartine étaient avertis par leurs espions ; Marrast avait mis l'Hôtel-de- Ville en état de défense. Lamartine avait rappelé des troupes à Paris, sans tenir compte de la volonté des clubs qui prétendaient ne pas souffrir un soldat dans la capitale ; Lamartine se rend chez Ledru-Rollin, lui arrache l’ordre de faire battre le rappel : déjà le rappel battait partout; la garde nationale était sur pied, et faisait si bonne contenance, que les clubs et les ateliers nationaux se bornèrent à des discours et à des acclamations en l’honneur de leurs chefs. La garde nationale leur répondit, en criant : A bas les communistes! A bas Cabetl Mort à Blanqui! La population s’associa de grand cœur ft ces cris qu'on Ini dictait A son insu, et le soir Paris fut illuminé. Le mouvement organisé pour le 4 6 avril aurait eu un contre-coup immédiat dans les provinces; il aboutit à quelques troubles qui furent bientôt réprimés; à Rouen, ces troubles se changèrent en une véritable insurrection, et la garde nationale eut à se mesurer contre le peuple qui n’avait pas d’armes et qui n'en combattit pas moins avec fureur. Après la journée du 16 avril, le Gouvernement était sûr d’atteindre sans accident le i mai, jour de l’ouverture de l’Assemblée constituante. Le 20 avril, sous prétexte de distribuer des drapeaux & l’armée et à la garde nationale de Paris, la fête de la Fraternité rouvrit aux troupes les portes de la capitale. Les clubs exultaient de rage; les journaux de l’anarchie dépassaient toutes les bornes de l’injure et de la provocation ; néanmoins, Paris était tranquille, quoique les ateliers nationaux rassemblassent alors plus de cent cinquante mille hommes dévoués la plupart à l’émeute. Les candidatures avaient été discutées , épluchées, tamisées , avec un soin, avec une ardeur infatigables; les listes de candidats furent faites sous l’influence ou l’empire de différents partis ; à Paris comme dans les départements oû les Bulletins du ministre de l’intérieur avaient violemment fouetté l’opinion, il y eut un accord tacite pour élire des républicains ou du moins des hommes qui avaient adhéré hautement à la République. Toutes les professions de foi, il est vrai, surtout celles des légitimistes et des orléanistes, suaient le républicanisme le plus pur et flairaient parfois le communisme le moins orthodoxe. Aussi, les élections envoyèrent à la Chambre les notabilités de tous tes partis, mais un petit nombre de députés appartenant à la dernière législature monarchique. Thiers et le maréchal Bugcaud n’avaient pas même été élus ; Odilon Barrot ne l’avait été qu’à une faible majorité. Tous les membres du Gouvernement Provisoire et ses principaux fonctionnaires furent nommés à Paris. Les délégués des clubs et des ateliers nationaux, en n’admettant sur leurs listes, que des noms obscurs et insignifiants, avaient eux-mémes condamné, i l’impuissance leur énorme force électorale. Le 4 mai, par un beau soleil de

printemps , Paris inaugura de nouveau la République, en inaugurant l’Assemblée nationale, dont les neuf cents membres se réunissaient pour la première fois sous la présidence d’un vieux conspirateur, Audry de Puyraveau, président d’àge. La population était en fête, criant à pleins poumons : « Vint la République! Vive le Gouvernement Provisoire 1 Vive Lamartine! Vive Ledru-Rollin t » et encombrant tous les abords de la chambre des députés gardée par la troupe cl la garde nationale. Cette première séance fut solennelle ; sur la motion de Berger, la République fut proclamée par un vote unanime, et les représentants, sans distinction de partis, sans souvenir de leur passé, sans préoccupation de leur avenir, crièrent neuf fois de suite : Fine la République ! Ils défilèrent ensuite, en répétant ce cri, sous les yeux du peuple qui s’associait d’une seule voix à cette immense manifestation. Certes, on aurait pu croire, après une pareille séance, que la République ne rencontrerait pas dans l’Assemblée la moindre opposition, mais on s’aperçut bientôt que tes représentants qui avaient crié si fort avaient voulu s’étourdir : ils profitaient de ce qu'on n’exigeait d’eux ni serment ni fidélité. Ils commencèrent à se compter, à se grouper en factions, à se reconnaître, à dresser des plans de campagne et des batteries : légitimistes, orléanistes, monarchistes, catholiques, se donnaient ta main pour faire ligue contre les républicains. Toutefois, le tiers-parti républicain, formé des journalistes, des créatures et des agents du National, prédominait dans l’assemblée ; ce fut lui qui désigna le choix du président Bûchez, des vice-présidents, Recurt, Cavaignac, Corbon, Guinard, Cormenin et Sénard, des secrétaires Peupin, Robert, Degeorge, Edmond La Fayette, Lacrosse et Émile Pean. On put dès lors prévoir la prépondérance que le National aurait dans l’Assemblée. Après la vérification des pouvoirs, les membres du Gouvernement Provisoire et les ministres vinrent l’un après l'autre rendre compte de leurs actes et justifier la Révolution de février ainsi que la République. Ils furent accueillis avec, défaveur, surtout Louis Blanc qui donna, avec Albert, sa démission de président de ta Commission du Luxembourg et qui proposa en vain sa chimère favorite d’un ministère du progrès. On avait résolu de nommer cinq membres composant le pouvoir exécutif: les cinq noms qui sortirent les premiers de l’urne furent ceux de François Arago, de Garnier-Pagès, de Marie, de Lamartine et de Lcdru- Rollin. La popularité de Lamartine avait été déjà comme étouffée par l’impopularité de Lcdru-Rollin, avec qui le liait un pacte de solidarité politique. Les membres du pouvoir exécutif durent renoncer à leurs portefeuilles et les confier à leurs amis ou à leurs obligés: Recurt devint ainsi ministre de l’intérieur ; Duclcrc, des finances; Bastide, des affaires étrangères ;Trélat, des travaux publics ; Cavaignac, de la guerre; Flocon, du commerce ; tous, moins co dernier, proposés ou imposés par le National. Marrast conservait ta mairie de Paris et Caussidière la Préfecture de police, comme deux antagonistes se menaçant l’un l’autre. Ce choix de personnes et cet état de choses ne satisfirent guère les républicain- radicaux. On sonda Ledru-Rollin, et on lui

RËPLBUQUE FRANÇAISE. - 1818. 521

fil entendre qu’il pourrait retrouver l’occasion perdue le i 6 avril par sa faute ou par sa faiblesse. Sobrier, qui avait établi une succursale de a Préfecture de police dans un bétel do la rue de Rivoli, eut des conférences secrètes avec Lamartine, au sujet dos complots qui se tramaient presque à ciel ouvert; Lamartine, selon son expression, conspirait alors « comme le paratonnerre conspire avec la foudre. » Le club de Blanqui projeta d’envahir la Chambre, de chasser les représentants et de nommer un comité de salut public pour ramener la République dans scs voies naturelles. Les autres clubs furent tous invitésàse joindre i la grande manifestation qui devait avoir lieu le 15 mai, eu faveur de la Pologne. Le pouvoir exécutif et les ministres étaient avertis de cette manifestation et des circonstances graves qui devaient l'accompagner. On ne prit aucune mesure de précaution; les postes de la Chambre furent à peine doublés. La manifestation s'avança par les boulevards au nombre de vingt ou trente mille clubiste3, portant des bannières, conduits par Huber, Blanqui et Sobrier, au cri de Vive la Pologne! Le but était la présentation d’une pétition pour la Pologne qui en ce moment se débattait expirante dans son sang. Le général Courtais, qui commandait la garde nationale, eut l’imprudence de favoriser l’admission des délégués de la manifestation, et ceux-ci ouvrirent les portes à la foule qui les suivait. La Chambre fut envahie au milieu d’un tumulte effroyable ; les représentants étaient à leurs places, comme prisonniers ; le président sur son siège, gardé à vue. Raspail lut la pétition; Blanqui y ajouta des considérations politiques, aussi hardies que puissantes; Louis Blanc fut porté en triomphe et salué de mille cris enthousiastes. Barbés, qui s’était renfermé jusque-là dans le silence, en sortit tout è coup, quand il vit que son odieux rival Blanqui entrainait l’auditoire; il s'élança, hors de lui, à la tribune: « Il faut, s’écria-t-il, que l’Assemblée vote immédiatement le départ d’une armée pour la Pologne, un impôt d’un milliard sur les riches; qu'elle défende de battre le rappel, qu’elle fasse sortir les troupes de Paris, sinon les représentants seront déclarés traitres à la patrie. » Ces paroles furent accueillies par un tonnerre d’applaudissements. Il ne fut plus possible de se faire écouter, tout le monde parlait, criait à la fois. Les représentants n’avaient pas quitté la salle; Bûchez s'était vu forcé de signer un ordre de ne pas battre le rappel. Tout à coup Hubcrsedresseà la tribune et d’une voix de tonnerre: « Citoyens, dit-il, au nom du peuple , je déclare l’Assemblée nationale dissoute ! > Les applaudissements elles cris redoublent; le président Bûchez est chassé de son siège; plusieurs représentants sont insultés; menacés, frappés. Le peupleest maître absolu de la salle des séances ; il s'occupe d’y nommer un gouvernement provisoire, mais la voix de ses chefs l'entraine tumultueusement à l’Hô lel-de- V ille. Barbés et Albert s’y rendirent, entourés de clubistes et de peuple criant : Aua: armes ! Cependant le rappel battait de tous côtés, la garde nationale se rassemblait spontanément et se dirigeait vers la Chambre; la Commission exécutive commençait à retrouver la pensée cl l’action : Lcdru- Rollin résistait à ceux qui s’efforçaient de l’emmener à l’Hôtel-de-Ville ;

Lamartine y allait, avec la garda nationale, pour combattre l’insurrection j Duolerc, de son côté, à la tête d’un bataillon do garde mobile, rentrait dans la salle de l’Assemblée et la faisait évacuer; le président Bûchez remontait sur son siège et les représentants retournaient à leurs bancs. La séance était reprise, et bientôton apprenait que les conspirateurs, surpris dans l’ilôtel-Ue- Villa, au moment où ils formaient un nouveau gouvernement provisoire, avaient été arrêtés ou mis en fuite. Barbés, Albert, Sobrier, étaient conduits A Vincennes; Blanqui, Raspail, Flotte, llubcr, avaient réussi à s’échapper. Ce jour-là, commença une réaction d’autant plus prompte et moins ménagée, que l'opinion avait été plus violemment terrorisée par les commissaires extraordinaires, par les Bulletins du ministère de l’intérieur, par les manifestations du peuple souverain, par les clubs et par les journaux rouget, comme on les nommait; le quartier-général des Montagnards, chez Sobrier, fut envahi et saccagé; Louis Blanc faillit être mis en pièces par des gardes nationaux, ivres de leur victoire ; le général Courlais, injurié, outragé et maltraité par d'autres gardes nationaux en délire, fut décrété d’arrestation par l’Assemblée. La réaction continua : Louis Blano et Caussidière, accusés d'avoir pris part au complot du tb mai, se défendirent avec un succès qui ne déconcerta pas leurs ennemis; Caussidière donna sa démission de préfet de police et de représentant, pour en appeler au jugement de ses électeurs. Ledru-Rollin et Lamartine eurent beaucoup de peine à se disculper du soupçon de complicité tacite avec les envahisseurs de la Chambre : ils ne furent pas même protégés par leurs collègues de la Commission exécutive. L’échauffourée du < B mai avait donné une force énorme à toutes les nuances réactionnaires et en même temps à la faction du National, qui mit alors le banquier manceau,Trouvé-Chauvel, à la Préfecture de police, le général Clément Thomas i l’état-major do la garde nationale, et Senard au fauteuil de la présidence. Le moment ne semblait guère opportun pour célébrer la fête de la Fédération, qui eut lieu cependant, le 21 mai, au Champ-de-Mars, sans enthousiasme, sans croyance, sans illusion : ce ne fut qu’un spectacle pompeux représenté sur un vaste théâtre en présence d’un public qui avait l’air de ne pas le comprendre. Le doute et la haine étaient dans tous les cœurs ; l’élan de 89 ne pouvait plus renaître, autour du cénotaphe de la République française. La faction qui disposait de toutes les places en faveur de ses créatures, avait au moins deux compères, Garnier-Pagès et Marie, dans ia Commission exécutive, qu’elle voulait faire passer sous la dictature du général Cavaignac, ministre de la guerre. Elle n’était pourtant pas sans inquiétude sur l’avenir de son omnipotence. La réélection de onze représentants à Paris venait de montrer les progrès de deux partis nouveaux ; les bonapartistes ou impérialistes, qui avaient déjè introduit dans l’Assemblée trois membres de la famille Bonaparte, firent réussir la candidature improvisée du prince Louis-Napoléon, que les conspirations de Strasbourg et de Boulogne recommandaient moins que le nom qu’il portait; les socialistes firent arriver deux des leurs à la

Chambre : Pierre Leroux et Proudhon, tandis qu’ils réélisaient Caussidièra et lui donnaient pour appui l’audacieux Lagrange, un des héros du procès d’Avril 1834. En même temps, les orléanistes reprenaient courage et vengeaient par quatre élections simultanées la réoenle défaite de Thiers. Les hommes d’État du National, prévoyant un rival menaçant dans l’élection du prince Louis-Napoléon, essayèrent de lui fermer les portos de l’Assemblée i la prince ne leur laissa pas le temps do conduire A bien leur intrigue; il se démit, par lettre, du titre de représentant, sans renoncer à en appeler à une réélection. Les républicains des clubs et les socialistes n’acceptaient pas comme définitif l’échec du 15 mai; ils s'étonnaient même, en se comptant, d’avoir été vaincus. Les clubs, quoique fermés et interdits, comprenaient une milioe d'élite qui ne demandait qu’à courir aux armes: ce fut pour faire uneespècede revue des forces de l’insurrection, qu’on imagina le Banquet du pèreDuchéne, à vingt-cinq centimes par tête, banquet démocratique que condamnait d’avance le souvenir du banquet de la Réforme et quo l'autorité eut la sagesse d’empécher. Les ateliers nationaux promettaient aussi à la révolte une armée tout organisée; on se bâta donc de s’en servir, avant que l'Assemblée eût dissous ces immenses foyers d’insurrection. Lo ministre des travaux publics, Trélot, avait fait enlever et conduire à Bordeaux le chef des ateliers nationaux, Émile Thomas, qui fut remplacé par un fidèle du National, Léon Lalanne; et dont l’absence, peut-être concertée, commenta la dissolution do ccs ateliers, réclamée hautement par la majorité de l’Assemblée, lin représentant légitimiste, Falloux, avait été nommé rapporteur par la commission chargée d'étudier cette question pleine de tempêtes ; le rapport était prêt : il concluait à la dissolution immédiate des ateliers. Cependant une sourde fermentation se manifestait dans cette multitude d’hommes énergiques et turbulents; ils envoyèrent une députation de cinq délégués à la Commission exécutive, pour se plaindre de ce qu’ils étaient menacés de mourir de faim et de misère, lorsqu’on leur avait promis d’organiser le travail et d’abolir le prolétariat. Ces délégués furent reçus, le 22 juin, par Marie qui leur répondit que le gouvernement était déterminé à faire exécuter les décrets de l’Assembléo, même par la force. Un des délégués, espèce de fanatique socialiste, nommé Pujol, invita ses compagnons à protester contre cet appel à la force et à l’arbitraire : « Êtes-vous les esclaves de cet homme? > dit Marie aux délégués. Cette phrase, mal comprise, du moins interprétée, mit en feu les ateliers nationaux. Le soir même, les brigadiers ou chefs de section se rassemblèrent, i la voix de Pujol, sur la place du Panthéon : » Demain, à six heures du matin, leur dit-il, rendez-vous ici, et que le peuple décide 1 » Les conjurés se dispersèrent en chantant à voix basse, sur le fameux rythme des Lampions ;

€ Du travail ou du plomb. 1 » La Commission exécutive fut avertie de ce qui se passait : elle donna des ordres, appela dans son sein le général Cavaignac, s'informa des moyens de défense qu’il avait entre les mains et se sépara tranquillement. Le leudemain, 23, à six heures du matin, les ateliers nationaux

sc perlent J la place dn Panthéon ; puis, dans les faubourgs, et sans un seul cri, les barricades s’élèvent de toutes parts, le drapeau rouge est arboré partout, et les insurgés sc montrent en armes sur tous les points. C’est une vaste et habile trame qui a des directeurs cachés et qui se développe sur un plan secrètement arrête d’avance. Les troupes ne se montrent pas encore et pourtant il y a vingt-trois mille soldais à Paris. On bat le rappel, la garde nationale accourt : à la porte Saint-Denis, un bataillon de la 2e légion, vers midi, se trouve en face d’une barricade où il est accueilli par une vive fusillade. Aussitôt la fusillade s’engage de tous côtés, et la garde nationale est seule avec la garde mobile pour soutenir le feu, au clos Saint-Lazare, au faubourg du Temple, sur les quais, autour de l’Hôtel-de-Ville, dans le quartier Saint-Jacques. La garde nationale fait bien son devoir; la garde mobile la seconde avec une ardeur admirable, mais la ligne ne parait point ou reste l’arme au bras. Il n’y a pas d’ordres! Pendant ces graves événements, on discutait à l’Assemblée la dissolution des ateliers nationaux. Mais les troupes commencent à agir, avec indécision d’abord, sans ensemble, sans activité : les généraux Lamoricière, Bedeau, Duvivier. Damesme, Bréa, prennent chacun le commandement d’une division; l’artillerie arrive enfin, et l’on cannone les barricades qui tombent l’une après l’autre. Mais la nuit venue, elles se relèvent plus fortes, plus nombreuses; les insurgés reçoivent des renforts que leur envoie la banlieue; ils fondent des balles, ils fabriquent de la poudre; ils sont maîtres de plusieurs mairies; ils s’avancent vers l’Hôtel-de -Ville ; ils se fortifient dans le Panthéon. L’Assemblée est en permanence; la Commission exécutive, qui donne des ordres sans être obéie, ne se dissimule pas les progrès effrayants de l’insurrection ; le général Cavaignne, qui commande tontes les forces militaires, semble hésiter et s’enferme dans un silence inexplicable. Autour de lui, h sa connaissance, mais sans son concours, une coterie d’ambitieux méditent la déchéance de la Commission exécutive. Au point du jour, le combat reprend avec plus de fureur; l’insurrection gagne toujours du terrain : le canon, la fusillade, le tocsin, se rapprochent de l'Assemblée qui délibère et qui participe à l’incertitude générale.

On demande la mise de Paris en état de siège , la concenlration de tous les pouvoirs dans les mains du général Cavaignac; l’Assemblée ne balance plus: « Dans une heure, s’est écrié Baslide, un des agents de l’intrigue du National, l’Hôlcl-dc-Villc sera pris! » La Commission exécutive donne sa démission; Cavaignac est proclamé dictateur, Paris est mis en état do siège. Soudain la scène change; le général Cavaignac devient un autre homme; il prend des mesures extraordinaires, il pourvoit à tout, il se porte en personne sur le théâtre de cette affreuse lutte; il fait sortir de terre les bataillons; il oppose partout l’armée à l’insurrection triomphante ; il accorde un peu de répit à la garde nationale qui a noblement payé d’exemple; il est à la hauteur de la mission qui lui est coudée : c’est un grand chef de guerre, qui ne doute plus de la victoire et qui la commande. Les généraux, ses compagnons d’armes

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