‹ Histoire de la restauration (volume 3)Chapitre 6 sur 12 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Nouvelles imprudences du gouvernemeDl. Désaffection croissante. Symplôines alarmants. — Napoléon débarque à Cannes et marche sur Paris. -^Dérection de Tarmée.— Vains efTorts du gouyernement royal, appuyé par le parti constitutionnel, pour reconquérir la popularité. — Louis XVIII est forcé de quitter Paris où Napoléon entre le 20 mars.

Pendant les deux mois qui s'étaient écoulés depuis rajournement des Chambres, la faiblesse et le discrédit du gouvernement s'étaient considérablement accrus. Le ministère était plus divisé, plus impuissant que jamais. L'antagonisme de M. de Blacas et de l'abbé de Montesquiou était devenu une incompatibilité véritable. Les derniers changements apportés à la composition du cabinet ayant, comme nous l'avons vu, fortifié l'ascendant que la faveur du Roi donnait à M. de Blacas, M. de Montesquiou blessé, découragé, alarmé de l'état des esprits, semblait par moments vouloir se retirer.

L'impopularité de M. de Blacas grandissait à mesure que son crédit devenait plus apparent. Les courtisans, qu'irritait la hauteur dédaigneuse de ses manières, ne lui

pardonnaient pas d'avoir pris si promptement, à côlé et môme au-dessus des plus considérables d'entre eux, une position qui faisait un contraste si frappant avec celle où on l'avait vu naguère. Ils se plaisaient à oublier l'antique illustration de sa famille pour ne se rappeler que la pauvreté et l'obscurité où elle était depuis longtemps tombée, et sa fierté naturelle leur paraissait l'insolence d'un parvenu. La masse du public, tout au contraire, voyait en lui un homme de cour dirigeant les affaires du pays dans l'intérêt exclusif de l'ancien régime et de l'aristocratie. De part et d'autre, on le rendait responsable de toutes les fautes qui se commettaient, de tout le mal qui se faisait, parce qu'on le croyait tout-puissant.

Il y avait dans ces appréciations diverses beaucoup d'exagération et une sévérité poussée jusqu'à l'injustice. M. de Blacas, d'un ei^prit médiocre, dépourvu de talents supérieurs et n'ayant' ni l'expérience des affaires, ni la connaissance du pays, n'était certainement pas au niveau dé la position politique où il s'était vu tout à coup porté, mais il possédait des qualités dignes d'estime : son caractère était franc et droit ; il avait le sens aussi juste que le permettaient ses préjugés ; il avait très-bien compris, par exemple, que la profusion des grades d'officiers généraux ou supérieurs accordés à des courtisans sans services produirait un mauvais effet, et, pour son compte, il s'était refusé à y prendre part ; à beaucoup d'orgueil personnel, iljoignait un sentiment élevé de la dignité de la France. Il ignorait d'ailleurs trop complètement un grand nombre de que»-

tions et d'autres lui étaient trop indifférentes pour que sa pensée et son action pussent, comme on le supposait, s'étendre à tout. 11 n'était nullement un premier ministre; il n'exerçait môme pas d'une manière régulière cette suprématie tempérée, cette primauté entre égaux qui a depuis appartenu aux présidents du conseil. Le caractère distinctif de l'administration de cette époque, c'était celui d'une sorte d'anarchie dans laquelle chacun des déposi*taires du pouvoir semblait travailler, à sa façon, à ébranler les fondements du trône à peine rétabli.

L'esprit de réaction, de retour* aux errements de l'ancienne monarchie , un peu contenu pendant les premiers mois, prenait décidément le dessus. Il n'y avait rien de violent dans cette réaction. Les actes, les choix par lesquels elle se manifestait n'étaient pas tous également regrettables , il en était même qu'on pouvait excuser ou justifier sans beaucoup de peine, mais leur simultanéité , leur multiplicité, révélaient une tendance systématique faite pour alarmer la nation en irritant ses défiances naturelles.

En même temps qu'une ordonnance , provoquée par le ministre de la guerre , posait certaines règles pour foire cesser la prodigalité scandaleuse avec laquelle on distribualt depuis quelques mois l'ordre de la Légion d'honneur , le comte de Bruges, le favori de Monsieur, le protégé ou, si l'on veut, le protecteur du maréchal Soult, était nommé grand chancelier de cet ordre à la place de l'abbé de Pradt, qui recevait en dédommagement une forte

pension. On avait sans doute raison de retirer à Tarclievôque de Malines des fonctions qu'il avait été ridicule de lui conférer, mais M. de Bruges n'était guère moins singulièrement placé à la tète d'un établissement qui représentait alors toutes les gloires de l'Empire.

L'Université, fondée par Napoléon dans la pensée de restaurer l'enseignement public à peu près détruit par la Révolution, mais aussi de le placer d'une manière absolue sous, la main du gouvernement, pouvait difficilement continuer à subsister sur les mêmes bases. Si l'on eût été plus familiarisé avec les principes du système constitutionnel, on aurait compris que cette matière appelait l'intervention du pouvoir législatif. On pensa qu'une ordonnance suffisait pour la régler. Le préambule de cette ordonnance disait que l'Université, dans son état actuel, reposait sur des institutions destinées à servir les vues politiques du gouvernement dont elles étaient l'œuvre plutôt qu'à répandre dans la population les bienfaits d'une éducation morale et conforme aux besoins do siècle ; que la sagesse et le zèle des fonctionnaires chargés de les appliquer avaient vainement lutté contre les obstacles provenant des circonstances du tenips et contre le but même de ces institutions , qu'il était donc nécessaire de les corriger et de rs^peler l'éducation nationale à son véritable objet, celui de propager les bonnes doctrines et de former des hommes vertueux et éclairés. Le régime d'une autorité unique, incompatible avec les intentions paternelles du Roi et avec f esprit libéral de

son gouvernement, paraissant peu propre à amener de tels résultats, TUniversité de France et les académies qui, sous sa direction , avaient été jusqu'alors chargées de présider à renseignement sur les différents points du territoire, étaient remplacées par dix-sept universités établies dans les principales villes du royaume, ayant chacune son organisation séparée et comgjète , soit pour les diversydegrés d'enseignement, soit pour les établissements d'instruxîtion situés dans son ressort. Tout lien njétait pourtant pas rompu entre ces universités locales. L'École normale restait leur pépinière commune. L'enseignement, la discipline devaient être réglés et surveillés, non plus par un grand maître, cette dignité était supprimée , mais par un conseil royal de l'instruction publique. Chaque université aurait aussi un conseil dont feraient partie de droit les évoques et les préfets, avec les doyens des facultés, le proviseur du collège royal du chef-lieu et trois notables au moins nommés par le conseil royal. Les recteurs des universités seraient choisis par le Roi entre trois candidats présentés par ce même conseil. Nul ne pourrait établir une institution particulière d'enseignement sans l'autorisation du conseil universitaire approuvée par le conseil royal. C'est à ce dernier qu'il appartenait d'arrêter définitivement les comptes des facultés et des collèges.

L'ancien évoque d'Alais, M. de Bausset, depuis cardinal, prélat distingué, connu pour la modération de ses principes et auteur de quelques ouvrages estimés, fut nommé président du conseil royal. Les conseillers qu'on

lui donna pour collaborateurs, et parmi lesquels on comptait deux autres évéques, étaient presque tous des hommes éminents, tels que MM. de Pastoret, Delambre, Cuvier, de Bonald, Royer-CoUard, Qjiatremère de Quincy. De tels choix n'avaient rien d'exclusif et n'indiquaient certainement pas le désir d'arrêter le progrès des lumières et des sciences. Le même esprit présida à la désignation des inspecteurs généraux des études et à la composition du consçil de l'université de Paris dont M. Sylvestre de Sacy devait être le recteur.

Cette organisation, suggérée à l'abb^e Montesquieu par ses deux conseillers habituels, MM. Royer-Collard et Guizot, n'était pas destinée à subir l'épreuve de la pratique. Les grands événements qui survinrent peu de se^ maines après empêchèrent qu'elle ne fût mise en vigueur, et la seule trace qui dût en rester, c'était la suppression de la grande maîtrise remplacée par un conseil. La pensée qui avait inspiré ces changements n'était pas celle de la liberté de l'enseignement, qui préoccupait alors bien peu de personnes. Cependant, ils tendaient dans leur ensemble à relâcher tant soit peu l'absolutisme de la centralisation dont les petits séminaires avaient déjà été affranchis par une ordonnance antérieure. Une circonstance qui semblait de nature à produire un effet favorable sur l'opinion, c'est que l'abbé de Montesquieu , pour couvrir le surcroît de dépenses auquel donnaient lieu ^ces arrangements, avait obtenu du Roi une allocation d'un million sur la liste dvile. *

Tel était le malheur du temps que ces mesures, empreintes en général d'un esprit de conciliation et de libéralité, encoururent pourtant la défaveur qui s'attachait à tous les actes du pouvoir. Les ennemis de la religion et même les amis de la tolérance s'inquiétèrent de voir un évéque placé à la tête de renseignement public. Les fonctionnaires dont l'existence était détruite ou amoindrie par la nouvelle, organisation, allèrent grossir lo nombre, des mécontents. L'ancien grand mattre, M. de Fontanes, qui s'était rallié avec tant de zèle à la cause royale, ne trouvi^, dans la dignité de grand-officier de la Légion d'honneur et dans une pension de trente millefrancs par lesqtielles on essaya de le dédommager qu'une compensation fort insuffisante de la haute position qui lui était enlevée, et son dépit dut être d'autant plus grand qu'il se vit en butte aux sarcasmes des bonapartistes, charmés de le voir traiter ainsi par le gouvernement même qui avait reçu de lui des témoignages d'un dévouement si empressé.

Nous avons vu que les tribunaux n'avaient pas encore reçu l'institution royale qui devait conférer & la magistrature l'inamovibilité et par conséquent une certaine in*dépendance. Une ordonnance, publiée le 17 février, commença par la cour de cassation ce travail impatiemment attendu. Il était dit dans le préambule que le Roi ne se proposait d'apporter dans le personnel des tribunaux existants qu'un petit nombre die changements. La Cour de' cassation eut pourtant à subir plusieurs retranche-

ments. La plupart étaient parfaitement naturels dès qu'on entrait dans la voie des épurations. Il était évident, par exemple, que le procureur général Merlin de Douai, le régicide, Tautcurde la loi des suspects, ne pouvait, quel que fût son mérite comme jurisconsulte, recevoir Tinstitution royale ; la nature de ses fonctions ne comportait pas d'ailleurs l'inamovibilité. Quelques-uns des conseillers, régicides comme lui, fîirent également éliminés. On n'avait pas le mémo grief à alléguer contre le premier président Muraire, mais des embarras d'affaires et de fortune le plaçaient, comme magistrat, dans une position assez fausse. Il fut remplacé par un simple avocat, M. Desôze, le défenseur de Louis XVI à la barre de la Convention, k qui la Restauration devait sans doute une magfiifiqup récompense, mais que ses talents ne désignaient pas suflfisammont pour occuper la première place de la magistrature. M. Muraire conserva, avec le titre de premier président honoraire, la moitié de son traitement. La Cour de cassation, ainsi reconstituée, fut solennellement installée par le chancelier, qui s'entoura, pour cette cérémonie, de toute la pompe, de tout l'éclat des anciens temps. Dans le discours qu'il prononça, il essaya de calmer les inquiétudiBs que les membres des tribunaux non encore institués éprouvaient pour leur avenir et qui, suivant lui, étaient fomentées par la malveillance. Il déclara que sans doute on serait sévère pour les torts decondhiite, mais indulgent pour les torts d'opinion. M.Dambray était assez aveugle pour croire qu'un tel principe appli-

que à Tappréciation du passé pouvait, après les vingtcinq années de la Révolution française, satisfaire et rassurer les esprits.

La cour des comptes, dans laquelle siégeait un moins grand nombre de personnages politiques qu*à la Cour de cassation, n'encourut pas les mêmes rigueurs : elle fut maintenue tout entière avec son premier président, le vieux Barbé-Marbois.

Une mesure d'épuration bien autrement irritante que celle qui avait frappé le premier corps de la magistrature, parce qu'elle ne se justifiait pas également par des motifs de haute convenance et d'utilité publique, était déjà arrêtée, et bien qu'elle n'eût pas encore reçu de publicité officielle, les journaux en faisaient connaître à l'avance toutes les dispositions : les quatre classes dont se composait l'Institut devaient reprendre leur ancien nom d'académies et on voulait prendre prétexte de cette réorganisation pour en exclure, non-seulement les membres de la famille Bonaparte, mais les régicides et même plusieurs autres personnages odieux à divers titres à la royauté, Cambacérès, Carnot, Guyton Morveau, Monge, Merlin de Douai , Siéyès , Lakanal , Grégoire , David , Rœderer , Garnit, le cardinal Maury. On allait jusqu'à désigner ceux qui seraient appelés par voie d'ordonnance à les remplacer, M. de Bausset, évêque d'Alais , MM. de Bonald, de Lally-Tolendal, les ducs de Richelieu et de Lévis, le comte de Choiseul-Goulfier, M. Ferrand , MM. Letronne, Raoul Rochette, Quatremère de

Quincy. Poursuivre jusque dans le sanctuaire des leltres, des sciences et des arts, le châtiment de torts politiques qui n'avaient pas môme tous le caractère de la criminalité, enlever après coup à des hommes à qui la Charte avait promis une complète amnistie des positions indépendantes conquises par leur mérite, c'était certainement un acte peu équitable; plus certainement encore, c'était une grande imprudence.

Tout semblait conjuré pour réveiller de pénibles souvenirs, pour ranimer les haines, pour exaspérer les partis vaincus. Une ordonnance royale avait prescrit l'érection d'un monument à la mémoire de Louis XVI et la célébration d'un service solennel dans les églises le jour anniversaire de sa mort. Les restes de cet infortuné monarque et ceux de la Reine, exhumés de l'ancien cimetière de la Madelaine où, bien que leurs cadavres eussent été consumés ]^ar la chaux, on crut en retrouver quelques débris, furent transportés à Saint- Denis et déposés dans la sépulure des anciens rois. On leur fit des obsèques magnifiques. Monsieur et ses deux fils y assistèrent avec tous les princes et les princesses. Les présidents des deux Chambres, les ministres, des députations des tribunaux et de l'Université y avaient été appelés aussi bien que tous les fonctionnaires d'un ordre élevé.. Rien, certes, de plus naturel que cette expiation du grand crime révolutionnaire. La nation se la devait à elle-même autant qu'à la dynastie qui venait de remonter sur le trône et il y aurait eu de la

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