II. • V
que à Tappréciation du passé pouvait, après les vingtcinq années de la Révolution française, satisfaire et rassurer les esprits.
La cour des comptes, dans laquelle siégeait un moins grand nombre de personnages politiques qu'à la Cour de cassation, n'encourut pas les mêmes rigueurs : elle fut maintenue tout entière avec son premier président, le vieux Barbé-Marbois.
Une mesure d'épuration bien autrement irritante que celle qui avait frappé le premier corps de la magistrature, parce qu'elle ne se justifiait pas également par des motifs de haute convenance et d'utilité publique, était déjà arrêtée, et bien qu'elle n'eût pas encore reçu de publicité officielle, les journaux en faisaient connaître à l'avance toutes les dispositions : les quatre classes dont se composait l'Institut devaient reprendre leur ancien nom d'académies et on voulait prendre prétexte de cette réorganisation pour en exclure, non-seulement les membres de la famille Bonaparte, mais les régicides et même plusieurs autres personnages odieux à divers titres à la royauté, Cambacérès, Carnot, Guyton Morveau, Monge, Merlin de Douai, Siéyès, Lakanal, Grégoire, David, Rœderer, Gar^t, le cardinal Maury. On allait jusqu'à désigner ceux qui seraient appelés par voie d'ordonnance à les remplacer, M. 3e Bausset, évêque d'Alais , MM. de Bonald, de Lally-Tolcndal, les ducs de Richelieu et deLévis, le comte de Choiseul-Gouffier, M. Ferrand , MM. Letronne, Raoul Rochette, Quatremère de
Quincy. Poursuivre jusque dans le sanctuaire des lettres, des sciences et des arts, le châtiment de torts politiques qui n'avaient pas même tous le caractère de la criminalité, enlever après coup à des hommes à qui la Charte avait promis une complète amnistie des positions indépendantes conquises par leur mérite, c'était certainement un acte peu équitable ; plus certainement encore, c'était une grande imprudence.
Tout semblait conjuré pour réveiller de pénibles souvenirs, pour ranimer les haines, pour exaspérer les partis vaincus. Une ordonnance royale avait prescrit l'érection d'un monument à la mémoire de Louis XVI et la célébration d'un service solennel dans les églises le jour anniversaire de sa mort. Les restes de cet infortuné monarque et ceux de la Reine, exhumés de l'ancien cimetière de la Madelaine où, bien que leurs cadavres eussent été consumés par la chaux, on crut en retrouver quelques débris, furent transportés à Saint- Denis et déposés dans la sépulure des anciens rois. On leur fit des obsèques magnifiques. Monsieur et ses deux fils y assistèrent avec tous les princes et les princesses. Les présidents des deux Chambres, les ministres, des députations des tribunaux et de l'Université y avaient été appelés aussi bien que tous les fonctionnaires d'un ordre élevé.. Rien , certes , de plus naturel que cette expiation du grand crime révolutionnaire. La nation se la devait à elle-même autant qu'à la dynastie qui venait de remonter sur le trône et il y aurait eu de la
faiblesse à s'abstenir de raccomplissement de ce devoir moral par égard îpour les susceptibilités de ceux dont le crime Tavait imposé à la France; mais la politique demandait qu'on écartât avec soin de cette solennité religieuse tout ce qui pouvait lui donner le caractère d'un appel aux passions et aux vengeances, il y avait des précautions à prendre dans ce sens, et on ne les prit pas. L'oraison funèbre, prononcée par le plus célèbre des prédicateurs de^ cette époque, l'abbé de Boulogne, évoque de Troyes, contenait contre la Révolution des anathèmes tellement violents que le gouvernement ne crut pas devoir en permettre l'insertion au Moniteur. La publication officielle de ce discours n'eût certainement pas fait plus de mal que les emportements furieux auxquels se livrèrent les journaux royalistes à l'occasion de la solennité du 21 janvier et les injures qu'ils y mêlèrent contre tout ce qui tenait à la révolution.
Peu de jours auparavant, une céréntonie funèbre d'une tout autre nature avait donné lieu à de graves désordres. Une actrice célèbre du Théâtre-Français, mademoiselle Rauco.urt, étant venue à mourir sans avoir fait acte de soumission à l'Église, le chapitre qui gouvernait le diocèse de Paris pendant la vacance du siège avait défendu au curé de Saint-Roch de lui accorder les prières ecclésiastiques. Les ordonnateurs du convoi, ijiformés de ce refus, s'étaient décidés à transporter directement le corps au cimetière, mais le peuple, ameuté par quelques agitateurs» s'opposa à la marche du cercueil et des voitures.
de deuil qui durent se diriger vers Téglise de Saint-Roch. On en trouva les portes fermées. L'irritation s'accrut. La foule ne cessait de grossir. Malgré les efforts de la police et des mousquetaires de la maison du Roi qu'on avait envoyés pour rétablir Tordre, les portes furent forcées, la multitude envahit l'église et y introduisit violemment le cercueil. Aucun prêtre, cependant, ne se présentait pour célébrer le service. Un tumulte effrayant régnait dans l'enceinte ainsi profanée. Elle retentissait de cris décolère et d'indignation contre l'intolérance du clergé, contre le gouvernement qui la souffrait. On se disait que rien de pareil n'avait eu lieu sous le précédent, gouvernement, qu'à la vérité, pendant le Consulat, un curé avait tenté quelque chose de semblable, mais qu'une répression sévère avait prévenu toute récidive. On vantait la hien-r faisance de mademoiselle Raucourt; on racontait que, tant qu'elle avait vécu, le curé de Suint-Roch, non content de recevoir d'elle d'abondantes aumônes, l'avait plus d'une fois engagée à offrir le pain bénit, à quêter dans son église, qu'il la visitait et dînait môme chez elle. Ces récits, vrais ou faux, échauffaient les (ôtes et déjà on parlait de porter le cercueil aux Tuileries. Un prêtre, que l'on crut avoir été envoyé par ordre du Roi, arriva enfin, prononça les prières d'usage, et le convoi de l'actrice, escorté par des milliers d'individus dont l'immense majorité ne lui portait certainement aucun intérêt personnel, put la conduire à sa dernière demeure.
Cette scène scandaleuse, dont il ne fut pas permis aux
ournaux de rendre compte, mais qui devint dans les publications non soumises à la censure le texte de déclamations passionnées, jetait un triste jour sur les sentiments qui commençaient à dominer dans le peuple de Paris. Sous un autre rapport encore, elle avait une véritable gravité : c'était la première émeute qu'on eût vue dans cette ville depuis les temps orageux de la Révolution.
• Presque au môme moment, la ville de Rennes, l'ancienne capitale de la Bretagne, venait d'être agitée par une autre émeute plus sérieuse et qui attestait encore plus directement le réveil des passions politiques. Un ancien chef de chouans, élevé au grade d'officier général, M. de Brulart, y était arrivé, chargé par le ministre .de la guerre de distribuer à ses compagnons d'armes les récompenses honorifiques et pécuniaires que le Roi leur avait accordées. En Bretagne^ comme dans les autres provinces naguère dévastées par les terribles luttes de la Vendée et de la chouannerie, la population des villes était généralement dévouée aux intérêts, aux idées révolutionnaires et très -hostile aux opinions qui régnaient dans les châteaux et dans les campagnes. Les habitants de Rennes ne virent pas sans une profonde irritation se réunir dans leurs murs, comme pour ùnè^te triomphale, des hommes qui leur avaient fait, quelques années auparavant, une guerre cruelle et qu'ils accusaient de s'être livrés à d'horribles excès. M. de Brulart s'étant présenté au théâtre avec quelques-uns de ses anciens officiers, des
HlSTOinE DE LA RESTAURATION. 261
clameurs menaçantes Tobligèrent à se retirer. Au jour marqué pour la distribution des récompenses, les avenues de la Préfecture se trouvèrent encombrées d'une multitude furieuse qui couvrait de huées et de malédictions les coryphées de la chouannerie et qui, à peine contenue par la force armée, fut sur le point d'égorger un homme qu'elle prenait pour le commissaire royal. La cérémonie terminée, ce dernier s'éloigna précipitamment sous l'escorte d'un détachement de cavalerie.
Ainsi se réveillaient, ainsi se trouvaient de nouveau en présence les passions et les partis qui avaient déchiré la France .pendant la Révolution et que le gouvernement impérial avait un moment amortis. Les journaux royalistes, mal surveillés par la censure, semblaient s'être imposé la tâche de les remettre aux prises et de rendre toute conciliation impossible. Le plus violent de tous, le Journal royal, demandait si l'article de la Charte qui amnistiait les votes émis et les actes commis pendant la Révolution devait être interprété comme couvrant aussi les crimes. 11 disait qu'un ancien chevalier de Saint-Louis, ayant eu le malheur d'acheter des biens d'émigré, les avait rendus au légilime propriétaire avant de replacer sur sa poitrine un signe d'honneur qui ne pouvait se ooncijier avec la possession du^champ de Naboth. Les feuilles de cette opinion racontaient à l'envi des restitutions analogues, probablement inventées pour la plupart. Ces assertions, dénoncées, réfutées d'un ton d'irritation et de colère par le Censeur et par le Nainjaune, portaient le
trouble, l'effroi, les sentiments les plus hostiles à la royauté dans les rangs des innombrables acquéreurs de domaines nationaux. Le Censeur publiait le plan d'une association que ces acquéreurs auraient formée entre eux pour résister aux attaques dont Ils semblaient menacés : elle aurait eu une agence centrale à Paris, des agences spéciales dans les départements, un budget, des journaux chargés de défendre Tin violabilité des propriétés nationales, enfin des comités électoraux travaillant à exclure de la Chambre élective quiconque ne posséderait pas déjà ou ne se déciderait pas à acheter des biens de cette sorte. Ce plan bizarre était l'œuvre de M. de Saint-Simon, si célèbre depuis comme chef de secte.
L'ensemble môme des nouvelles institutions, les principes sur lesquels elles reposaient étaient en butle aux agressions d'une presse imprudente dont les écarts, par cela môme qu'elle était censurée, engageaient la responsabilité du pouvoir. La Quotidiejme déclarait nettement qu'opposition et résistance étant môme chose, totit opposant était criminel parce qu'il n'était pas permis de résister à l'autorité souveraine, que tous les pouvoirs devaient résider dans le monarque, que la Charte n'était autre chose que l'expression de nos coutumes et que, si on y remarquait une imperfection ou une lacune, c'était au prince seul à la faire disparaître.
Divers procès engagés devant les tribunaux contribuaient à entretenir l'agitation en reportant les esprits vers les souvenirs du passé. Mehée de la Touche osa
porter plainte en police correctionnelle des attaques dont il était Tobjet dans la presse, et bieii qu*il parût difficile de calomnier un tel homme, ses accusateurs furent condamnés faute de preuves suffisantes. Un écrivain royaliste, Alphonse de Beauchamp, avait publié une histoire de la campagne de 1814, inspirée par un grand enthousiasme pour les alliés, par un esprit de dénigrement continu contre la France impériale, et dans laquelle il rejetait la responsabilité du sang versé à la bataille de Toulouse sur un préfet qui, suivant lui, avait intercepté la nouvelle des événementsdéjà accomplis à Paris. Ce préfet, M. Bouvier Dumolard, le poursuivit aussi en calomnie et, malgré les rétractations du malencontreux historien , le fit condamner à la prison, à Tamende et à des dommages et intérêts considérables.
Plus encore que ces procès correctionneb, un procès civil intenté devant le Tribunal de la Seine occupait fortement Tattention parce qu*il mettait en scène la famille de Napoléon. L'ancien roi de Hollande, Louis Bonaparte, que Ton appelait maintenant comte de Saint-Leu, depuis longtemps séparé de sa femme q«i continuait à habiter Paris^ demandait qu'elle lui remit Tainé de leurs filsj consentant à ce qu'elle gardât le second. Les premiers avocats de répoque plaidèrent cette cause délicate et les journaux reproduisirent leurs plaidoyers. Le Tribunal donna raison au comte de Saint-Leu. Le public trouvait piquant d'entendre parler longuement et en termes élogieux, dans Fenceinte de la justice, de cette famille
sur laquelle Tesprit de parti avail depuis quelques mois déversé tant d'outrages sans que ses plus dévoués partisans osassent élever la voix pour la défendre.
Comme il: arrive presque toujours à l'approche des grands orages politiques, un* vague sentiment d'inquiétude pesait sur les esprits. On ne savait pas précisément de quels dangers on était menacé, mais on se sentait menacé. Les ministres seuls, ou au moins les plus influents d'entre eux, ne paraissaient nullement alarmés et recevaient même parfois, avec le sourire d'une sécurité dédaigneuse, les avertissements, d'ailleurs peu précis et contradictoires, qui leur arrivaient de toute part. Ils avaient raison de ne pas prendre au sérieux les informations presque toujours mal fondées qu'on leur transmettait ; ils avaient tort de ne pas comprendre que l'universalité de ces alarmes était le symptôme d'une situation très-grave.
Le mécontentement était général. Tandis que les royalistes ardents accusaient l'autorité de ne pas marcher assez résolument dans leurs voies, les amis de la
monarchie constitutionnelle, ceux qui ne voulaient ni
le retour de l'ancien régime, ni le triomphe du bonapartisme, ni celui de la démagogie, s'affligeaient de la faiblesse, des entraînements du gouvernement, des imprudences de la cour et cherchaient les moyens d'y mettre un terme.
Les dispositions de l'armée n'avaient fait qu'empirer depuis que le maréchal Soult était ministre de la guerre. ^
J'en ai dit les causes. La prédilection étrange qu'il manifestait pour les émigrés et les Vendéfens, la rudesse, les procédés arbitraires auxquels il avait eu recours pour rétablir la discipline avaient accéléré les progrès du mal. Le gouvernement royal n'était plus, pour l'immense majorité des officiers et des soldats, qu'un objet de haine et de dérision. En ce moment, pourtant, on faisait souscrire dans tous les régiments des adresses qui demandaient l'érection d'un monument à la mémoire de Louis XVI. Ces adresses respiraient le royalisme le plus ardent, le dévouement le plus passionné à la maison de Bourbon. De vieux soldats de Tarmée de Condé ne se seraient pas exprimés autrement, n'auraient pas témoigné une hfirreur plus profonde des actes de la Révolution. Il suffisait de lire ces adresses pour s'assurer qu'elles n'avaient pas été conçues par les hommes qui les avaient souscrites et dont tous les souvenirs, tous les intérêts, se rattachaient à la République et à l'Empire. En les présentant à leur signature, on avait placé ces malheureux officiers dans l'alternative de sacrifier leur carrière ou de mentir à tous leurs sentiments. Un honnête homme, surtout dans les positions secondaires, peut servir loyalement un gouvernement qu'il n'aime pas, mais l'obliger à feindre par des protestations mensongères une affection, un enthousiasme qui lui sont étrangers, à couvrir d'anathèmes et d'outrages la cause, le parti qu'il a servis longtemps, qui conservent peut-être ses secrètes préférences, c'est l'humilier, le dégrader à ses propres yeux, c'est, en lui imprimant le
caractère de l'apostasie, le préparer en quelque sorte à trahir un jour sanS beaucoup de scrupules le pouvoir qui le soumet à cette torture morale. Telle est pourtant la faute qu'on a vu commettre à tous les gouvernemenls, sans en excepter un seul, auxquels la France a été soumise depuis plus de soixante ans.
Dans les rangs supérieurs de l'armée, les éléments d'une conspiration militaire fermentaient déjà. Malgré le temps qui s'est écoulé depuis lors, on n'a encore que des notions- vagues et confuses sur les complots qui s'y tramaient. A travers les nombreuses révolutions qui se sont succédé, les auteurs de ces complots ont eu successivement trop d'intérêt, soit à dissimuler, soit à exagérer, soit à dénaturer la part qu'ils y avaient prise, pour qu'on puisse ajouter une foi entière à leurs révélations. Dans les premières années qui suivirent la catastrophe dont je vais avoir à rendre compte, on crut généralement à une vaste conspiration préparée de longue main par les bonapartistes et de concert avec Napoléon pour faciliter son retour de l'île d'Elbe, conspiration où seraient entrés, non-seulement un grand nombre de généraux, non-aeulement ses anciens ministres, ses partisans avoués, restés depuis sa chute en dehors des affaires, mais beaucoup de ceux qui s'étaient ralliés au gouvernement royal et qui tenaient de ce gouvernement des , emplois importants. Dans les derniers mois de 4 8-1 5 et bien longtemps encore après, peu de gens osaient révo- , qtier en doute la réalité de ces ténébreuses machina-
lions, de ces combinaisons machiavéliques. Personne n'y croit plus aujourd'hui, et le temps, sans révéler toute la vérité, a permis d'en discerner les principaux linéaments.
Il paraît avéré qu'un certain nombre de généraux et d'officiers, les uns en activité de service, les autres en disponibilité, avaient conçu la pensée d'une insurrection militaire contre le gouvernement du Roi. Le maréchal Davoust, le seul à peu près des maréchaux que la Restauration eût laissé dans une véritable disgrâce, avait d'abord consenti à se mettre â la tête de l'entreprise, mais il s'en était ensuite retiré. Soit que l'extrême difficulté d'avoir avec l'île d'Elbe des communications suivies eût fait juger impossible de se concerter d'une manière efficace avec Napoléon, soit qu'on craignît de compliquer l'entreprise, en lui donnant pour chef l'homme dont le nom se présentait aux imaginations comme le symbole de la guerre éternelle et du despotisme dont la France était également lasse, il est certain que dans la pensée d'une très-grande partie au moins des conspirateurs, il ne s'agissait nullement de la restauration du pouvoir impérial.
Plusieurs d'entre eux finirent par s'arrêter à une résolution singulière qui pouvait trouver des adhérents parmi les hommes mêmes que l'amour de la liberté ou d'anciens ressentiments eussent empêchés de se rallier à Napoléon. Des généraux à qui le Roi avait confié des commandements plus ou moins importants devaient, avec les corps placés sous leurs ordres, se porter sur
208 HISTOIRE DE LA RESTAUnATION.
Paris, sommer Louis XVllI de souscrire à des conditions qu'il n'eût vraisemblablement pas acceptées, le faire sortir de France avec sa famille s'il s'y refusait et offrir la couronne au duc d'Orléans qu'on espérait décider, de gré ou de force, à la recevoir. Ces généraux, ceux du moins que les événements devaient bientôt faire connaître, étaient le comte Drouet d'Erlon, commandant la division militaire de Lille, naguère président du conseil de guerre qui avait acquitté Excelmans , le général Lefèvre-Desnouettes, colonel de chasseurs à cheval de l'ancienne garde, en garnison 'à Lille, le général d'artillerie Lallemand et son frère qui commandait le département de l'Aisne. Fouché était l'âme de ce complot, bien que, suivant son invariable coutume, il se tînt en communication avec tous les partis, ,^vec toutes les combinaisons et qu'il eût même des relations avec qu^ques membres du gouvernement qu'il rencontrait d'habitude chez la princesse de Vaudemont dont le salon réunissait des hommes de toutes les opinions. Le duc de'Bassano, le confident dévoué de Napoléon, ne fut informé qu'assez tardivement de ce projet et probablement n'en connut jamais la véritable nature.
On prétend que les conspirateurs s'étaient réservé de mettre d'abord en avant, suivant les circonstances, le nom de l'Empereur, pour entraîner les soldats et les officiers subalternes sur lesquels ce nom n'avait pas cessé d'exercer une influence magique. 11 est difficile de discerner précisément ce qu'il y avait etf effet d'éléments bonapartistes dans
ces machinations où les partis, unis par la volonté commune de renverser les Bourbons, essayaient de s'abuser les uns les autres sur leur but définitif. Ce qu*on peut assurer, c'est que, parmi les chefs de l'armée hostiles à la royauté comme parmi leurs adhérents de l'ordre civil , il y en avait beauconp qui ne désiraient en aucune façon la restauration du despotisme belliqueux de Napoléon, qui la redoutaient même , bien que plus tard ils dussent s'y résigner.
Napoléon, d'ailleurs, cela est aujourd'hui démontré, n'entretenait pasj avec les amis qu'il avait laissés en France, une correspondance régulière qui eût difficilement échappé à la surveillance de la police. Môme avec le duc de Bassano, il n'avait que de très-rares communications transmises verbalement par des agents sûrs et munis de mots de passe. Son attitude, son langage étaient ceux d'un homme résigné à sa destinée et qui cherchait à tirer le meilleur parti possible de la situation où la fortune l'avait jeté. C'est dans ce sens qu'il s'exprimait en parlant au commissaire anglais chargé de résider auprès de lui et aussi dSfnsses entretiens avec les visiteurs de tous les pays à qui il donnait audience. Pendant les premiers mois de son séjour à l'île d'Elbe, on l'avait vu occupé à en augmenter les fortifications, à y réunir des munitions et des vivres, comme si, bien loin de nourrir des intentions agressives, il eût craint de se voir attaqué. Il est difficile de supposer- qu'un esprit aussi actif eût renoncé à toute pensée d'avenir, mais il avait trop de bon sens pour ne pas
comprendre que jusqu'au jour où, par le cours naturel des événements et par le mouvement des esprits, des chaqces nouvelles viendraient à s'ouvrir devant lui, il devait s'abstenir de tout ce qui pouvait éveiller les inquiétudes de l'Europe.
Bientôt cependant il apprit, soit par les voies d'informations secrètes qu'il avait pu se ménager, soit par les indiscrétions de certains journaux, que la proposition do l'enlever de l'île d'Elbe pour le transféj^e!- sur quelque autre point où sa présence serait moins dangereuse avait été faite au Congrès de Vienne. Il dut penser dès lors qu'en persistant plus longtemps dans l'inaction il s'exposait à tomber sans défense, entre les mains de ses ennemis et à perdre sa liberté. C'eût été sans doute de la part des puissances un odieux irianque de foi , mais Napoléon devait être plus porté que personne à croire qu'en présence d'un grand intérêt les cabinets n'hésiteraient pas à violer des engagements qu'ils étaient en mesure d'enfreindre sans s'exposer à aucun péril. La conduite tenue envers lui par le gouvernement français n'était pas faite d'ailleurs pour le rassurer. On a prétendu que des émissaires étaient partis de France, chargés d'attenter à sa vie. Le fait fût-il complètement démontré, rien n'empêcherait d'en rejeter la responsabilité sur le zèle spontané, de quelques agents secondaires, mais ce qui est hors de doute, c'est que ce gouvernement, comme s'il eût voulu le pousser à des partis désespérés en le privant de ses moyens d'existence, s'abstenait de lui payer la pension stipulée
par le traité de Fontainebleau. Il commençait à pnanquer du nécessaire. Déjà, faute de pouvoir entretenir les soldats, bien peu nombreux pourtant, qu'il avait amenés de France, il en avait congédié une partie. Il se trouvait hors d-état de renouveler Thabillement et Téquipement usés de ceux qu'il avait.conservés ; les appointements de sa petite cour, ceux des fonctionnaires civils de Ttle n'étaient pas payés avec plus d'exactitude , et les choses restant en cet état, il se serait bientôt trouvé«réduit à n'avoir plus de quoi subsister, les faibles emprunts qu'il avait pu coa-* tracter n'étant pas suffisants pour le mener bien loin.
D'un autre côté, ce qu'il apprenait du mécontentement auquel la France et surtout l'armée étaient livrées lui faisait craindre que , s'il tardait davantage à prendre l'initiative de l'attaque contre un gouvernement discrédité, la chute d^ Bourbons n'eût lieu au profit de quelque autre com-' binaison.
Il avait sans doute déjà pris son parti lorsque, le 22 février, un jeune homme , M. Fleury de Chaboulon, ancien auditeur au Conseil d'État, se présenta à Porto-Ferrajo , demandant à voir l'Empereur. Napoléon, d'autant plus soupçonneux, d'autant plus porté à s'entourer de précautions qu'il approchait du moment décisif, eut soin de donner à l'entrevue qu'il lui accorda le caractère d'une rencontre fortuite, et comme ce jeune homme, qui se disait envoyé par le duc de Bassano, ne pouvait produire aucun témoignage écrit de sa mission, il commença par essayer de lui faire croire qu'il était entiéirement résigné à son
sort et qu'il ne voulait rien tenter pour reconquérir le trône. M. Fleury de Chaboulon ne se laissa pas décourager par cet accueil défiant mêlé de brusqueries. Les détails dans lesquels il entra ayant fini par rassurer TEmpereur et par le décider à l'écouter, il lui traça, avec toute la vivacité et l'exagération de la jeunesse , un tableau animé de la situation de la France, du mécontentement général qui y régnait contre les Bourbons, des regrets qu'avait laissés, surtout dans l'armée, le régi me impérial ; ij lui exprima, de la part du duc de Ba^sano, la conviction qu'une entreprise faite dans de telles circonstances aurait de grandes chances de succès. L'Empereur, cessant de dissimuler, lui ordonna de partir le lendemain même pour aller dire au duc de Bassano qu'il était résolu à tenter la fortune, qu'il s'embarquerait vers le 1«' avril, peutêtre plus tôt, qu'en cas de succès, son intention était de couvrir d'un pardon général tous les torts qu'on avait eus envers lui pendant son absence et qu'il donnerait à la France et à l'Europe toutes les garanties qu'elles pourraient désirer contre le renouvellement du système d'absolutisme et de guerre.
On voit que Napoléon s'était abstenu de faire connaître à son jeune confident le moment précis de son embarquement,bièn que, suivant toute apparence, il fût déjà arrêté dans sa pensée. Il crut devoir, par surcroît de précautions, lui prescrire de faire un détour et de ne pas rentrer immédiatement en France de peur d'éveiller l'attention.
Deux jours après le départ de M. Fleury de Chabou-
Ion, dans la nuit du 25 au 26 février, au sortir d'une fête donnée parla princesse Pauline Borghese qui était venue passer quelque temps auprès de son frère, Napoléon déclara à ses deux principaux compagnons d'exil, les généraux Bertrand et Drouot, qu'il comptait s'embarquer le lendemain pour la France. Telle était la nature de cette singulière expédition que vingt-quatre heures suffisaient en effet pour en commencer et en terminer les préparatifs. En ce moment, le commissaire anglais était allé passer quelques jours sur le continent de l'Italie. Les forces navales britanniques s'étaient également éloignées. Il importait donc de se hâter. Dans la matinée du 26, on se saisit de trois petits bâtiments qui se trouvaient dans le port. On y plaça deux cents chasseurs eorses, cent chevaux-légers polonais dont il fallut renoncer à emmener les montures, deux cents flanqueurs . et quatre pièces de canon d'un faible calibre. L'Empereur lui-même s'installa, avec les quatre cents grenadiers de sa garde, sur le brick Ylnconstanty de 26 canons, qui composait toute sa marine. Avant l'embarquement, il avait passé la revue de sa petite troupe dont les uniformes délabrés rendaient témoignage de la détresse à laquelle il se trouvait réduit. A huit heures du soir, la flottille sortit du port et se dirigea vers les côtes de France. Elle portait le pavillon blanc semé d'abeilles, que Napoléon avait adopté l'année précédente comme celui de sa nouvelle souveraineté. Madame, mère de l'Empereur, et la princesse Pauline restèrent à Porto-Ferrajo. Napoléon, avant de partir, avait chargé un de ses officiers de se ren-
sort et qu'il ne voulait rien tenter pour reconquérir le trône. M. Fleury de Chaboulon ne se laissa pas décourager par cet accueil défiant mêlé de brusqueries. Les détails dans lesquels il entra ayant fini par rassurer l'Empereur et par le décider à l'écouter, il lui traça, avec toute la vivacité et l'exagération de la jeunesse , un tableau animé de la situation de la France, du mécontentement général qui y régnait contre les Bourbons, des regrets qu'avait laissés, surtout dans l'armée, le régimeimpérial ; ij lui exprima, de la part du duc de Ba^sano, la conviction qu'une entreprise faite dans de telles circonstances aurait de grandes chances de succès. L'Empereur, cessant de dissimuler, lui ordonna de partir le lendemain même pour aller dire au duc de Bassano qu'il était résolu à tenter la fortune, qu'il s'embarquerait vers le 1^' avril, peutêtre plus tôt, qu'en cas de succès, son intention était de couvrir d'un pardon général tous les torts qu'on avait eus envers lui pendant son absence et qu'il donnerait à la France et à l'Europe toutes les garanties qu'elles pourraient désirer contre le renouvellement du système d'absolutisme et de guerre.
On voit que Napoléon s'était abstenu de faire connaître à son jeune confident le moment précis de son embarquement,bièn que, suivant toute apparence, il fût déjà arrêté dans sa pensée. Il crut devoir, par surcroît de précautions, lui prescrire de faire un détour et de ne pas rentrer immédiatement en France de peur d'éveiller l'attention.
Deux jours après le départ de M. Fleury de Chabou-
Ion, dans la nuit du 25 au 26 février, au sortir d'une fête donnée par la princesse Pauline Borghese qui était venue passer quelque temps auprès de son frère, Napoléon déclara à ses deux principaux compagnons d'exil, les généraux Bertrand et Drouot, qu'il comptait s'embarquer le lendemain pour la France. Telle était la nature de cette singulière expédition quevingt-quatreheures suffisaient en effet pour en commencer et en terminer les préparatifs. En ce moment, le commissaire anglais était allé passer quelques jours sur le continent de l'Italie. Les forces navales britanniques s'étaient également éloignées. Il importait donc de se hâter. Dans la matinée du 26, on se saisit de trois petits bâtiments qui se trouvaient dans le port. On y plaça deux cents chasseurs eorses, cent chevaux-légers polonais dont il fallut renoncer à emmener les montures, deux cents flanqueurs . et quatre pièces de canon d'un faible calibre. L'Empereur lui-même s'installa, avec les quatre cents grenadiers de sa garde, sur le brick Ylnconstanty de 26 canons, qui composait toute sa marine. Avant l'embarquement, il avait passé la revue de sa petite troupe dont les uniformes délabrés rendaient témoignage de la détresse . • à laquelle il se trouvait réduit. A huit heures du soir, la ftottille sortit du port et se dirigea vers les côtes de France. Elle portait le pavillon blanc semé d'abeilles, que Napoléon avait adopté l'année précédente comme celui de sa nouvelle souveraineté. Madame, mère de l'Empereur, et la princesse Pauline restèrent à Porto-Ferrajo. Napoléon, avant de partir, avait chargé un de ses officiers de se ren-
dre à Naples pour proposer un traité d'alliance au roi Joachim Murât avec qui il était déjà secrètement réconcilié.
Ce fut seulement en pleine mer qu'il fit connaître à ses soldats l'entreprise à laquelle il les associait. Entouré des grenadiers de sa garde, il s'entretenait familièrement avec eux, mêlant à des plaisanteries bienveillantes les souvenirs de leurs anciens faits d'armes. Tout à coup, il leur dit : « Nous allons en France, à Paris I » Des cris, des transports de joie éclatèrent à ces paroles. Seul, le général Drouot, qui avait essayé de détourner l'Empereur de son audacieuse tentative, paraissait pensif et sérieux. Le général Bertrand, en qui lé sens et la prévoyance n'égalaient pas le dévouement et le courage, laissait voir au contraire une très-vive satisfaction. Le général Cambronne, héroïque et fidèle soldat, mais dépourvu de toute intelligence politique, s'occupait tranquillement des détails de son service, aussi peu inquiet de ce qui se passait autour de lui que s'il se fût agi d'une de ces guerres régulières dans lesquelles sa vie s'était écoulée.
Le vent soufflait du sud, il favorisait la marche de l'expédition , mais il ne tarda pas à mollir, et le lendemain, lorsque le jour parut, la flottille se trouvait encore entre l'île d'Elbe et celle de Capraja, en vue de deux frégates et d'un brick de guerre français" qui croisaient dans ces parages. Les marins, croyant l'affaire manquée, étaient davis de retourner à Porto-Ferrajo, mais Napoléon s'y refusa absolument: il s'était trop avancé pour qu'il lui
fût possible de reculer. A midi, le vent fraîchit, on dépassa la croisière. Vers quatre heures, on aperçut de nouveau les deux frégates et on passa tout auprès du brick français. Les grenadiers, pour n'être pas aperçus, ôtèrent leurs bonnets et se couchèrent. Les officiers des deux bâtiments, qui se connaissaient, échangèrent quelques paroles. Un de ceux du brick français ayant demandé des nouvelles de l'Empereur, dont il était loin de soupçonner la présence. Napoléon répondit lui-môme à cette question à l'aide d'un porte-voix.
Pendant la nuit du 27 au 28, le vent fut assez favorable. On rencontra encore, à la pointe du jour, un vaisseau de ligne français qui voguait vers la Corse. A midi, on était déjà à la hauteur d'Antibes. Ce ne fut pourtant que le lendemain que l'on aborda les côtes de France. Napoléon employa les trois jours de cette traversée à composer les proclamations qu'il comptait publier après son débarquement. Les officiers et les soldats en faisaient des centaines de copies à mesure qu'il achevait de les dicter.
Le 1®' mars, enfin, à trois heures de l'après-midi, la flottille entra dans le golfe Juan, non loin d'Antibes, tout près du bourg de Cannes, dont le nom inconnu acquit ce jour-là l'immortalité. A cinq heures, le débarquement était terminé. Napoléon fit aussitôt remplacer par le drapeau tricolore le drapeau blanc semé d'abeilles, la petite troupe se rangea en bataille, les tambours battirent un ban et chaque capitaine lut à sa compagnie la proclamation que l'Empereur adressait à l'armée française :
« Soldais, disait-il, nous n'avons pas été vaincus ! Deux » hommes sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers, » leur prince, leur bienfaiteur. Ceux que nous avons vus » pendant vingt-cinq ans parcourir l'Europe pour nous » susciter des ennemis, qui ont passé leur vie à com- » battre contre nous dans les rangs des armées étran- » gères, prétendraient-ils commander et enchaîner nos » aigles, eux qui n'ont jamais pu en soutenir les regards ? » Souffrirons-nous qu'ils héritent du fruit de nos glo-
» rieux travaux, qu'ils calomnient notre gloire? Si
» leur règne durait, tout serait perdu, même le souvenir » de ces glorieuses journées.... Soldats, dans mon exil » j'ai entendu votre voix... Votre, général, élevé sur » le trône par le vœu du peuple et sur vos pavois, » vous est rendu... Arrachez ces couleurs que la na- » tion a proscrites.... Arborez cette cocarde tricolore » que vous portiez dans nos grandes journées. Nous de- » vous oublier que nous ayons été les maîtres des nations, » mais nous ne devons pas souffrir qu'aucune se mêle » de nos affaires... Reprenez ces aigles que vous aviez à » Ulm, à Austerlitz, à léna, à Eylau, à Friedland, à Tu- » delà, à Eckmûhl, à Essling, à Wagram, à Smolensk, » à la Moskowa, à Lutzen, à Wûrtchen, à Montmirail I • » Pensez-vous que cette poignée de Français, aujourd'hui » si arrogants, puisse en soutenir la vue? Ils retourne- S' ront d'où ils viennent, et là, s'ils veulent, ils régneront » comme ils prétendent Tavoir fait depuis dix-neuf ans. » Vos rangs, vos biens, votre gloire... n'ont pas de plus
» grands ennemis que ces princes que les étrangers vous , » ont imposés... Les vétérans des armées de Sambreet » Meuse, du Rhin, d'Italie, d'Egypte, de TOuest, de la » grande armée sont humiliés, leurs honorables cicatri- » ces sont flétries, leurs succès seraient des crimes et ces »• braves seraient des rebelles si, comme le prétendent » les ennemis du peuple, les souverains légitimes étaient » au milieu de l'ennemi. Les honneurs, les récompenses, » leur affection sont pour ceux qui les ont servis contre » la patrie et contre nous... Venez vous ranger sous les » drapeaux de votre chef. . . Ses droits ne sont que ceux du » peuple et les vôtres... La victoire marchera au pas de » charge ; Taigle, avec les couleurs nationales, volera de » clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame... » Vous serez les libérateurs de la patrie. Dans votre vieil- » lesse, entourés et considérés de vos concitoyens, ils » vous entendront avec respect raconter vos efforts ; vous » pourrez dire avec orgueil : et moi aussi je faisais par- » tie de cette grande armée qui est entrée deux fois dans » les murs de Vienne, dans ceux de Berlin, de Madrid, » de Moscou, et qui a délivré Paris de la souillure que la » trahison et la présence de l'ennemi y ont empreinte... »
Des cris de joie et d'enthousiasme accueillirent la lecture de cette proclamation qui évoquait avec une si mâle énergie toutes les passions, tous les souvenirs propres à entraîner l'armée.
Déjà Napoléon avait dirigé vers Ântibes un capitaine, avec vingircinq grenadiers, pour sommer la garnison de
cette place, mais la garnison, au lieu de se s^oumeltre, les retint prisonniers. Il hésita un moment s'il ne se porterait , pas sur Antibes avec toutes ses forces pour surmonter cette première résistance, mais il pensa que s'il échouait, cet échec serait décisif tandis que le succès même lui ferait perdre un temps précieux; il se décida à marcher en avant.
Deux routes s'ouvraient devant lui : Tune, celle de Dragttignan, par la vallée de la Durance et du Rhône, travers san tune contrée d'un facile accès, riche, peuplée, mais dont les dispositions morales n'étaient pas favorables; l'autre^ celle des Alpes, âpre, montueuse, se prolongeant au milieu de populations pauvres, mais énergiques, fortement attachées à la Révolution, et chez lesquelles, par conséquent, les fautes du gouvernement royal avaient excité de grands mécontentements. C'est cette route que choisit Napoléon. A onze heures du soir, la petite armée leva son bivouac, tourna le bourg de Cannes et prit le chemin de Grasse. Le général Cambronne, avec quarante grenadiers, précédait la' colonne. L'Empereur lui avait donné par écrit des instructions ainsi conçues : « Cambronne, voici ma plus belle » campagne. Je vous confie le commandement de mon » avanl-garJe. Je vous défends de tirer un seul coup de » fusil, vous ne rencontrerez que des amis. Songez que » ma couronne doit m'étre rendue sans qu'il soit répandu » une goutte de sang français. »
On marcha toute la nuit et toute la matinée du lendemain. Les paysans regardaient passer sans rien dire la
faible colonne. Lorsqu'on arriva à Grasse, il n'y eut non plus aucune manifestation. Les soldats commençaient à s'étonner de ce silence. Bientôt pourtant ils virent accourir un certain nombre d'habitants qui leur apportaient des vivres en criant : Vive F Empereur! Après une heure de repos, Napoléon poursuivit sa marche, laissant là ses qua.tre canons qui devaient l'embarrasser dans ce pays de montagnes et qui ne pouvaient guère lui être d'aucune utilité. Le soir, il coucha à Cerenon, à l'entrée flu département des Basses-Alpes, ayant fait vingt lieues en vingtquatre heures. Le lendemain, 3 mars, poursuivant sa course rapide, il coucha à Barème, sans qu'aucune rencontre, aucun incident eût marqué cette journée. Le 4 enfin, il s'arrêta pour dîner à Digne, chef-lieu du département des Basses-Alpes, que le général Loverdo, commandant de ce département, et les autres autorités, venaient de quitter avec le peu de soldats qui s'y trouvaient en garnison.
Il y avait dans cette ville une imprimerie. Napoléon en profita pour faire imprimer ses proclamations. J'ai déjà fait connaître celle qu'il adressait à l'armée. La proclamation au peuple français n'était pas moins remarquable. Il y retraçait à sa manière les événements de l'année précé-. dente, accusant les maréchaux Marmont et Augereau d'avoir livré Paris et Lyon et désorganisé l'armée au moment où les alliés vaincus, menacés par l'insurrection des populations de l'Est et séparés de leurs magasins, de leurs parcs de réserve» de leurs équipages, se trouvaient réduits
à une situation désespérée. Ne consultant que l'intérêt de la patrie, il s'était exilé sur un rocher, au milieu des mers, « mais, disait-il, tout ce qui a été fait sans vous est illé- » gitime. Depuis vingt-cinq ans, la France a de nouveaux » intérêts, de nouvelles institutions, une nouvelle gloire » qui ne peuvent être garantis que par un gouvernement T> national et par une dynastie née dans ces nouvelles » circonstances. Un prince qui régnerait sur vous par la » force des mômes armées qui ont ravagé notre territoire, * chercherait en vain à s'étayer des principes du droit » féodal... Français, dans mon exil j'ai entendu vos » plaintes et vos vœux : vous réclamez le gouvernement » de votre choix qui seul est légitime. Vous accusez mon » long sommeil, vous me reprochez de sacrifier à mon » repos les grands intérêts de la patrie... J'arrive parmi » vous reprendre mes droits qui sont les vôtres. Tout ce » que des individus ont fait ou dit depuis la paix de Paris, » je l'ignorerai toujours, cela n'influera en rien sur le » souvenir que je conserve des services importants qu'ils » ont rendus, car il est des événements d'une telle nature » qu'ils sont au-dessus d'une organisation humaine. » Français, il n'est aucune nation, quelque petite qu'elle » soit, qui ne se soit soustraite au déshonneur d'obéir » à un prince imposé par un ennemi momentanément » victorieux. Lorsque Charles VII rentra à Paris, il re- » connut tenir son trône de la vaillance de ses braves et » non d'un prince régent d'Angleterre... » En même t^mps que ces deux proclamations, on publia
une adresse des généraux, officiers et soldats de la garde, c'est-à-dire du bataillon arrivant de Tîle d'Elbe, aux généraux, officiers et soldats de l'armée. Cette adresse, dictée par Napoléon lui-même, rappelait l'esprit des prétoriens de l'ancienne Rome. « Nous vous avons conservé » notre Empereur malgré de nombreuses embûches, di- » saient les soldats de la garde, nous vous le ramenons » au milieu de mille dangers... Foulez aux pieds la cocarde » blanche, le signé de la honte et du joug imposé par » l'étranger... Soufifrirons-nous que les vaincus nous don-- » nent la loi? Les Bourbons vous ont convaincus qu'ils » n'ont rien oublié ni rien appris... Ceux qui ont porté » les armes contre leur patrie sont des héros, vous êtes » des rebelles à qui on veut bien pardonner en attendant » qu'on soit consolidé par un corps d'armée d'émigrés et » de Suisses... Il faudra avoir porté les armes contre sa » patrie, avoir de la naissance pour être officier; le soldat » sera toujours soldat, le peuple aura les charges, eux les » honneurs. Un Viomesnil insulte au vainqueur de Zurich » en le naturalisant, lui qui aurait besoin de trouver dans » la clémence de la loi pardon et amnistie. Un Brulard, » chouan, sicaire de Georges, commande nos légions. On » avilitlaLégion d'honneurenatlendantqu'onladétruise... » On a porté en Angleterre les quatre cent millions du do- » maine extraordinaire sur lesquels étaient assignées vos » dotations... Un prince, vingt ans l'ennemi de la France, se > vante de devoir son trône à un prince régent d'Angle- » terre... Tout ce qui a été fait sans le consentement du
à une situation désespérée. Ne consultant que l'intérêt de la patrie, il s'était exilé sur un rocher, au milieu des mers, « mais, disait-il, tout ce qui a été fait sans vous est illé- » gitime. Depuis vingt-cinq ans, la France a de nouveaux » intérêts, de nouvelles institutions, une nouvelle gloire » qui ne peuvent être garantis que par un gouvernement » national et par une dynastie née dans ces nouvelles » circonstances. Un prince qui régnerait sur vous par la » force des mômes armées qui ont ravagé notre territoire, * chercherait en vain à s'étayer des principes du droit » féodal... Français, dans mon exil j'ai entendu vos » plaintes et vos vœux : vous réclamez le gouvernement » de votre choix qui seul est légitime. Vous accusez mon » long sommeil, vous me reprochez de sacrifier à mon » repos les grands intérêts de la patrie... J'arrive parmi » vous reprendre mes droits qui sont les vôtres. Tout ce » que des individus ont fait ou dit depuis la paix de Paris, » je l'ignorerai toujours, cela n'influera en rien sur le » souvenir que je conserve des services importants qu'ils » ont rendus, car il est des événements d'une telle nature » qu'ils sont au-dessus d'une organisation humaine. » Français, il n'est aucune nation, quelque petite qu'elle » soit, qui ne se soit soustraite au déshonneur d'obéir » à un prince imposé par un ennemi momentanément » victorieux. Lorsque Charles VII rentra à Paris, il re- » connut tenir son trône de la vaillance de ses braves et » non d'un prince régent d'Angleterre... » En même t^mps que ces deux proclamations, on publia
une adresse des généraux, officiers et soldats de la garde, c'est-à-dire du bataillon arrivant de Tîle d'Elbe, aux généraux, officiers et soldats de Tarmée. Cette adresse, dictée par Napoléon lui-même, rappelait Tesprit des prétoriens de Tancienne Rome. « Nous vous avons conservé » notre Empereur malgré de nombreuses embûches, di- » saient les soldats de la garde, nous vous le ramenons » au milieu de mille dangers... Foulez aux pieds la cocarde » blanche, le signé de la honte et du joug imposé par » Tétranger... Soufifrirons-nous que les vaincus nous don-
> nent la loi? Les Bourbons vous ont convaincus qu'ils » n'ont rien oublié ni rien appris... Ceux qui ont porté » les armes contre leur patrie sont des héros, vous êtes » des rebelles à qui on veut bien pardonner en attendant » qu'on soit consolidé par un corps d'armée d'émigrés et » de Suisses... Il faudra avoir porté les armes contre sa » patrie, avoir de la naissance pour être officier; le soldat » sera toujours soldat, le peuple aura les charges, eux les » honneurs. Un Viomesnil insulte au vainqueur de Zurich » en le naturalisant, lui qui aurait besoin de trouver dans » la clémence de la loi pardon et amnistie. Un Brulard, » chouan, sicaire de Georges, commande nos légions. On » avilit la Légion d'honneuren attendant qu'on la détruise... » On a porté en Angleterre les quatre cent millions du do- » maine extraordinaire sur lesquels étaient assignées vos » dotations... Un prince, vingt ans l'ennemi de la France, se
> vante de devoir son trône à un prince régent d'Angle- » terre... Tout ce qui a été fait sans le consentement du
» peuple et le vôtre et sans nous avoir consultés est » illégitime... Courez aux armes, venez nous joindre... » Que la postérité dise un jour : Les étrangers, secondés » par la trahison, avaient imposé un joug à la France, les » braves se sont levés, et les ennemis du peuple, de » Tarmée, sont rentrés dans le néant. »
Cette pièce, tissue de mensonges et de sophismes, n'en était pas moins un appel fort habile aux sentiments généreux comme aux passions aveugles et grossières de l'armée.
On avait trouvé à Digne quelques chevaux ; Napoléon les donna aux lanciers polonais qui jusqu'alors avaient dû marcher à pied, portant sur leurs épaules des harnais et des selles. La nuit suivante, Cambronne occupa la ville et le pont de Sisteron sur la Durance. Le maire, royaliste zélé, avait essayé d'engager les habitants à repousser ceux qu'il appelait des brigands ; loin de lui obéir, ils offrirent un drapeau tricolore au général Cambronne. Napoloon, qui le suivait de près, ayant passé la Durance dans la matiîiée du 5, se mit lui-môme à la tête de son avant-garde renforcée de quelques lanciers et entra le soir à Gap où le reste de sa troupe ne tarda pas à le rejoindre. C'était encore un chef-lieu de département, celui des Hautes-Alpes. Là, comme à Digne, les autorités et la garnison avaient pris la fuite. La population y fit à l'Empereur un accueil plus vif que celui qu'il avait jusqu'alors rencontré sur sa route, mais ces démonstrations avaient un caractère démocratique et révolutionnaire
auquel il crut devok conforme^ son langage dans une proclamation adressée aux habitants des Hautes et Basses- Alpes. « Citoyens, leur dit-il, la cause de la nation triom- » phera encore... Je ne vis que pour l'honneur et le » bonheur de la France. Mon retour dissipe toutes ?os ^ inquiétudes, il garantit la conservation de toutes les » propriétés, Tégalité entre toutes les classes et les droits » dont vous jouissiez depuis vingt-cinq ans. »
Le 6 mars, à deux heures, il quitta Gup et continua à s'avancer dans la direction de Grenoble. A mesure qu'il pénétrait plus avant dans les montagnes du Dauphiné, les manifestations que provoquait sa présence étaient plus encourageantes* A Saint-Bonnet^ sjurtout, l'enthousiasme éclata avec une telle ardeur que, s'il ne s'y était opposé, tous les hommes se seraient, dit-on, levés en masse pour le suivre. Tandis qu'il prenait à Gorp, pendant la nuit, quelques heures de repos, Cambronne se porta en avant jusqu'à La Mure où il se trouva pour la première fois en face^ d'un détachement des forces royales : un bataillon du 6® régiment d'infanterie de ligne et deux compagnies de sapeurs barraient la route; c'était l'avant-garde d'un corps tle six mille hommes réuni à Grenoble par suite des concentrations de troupes que le gouvernement
du Roi avait ordonnées sur cette frontière en vue de la situation de l'Italie» Cambronne voulut parlementer avec le commandant de cette avant-garde, mais ce dernier s'y refusa^ sans profiter pourtant de sa grande supériorité numérique pour l'attaquer ou l'obliger à reculer. Cam-
bronne fit avertir l'Empereur de l*ol)6lacle qui l'arrêtait. Napoléon s'empressa d'accourir, mais déjà le commandant du détachement royal, inquiet des dispositions des habi* tants, s'était replié à trois lieues en arrière.
Le 7 au matin Napoléon, après avoir traversé La Mure ainsi abandonné, rencontra en avant de Vizille, sur une route resserrée entre les lacs de Laffray, la petite troupe dont le chef n'avait voulu ni communiquer avec Cambronne, ni le combattre. S'arrêtant à quelque distance, il envoya un officier pour l'inviter à faire sa soumission. Cet officier reçut pour réponse un refus positif, avec la menace de tirer sur lui s'il insistait. Napoléon, sans s'inquiéter de ce refus, donna aux siens l'ordre d'avancer. Dans les champs, sur les éminences qui bordaient les deux côtés de la route, une multitude de paysans attendait, dans une anxiété silencieuse, le dénoùment de cette scène où se jouaient les destinées de la France et de l'Europe. Lorsque Napoléon fut en présence du bataillon de ligne, il descendit de cheval et marcha à lui, suivi à distance de ses grenadiers à qui il avait fait mettre l'arme sous le bras pour écarter toute idée d'intention agressive. A dix pas il s'arrêta, et saluant ses anciens compagnons d'armes : « Soldats du 5® de ligne, leur dit-il, » s'il en est un seul parmi vous qui veuille tuer son géné- » rai, son empereur, il le peut, me voilà !» Il y eut un moment de silence, mais bientôt un immense cri de : Vive VEmpereur! éclata dans les rangs du bataillon. Les soldats, les officiers des deux troupes se jetèrent dans les
bras les uns des autres, les rangs se confondirent, les paysans eux-mêmes s'y. mêlèrent. Ce ne fut pas sjEins peine qu'on parvint à rétablir un peu d'ordre dans la petite armée dont les forces venaient d'être doublées. Lorsqu'elle se remit en mouvement, le bataillon du 5® demanda et obtint la faveur de marcher en tête de la colonne. Les habitants des campagnes la suivaient, leur nombre grossissait à chaque instant , et , en entrant à Yizille, l'escorte impériale se composait déjà de plusieurs milliers d'hommes.
Napoléon fut reçu triomphalement dans celte ville qui, vingt-six ans auparavant, avait été le berceau de la Révolution. On voulait l'y retenir; mais il avait hâte d'arriver à Grenoble où il devait trouver, avec un arsenal d'artillerie, six régiments qu'il ne doutait pas d'entraîner.
Grenoble, l'une des cités de France qui se sont montrées le plus constamment dévouées à la liberté et aux principes de 1789 dont il se présentait en ce moment comme le restaurateur, était livrée depuis la veille à une fermentation effrayante. Le général Marchand, qui y commandait, s'efforçait vainement, de concert avec le préfet, de calmer les esprits. Pendant la nuit, la ville avait retenti de clameurs séditieuses. Les soldats et les ouvriers s'exaltaient les uns les autres au bruit de l'approche de Napoléon. Le colonel du 41® régiment de ligne, désespérant de le contenir, prit le parti de l'éloigner en le conduisant sur la route de Chambéry. Les disposi-
lions du colonel du 7®, M. de Labédoyère, étaient bien différentes. Ce jeune et brillant officier était un de ceux que la chute de l'Empire et Tinvasion étrangère avaient le plus péniblement affectés. Orî Tavait vu, pendant les derniers mois de f année précédente, fréquenter la maison de la reine Hortense et les salons connus pour leur opposition à la royauté. Allié par sa femme à quelquesunes des familles qui avaient le plus de crédit auprès de la nouvelle cour, leur influence avait cependant obtenu pour lui et l'avait décidé, pour son malheur, à jsiccepter le commandement d'un régiment, C'était une grande épreuve que la situation où il se trouvait. Elle fut trop forte pour lui, Ver5 quatre heures de l'après-midi, malgré les supplications du général Marchand, il sortit de Grenoble pour conduire sa troupe à Napoléon, qui était encore à quelques lieues de là. En l'abordant il lui tint, à ce qu'on îtssure, un langage qui dut faire comprendre à l'Empereur quel changement s'était opéré en son absence môme dans l'esprit de ses partisans les plus dévoués. « Les » Français, lui dit-il, veulent tout faire pour Votre » Majesté, mais il faut lussi que Votre Majesté fasse tout j> pour eux ; plus d'ambition, plus de despotisme, nous » voulons être libres et heureux. Il faut abjurer le système » de conquêtes qui a fait le malheur de la France et le » vôtre. »
Après le départ de M. de Labédoyère, le général et le préfet avaient fait fermer les portes de Grenoble pour prévenir de nouvelles désertions. A neuf heures, en pleine
HISTOIRK DE LA BESTAURATION. 287
nuit, Napoléon se présenta avec son cortège toujours grossissant. Le peuple et les soldats de la garnison, réunis sur les remparts, firent entendre à son approche de bruyantes acclamations auxquelles la colonne impériale et les milliers de paysans qui la suivaient répondirent avec une égale vivacité. Bientôt les portes volèrent en éclats sous la hache des sapeurs du dedans et du dehors, et Napoléon fit son entrée aux flambeaux pendant que les autorités supérieures se retiraient précipitamment par la route de Lyon. Le général Marchand se jeta dans le fort Barrant où il put tenir quelque temps.
Le lendemain 8, dans la matinée, TËmpereur reçut les félicitations des fonctionnaires civils et du corps d'officiers. Ses réponses furent en quelque sorte la paraphrase de ses proclamations. « Mes droits, dit-il, m'ont » été confirmés par la nation, ils ne sont autres que les » droits du peuple. Je viens vous arracher à la glèbe, au » servage, au régime féodal dont on vous menace.,. J*ai » trop aimé la guerre, je ne la ferai plus. Nous devons > oublier que nous avons été les maîtres du monde... Je » veux régner pour rendre notre belle France libre, » heureuse et indépendante. Je veux être moins son sou- » verain que 1q premier et le meilleur de set» citoyen^, p A deux heures de Taprès^midi, Napoléon passa en revue les régiments qui venaient de se rallier h lui. Les soldats avaient déjà remis à leurs shakos la vieille coçs^rde trico^ Ibre que la plupart avaient soigneusement conservée. La fouie criait ; A bas les Bourbons! à bas les ennemis du
peuple ! vive l'Empereur ! La revue terminée, les troupes partirent à marche forcée pour Lyon.
L'attitude de Napoléon qui, jusqu'à ce moment, avait été celle d*un aventurier, d'un hardi chef de bande, était déjà celle d'un souverain rentrant dans ses États. Son langage pourtant, comme nous venons de le voir, continuait à être celui de la liberté et de la démocratie. Là, comme à Digne, dans une proclamation il salua les habitants du titre de citoyens, depuis longtemps oublié et qui rappelait de si terribles souvenirs. Le lendemain 9, suivant de près les premiers détachements de son armée, il alla coucher à Bourgoin. Il s'avançait en calèche, au pas, salué, félicité par le peuple des campagnes.
Il y avait déjà neuf jours qu'il était en France , et nulle part encore il n'avait trouvé trace d'une mesure de résistance organisée par le gouvernement royal.
Les moyens de communication n'étaient pas alors ce qu'ils sont aujourd'hui. Non-seulement le télégraphe électrique n'existait pas, mais le télégraphe aérien n'allait pas, sur la route du Midi , au delà de Lyon. Ce fut seulement le 5 que le général Brayer, commandant la division militaire dont cette ville était le chef-lieu, transmit au gouvernement, par une dépêche télégraphique, la première nouvelle du débarquement de Cannes, que lui avait apportée un courrier du maréchal Masséna, gouverneur de la division de Marseille. La dépêche du général Brayer disait que, d'ailleurs , toutes les. mesures étaient prises pour déjouer cette tentative insensée; que tout annonçait ^
le meilleur esprit dans les départements du Midi et que la tranquillité publique jetait assurée.
Le gouvernement était loin de s'attendre à un événement semblable. Sans se rendre suffisamment compte.de son immense gravité, il comprit qu'il y avait de grandes mesures à prendre. Monsieur partit dans la nuit même pour Lyon où Ton pensait qu'il arriverait à temps pour arrêter les progrès de l'ennemi. Le duc d'Orléans, appelé chez le Roi, reçut Tordre d'aller joindre l'héritier de la couronne, et de le seconder de tous ses efforts. La position subalterne où on le plaçait ainsi, sous un prince dont il con> naissait l'incapacjté et dont les idées étaient si peu d'accord avec les siennes, ne pouvait manquer de lui déplaire. Il' essaya d'expliquer au Roi que toute autre situation dans laquelle il agirait d'une manière indépendante serait plus convenable à son rang et lui permettrait de se rendre plus utile, mais Louis XVIII, qui avait peu de sympathie pour son cousin, lui fit comprendre assez sèchement qu'il fallait obéir. Le duc d'Orléans (fUitta donc Paris dans la matinée du 7. Le maréchal Macdonald, qui devait commander sous les deux princes, le suivit de près.
Comme on ne savait pas encore quelles étaient l'étendue et les ramifications de l'entreprise tentée par Napoléon, on voulut autant que possible se mettre en mesure sur tous les points. Le duc de Bourbon fut envoyé dans les départements de l'Ouest , où l'on croyait qu'il lui serait facile de ranimer la vieille ardeur royaliste de la Bretagne et de la Vendée. On décida que les trente mille soldats mis en
mouvement un peu auparavant dans la direction des Alpes formeraient, outre le corps principal placé sous les ordres de Monsieur, deux autres corps dont Tun, organisé à Besançon, aurait pour chef le duc de Berry, et Tautre se réunirait du côté de Marseille, sous le commandement du duc d*Angouléme. On pensa ensuite qu*il était à propos qu'un des princes restât auprès du Roi ; le duc de Berry ne quitta donc pas Paris, et le maréchal Ney eut Tordre d'aller prendre sans retard le commandement qu'on lui avait d'abord destiné. Le duc d'Angoulôme était parti quelques jours auparavant pour Bordeaux, où il devait, avec Madame, célébrer l'anniversaire du 1â mars,. de la journée où cette grande ville avait donné le signal de la restauration en proclamant les Bourbons. Ils y avaient été I eçus avec cette frénésie de joie et d'enthousiasme que les populations du Midi portent dans leurs démonstrations politiques : de jeunes tilles avaient tratné leur voiture. Au milieu d'un bal que leur donnait le commerce, un courrier apporta au prin(!è, dans la soirée du 9, la nouvelle du débarquement de Cannes et Tordre de prendre sur-le-champ le commandement supérieur des divisions militaires du Midi. Avant le jour, il était déjà sur la route de Nîmes.
Le Moniteur du 7, en annonçant le départ de Monsieur pour Lyon, publia une proclamation du Roi par laquelle il appelait les deux Chambres à se réunir immédiatement. Il y disait que la tranquillité de la France était troublée, et que son bonheur pouvait être menacé par la
malveillance et la trahison, mais qu'il espérait que les soutiens, les défenseurs légaux de la patrie renverseraient, par leur union indestructible, l'espoir que ses ennemis fondaient sur leurs divisions. Ce n'était pas sans quelque hésitation qu'on s'était décidé à convoquer les Chambres. Pour y déterminer le Roi et ses conseillers, il ne fallut rien moins, dit-on, que les nouvelles plus alarmantes qui ne tardèrent pas à suivre la première dépêche arrivée de Lyon.
Une ordonnance, publiée en même temps que la proclamation, déclara /Via/?o/«bn Bonaparte traître et rebelle pour s'être introduit à main armée dans le département du Var, et enjoignit à tous les gouverneurs, aux commandants de la force armée , aux gardes nationales, aux autorités civiles et môme aux simples citoyens de lui courir 9%ts, de l'arrêter et de le traduire incoirtinent devant un conseil de guerre qui, après avoir reconnu l'identité de sa personne, prononcerait contre lui l'application des peines portées par la loi. Les militaires et employés de tout grade qui auraient accompagné ledit Bonaparte devaient être punis des mêmes peines, à moins que, dans le délai de huit jours, ils ne vinssent faire leur soumission ; tous les administrateurs civils et militaires, chefs ou employés, payeurs ou receveurs des deniers publics, même leâ simples citoyens qui lui prêteraient directement aide et assistance et ceux qui, par des discours tenus dans les lieux et réunions publics, par des placards affichés ou des écrits imprimés, auraient pris part ou engagé les citoyens
à prendre part à là révolte ou à s'abstenir de la repousser, seraient pareillement poursuivis comme fauteurs et complices de rébellion.
Cette mise hors la loi, ces mesures d'une rigueur exagérée et dont la forme rappelait les temps révolutionnaires, ne révélaient que trop le trouble des esprits. Le ministre de la guerre, dans un ordre du jour qui parut le lendemain, ne s'exprima pas avec moins de violence : « Soldats! y disait-il, cet homme qui, naguère, abdiqua » aux yeux \ie toute l'Europe un pouvoir usurpé dont il » avait fait un si fatal usage, Bonaparte, est descendu sur » le sol français... Que veùt-il? La guerre civile. Que » cherche-t-il ? Des traîtres. Où les trouverait-il ? Serait- » ce parmi les soldats qu'il a trompés et sacrifiés tant de » fois? Serait ce au sein des familles que son nom seul » remplit encore d'effroi? Bonaparte nous méprise assez » pour croire que nous pouvons abandonner un souve- » rain légitime et bien-aimé pour partager le sort d'un » homme qui n'est plus qu'un aventurier. Il le croit, i'in- » sensé I Son dernier acte de déraison achève de le faire » connaître... L'armée française est la plus brave armée
» de l'Europe, elle sera aussi la plus fidèle. Rallions-nous
» autour de la bannière des lis, à la voix de ce père du
» peuple, de ce digne héritier des vertus du grand Henri. . .
» Il met à votre tête ce prince, modèle des chevaliers fran-
» çais, .dont l'heureux retour dans notre patrie a déjà
» chassé l'usurpateur et qui, aujourd'hui, par sa présence,
» détruira son seul et dernier espoir. »
On a peine à concevoir qu'un des anciens lieutenants de Napoléon, un soldat de la Révolution, ait pu mettre son nom à une telle pièce. Il paraît d'ailleurs qu*eHe avait été rédigée par un écrivain du parti royaliste et que le maréchal Soult n'y eut d'autre part que sa signature.
Le 9, la garnison et la garde nationale de Paris furent passées en revue dans la cour des Tuileries. Le Roi, assis sur un balcon où le retenaient ses infirmités, rendait le salut des drapeaux à mesure que les corps défilaient devant lui. Le duc de Berry parcourut les rangs. On obtint, comme on obtiendra toujours en pareil cas, de nombreuses acclamations des soldats et de la foule, et Louis XVIII déclara aux généraux qu'il était très-satisfait. -
Pendant que le gouvernement organisait ses moyens de défense et que tous les regards se dirigeaient vers le Midi , de graves événements éclataient à l'autre extrémité du royaume.
J'ai parlé du complot forméj)ar quelques généraux de concert avec des conspirateurs civils dont l'action et le rôle n'ont jamais été mis dans une complète évidence pour détrôner Louis XyiII dans un intérêt qui n'était pas celui de Napoléon. Le 6 mars, le lendemain du jour où la nouvelle du débarquement de Cannes était arrivée à Paris, l'un
des deux frères Lallemand, qui était venu se concerter avec les chefs de la conspiration, repartit pour Lille, chargé par Fouché de donner le signal d'un mouvement immédiat. Arrivé à Lille le 7 au soir, il s'empressa de communiquer à ses complices, le comte d'Ërlon com-
mandant de la division militaire, 'et le général Lefèvre- Desnouettes commandant des chasseurs de la garde, les instructions dont il était porteur. Le lendemain matin le comte d'Erlon, réunissant les régiments dont se composait la garnison, se mit en marche sur Paris où une insurrection avait éclaté, disait-il, et où l'appelait un ordre du ministre de la guerre. Il est difficile de prévoir quel eût été le .résultat de cette tentative s'il eût pu la pousser plus loin et engager ainsi les troupes qu'il trompait par ses assertions mensongères , mais un obstacle imprévu l'arrêta au début de son entreprise. Il rencontra sur sa route le maréchal Mortier, gouverneur de la division militaire dont il était lui-même le commandant et que le Roi envoyait en toute hâte dans son gouvernement, avec des pouvoirs supérieurs. Mortier, étonné de Ce mouvement qui ne s'accordait pas avec les ordres dont on l'avait muni, enjoignit aux régiments de rentrer dans Lille, et là, peu satisfait des explications du comte d'Krlon, il le fit enfermer à la citadelle. Les autres conjurés ne furent pas plus heureux. Lefèvre-Desnouettes et les deux Lallemand étaient allés prendre à Cambrai le régiment des chasseurs à cheval de la garde. De là, ils se dirigèrent sur La Fère où ils essayèrent de pénétrer dans l'arsenal et de s'en rendre maîtres, mais le général d'Aboville qui y commandait les en empêcha. Déconcertés par cette résistance, ils prirent la route de Noyon où ils devaient trouver, disaient-ils à leurs officiers, le comte d'Erlon à la tête de douze ou quinze mille hommes. N*y
trouvant perâonne, ils coururent jusqu'à Compiègne dans Tespérance d'entraîner un régiment de chasseurs qui y tenait garnison, mais la fidélité des officiers d*e ce corps ne leur laissait aucune chance de succès. Menacés d'être abandonnés et livrés par ceux même' dont ils s'étaient fait suivra un moment en les trompant, ils prirent la fuite et ne tardèrent pas à être arrêtés.
L'effet produit à Paris par le résultat de cette écbauffourée fut d'autant plus grand que tout le monde, le gouvernement lui-même, ignorant l'existence de la conspiration à laquelle elle se rattachait, crut qu'elle avait eu lieu en faveur de Napoléon. D'une part, on en tirait la conséquence^ inexacte que Napoléon avait eu en France et dans l'armée de nombreux complices dont l'action combinée avec la siemie ^devait faire craindre des soulèvements sur
tous les points du royaume, mais d'un autre côté on croyait voir dans la facilité avec laquelle les troupes, uy moment égarées, étaient rentrées dans le devoir, la preuve que la .masse des soldats et même des officiers ne partageait pas les projets de quelques généraux mécontents. Mieux informé, on eût compris que si les conspirateurs avaient su C'Combé, c'était précisément parce qu'ils n'avaient pas invoqué le nom de l'Empereur et surtout parce que Napoléon n'était pas là pour les soutenir de sa présence. L'agitation était gmnde. Le cours des bnds publics qui, à la première nouvelle de l'événement de Cannes, avait , éprouvé une dépression énorme et qui ensuite s'était promptement relevé, indiquait par ses brusques oscilla-
tions les alternatives de crainte et d'espérance qui emportaient rapidement les imaginations dans les sens les plus contraires. La crise dont j'essaie de donner une idée a été si courte, les événements s'y sont tellement accumulés et^ ont imprimé aux esprits des mouvements si divers, si contradictoires, qu'il n'est rien moins que facile d'en tracer le tableau. Chaque jour et même plus d'une fois par jour, des bruits le plus souvent mensongers, bientôt démentis et remplacés par d'autres rumeurs parfois aussi mal fondées, venaient livrer alternativement les partis à l'excitation fiévreuse de la joie la plus délirante ou des plus ^ poignantes anxiétés. Bien qu'à Paris le parti de l'ancien régime fût loin de dominer, la grande majorité de la population, malgré les motifs de mécontentement qu'on lui avait si imprudemment donnés depuis dix mois, était encore attachée aux Bourbons, nefût-ce que par le soux§mY douloureux qu'elle conservait du régime impérial. Les classes supérieures et moyennes, ceux qui ne pardonnaient pas à ce régime d'avoir opprimé la liberté comme ceux qui lui reprochaient seulement ses guerres sanglantes et ruineuses et l'appauvrissement du pays, n'avaient donc pas appris avec un sentiment moins pénible que les royalistes proprement dits le retour de Napoléon . La pensée qu'une carrière nouvelle de révolutions et de guerres allait peut-être s'ouvrir pour un pays déjà si cruellement éprouvé les avait frappés de stupeur. Les conspirateurs mêmes dont j'ai dit les projets tendant à toute autre chose qu'au rétablissement du trône impérial
avaient été grandemenl déconcertés d'un événement qui se jetait à la traverse de leurs combinaisons. La consternatioH était donc presque générale.
Bientôt cependant on parut reprendre courage. Les royalistes, passant de cet extrême abattement à un excès de confiance, se félicitaient d'une crise qui, suivant eux, aurait pour résultat d'éclaircir la situation, de faire disparaître au prix d'une secousse passagère un péril toujours suspendu sur la France et de réparer la faute qu'on avait faite en plaçant Napoléon dans une position aussi menaçante que celle de Tîle d'Elbe. Ils lui savaient gré de courir par une folle témérité au-devant de sa perte et ne voulaient pas douter de son prochain anéan- *tissement. Il leur semblait même que la royauté, fortifiée par cette crise,' pourrait revenir sur une partie au moins des concessions qu'elle avait faites Tannée précédente.
Ces espérances semblaient jusqu'à un certain point justifiées par les informations que publiaient chaque matin les journaux et môme le Moniteur. A défaut de nouvelles dépêches télégraphiques, arrêtées, disait-on, parv le mauvais état de l'atmosphère qui était en effet trèspluvieux, ils racontaient, d'après des correspondances particulières, que Napoléon, mal accueilli sur tous les points où il s'était présenté, ne trouvant personne qui voulût se rallier à lui et n'ayant pu même pénétrer dans la petite ville de Digne qu'il avait vainement sommée, s'était réfugié sur les crêtes des montagnes, qu'à Grenoble et dans les campagnes voisines la population témoignait
contre lui la plus vive irritation, que des forces considérables envoyées de Marseille par le maréchal Masséna étaient à sa poursuite, que les paysans se réunissaient au bruit du tocsin pour lui courir sus, qu'il ne pouvait manquer d'être cerné et que, dès qu'on l'aurait joint, c'en serait fait de lui. On disait encore que la désertion s'était mise dans sa petite troupe, que ses soldats vendaient leurs armes et se dispersaient et que, désespérant de son entre-^ prise, il cherchait à se jeter en Italie pour y tenter de nouvelles chances. Un peu plus tard, lorsque déjà l'évidence avait fait justice de ces inventions, lorsqu'il n'était plus possible de nier les progrès de Napoléon, lorsque ses proclamations, arrivées à Paris par des voies clandestines, commençaient à circuler par les soins de ses adhérent?, * on donnait comme un fait certain que le duô d'Orléans, à la tête de vingt mille hommes, l'avait repoussé au delà de Bourgoin sur la route de Lyon à Grenoble.
Un indice non équivoque de la confiance que ces assertions mensongères inspirèrent d'abord et du peu de probabilité qu'avait, aux yeux du public, le succès de l'entreprise de Napoléon, c'est la violence injurieuse avec laquelle s'exprimaient contre lui, dans les journaux, des hommes qui n'étaient certes pas tous animés d'un courage ^sez héroïque pour oser le braver -ainsi s'ils avaient cru qu'il dût être dans quelques jours le maître de la France. « Cet » hommB, disait le Journal des Débats, qui, eii abdiquant » le pouvoir , n'a jamais abdiqué son ambition et ses » fureurs, cet homme tout couvert du sang des générations.
HISTOIRE Dli LA RliSTAURATION. 290
» vient, au bout d'un an écoulé en apparence dans » Tapalhie, essayer de disputer, au nom de l'usurpation » et des massacres, la légitime et douce autorité du roi de » France. Quelques pratiques ténébreuses, quelques mou- » vements dans l'Italie excités par son aveugle beau-frère » ont enflé l'orgueil du lâche guerrier de Fontainebleau. » Il s'expose à mourir de la mort des héros ; Dieu per- » mettra quMl meure de la mort des traîtres. » La Gazette de France n'était pas moins véhémente. « Les desseins de » la Providenc-e n'étaient pas accomplis, disait-elle, tant » que respirait le bourreau de six millions de Français, » le dévastateur de l'Europe, l'aventurier barbare à qui » tant de mères désolées redemandenten vain leurs enfants. » Il était déchu, il avaitsigné honteusement son abdication, » il était couvert de mépris, d'opprobre, des malédictions » de toute l'Europe..., mais il vivait, si l'on peut appeler » vivre traîner une misérable existence dans le déshon- » neur, le remords et les rugissements du désespoir. Nou- » veau Satan, l'orgueil et la vengeance le dévorent ; il veut » lutter contre le Très-Haut, mais Dieu l'aveugle et le » coupable vient chercher lui-même la peine due à ses » crimes. »
Tels étaient les accents furieux dont retentissait la presse presque entière. Chacun de ses organes s'évertuait à inventer contre Napoléon quelque injure bien atroce : on l'appelait le brigand de Vile d'Elbe, VOgre de Corse, le lâche assassin du duc d'Enghien, le Teutafès moderne. A ces invectives» quelques journaux joignaient des décla-
mations presque aussi violentes contre les libéraux et la liberté de la presse. Le seul journal dont les rédacteurs fussent soupçonnés avec raison de désirer le triomphe de la cause bonapartiste, leNainjaune^ ouvertement dénoncé par d'autres feuilles publiques comme complice de la grande conspiration et soumis par la censure à une surveillance plus, sévère, se voyait lui-même obligé, pour détourner les rigueurs dont il était menacé, à parler la langue du plus fougueux royalisme : il ne trouvait pas de termes assez vifs pour exprimer Tindignation que lui causait Tentreprise de T homme qui, après avoir traîné dans les rochers de l'île d'Elbe les restes d'une vie déshonorée, venait livrer la France à tous les désastres ; il promettait que partout Napoléon serait repoussé avec horreur.
De toutes parts arrivaient au gouvernement les témoignages de dévouement et de fidélité. La Chambre des pairs, dans une adresse rédigée par M. de Fontanes, mettait en contraste Napoléon renvoyant le Corps législatif dont il craignait la sincérité, el le souverain légitim6 appelant les Chambres auprès de lui dans un moment de crise ; elle félicitait le Roi d'avoir compris que la Charte, monument de sa sagesse, assurait à jamais la force de son trône et la sécurité de ses sujets; elle témoignait la ferme couûance que la fidélité de Farmée et de la garde nationale ferait triompher la cause de la royauté, et de Tordre; elle promettait son concours pour les mesures sévères que les circonstances pourraient faire juger indis-
pensables. L'adresse votée par la Chambre des députés mêlait à des protestations analogues une insinuation ou, pour mieux dire, un aveu, remarquable. « Quelles que » soient, disait-elle, les fautes commises, ce n'est pas le » moment de les examiner. Nous devons tous nous réu- » nir contre l'ennemi commun et chercher à rendre cette » crise profitable à la sûreté du trône et à la liberté pu- » blique. » Le Roi répondit à cette adresse qu'il n'avait jamais douté des sentiments de la Chambre et qu'il se réunirait toujours à elle pour le salut, la liberté et le bonheur de son peuple.
Le langage des deux Assemblées ne manquait ni de mesure, ni de dignité, il n'avait rien d'exagéré ni de servile. On n'en peut dire autant des innombrables adresses qui affluaient de toutes les parties de la France. Comme l'année précédente, le Conseil municipal de Paris en avait pris l'initiative. Dès le 7, il déclarait au Roi que chacun de ses membres était prêt à périr au pied du trône pour défendre son Roh aux meds de Louis le Désiré pour défendre son père. La Cour de cassation regrettait qu'il n'y eût pas assez de danger dans la situation pour donner au moins quelque "prix à son dévouement. « S'il en existait, du danger, ajoutait -elle, ce ne » serait pas la France qui se sauverait ellcrmême, c'est » vous seul qui êtes sa force parce que vous êtes tout son » bonheur. » La Cour royale de Paris, par l'organe de son premier président, M. Sé'guier, vouait au dernier supplice celui qu'il avait naguère tant encensé. « Frappé d'abord.
» disait-elle, à Textrémité de TEurope,... atteint ensuite » jusque dans le palais de ses maîtres, cet homme a en-^ » core pu se retirer paisiblement et faire oublier dans » Tobscurité une scène trop fameuse. Mais le ciel n'était * pas satisfait et celui qui a versé tant de sang doit une » expiation plus mémorable. Oui, Sire, la main de Dieu » saisit le grand coupable. Il a violé à main armée le sol » d'une patrie qui s'était contentée d'un exil volontaire, » et il va y trouver sa perte. Se flatte-t-il d'obtenir un » asile au delà de nos frontières? Les souverains dont il » a trompé la trop magnanime indulgence sont encore » réunis pour porter contre lui une sentence aussi solen- » nelle que terrible. »
Le signal était donné. Chaque tribunal, chaque muaicipalité, on pourrait presque dire chaque fonctionnaire, se précipita dans celte voie de déclamation adulatrice où ils semblaient chercher à se surpasser les uns les autres. Les maréchaux, les généraux, les- corps d'officiers prodiguaient à l'envi les assurances de fidélité. Tous répondaient du dévouement de leurs subordonnés. Les régiments que les. généraux d'Erlon, Lefèvre-Desnouettes et Lallemand avaient un moment entraînés étaient les plus empressés à manifester leur indignation contre les traîties. Cependant, à quelques exceptions près, les adresses mililaires étaient moins injurieuses pour Napoléon que celles des autorités civiles.
On racontait que le maréchal Ney, en prenant congé du Hoi pour aller se mettre à la léte des troupes réunies
en Franche-Comté, lui avait promis de ramener Napoléon dans une cage de fer.
Le gouvernement se plaisait à prendre acte de ces pro* lestations, il s'efforçait d'y croire, il en remplissait les journaux dans Tespoir de se donner ainsi Tapparence de la force. On éprouve à bon droit un profond dégoût en relisant aujourd'hui tant de promesses que Tévénement devait sitôt démentir, mais on aurait tort de croire que tous ceux qui les faisaient eussent en ce moment Tinten* tion de les violer : peut-être n'en était-il pas un seul, et certainement il y en avait bien peu en qui la trahison fût dès lors préméditée, mais leurs sentiments secrets et i'habilude des révolutions les préparaient à céder au puissant entraînement qui devait bientôt les emporter.
Les illusions dont les royalistes se berçaient encore allaient disparaître devant de terribles réalités.
Monsieur, parti de Paris le 6 mars, était arrivé à Lyon le 8, accompagné du comte Roger de Damas, gouverneur de la division militaire. Le duc d'Orléans le rejoignit le leQdemain, le maréchal Màcdonald le surlendemain seu* lement. Il y avait dans la ville un régiment d'infanterie de ligne et un régiment de dragons; un second régiment de ligne fut appelé de Montbrison. La garde nationale fut convoquée et on l'augmenta en toute hâte d'un corps de cavalerie pour lequel il s'offrit un assez bon nonabre de volontaires des classes aisées. Les princes cependant passaient des revues, visitaient les casernes, faisaient distribuer de l'argent aux soldats, s'efforçaient de gagner
les officiers par des promesses et des paroles bienveillantes , mais Tattitude silencieuse de^ la troupe, le peu d*ardeur qui se manifestait dans la masse de la garde
• nationale ne permettaient guère d'espérer qu'on pût avec de tels appuis repousser Tennemi formidable qui s'avançait rapidement.
Dans là matinée du 40, les princes découragés voulaient s'éloigner. Le maréchal Macdonald les engagea à tenter un dernier effort. Rapprochant les troupes du Rhône, il ordonna de couper les deux ponts par lesquels seuls l'armée de Napoléon pouvait pénétrer dans Lyon. Les ouvriers s'y opposèrent et entourèrent les soldats, essayant de les entraîner à la défection. Le maire, M. de Fargues, bien que royaliste décidé, supplia Monsieur de ne pas prendre une telle mesure. Le maréchal
" . dut se borner à barricader par quelques palissades les ponts qu'il ne lui était pas permis de couper. Vers cinq heures de l'après-midi, on aperçut de l'autre côté. du Rhône, l'avant-garde impériale, formée d'un détachement de hussards et d'un groupe d'officiers à demi-solde recrutés à Grenoble, qui s'avançait, précédée et suivie de la population du faubourg de là Guillotière, aux cris de : Vive l'Empereur! Les ouvriers répondirent à ces acclamations. A l'exemple des ouvriers, les soldats, agitant leurs shakos, se précipitèrent aux barricades pour les renverser. Bientôt, comme à Grenoble, les deux troupes mêlées, confondues, ne formèrent plus qu'une seule armée réunie sous l'étendard aux trois couleurs.
Les princes s'étaient enfin résignés, quelques instants auparavant, à quitter Lyon pour retourner à Paris par la voie.de Moulins. Le maréchal, qui voulut faire son devoir jusqu'au dernier moment, poursuivi et serré de près par les chasseurs impériaux, ne leur échappa que grâce à la protection de quelques dragons qui lui servaient d'escorte. Le général Brayer, commandant de la division, resta avec ses troupes pour se rallier à la cause triomphante, aussi bien que le général Mouton-Duvernet, commandant de la subdivision de Valence, et le général Girard, qui se trouvaient alors à Lyon.
La garnison s'était mise en marche pour aller recevoir Napoléon. A sept heures du soir, il fit son entrée dans la ville, accueilli avec les démonstrations d'une joie frénétique par la foule des ouvriers de cette grande cité manufacturière. Là, plus que partout ailleurs, les sentiments révolutionnaires qui, presque autant que le dévouement des soldats, contribuaient à son succès, se firent jour dans les acclamations de la multitude ; les cris de : Meurent les Bourbons, à bas les royalistes, à bas les prêtres! retentissaient aux oreilles du triomphateur avec ceux qui saluaient son retour ; on brisa les vitres et les tables d'un café qui avait pris le nom de Bourbon.
Descendant à l'Archevêché que le comte d'Artois venait
de quitter, il déclara, comme pour donner à la population
un témoignage de confiance, qu'il ne voulait être gardé
que par la garde nationale. Le lendemain, il passa la
revue (le la garnison qui, devenue son avant-garde, prit aussitôt la route de Paris sous les ordres du général Braypr,. la veille encore commandant pour le Roi. L'Empereur ne suivit pas immédiatement le mouvement de ces troupes. [\ passa à Lyon les journées du M et du 42, recevant les autorités et les corps constitués et prenant les mesures que lui suggéraient les circonstances. Le préfet, M. de Chabrol , frère de celui de la Seine, était parti en môme temps que les princes ; il lui donna pour successeur un illustre savant, M. Fourrier, préfet de Grenoble, qui lui-môme s'était d'abord retiré de Grenoble sur Lyon, mais dont la fidélité à la cause royale s'était épuisée dans ce premier effort. Le maire, qui était resté à son poste malgré son royalisme, fit une proclamation en faveur de la cause triomphante.
Le séjour de l'Empereur à Lyon fut principalement niarqué par la publication de neuf décrets dont l'easenible n'était rien moins que l'annulation de tout C6 qui s'était fait en France depuis^ une année. Aux termes de ces décrets, contresignés, à défaut du ministre, par le comte Ijertrand, major général de l'armée, tous les changements que le gpuyerqement royal avait apportés d'une manière arbitraire à la composition des cours et des tribunaux étaient déclarés non avenus et les magistrats éliminés y étaient rétablis ; il était prescrit à tous les généraui^ et pfBcjers de terre et de mer introduits dans l'armée depuis le \ ^' avril 4 8U et qui avaient émigré, ou, sans émigr^r, avaipnt quitté le service en 479^, de cesser sur le-champ
leurs fonctions, de quitter les insignes de leurs grades et de se retirer dans leurs domiciles ; la cocarde blanche, la décoration du lis, les ordres de Saint-Louis, du Saint-- Esprit et de Saint-Michel, ressuscites par les Bourbons, étaient abolis, et la cocarde tricolore déclarée nationale ; la garde impériale était rétablie et ne pourrait désormais se recruter que parmi les soldats ayant douze ans de ser-vice; tous les corps étrangers, tels que les Suisses, étaient supprimés aussi bien que la maison ^militaire du Roi ; lesbiens appartenant aux princes de la maison de Bourbon étaient placés sous le séquestre, ainsi que les anciennes propriétés d'émigrés dont la Restauration avait dépouillé la Légion d'honneur, les hospices, les communes et la Caisse d'amortissement; les lois de TAssemblée consti^ tuante relatives à Tabolition de la noblesse et des titres féodaux étaient remises en vigueur, mais les individus à^ qui l'Empereur avait conféré des titres comme recoin^ pense. nationale devaient continuer à les porter, et il se réservait d'en donner aux descendants des hommes qui avaient jadis illustré le nom français, soit dans le commandement des armées, soit dans les conseils du sou^ verain et les administrations civiles £t judiciaires, soit dans les sciences, les arts et le commerce; il était enjoint
à tous les émigrés non amnistiés par l'Empire ou par le Directoire et rentrés en France depuis la Restauration de sortir sur-le-champ du territoire français, sous peine d'être jugés conformément aux lois qui leur infligeaient la peine capitale, et tous leurs biens devaient être séquestrés ; les
nominations et promotions faites par le Roi dans l'ordre de la Légion d'honneur étaient en principe déclarées nulles ; cependant, comme elles avaient eu lieu, en partie, en faveur des personnes qui avaient rendu des services au pays, on les invitait à envoyer leurs titres à la grande chancellerie pour qu'il fût statué avant le \ 5 mai sur la validité de ces nominations ; le droit électoral, conféré aux membres de la Légion d'honneur par le statut de sa création et que le gouvernement royal leur avait retiré, leur était restitué. Par un dernier décret, attendu qu'une portion de la Chambre des pairs était composée de personnes qui avaient porté les armes contre la France, qui avaient intérêt au rétablissement des droits féodaux, à la destruction de l'égalité, à l'annulation des ventes des domaines nationaux et à priver le peuple des droits acquis par vingt-cinq ans de combats, attendu aussi que les pouvoirs des députés au Corps législatif étaient expirés, que dès lors la Chambre n'avait plus aucun caractère national, qu'une partie de cette Chambre s'était rendue indigne de la confiance de la nation en adhérant au rétablissement de la noblesse féodale, en faisant payer à la France des dettes contractées à l'étranger pour tramer des coalitions et soudoyer des armées contre le peuple français, en donnant aux Bourbons le titre de rois légitimes, ce qui était déclarer rebelles le peuple français et les armées et proclama^;: seuls bons Français les émigrés qui avaient déchiré pendant vingt-cinq ans le sein de la patrie et violé tous les droits du peuple, en consacrant
enfin le principe que la nation était faite pour le trône et non le trône pour la nation , par tous ces motifs, l'Empereur déclarait les deux Chambres dissoutes, prescrivait à leurs membres de se retirer chez eux et ordonnait la réunion à Çaris, dans le cours du mois de mai, sous le titre d'assemblée extraordinaire du Champ de Mai, des collèges électoraux des départements, « afin, disait le dé- » cret, de prendre des mesures convenables pour corriger » et modifier nos Constitutions selon Tintérét et la volonté » de la nation, et, en même temps, pour assister au cou- » ronnement ^e Tlmpératrice, notre très-chère et bien- » aimée épouse, et à celui de notre cher et bien -aimé fils. »
Plusieurs de ces dispositions étaient sans doute des conséquences nécessaires ou naturelles de la révolution qui s'opérait, mais il en était qui avaient le grave inconvénient de ressusciter les lois les plus odieuses et les plus iniques de la Révolution, de flatter, d'irriter les mauvaises passions populaires, de créer de nouveau des classes entières de proscrits et de rouvrir des plaies qu'on eût dû se féliciter de trouver fermées. C'était d'ailleurs quelque chose d'exorbitant que de considérer comme non avenus les actes d'un pouvoir reconnu par la France entière et par l'Europe, et les amis de la liberté devaient s'alarmer de voir la dictature militaire frapper de nullité des mesures qui n'émanaient pas seulement du pouvoir exécutif, mais du vote des Chambres.
Napoléon prenait de plus en plus les allures d'un souverain rentrant dans ses États, après une absence acci-
dentelle, pour mettre fin aux désordres qu'elle y a fait nattre. Dès le premier moment, il avait affecté de ne pas paraître douter du succès de son entreprise. Il avait constamment parlé à ses compagnons d'armes et à tous ceux qui rapprochaient de sa prompte arrivée à Paris comme d'un résultat certain, soit qu'il comptât sur sa fortune et sur la magique influence de son nom, soit plutôt qu'il voulût, par ce ton d'assurance, encourager ses partisans et intimider ses adversaires. Il faisait entendre, et ses émissaires, ses courriers, répétaient partout, que son retour était concerté avec plusieurs des gouvernements étrangers, qu'il était d'accord avec le roi de Naples, avec l'Autriche, avec l'Angleterre même, et qu'il n'eût tenu qu'à lui d'obtenir leur appui s'il n'avait préféré devoir sa couronne au seul concours de l'armée et du peuple français. Ces assertions mensongères trouvaient d'autant plus de créance qu'elles expliquaient aux yeux du vulgaire l'étonnante audace de sa tentative. Son langage, d'ailleurs, k la différence de ses proclamations, était très-modéré. Il ne voulait, disait-il, rien savoir de ce qui s'était passé en son absence ; il reconnaissait qu'il était juste défaire une large part, dans l'appréciation de la conduite politique des hommes^ à l'entraînement des circonstances^ et il se permettait à peine quelques railleries sur l'embarras ou son retour allait placer quelques-uns de ses anciens courtisans. Sur les Bourbons mômes, il s'exprimait avec ménagement, presque avec bienveillance, et il donna la croix de la Légion d'honneur à un garde national à cheval qui,
seul de son corps, avait eu Thonorable courage d'escorter Monsieur dans sa retraite précipitée.
Maintenant qu*il approchait du but, son attitude devenait moins démocratique. Déjà, en pariant aux populations, il ne faisait plus usage du mot de citoyens. Dans sa proclamation aux habitants de Lyon, il les appelait simplement Lyonnais : « Vous avez toujours été, leur disait- » i\i au premier rang dans mon affection. Sur le trône » ou dans Texil, vous m'avez toujours montré les mêmes » sentiments... Dans des moments plus tranquilles, je » reviendrai pour m'occuper de vos besoins et de la pros- » périté de vos manufactures et de votre ville. Lyonnais, » je vous aime! »
Dans la matinée du 13, il quitta Lyon et, à trois heures de l'après-midi, il arriva à Villefranehe où une foule immense était accourue des campagnes voisines pour le saluer de ses acclamations. Le même jour il coucha à Màcon.
A Paris, Ip, nouvelle de l'occupation de Lyon, bientôt suivie du retour des princes, avait dissipé toutes les illusions du gouvernement et de la cour. Les mesures de salut public, se succédant avec rapidité^ attestaient l'imminence croissante du péril. Le Roi, par une seconde proclamation, fit un appel désespéré h l'amour de ses peuples, à leur attachement pour cette Charte par laquelle il avait espéré fonder leur liberté, lés invita à concourir à la destruction de l'oppresseur qui ne voulait ni justice Di gouvernement, leur dit qu'égaux par la Constitution,
tous les Français devaient l'être aussi pour la défendre, que le moment était venu de donner un grand exemple, que les dispositions étaient prises pour arrêter Tennemî entre Lyon et Paris et qu'elles suffiraient si la nation lui opposait l'invincible obstacle de son dévouement et dé son courage. Une autre proclamation rappela à l'armée sa gloire et ses serments , l'adjura de ne pas manquer à son Roi, à sa patrie, de repousser, de livrer les traîtres qui voudraient l'entraîner à la défection et promit le pardon et l'oubli à ceux qui, un instant égarés, s'empresseraient de rentrer dans le devoir. Une ordonnance royale somma tous les militaires en congé temporaire de rejoindre immédiatement leurs corps et chargea les généraux commandant les départements d'organiser en bataillons de réserve ceux qui se trouvaient en congé illimité. Une autre ordonnance prescrivit l'armement et l'équipement de toutes les gardes nationales du royaume, dans lesquelles on lèverait des corps de volontaires pour seconder l'armée. La rédaction de cette ordonnance révélait tout à la fois le trouble, la terreur dont on était saisi, et le sentiment qu'on avait des fautes commises aussi bien que des dangers qu'elles créaient à la royauté. « Nous » voulons, disait le Roi, que la Charte constitutionnelle » soit le point de ralliement et le signe d'alliance de tous » les Français. Nous regarderons comme nous étant seuls » véritablement affectionnés ceux qui déféreront à cette » injonction. Nous envisagerons comme un attentat à » notre autorité et comme un moyen de favoriser la ré-
» bellion toute entreprise directe ou indirecte, par action, » écrit ou propos publics, qui tendrait à ébranler la » confiance des gardes nationales en la Charte constitu- » tionnelle ou à les diviser en factions par des distinc- » tions que la Charte réprouve. »
Le comte de Viomesnil et le comte de Latour-Maubourg furent désignés pour organiser les volontaires qui désireraient se joindre au corps d'armée chargé de couvrir Paris, sous les ordres du duc de Berry. Le choix de M. de Latour-Maubourg, Tun des plus vaillants généraux de l'Empire, aussi renommé pour sa loyauté que pour sa bravoure, était heureux ; on ne peut en dire autant de celui du vieux Viomesnil, l'un des vétérans de l'émigration, dont l'exagération royaliste et les propos imprudents étaient peu propres à rallier les esprits.
L'ordre fut donné d'instituer dans chaque corps d'armée et dans chaque chef-lieu de département un conseil de guerre qui jugerait et condamnerait à mort, conformément à une loi rendue sous la République, tout embaucheur et tout soldat ou citoyen qui, appelé à défendre la patrie, abandonnerait son drapeau ou ne le rejoindrait pas et passerait à l'ennemi.
Les conseils généraux des départements furent convoqués extraordinairement ; ils durent rester en séance permanente pour l'organisation des gardes nationales et des volontaires; on les autorisa aussi à prepdre toutes autres mesures de salut public que les conjonctures pourraient leur suggérer. .
La confusion, Tépouvante régnaient aux Tuileries et dans les ministèiies. L'appartement de M; de Blacas^ placé au-dessus de celui du Roi, était comme une sorte de quartier général où les ministres et les hommes influents allaient et venaient sans cesse pour y apporter ou y l'ecueillir des nouvelles et dés avis, pour se concerter sur ce qu'il y avait à faire. On y amenait les voyageurs^ les courriers arrivant de l'intérieur de la France et par lesquels on obtenait quelquefois, sur la marche de Napo-^ léon, des informations qui ne parvenaient plus réguliè-^ rement par les voies officielles, déjà interceptées ou désorganisées. Les ministres n'avaient pas lat force de dissimuler leur abattement. Plus divisés que jamais, ils rejetaient les uns sur les autres la responsabilité de ce qui se passait. M. Beugnot, à' qui on reprochait de n'avoir pas, en qualité de ministre de la marine, fait surveiller l'île d'Elbe avec assez de soin, disait naïvement qu'il n'avait jamais cru à 'la possibilité d'un événement semblable. « Il n'y a plus de ressources, ajoutait-il ; il est » impossible de compter sur les agents de l'administra- » tiôn; les anciens, ceux qui ont servi sous l'Empire, sont » contre nous, les nouveaux ont tout le monde centre » eux. T> L'abbé de Montesquieu proclamait aussi que tout était perdu et regrettait plus que jamais d'avoir consenti, malgré ses répugnances, à accepter le pouvoir. Le maréchal Soult, ûagué^re si cher à la cour et au parti de l'émigmitaifi se voyait en butte aux soupçons les plus étranges. Les royalistes lui faisaient maintenant un crime des actes
HISTOIRE DE LA HES TAURATION. 315
dont ils lui avaient su tant de gré. On disait qu'en prodiguant les emplois et les faveurs aux émigrés, aux Vendéens, aux courtisans, en traitant au contraire avec tant de sévérité les officiers de TEmpire, il s'était proposé de mécontenter l'armée, de la détacher de la cause royale et de préparer ainsi le retour de Napoléon. On prétendait trouver une preuve de sa culpabilité dans le choix des chefs de corps placés par lui sur la route que TEmpei'eur parcourait en ce moment. Il eût été facile de répondre que les premiers officiers généraux que Napoléon avait rencontrés, le commandant d'Antibes, le général Loverdo à Digne, le général Marchand à Grenoble, loin de Èé joindre à lui, avaienttait tout ce qui était en leur pouvoir pour arrêter sa marche , mais, dans le trouble universel^ personne ne s'avisait d'une telle objection. Le directeur * de la police, M. Dandré, était aussi l'objet de grandes méûances. On aurait pu, avec quelque apparence de raison, accuser sa faiblesse, son âge, son peu d'activité ; on aimait mieux croire à une trahison dont la supposition était, par rapport à lui, complètement absurde.
Ces soupçons étaient surtout accrédités dans les salons du fauboiirg Saint-Germain. Il y régnait, dépuis le commencement delà crise, une fermentation extrême. Conime il arrive toujours dans de pareils moments, les femmes s'y montraient plus passionnées, plus violentes que les hommes. Elles reprochaient au gouvernement de man^ quer d'énergie. Leur intolérance n'avait pas de bornes. Quiconque ne s'élevait pas au niveau de leur exaltation
leur devenait suspect de perfidie ou de lâcheté. « Je suis » bien sûre, disait une de ces dames, estimable à tous » autres égards, je suis bien sûre que M. Dandré tralyt le » Roi ; tous les jours, je lui dénonce ce que j^entends » dire, et il n'en résulte pas d'arrestations. >
Par moments, cependant, les royalistes exclusifs semblaient reconnaître que leur parti avait eu des torts, qu'on avait commis des imprudences, qu'il fallait essayer de les réparer pour regagner la faveur publique. Ils se montraient même disposés à transiger avec les personnes, mais ce n'était pas avec les sages et constants amis de la liberté qu'ils inclinaient le plus à s'entendre. Les fanatiques de tous les partis éprouvent instinctivement pour quiconque professe des opinions modérées une aversion plus profonde, plus insurmontable encore que celle qu'ils portent à leurs adversaires plus directs et plus radicaux. Nous avons vu que le duc d'Olrante , le jacobin, le régicide Fouché, avait su depuis longtemps inspirer à cette classe de royalistes une sorte de confiance et même de sympathie .et qu'ils s'étaient fait une grande idée de ses talents et de ses ressources, précisément parce qu'il était sans principes comme sans scrupules. Dans les premiers temps de la Restauration, lorsqu'il faisait parade d'un grand zèle pour la royauté légitime , il avait signalé comme une faute grave l'^blissement de Napoléon à l'île d'Elbe. Dans ses entretiens avec les ministres étrangers , avec M. de Metternich surtout, il leur avait reproché de ne l'avoir pas fait enfermer dans un château fort et avait prédit
son retour comme une conséquence inévitable de cetle imprudence. Il avait même eu Tidée assez étrange d'écrire à Napoléon lui-même pour le conjurer, dans Tintérêt de sa dignité comme dans celui de la sécurité et de la tranquillité de TEurope, d'aller vivre en citoyen aux États- Unis. Ces circonstances, qu'il avait eu soin de rendre publiques, étaient faites pour augmenter sa réputation de sagacité et de haute intelligence politique. On ignorait sa participation au complot qui venait d'échouer dans les garnisons du Nord. Dans la situation extrême où Ton était arrivé, les hommes dont je parlais tout à T heure jetèrent les yeux sur lui pour sauver la monarchie. Des pourparlers eurent lieu. Des récits évidemment controùvés et exagérés ont été publiés à ce sujet et l'exacte vérité est difficile à discerner. Cependant, il paraît certain que le marquis de La Maisonfort étant allé en grand secret, par ordre de Monsieur, consulter le duc d'Otrante sur ce qu'il y avait à faire, celui-ci lui répondit qu'il était maintenant trop tard pour prévenir la catastrophe, mais que cependant tout n'était pas définitivement perdu. « Sauvez le monarque, ajouta-t-il, et nous sauverons la )► monarchie. » Suivant une version moins authentique, il aurait eu aussi une conversation confidentielle avec le chancelier, chargé par le Roi de lui demander un avis sur la situation, et non content de lui annoncer comme infaillible le prochain triomphe de Napoléon, il ne lui aurait pas dissimulé que, quant à lui, ses conseils ayant été méprisés par le gouvernement, il s'était joint aux par-
tisans d'un homme en qui il voyait pourtant un détestable tyran, qu'il comptait même accepter de lui un ministère, mais qu'il ne s'en servirait que pour le renverser, parce qu'il était impossible de compter sur un tel homme , que le nourel Empire ne durerait pas plus de trois mois et que les circonstances décideraient de ce que l'on pourrait lui substituer. Quelque invraisemblable que soit un pareil entretien, la froide et immorale audace de Fouché ne permet pas d'en repousser complètement la possibilité, d'au* tant plus qu'on en racontait les détails avant l'accomplissement de la dernière et de la plus surprenante portion de la prophétie qui en fait le fond. Quoi qu'il en soit, ces pourparlers restèrent sans résultats.
Tandis qu'on cherchait ainsi, auprès d'un des coryphées les plus odieux du parti révolutionnaire, un moyen de salut que la certitude même du succès eût à peine justifié, d'autres royalistes, mieux inspirés, s'efforçaient d'assurer au trône l'appui du parti constitutionnel, si dédaigné jusqu'alors. On comptait, parpii les amis de la légitimité, quelques hommes qui, depuis 1789, avaient constamment poursuivi de leurs vœux l'accord de la monarchie et de la liberté. Tel était le comte de Lally-Tolendal, un des derniers survivant^ de la brillante élite qui, dans l'Assemblée constituante, avait osé proposer une Constitution fondée sur les pripcipes de la Constitution britannique. L'inutilité de leurs efforts renouvelés en toute circonstance pour att§indrp un but qui fuyait toujours devant eux ne les avait pas découragés. Ils pensèrent que le rêve de leur vie serait
HISTOIRE DE LÀ RESTAURATION. 3t0
enfin réalisé si le parti constitutionnei, en s'unissant étroitement à la royauté et en la sauvant du péril qui la menaçait, obtenait ainsi le droit d'entrer dans ses conseils et d'influer sur la direction de sa politique.
Les dispositions de ce parti étaient alors telles qu'on pouvait le désirer pour le succès d'une pareille combi^ naison. Les constitutionnels avaient certes plus d'un motif d'être mécontetits dé la marche du pouvoir ; ils firent ce .que les partis font bien rarement, en France surtout: ils consentirent à oublier leurs griefs du momeqt pour soutenir contre Tcnneaii redoutable et irréconciliable de la liberté un gouvernement peu bienveillant envers elle, mais qui pouvait y être ramené par de meilleurs conseils et qui, d'ailleurs, n'était pas assez fort pour en triompher définitivement. Leurs principaux écrfvains, avec des argum9nts et dans un style plus propres que ^ceux des écrivains royalistes à agir utilement sur Topinion, sa déclarèrent énergiquement pour la cause des Bourbons. Benjamin Constant qui, dans une brochure sur la responsabilité des ministres, avait pris tout récemment une attitude d'opposition assez prononcée, signala dans le Journal de l^aris, avec une haute éloquence, les calamités et les l\ontes inséparables d'une usurpation bonapartiste. m Bonaparte, y disait-il, parle aujourd'hui de liberté, et » c'est lui qui, depuis quinze ans, a miné la liberté ; il » promet la victoire, et trois foi^ il a laissé ses troupes » comme un lâche déserteur, en Egypte, en Espagne, en » Russie, livrant ses compagnons d'aimés à la triple
» agonie du froid, de la misère et du désespoir. Il a attiré V sur la France Thumiliation d'être envahie ; il a perdu » les conquêtes que nous avions faites sans lui et avant lui. » Tous les hommes qui ont versé leur sang pour la patrie, » tous ceux qui avaient entouré la monarchie des sauve- » gardes de la liberté doivent donc s'unir au Roi pour » défendre contre une agression criminelle la patrie, la » liberté, la Constitution, et ceux-là ne seront pas les der- » niers qui, dans leur franchise et leur conscience, ont pu » censurer quelques mesures ou quelques actes de Tauto- » rite. » Un des rédacteurs du Censeur, M. Comte, fit paraître un Essai sur l'impossibilité d'établir un gou' vemement constitutionnel sou>s un chef militaire et particulièrement sou^ Napoléon et porta plainte en calomnie contre un journal royaliste, la Quotidienne, qui avait accusé les patriotes d'avoir conspiré pour rappeler l'Empereur déchu. Les jeunes gens de l'École de droit, un certain nombre même de ceux de l'École de médecine, animés de l'esprit nouveau et formant en quelque sorte l'avant-garde des générations libérales qui allaient occuper la scène pendant plus de trente ans, s'organisaient en compagnies de volontaires et demandaient à marcher pour la défense du trône constitutionnel.
Le vétéran de la liberté, comme il s'appelait lui-même, M. de La Fayette, rentra alors dans la vie publique. Il y avait déjà si longtemps que son nom avait rempli le monde, si longtemps même qu'il avait cessé d'y retentir, qu'on le regardait presque comme un homme d'un autre
âge et qu'on s'étonnait qu'il existât encore. Il ne comptait pourtant que cinquante-huit ans, mais il y en avait quarante bientôt qu'il avait pris une part éclatant<3 à la fondation de la république américaine, il y en avait vingtcinq qu'avec un succès bien différent il avait tenté d'établir en France, sur des bases démocratiques, une monarchie constitutionnelle, et que du comble de la popularité il avait passé en un moment à la proscription pour avoir voulu trop tard résister aux empiétements d'une démagogie anarchique. Rendu à la liberté après cinq années d'une dure captivité dans les prisons de l'Autriche, il s'était vu recherché par Napoléon dont l'intervention énergique avait seule empêché qu'elle ne se prolongeât davantage, mais il s'était éloigné de lui dès qu'il avait reconnu que le triomphateur du \S brumaire voulait exiger de la France le pouvoir absolu comme prix de l'ordre et de la gloire dont il l'avait dotée. Il avait vécu plus de dix ans dans la retraite, occupé de travaux agricoles, conservant soigneusement, nourrissant en lui-même les nobles passions et malheureusement aussi les orgueil- ' leuses illusions de sa jeunesse, attendant avec confiance le jour où elles pourraient trouver un nouveau champ d'action et toujours suspect au despote dont l'esprit pénétrant discernait ses espérances et ses sentiments secrets à travers le calme extérieur de son existence. Nous avons vu que la restauration des Bourbons, combinée avec la promesse d'une Constitution libre, lui avait d'abord inspiré une vive satisfaction. Le souvenir de ses premières
années passées à la cour , Timpression profonde, des malheurs affreux de la famille royale, le témoignage même qu'il se rendait d'avoir encouru la proscription en essayant de la sauver, de s'être ainsi à un certain moment associé à ses destinées, mêlaient alors à ses opinions démocratiques un reste de sentiments monarchiques, bourboniens même, que des luttes nouvelles devaient bientôt emporter. Il n'eût certes pas sacrifié aux Bourbons ses utopies ultralibérales et quasi -républicaines, mais il aurait aimé qu'elles pussent se réaliser à l'ombre de leur sceptre et il se plaisait à l'espérer, non sans concevoir à cet égard d'assez grands doutes. Il s'était donc efforcé de rallier ses amis à la Restauration. Après d'inutiles efforts pour obtenir la conservation des trois couleurs nationales, il avait consenti à paraître avec la cocarde blanche à la première audience publique du Roi. Louis XVIII l'avait accueilli très-gracieusement aussi bien que Monsieur et surtout le duc d'Orléans, le seul en qui il crût trouver les idées convenables à un prince constitutionnel ^ mais les actes du gouvernement royal n'avaient pas tardé à détruire les espérances dont il commençait à se bercer. Calomnié, outragé dans des écrits dont il se croyait autorisé à rendre la cour responsable, parce que leurs auteurs y étaient en grande faveur, il était bientôt rentré dans sa retraite. La nouvelle du débarquement de Cannes lui parvint dans sa terre de La Grange, non loin de Melun, où s'écoulait, au milieu de sa nombreuse famille, la plus grande partie de sa vie. Il s'empressa d'accourir à Paris. On connaissait sa
haine pour Napoléon. Il se vit bientôt entouré par les hommes qui s'efforçaient de rapprocher les amis du trône de ceux de la liberté. On lui demanda si dans la ligne de ses opinions on pouvait compter sur lui ; il répondit qu'on le pouvait.
C'était dans des conférences qui avaient lieu chez M. Laine, le président de la Chambre des députés, que Ton travaillait à cette œuvre de conciliation. M. deLally- Tolendal, M. de Chateaubriand s'y rencontraient avec M. Flangergues, M. Benjamin Constant, le jeune duc de Broglie et d'autres personnages éminents du parti libéral. On y voyait aussi M. de Pradel, l'homme de confiance de M. de Blacas sous qui il dirigeait le ministère de la maison du Roi. Quelqu'un proposa de confier à M. de La Fayette le commandement de la garde nationale pour donner un gage éclatant à l'opinion constitutionnelle , mais M. de Pradel s'étant écrié qu'on ne pouvait faire une telle violence aux sentiments personnels du Roi, la proposition n'eut aucune suite. On engagea néanmoins M, de La Fayette à assister à ces conférences et il y parut en effet. Il y exposa un système de conduite dont la seule ënoQciation disait quelle était à ses yeux la gravité du danger : il ne s'agissait de rien moins que de réunir sur-le-champ autour du trône les membres de toutes les assemblées élues depuis \ 789 pour en former une représentation nationale investie d'une grande force morale, d'écarter du commandement des troupes les neveux du Roi^ dont l'impopularité compromettait, suivant lui, la mo-
narchie, et d*y appeler seulement le duc d'Orléans. De semblables conseils étaient si extraordinaires, la pensée de convoquer les débris de la Convention pour raffermir le pouvoir des Bourbons dépasse à tel point la mesure môme de la polilique habituelle de M. de La Fayette, que si dans ses Mémoires il n'avait lui-même consigné les détails que je viens de rapporter, il serait impossible d'y ajouter foi. Ces conseils n'excitèrent chez la plupart des assistants qu'un effroi mêlé de défiance. M. de Chateaubriand, suivant le même récit, ouvrit un avis tout différent, mais plus impraticable encore s'il est possible : il voulait que tous les amis du trône et de la liberté allassent se ranger auprès du Roi pour y attendre l'ennemi et se faire égorger, en sorte que leur sang devint une semence féconde dont renaîtrait plus tard la monarchie. Benjamin Constant, se penchant à l'oreille de M. de La Fayette, le félicita ironiquement du dédommagement qu'on lui offrait pour le sacrifice de sa vie.
11 est probable que ces propositions ou, pour mieux dire, ces rêveries, ne furent produites que dans les derniers moments de la crise, lorsque tous les moyens d'une politique régulière ayant été vainement tentés,' les imaginations cherchaient dans ce qu'on appelle les remèdes héroïques un dernier moyen de salut. Tant que cette crise dura, on vit chaque jour éclore des projets bientôt abandonnés pour faire place à de nouveaux expédients. Ainsi, il fut un moment décidé que pour fortifier la Chambre des députés, qui ne renfermait que très-peu
d'hommes connus et possédant la confiance publique et dans laquelle beaucoup desiéges étaient vacants, on pourvoirait sur-le-champ à ces vacances, et que Turgence ne permettant pas de procéder à des élections formelles pour lesquelles manquait d'ailleurs une législation appropriée au régime nouveau, la. Chambre se compléterait elle-même en appelant dans son sein quelques-uns des patriotes les plus renommés. M. de La Fayette avait même consenti, en considération des circonstances, à accepter un mandat aussi irrégulier et il y avait déterminé aussi, bien qu'avec peine, un de ses amis politiques, M. d'Argenson, mais ce projet, comme nous le verrons, ne devait pas se réaliser.
La pensée d'un appel aux constitutionnels, aux patriotes, se reproduisait sans cesse. Écartée sous une forme, au moyen d'un prétexte quelconque, par ceux qui, sans oser la combattre ouvertement, y répugnaient trop pour ne pas chercher à en empêcher le succès , elle reparaissait bientôt dans une forme nouvelle. Ainsi, au lieu de faire entrer M. de La Fayette et ses amis à la Chambre des députés, on parlait quelquefois de les appeler à la pairie; il était aussi question d'envoyer dans les départements des commissaires choisis dans le parti national et libéral, de publier au nom du Roi des proclamations conçues dans le sens des principes de 1789. Le changement du ministère semblait surtout urgent.' M. Laine, dont on ne pouvait mettre en doute le dévouement monarchique, écrivit au ministre de l'intérieur qu'il importait d'envoyer
aux Chambres, en qualité de commissaires du Roi, des personnages connus par des principes et des écrits libéraux, parce quil était temps que la nation entendit des voix populaires qui n'inspirassent pas de déflanêe. C'était dire assez clairement que les ministres ne remplissaient pas cette condition et les engager à se retirer. Plusieurs d'entre eux y étaient fort disposés. L'abbé de Monlesquiou, surtout, ne cessait dédire que la seule chance de salut qui restât, c'était, en faisant de grandes concessions à l'opinion constitutionnelle, de remettre le pouvoir à des hommes populaires, ceux qui l'exerçaient en ce moment ne pouvant plus rien pour le Roi. On désignait particuiièrementcomme devant quitter la place, avec l'abbé de Montesquiou lui-même, le chancelier, le maréchal Soult, M. de Blacas, MM. Ferrand et Dandré.
Rien ne se faisait pourtant, parce que les royalistes exclusifs, appuyés, dit-on, en cette occasion par M. de Blacas , mettaient obstacle à toute mesure décisire, parce que le triomphe du parti constitutionnel ne leur répugnant guère moins que celui de Napoléon , ils se refusaient à croire qu'on fût absolument réduit à se jeter dans les bras de ce parti, parce qu'alors même qu'ils ne croyaient pas pouvoir absolument rejeter ces propositions, ils s'arrangeaient de manière à les ajourner, à les modifier, à en changer ainsi le caractère et à leur ôter toute efficacité.
Un seul des ministres fut écarté : ce fut le maréchal Soult. Malgré les soupçons dont il était l'objet , les royalistes qui avaient fondé de si grandes espérances sur son
énergie et sur les démonstrations de son zèle contre-révolutionnaire ne se décidèrent pas sans peine à se séparer de lui. M. 'ûe Blacas, qui avait fini par croire à sa trahison et qui, à ce qu'on raconte, ne parlait de rien moins que de lui brûler la cervelle, se chargea de lui faire entendre que sa présence dans le cabinet était devenue impossible. Lé maréchal s'était déjà rendu compte de celle impossibilité. Il donna- sa démission et offrit même, puisqu'on doutait de lui, de déposer son épée, mais le Roi lui écrivit une lettre qui fut publiée et dans laquelle il l'assurait qu'il ne cessait pas de compter sur sa fidélité et ses services.
On lui donna pour successeur, non pas un de ces illustres généraux dont le nom aurait pu exercer sur l'armée une influetice salutaire, mais le général Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre de Napoléon jusqu'au dernier jour de l'Empire. Administrateur exact et laborieux, homme de bureau plus qu'homme de guerre, porté par nature à aimer le pouvoir et à le servir avec plus de zèle et de soumission que de discernement, il s!était rallié très-sincèrement à la cause de la royauté. A la Chambre des pairs, on l'avait vu s'associer par ses votes et par soft langage aux ennemis les plus prononcés des idées libérales. Les royalistes, toujours enclins malgré leur haine pour l'Empire à admirer son vigoureux despotisme et à considérer les anciens agents de Napoléon comme des hommes rares qui possédaient de précieux secrets de gouvernement, crurent donc avoir trouvé
dans le duc de Fellre le ministre qui leur convenait le mieux et ils lui transportèrent en un moment toute la faveur qu'ils avaient jusqu'alors accordée au maréchal Soult.
En dehors du cabinet, il se fit deux jours après, dans la haute administration, un autre changement considérable. J'ai dit le mécontentement peut-élre fondé et les soupçons parfaitement injustes auxquels donnait lieu le directeur général de la police, M. Dandré. On ne crut pourtant pas devoir le destituer, mais, sous prétexte que dans les graves conjonctures où se trouvait le pays son action personnelle ne pouvait suflTire à des altribijtions trop étendues, on rétablit la préfecture de police, supprimée l'année précédente. Ce poste important fut confié à un ancien serviteur de Napoléon, qui avait, aux yeux des hommes du jour, le double mérite de s'être formé à son école et d'avoir ensuite encouru de sa part une disgrâce assez éclatante, d'avoir pris envers lui une attitude assez hostile pour qu'un rapprochement entre eux parût à peu près impossible. C'était M. de Bourienne qui, au moment de la Restauration, avait un instant occupé la direction générale des postes, mais qu'on avait remplacé au bout de quelques semaines à cause des bruits fâcheux qui couraient sur sa probité. Il passait avec raison pour un homme d'esprit, hardi, fécond en expédients. On jugea qu'un telhommeétait parfaitement approprié à la situation dans laquelle on se trouvait jeté et qu'il ne fallait plus s'arrêter à des scrupules bons pour les tçmps ordinaires.
HISTOIRE DE LA UESïAU RATION. 323
Il reçut, avec sa nomination, Tordre de faire arrêter sur-ie-champ vingt-cinq personnes que des informations plus ou moins exactes désignaient comme les chefs ou les coopérateurs actifs des complots dirigés contre la royauté. On comptait parmi ces suspects le duc d'Otrante, ce même Fouché dont quarante-huit heures auparavant les conseils étaient implorés avec tant de confiance, le maréchal Davoust, les ducs de Bassano et de Rovigo, ces deux ministres si dévoués de Napoléon, M. de Lavallétte, directeur général des postes sous T Empire, les généraux Gérard, Excelmans et Flahault, le fameux Siéyès, l'ancien jacobin Real, un des chefs de la police impériale, et deux hommes de lettres, deux académiciens connus pour leurs sentiments bonapartistes, MM. Etienne et Arnault. Plusieurs d'entre eux s'étaient sans doute exposés par leurs intrigues à l'acte de rigueur dont on voulait les frapper. D'autres, suivant toute apparence, n'étaient compromis que par leurs relations et l'indiscrétion de leurs propos. Cette espèce de proscription, frappant à la fois tant d'hommes marquants contre lesquels on n'était en mesure de produire immédiatement aucune preuve de culpabilité, parut à M. de Bourienne de nature à produire un fâcheux effet. Sur ses représentations, on lui permit d'épargner provisoirement la plupart de ceux qu'on lui avait ainsi désignés, mais le Roi exigea qu'au moins Fouché et le maréchal Davoust fussent arrêtés. Fouché parvint à s'échapper des mains des agents chargés de s'assurer de sa personne, et on ne parut pas se donner beaucoup de peine
pour le retrouver. Quant au maréchal , on se boraa à le faire surveiller.
Au milieu de ces hésitations et de ces tiraillements du pouvoir, les Chambres poursuivaient leur session. Elles se réunissaient tous les jours. A chaque séance, le chancelier informait ses collègues des nouvelles arrivées sur les progrès de la marche de Napoléon. Son langage, d'abord confiant et optimiste jusqu'au ridicule, prenait peu à peu le ton du découragement. Le 4 1 , il ne dissimulait plus que de nombreuses défections étaient à craindre dans tous les corps de Tarmée; il montrait la seconde ville du royaume près de tomber, probablement déjà tombée au pouvoir de F ennemi; il promettait, comme moyen de salut, une exacte et sévère surveillance des pamphlets séditieux; il disait que ce n'était pas le moment d'user d'indulgence envers ceux qui, abusant de la faculté d'écrire, voudraient en faire une arme meurtrière pour la liberté publique elle-même, que le gouvernement avait d'abord. pensé à demander une loi provisoire pour en contenir les excès, mais que le temps manquant pour accomplir les lentes formalités d'une discussion et d'un vote législatifs les ministres s'étaient décidés à prendre, sous leur responsabilité, les dispositions qui seraient jugées nécessaires.
Le môme jour, la Chambre des députés, à qui le ministre de l'intérieur faisait quotidiennement, en comité secret, des cx)mmunications analogues, tint sa première séance publique. Le président, M. Laine, y prononça un
discours dont le but évident était de populariser la représentation nationale par Ténumération des mesures libérales qu'elle s'était proposé de voter dans la session dont les circonstances venaient de hâter l'ouverture. « Votre première pensée, disait-il, devait se porter sur » une loi destinée à remplacer ceux de nos collègues » que la mort* nous a enlevés. Par là, nous aurions eu » l'espoir de voir siéger auprès de nous d'illustres amis » de la France et de la liberté, respectés dans toute l'Ea- » rope. On préparait sur les réélections une proposition » qui, sans cesser de regarder la propriété foncière comme » .la condition principale de la représentation, admettait » comme représentants nécessaires les députés nommés » par les universités et par le commerce. » M. Laine indiquait ensuite, en termes sommaires, d'autres projets de loi destinés à fonder la liberté de la presse, à améliorer les finances et le régime des douanes, à perfectionner la navigation, à développer le commerce, à alléger le poids des impôts indirects, à consolider le droit de pétition en le dégageant des abus faits pour le discréditer, à pourvoir la Légion d'honneur d'une dotation inviolable, à vefiir au secours des milliers de réfugiés espagnols dont la proscription inspirait une pitié d'autant plus vive qu'ils l'avaient encourue en se rangeant sous le drapeau de la France. « De toutes les lois, disait encore M. Laine, dont » VOHS avez l'année dernière envoyé la proposition à la ' » Chambre des pairs, celle qui est relative à la responsa- » bilité des ministres était l'objet de votre principale sol-
» licilude; ce n'est pas dans les circonstances actuelles » que le président doit développer les motifs qui nous la » font plus vivement désirer. s>
Ce discours fut fort applaudi. Les ministres eux-mêmes durent se montrer satisfaits d^un langage empreint pourtant envers eux d'une grande sévérité. Chacun semblait comprendre que s'il était encore un moyen de sauver le trône, c'était de désavouer la politique suivie depuis une année. La Chambre nomma ensuite une commission extraordinaire à laquelle seraient renvoyés tous ceux des projets présentés par le gouvernement dont la nature exigerait un prompt rapport. MM. Flangerguës, Gallois, Raynouard, Faget de Baure, Sylvestre de Sacy, faisaient partie, avec le président, de cette espèce de comité de salut public. L'opinion libérale y dominait évidemment.
Le lendemain 13, tous les ministres, à l'exception du chancelier, se rendirent à Ja Chambre des députés. L'abbé de Montesquiou prit d'abord la parole. Pour rassurer les esprits, il parla des innombrables adresses qui apportaient à chaque instant au Roi l'expression du dévouement enthousiaste et de la fidélité de ses sujets, du morne accueil que, suivant lui, les populations faisaient partout à l'usurpateur; tout en gémissant sur l'égarement de quelques guerriers, il affecta de croire que les dispositions de la majorité de l'armée ne laissaient place à aucune inquiétude et il fit d'elle et de ses chefs le plus pompeux éloge. « Déjà, dit-il, le maréchal duc de Trévise a retiré » son corps d'armée du parti de nos ennemis. Le gêné-
» rai d'Aboville a ramené ceux dont on avait tenté la fidé- » lité. Le maréchal Ney réunit ses légions et apporte » dans cette occasion cette fermeté de caractère qui le » distingue. Le maréchal Macdonald, après avoir fait des » prodiges à Lyon, revient apporter au Roi ses talents et » ce caractère de loyauté et d'honneur qui le rendent » également cher à la France et à Tarmée. Le maréchal » Oudinot, à la tête de grenadiers royaux, de cette illustre » vieille garde si renommée dans toute l'Europe, est resté » fidèle à son Roi et à son devoir... Le maréchal duc » d'Albufera, qu'il suffit de nommer pour faire son éloge, » réunit aussi tous ses efforts pour déjouer les projets de » Fennemi... Que tous les amis de la liberté répondent à » la voix du gouvernement. » Après cet exposé dont l'exagération optimiste allait jusqu'au ridicule, le ministre présenta un projet de loi qui, par son premier article, invitait les deux Chambres à s'occuper sans retard des moyens de compléter la représentation nationale. Les autres avaient pour objet de déclarer que les garnisons de La Fère, de Lille, de Cambrai, d'Antibes, les maréchaux Macdonald et Mortier avaient bien mérité de la patrie, que des récompenses nationales leur seraient décernées et qu'on donnerait des pensions aux militaires blessés comme, aussi aux familles de ceux qui périraient en combattant l'usurpateur. Le minisire exprima le regret de ne pouvoir propo$er de semblables récompenses pour les écrivains distingués qui se jetaient avec tant de courage dans la cause de la liberté, sans craindre de se désigner
S$k HISTOIRE DE LA RBSTAORATtON.
aax vengeances de la tyrannie. « Leurs écrils et^ leurs » noms, dit-il, seront immortels comme votre zèle et » rhéroïsme de nos guerriers. » Ces professions de foi si libérales, ce mot de liberté si souvent répété par Fabbé de Montesquiou eussent suffi pour révéler le trouble qui les inspirait et pour démentir ses affirmations rassurantes. Le nouveau ministre de la guerre, qui lui .succéda à la tribune, y tint un langage plus résolu. Il protesta avec chaleur de son dévouement à la cause royale. Pour le mieux faire valoir sans doute, il parut admettre qu'au moment où il avait accepté le portefeuille la situation présentait les plus graves dangers, mais il donna à entendre que dans les quarante-huit heures qui s'étaient écoulées depuis, ces dangers avaient beaucoup diminué. Il prétendit que les informations apportées par le télégraphe étaient trés-satisfaisantes. Il parla avec dédain des vains efforts de Bonaparte et de sa séquelle. Il racouta que les chasseurs à cheval de la garde, un moment entraînés par V infâme Lefèvre-Desnouettes, ayant paru craindre qu'on no leur pardonnât pas cet égarement si promptement réparé, le Roi, pour leur ôter toute inquiétude, avait fait envoyer la croix de Saint-Louis à plusieurs de leurs officiers. Ces détails, donnés d'un tonde jactance presque soldatesque, provoquèrent de vifs applaudissements. Ils se renouvelèrent à la lecture d'une pétition de rÉcule de droit qui demandait des armes pour marcher à la défense du Roi et de la Constitution. Dès le lendemain, la commission des mesures extraor-
dinaires proposa, par Torgane de M. Faget de Baure, Tadoption du projet de loi présenté la veille. Son rapport était une déclamation violente contre Napoléon et un hymne d^admiration pour les braves qui se refusaient à ses provocations, pour les maréchaux, pour la garde nationale. La commission avait pourtant cru convenable de retrancher du projet la clause qui recommandait de pourvoir aux vacances survenues dans FAssemblée, clause tout à fait étrangère à la pensée générale de la loi et qui, disait-on, pouvait être mal interprétée, d'autant plus qu'on éUiit convenu dans la session précédente qu'une loi élecr torale complète serait cette année le premier objet des travaux de la Chambre. Il paraît que l'influence de quelques-uns des ministres, qui redoutaient de voir arriver en ce moment à la Chambre les chefs les plus marquants du parti constitutionnel, ne fut pas étrangère au retranchement de l'article en question. Le projet ainsi amendé fut voté immédiatement et sans aucune opposition. Sur la proposition de M. Delhorme, à laquelle adhéra le ministre de l'intérieur, on y ajouta un article ainsi conçu : « Le dépôt de la Charte constitutionnelle et de la liberté » publique est confié à la fidélité et au courage de » l'armée, des gardes nationales et de tous les citoyens. ^ Un second projet de loi, qu'avait provoqué l'initiative d'iui député, fut proposé par le gouvernement pour ordonner de payer intégralement aux militaires le traitement de la Légion d'honneur et d'expédier sans retard les brevets de ceux qui en avaient été nommés membres
par Napoléon avant le 1«^ avril 1814, c'est-à-dire avant sa déchéance. Comme tout ce qu'on faisait en ce moment, un tel projet n'était autre chose que l'aveu, la réparation d'une injustice ou d'une imprudence, un acte de soumission humiliante envers la force armée à laquelle on semblait demander grâce. Il fut voté avec le môme entraînement que le précédent; et tous deux, transmis aussitôt à la Chambre des pairs, reçurent immédiatement sa sanction. Comme il est toujours arrivé dans les moments de crise, cette Chambre, que la non-publicité de ses délibérations privait d'ailleurs, à cette époque, de tout moyen d'action directe sur l'opinion, s'effaçait complètement devant l'Assemblée élective dont elle se bornait à enregistrer les résolutions.
L'activité était grande, au contraire, à la Chambre des députés. On eût dit qu'elle était devenue l'unique centre de l'action politique. Le ministère s'efforçait d'y soutenir l'opinion en persistant à présenter sous les couleurs les plus fausses une situation déjà si gravement menacée et en feignant une assurance que démentaient tous ses actes. L'abbé de Montesquiou aflBrmait encore, le 14, que le maréchal Ney, satisfait de l'excellent esprit de ses troupes, s'avançait de la Franche-Comté sur la route de Lyon pour y combattre l'ennemi ; il ajoutait que le général Dupont, parti d'Orléans, était déjà vers Montargis avec un autre corps d'armée, et que le maréchal Oudinot avait l'ordre de se porter de Metz sur Paris avec cette vieille garde, modèle et exemple de toutes les armées. « Il est, disait-
» il encore, un tribut d'estime particulière qu'il m'est » impossible de ne pas payer à cette garde fidèle : depuis » dix mois qu'elle ne fait plus la guerre, pas une seule » réprimande n'a été méritée par un des officiers ou des » soldats dont elle se compose. »
Ce que le ministre ne disait pas, c'est qu'en appelant la vieille garde, on avait eu l'inconcevable idée de promettre une sous-lieutenanco à chacun des soldats, mais les chefs, consultés par le télégraphe, ayant répondu qu'une piareille offre, au point où en étaient les choses, n'exciterait que le mépris et la dérision, on s'en était abstenu.
Ces adulations adressées à des hommes à qui on avait jusqu'alors témoigné tant de défiance, ces formules d'admiration, ces récompenses prodiguées à quiconque n'avait pas encore trahi, étaient, bien absurdes et ne pouvaient avoir beaucoup d'efficacité. Le maréchal Macdonald, surpris et indigné, dans son loyal bon sens, de se voir décerner une récompense nationale et d'entendre dire o£Sciellement qu'il avait fait des prodiges à Lyon parce qu'il avait essayé sans succès d'y arrêter Napoléon, voulut réclamer contre des exagérations dont il craignait de partager le ridicule. Il eut beaucoup de peine à obtenir que sa lettre fût mise sous les yeux de la Chambre. L'imagination des députés s'épuisait à renchérir sur les propositions du gouvernement pour susciter des défenseurs au trône en péril. Le général Desfourneau)^ demanda qu'on rendit la solde entière aux militaires mis l'année précédente
à la demUsolde, M. Sartelon qu*on déterminât la proportion des emplois d'officiers réservés aux sous-K)fficiers et que désormais les officiers ne pussent être réformés sans traitement, sauf les cas déterminés par la loi. M. Blanquart de Bailleul, dans un discours qui ressemblait à un tocsin d'alarme, proposa de décider que les étudiants qui s'étaient offerts à marcher contre l'usurpateur ne perdraient pas pour cela leurs inscriptions. M. Flangergues s'écria que ce n'était pas assez, que les étudiants méritaient aussi une récompense nationale, et il fit renvoyer aux bureaux la recherche de celle qu'il serait à propos dé leur dé- C/Crner.
Pour ne rien négliger de ce qui pouvait donner au gouvernement quelque force morale, on décida que le Roi lui-même ferait entendre sa voix dans l'enceinte de la représentation nationale. Une séance royale fut indiquée pour le 16. La Chambre des pairs y fut appelée. Ses membres prirent place à côté des députés. L'état-major de* la i ^^ division militaire et celui de la garde nationale occupaient les banquettes placées à côfé du trône. Des Tuileries au Palais-Bourbon, le cortège royal ne rencontra, de la part des troupes, qu'un silence absolu, malgré l'argent et Teaude-vie qu'on avait distribués aux soldats. La population, sans être bien animée, se montra un peu moins froide. Louis XVIII portait pour la première fois la plaque de la Légion d'honneur, et comme il la faisait remarquer au duc d'Orléans : «J'aurais mieux aimé la voir plus tôt, » lui répondit ce prince. Le Roi entra dans la salle, précédé et suivi des
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membres de sa famille, des grands-officiers de sa maison, des ministres, des maréchaux et des principaux généraux/ « Messieurs les pairs et messieurs les députés, dit-il, » dans ce jour de crise où Tennemi public a pénétré dans » une portion de mon royaume et où il menace la liberté » de tout le reste, je viens au miHeu de vous pour res- » serrer encore les liens qui, vous unissant avec moi, font » la force de l'État; je viens, en m'adressant à vous^ » exposer à toute la France mes sentiments et mes vœux^ » J'ai revu ma patrie, je Tai réconciliée avec toutes les » puissances étrangères qui seront, n'en doutons pas, » fidèles aux traités qui nous ont rendu la paix. J'ai tra- » vailléau bonheur de mpn peuple; j'ai recueilli, je recueille » tous les jours les marques les plus touchantes de son » amour. Pourrais-je, à soixante ans, mieux terminer ma » carrière qu'en mourant pour sa défense? Je n« crains » donc rien pour moi, mais je crains pour la France. » £elui qui vient allumer parmi nous la torche de la » guerre civile y apporte aussi le fléau de la guerre étran- » gère; il vient mettre notre patrie sous son joug de fer; » il vient enfin détruire cette Charte constitutionnelle qu€f » je vous ai donnée, cette Charte, mon plus beau titre aux » yeux de la postérité, cette Charte que tous les Français » chérissent et que je jure ici de maintenir. Rallions-nous » donc autour d'elle, qu'elle soit notre étendard sacré I Les » descendants de Henri IV s'y rangeront les premiers, ils » seront suivis de tous les bons Français. Enfin, mes- » sieurs, que le concours des deux Chambres donne à
» l'autorité toute la force qui nous est nécessaire, et cette » guerre vraiment nationale prouvera, par son heureuse » issue, ce que peut un grand peuple uni par Taniour de » son Roi et de la loi fondamentale de TÉtal. »
Ce discours d'un roi déjà courbé sous le poids des infirmités avait quelque chose de noble et d'élevé; il devait toucher des hommes animés pour la plupart de sentiments monarchiques et à qui l'entraînement de la circonstance ne laissait pas d'ailleurs la liberté d'esprit nécessaire pour se rendre compte de ce.qu'il avait de peu conforme, sous plusieurs rapports, à la réalité des faits. L'émotion fut universelle, chacun se leva en faisant . entendre les plus vives acclamations, en promettant d'être fidèle à la vie, à là mort. Au milieu de ce tumulte, on. vit Monsieur s'approcher du Roi et le saluer comme s'il voulait lui adresser la parole : le silence se rétablit. « Sire, » dit Monsieur, je sais que je m'écarte des règles ordi- » naires en parlant devant Votre Majesté, mais je la sup- » plie de m'excuser et de permettre que j'exprime ici, en » mon nom et au nom de ma famille, combien nous par- *» tageons du fond du cœur les sentiments et les principes » qui animent Votre Majesté. » Monsieur se tournant ensuite vers l'assemblée, ajouta : « Nous jurons sur l'hon- » neur de vivre et de mourir fidèles à notre Roi et è^ la » Charte constitutionnelle qui assure le bonheur des » Français. » — « Nous le jurons! » répétèrent tous les autres princes. Le Rbi tendit la main à Monsieur qui la baisa, les deux frères s'embrassèrent et les acclamations,
les cris d'amour el d'enthousiasme éclatèrent de nouveau avec plus de force.
Le Roi s'élant retiré, le président prononça une de ces allocutions noblement déclamatoires dans lesquelles se complaisait sa grandiose éloquence. Ce n'était pas le moment, dit-il, de rechercher les fautes, de découvrir toutes les causes de l'agitation du pays ; la France obtiendrait bientôt, par ses représentants, justice et réparation ; ce n'était plus de la cour que pouvaient venir les obstacles à la liberté et à la pleine jouissance des droits méconnus, mais bien de celui^qui, par son audacieuse agression, semblait voiiloir anéantir jusqu'à l'espoir de l'homme civilisé, de celui dont le despotisme était l'impérieux besoin et (Jui, s'il pouvait définitivement triompher, rendrait la France semblable à ces gouvernements africains, objets de la haine de tous les peuples civilisés. « Dès que » la France en sera délivrée, dit ensuite M. Laine, nous :» aurons toutes les garanties qui assurent à jamais la sage » liberté des peuples ; non-seulement le Roi, mais les » princes qui sont assis sur les marches du trône ont fait » des promesses solennelles ; ils n'auront jamais ni la » volonté ni le pouvoir de les violer ; de longs revers leur » apprennent que plus les sujets éont grands, plus le trône » est élevé. » Après une énergique peinture de Topprobre ineffaçable que le triomphe de l'usurpateur ferait rejaillir sur la nation qui l'aurait permis, après un brillant éloge du Roi qui avait assuré à ses sujets un degré de liberté jusqu'alors inconnu , /< Jamais, s'écria le. président, ja-
» mais la France ne laissera périr son Roi ni sa liberté. » Que les hommes de tous les partis oublient donc leurs » ressentiments pour ne se souvenir que de leur qualité » de Français. Nous réglerons nos différends après, mais » aujourd'hui réunissons tous nos efforts contre Tennemi » commun... Nous sommes placés entre un opprobre » éternel et un honneur immense... Si la terre française » engloutit son oppresseur, des jours brillants se lèveront » sur un peuple réconcilié avec son gouvernement, sur un » roi protecteur de la liberté commune et défendu par » une armée rapatriée. » M. Laine, en finissant au milieu des applaudissements, proposa de voter une adresse en réponse au discours royal. Uue commission fut chargée de la préparer.
Dès la veille, le gouvernement avait ordonné la formation sous -les murs de Paris d'une armée dont le duc de Berry aurait le commandement en chef et le maréchal Macdonald le commandement en second ; elle devait se composer de deux corps placés sous les ordres des généraux Rapp et Maison ; le général Kellcrmann, fils du maréchal, les généraux Ruity et Haxo étaient désignés pour en commander la cavalerie, Tartilierie et le génie, et le général Beliiard pour y remplir les fonctions' de major général.
Pour stimuler le zèle de la garde nationale. Monsieur passa en revue les légions réunies sur la place Yendômey aux boulevards, sur la place Royale et dans le jardin du Luxembourg. L'ordre du jour qui avait annoncé cette
revue invitait les citoyens à qui leur âge et leur situation permettraient de se livrer à Timpùlsion de leur patriotisme à se présenter pour former la légion du colonel général qui se serait portée hors des murs contre Tennemi, L'élat major avait» dit-on, fait espérer à Monsieur que le tiers au moins des gardes nationaux répondrait à cet appel. Il n'en fut pas ainsi, à beaucoup près. Les acclamations qui accueillirent .le prince lui prouvèrent, il est vrai, que la royauté, inalgrô ses fautes, n'avait pas encore perdu Taffection de la bourgeoisie de Paris et surtout que Napoléon n'y était pas redevenu populaire, mais le nombre de ceux qui demandèrent à marcher comme volontaires ne dépassa pas quelques centaines. Â là place Vendôme, on ne vit sortir des rangs que l'honnête et libéral Dupont de Nemours, âgé de soixante-quinze ans. On recruta quelques compagnies dans la garde nationale de Versailles et des autres villes voisines, sans compter uu certain nombre de vieux gentilshommes et de jeunes gens qui, en dehors de cette milice, venaient, comme les élèves des écoles, offrir leurs services.
Une proclamation du conseil municipal, conçue en termes très-violents contre Napoléon, adjura le^ Parisiens de s'armer pour le repousser. Une ordonnance royale régla que les employés des administrations civiles qui prendraient les armes pour défendre la patrie conserveraient leurs places et leurs traitements. Une autre onlonnanco, pour donner la possibilité de récompenser les preuves d'attachement à la personne du Roi qu'on s'em-
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pressait, disait-elle, de lui prodiguer, suspendit les effets de celle qui, un mois auparavant, avait mis un terme à la scandaleuse profusion des nominations dans Tordre de la Légion d'honneur ; on recommença à distribuer sans mesure les décorations de cet ordre et de cdui de Saint-Louis, les grades militaires et les lettres de noblesse à qliiconquedonnait des signes d'un zèle destiné parfois à être bientôt démenti.
Tandis que le gouvernement accumulait, avec une précipitation gauche et maladroite, ces préparatifs qui semblaient plutôt des signaux de détresse que de sérieux moyens de défense. Napoléon s'avançait à grands pas. Une difficulté qu'on éprouve à retracer l'histoire de cette étrange et mémorable époque, c'est de donner quelque idée de la rapidité prodigieuse avec laquelle se succédèrent tant de grands^ événements. Quoi qu'on puisse faire, il faut employer à les raconter plus de temps qu'oan'en mit alors à les accomplir. Pour ne pas laisser au lecteur l'impression qu'ils ont rempli des m'ois entiers, il est absolument nécessaire d'énumérer de temps en temps le nombre des jours écoulés depuis le commencement de la crise et entre ses diverses phases.
Lorsque Louis XVIII tint la séance royale dont j'ai îalt connaître les détails, il y avait seize jours que Napoléon avait débarqué à Cannes, il y en avait trois seulement qu'il avait quitté Lyon pour marcher sur Paris. Le 43, à sept heures du soir, précédé et suivi comme à l'ordinaire des habitants des campagnes, il était entré à Mâcon que
le préfet avait quitté, après s'être vainement efforcé d'y contenir un soulèvement populaire, pour se retirer sur Châlons d'où l'insurrection devait bientôt l'expulser aussi. Dans cette partie de la France où l'esprit de la Révolution a constamment dominé, l'homme qui se donnait pour son représentant contre la réaction royaliste ne pouvait manquer d'être bien accueilli. Napoléon témoigna à la municipalité mâconnaise qui était venue le haranguer son étonnement du peu de résistance que la ville avait opposée l'année précédente aux efforts de l'ennemi. « Ce n'est pas notre faute, » lui répondit un des municipaux, vous nous aviez donné
> un mauvais itiaire, un ancien émigré. — Cela est » possible, reprit Napoléon, nous avons tous fait des » fautes, il faut lès oublier. Le bonheur et le salut de la
> France, voilà désormais les seuls objets dont nous de- » vions nous occuper. »
A Toumus, où il arriva le lendemain 1 4 vers le milieu de la journée, à Châlons où il coucha, il combla au contraire les habitants de remerciements et d'éloges pour leur courageuse résistance à l'invasion. Il reçut à Châlons une dépulation de Dijon qui venait de s'insurger et de chasser soh préfet et une autre de Saiût-Jean-de-Losne, qui, comme Châlons, avait, l'année précédente, repoussé avec un grand courage l'attaque des Autrichiens. « Je ne puis
> me rendre chez vous, dit-il aux membres de cette der-
> nière députation, je le regrette; dites, à votre digne » maire que je lui donne la croix, car c'est pour, vous, » braves gens, que j'ai institué la Légion d'honneur, et
» non pour les émigr.és pensionnés par nos ennemis. » Le 15, il s'arrêta à Autun pour y passer la nuit, le < 6 à Avallon, où un naaire animé de sentiments royalistes, M. Raudot, eut le courage de se refuser à le faire proclamer. Ce témoignage de fidélité et de fermeté se perdit au milieu du flot toujours croissant des adhésions enthousiastes qui saluaient Napoléon. Sa marche n'était plus qu'une course triomphale exempte désormais de l'émotion du danger et de toute espèce d'anxiété. Il n'était plus même besoin qu'il se montrât ou que son escorte parût pour soulever les populations. A mesure qu'il s'avançait, les campagnes, les villes se soulevaient spontanément: Des députations venaient à chaque instant lui présenter leurs hommages et leurs plaintes contre les agents du gouvernement royal. Les habitants d'un village de l'arrondissement de Sémur lui dénoncèrent leur souspréfet qui, disaient-ils, les persécutait parce qu'il ne leur pardonnait pas d'avoir tenu tête aux alliés. Napoléon ordonna à iin brigadier de gendarmerie d'aller enlever ce freluquet, comme il affecta de l'appeler dans un récit officiel publié quelques jours après, et de le conduire dans la prison d' Avallon. •
La défection militaire suivait son cours. Les régiments placés sur la route de l'Empereur n'étaient pas les seuls qui vinssent grossir sa petite armée; d'autres accouraient des places voisines pour s'y rallier. Presque partout l'impulsion était donnée par les soldats et les officiers inférieurs ; les généraux, les chefs de corps s'y laissaient en-
traîner, bien peu essayèrent de s'y opposer, mais bien peu aussi en prirent l'initiative. Il est juste de tenir compte de ce fait, non pas pour justifier ces chefs si prompts à oublier leurs serments, mais pour ne pas aggraver leurs torts en laissant supposer qu'ils y avaient joint celui d'une préméditation perfide et qu'ils préparaient déjà une trahison odieuse lorsqu'ils juraient encore de mourir pour les Bourbons. Quelques-uns, sans doute, manquèrent à leur devoir de propos délibéré : c'est ainsi qu'à Vesoul, le général Gruyer profita de l'ordonnance qui appelait les ofllciers à demi-solde à la défense du trône pour les rassembler sous le drapeau impérial, mais, je le répète, la plupart des généraux el des colonels cédèrent à l'entraînement.
Déjà, depuis plusieurs jours, une défection bien autrement éclatante était venue porter un coup terrible à la cause royale. J'ai dit comment le maréchal Ney, chargé de diriger contre Napoléon les forces réunies en Franche- Comté, s'était mis en mesure d'exécuter les ordres du gouvernement. On fondait les plus grandes espérances, nonseulement sur sa réputation militaire, sur l'influence qu'elle lui donnait dans l'armée et sur les sentiments dont il s'était montré animé en prenant congé du Roi, mais aussi sur le souvenir des procédés violents auxquels il avait eu recours à Fontainebleau pour contraindre Napoléon à abdiquer et qui semblait élever entre eux une barrière difllcile à franchir. Par une erreur trop ordinaire, on voulait voir, dans les torts qu'il avait eus envers
son ancien souverain, le gage de son dévouement à ses maîtres nouveaux. L'Empereur, qui le connaissait mieux, s'était félicité de lui voir donner un commandement. Le maréchal, incomparable sur le champ de bataille,- non pas par la grandeur des conceptions ni par Thabileté de sa tactique, mais par une intrépidité sans égale, par une fermeté calme et froide qui relevait au-dessus de luimême et lui donnait d'admirables inspirations, était partout ailleurs un homme parfaitement médiocre. Rude, indiscipliné, facile à blesser. Napoléon, tout en l'élevant au faîte des honneurs et de la fortune parce qu'il voyait en lui un de ses plus utiles instruments, disait qu'une armée dans laquelle on compterait beaucoup d'hommes de la sorte serait ingouvernable. A raison même de la part qu'il avait eue à ribdication de l'Empereur, la Restauration lui avait fait un grand accueil et l'avait comblé de faveurs. Il avait paru satisfait dans les premiers moments, mais on assure que, plus tard, il avait éprouvé à la cour quelques froissements d'amour-propre suflBsants pour ébranler les dispositions d'un esprit aussi mal pondéré.
Tout indique cependant qu'appelé à défendre la royauté contre une attaque inattendue dans laquelle il ne vit au premier moment qu'une téméraire folie, il voulut d'abord s'acquitter fidèlement de la tâche qu'il avait acceptée avec une chaleur et un emportement de langage conformes à sa nature. Se donnant à peine le temps de réunir à Besjançon quelques régiments, il se mit sur-le-
champ à leur télé pour aller combattre Napoléon qu'il croyait encore retenu au delà de Lyon, mais en arrivant le 1 3 à Lons-le-Saulnier, il apprit que cette grande cité était depuis trois jours au pouvoir des forces impériales et que déjà quelc[ues-uns des corps placés sous son commandement avaient passé à l'ennemi. Une très-vive agitation commençait à se manifester dans ceux qu'il amenait avec lui. La journée se passa pourtant sans que rien pût faire soupçonner de sa part un changement de résolution, mais, dans la nuit, un émissaire du général Bertrand lui apporta, avec les proclamations impériales, une lettre de Napoléon lui-même qui l'appelait le brave des braves et l'invitait, d'un ton de confiance et d'affection, à se rallier au drapeau sous lequel il avait acquis tant de gloire. La faible léte du maréchal ne résista pas à l'évocation de ces souvenirs. Il fit appeler,le lendemain matin, les deux lieutenants généraux qui commandaient sous lui, l'ancien républicain Lecourbe et M. de Bourmont, successivement Vendéen et soldat de l'Empire, et leur annonça qu'il était décidé à se joindre à l'Empereur. Sans l'encourager dans ce "projet, ils ne firent rien pour l'en détourner. Les tlroupes ayant ensuite été réunies sur une des places de la ville, le maréchal leur fit donner lecture d'un ordre du Jour, véritable proclamation qui exprimait d'une manière bien caractéristique les sentiments divers dont la révolution qui s'opérait était le résultat. « La cause des Bour- » bons, y disait-il, est à jamais perdue. La dynastie que » la nation française a adoptée va remonter sur le trdne...
» Que la noblesse des Bourbons prenne le parti de s'ex- > patrier ou qu'elle consente à vivre au milieu de nous, » que nous importe ! La cause sacrée de la liberté et de » notre indépendance ne souffrira plus de leur funeste » influence. Ils ont voulu avilir notre gloi;*e militaire... » Les temps ne sont plus où Ton gouvernait les peuples » en étouffant leurs droits. La liberté triomphe enfin et » Napoléon va raffermir à jamais. » La lecture de cet ordre du jour excita de bruyants applaudissements. Les troupes prirent aussitôt la cocarde tricolore, et le maréchal, après avoir donné les ordres que les circonstances exigeaient, s'empressa d'aller de sa personne se mettre à la disposition de l'Empereur.
Napoléon était arrivé le 17 à Auxerre. Le préfet, M. Gamot, qui était précisément le beau-frère du prince de la Moskowa, était allé au-devant du conquérant. C'était le premier fonctionnaire civil de cet ordre qui ne se fût pas retiré devant l'invasion. Le maréchal se présenta à huit heures du soir au général Bertrand et le pria de dire à l'Empereur qu'avant d'être admis en sa présence il désirait recueillir ses idées et justifier par écrit la conduite qu'il avait tenue lors de l'abdication de Fontainebleau et depuis cette époque. Napoléon lui fit répondre que toute justification était superflue, qu'il l'aimait toujours et qu'il l'embrasserait le lendemain. Il n'oublia rien, en effet^ pour lui persuader qu'il ne conservait du passé aucun souvenir pénible et pour flatter son amour-propre, mais le maréchal se sentait mal à l'aise. Les écarts où l'entrai-
nement des circonstances l'avait précipité depuis une année avaient jeté dans son âme un trouble, une souffrance, un mécontentement de lui-même que bien d'autres, plus coupables d'intention, étaient loin de sentir et qui (devaient désormais jusqu'à la fin attrister son existence. L'expiation commençait déjà. 11 éprouvait le besoin, si nouveau pour un guerrier de son espèce, d'expliquer ses actes, de faire comprendre que les considérations personnelles ne l'avaient pas déterminé, qu'il s'était toujours rangé là où il avait cru voir l'intérêt de la patrie pour laquelle, disait-il, il était prêt à verser la dernière goutte de son sang. Napoléon eut beaucoup de peine à l'empêcher de poursuivre une apologie que la rudesse naturelle de son langage et son peu d'expérience en semblable matière eussent bientôt transformée en récriminations dures et embarrassantes.
Déjà, sans compter le corps du maréchal Ney et ceux qui, surdes points plus ou moins éloignés, arjjoraient successivement les trois couleurs, l'Empereur comptait sous ses ordres immédiats des forces tellement considérables qu'il avait pu en former quatre divisions. Voulant alléger la fatigue et hâter la marche de ses troupes, il les fit embarquer sur l'Yonne pour qu'elles fissent par eau le trajet de vingt- cinq lieues qui sépare Auxerre de Fossard, près de Montereau. Les instructions écrites qu'il donna au général Girard, commandant de l'avant-garde, lui prescrivaient d'empêcher ses soldats de faire main basse sur les royalistes comme on disait qu'ils y étaient disposés en
représaille de rordonnance qui avait mis Napoléon hors la loi. « Nous ne rencontrerons que des Français, disait- » il dans ces instructions, je vous défends de tirer un seul » coup de fusU. Calmez vos soldats; démentez les bruits » qui les exaspèrent ; dites-leur que je ne voudrais pas » entrer dans ma capitale à leur tête si leurs armes étaient » souillées de sang français. »
L'Empereur, après avoir embarqué ses divisions, restait presque sans escorte; il n'en avait plus besoin. Le lendemain <9 mars, accompagné seulement de trois officiers et de quelques lanciers polonais qui galopaient à la portière . de sa voilure, il traversa Joigny et s'arrêta à Sens.
Dès la veille, l'infanterie de la vieille garde que le maréchal Oudinot amenait de Metz à marches forcées pour défendre le Roi s'était révoltée à Troyes et, malgré les eiïorls de son chef, avait repris les couleurs impériales. Le maréchal Victor, qui accourait de Mezières avec les troupes de la seconde ^ivision militaire dont il était gouverneur, fut aussi abandonné par elles;
Tous ces faits n'étaient pas encore connus à Paris, mais ce qu'on en savait, ce qu'il était facile d'en pressentir était plus que suffisant pour décourager des hommes, même plus énergiques que ceux qui formaient le conseil de la royauté. Vainement on essayait de tromper le public par de grossiers mensonges. Le jour même où Napoléon arrivait à Sens et où ses troupes approchaient de Montereau, le Moniteur affirmait que l'opinion le repoussait avec horreur, que la France se ralliait tout entière autour du
Roi contre un usurpateur qui cherchait dans l'imposture et la corruption ses moyens de succès, qui osait inculper Thonneur des maréchaux les plus connus pour leur loyauté en publiant sous leur nom de prétendues proclamations. Cette même feuille traitait d*absurde invention de la malveillance le bruit déjà répandu que le Roi se disposait à quitter Paris, et à ces étranges informations, elle joignait cette déclaration solennelle : « Le gou- » vernement a jugé indigne de"lui ce système d'artifice et » de dissimulation suivi par les gouvernements qui l'ont » précédé. Il ne veut rien exagérer ni rien laire, il met » au premier rang de ses devoirs de dire constamment » la vérité. »
Les journaux royalistes, marchant sur les traces du journal officiel, remplissaient leurs^ colonnes des récits les plus niais sur les preuves d'attachement que l'armée et la population, à les en croire, donnaient de toute part aux Bourbons. Le Journal des Débats racontait que la désertion continuait d'une manière étonnante dans la petite troupe de Bonaparte, qu'il ne lui restait presque plus de cavalerie, que Lyon et Grenoble, se sojilevanl derrière lui, étaient rentrés sous l'autorité royale.
Une nouvelle proclamation du roi à l'armée, en date du 18, par le ton de découragement qui y régnait, prouvait combien peu le pouvoir partageait l'absurde sécurité qu'il s'efforçait d'inspirer. Il y disait : « J'ai répondu de » votre fidélité h toute la France. Si l'ennemi pouvait » triompher., la guerre civile serait aussitA allumée, trois
» cent mille étrangers dont je ne pourrais plus enchaîner > les bras fondraient sur notre patrie. Vaincre ou périr » pour elle, que ce soit notre cri de guerre ! Et vous qui » servez sous d'autres drapeaux que les miens, je ne vois » en vous que des enfants égarés ; abjurez votre erreur » et venez vous jeter dans les bras de votre père, et, j'y » engage ma foi, tout sera sur-le-champ mis en oubli. » Cohiptez tous sur les récompenses que votre fidélité el » vos services vous auront méritées. »
Ce langage contrastait avec les forfanteries et les démonstrations tumultueuses auxquelles se livraient encorer par moments, certains royalistes ou soi-disant tels. Des groupes que Ton croyait payés par la police parcouraient les rues en criant : Vive le Roi! A bas le tyran! Des détachements de volontaires, précédés de drapeaux blancs et le chapeau surmonté d'un panache blanc, traversaient la ville en allant, à grand bruit, recevoir des armes et prendre position sur la roule de Melun et de Fontainebleau, Cependant, des cris isolés de Vive l'Empereur se faisaient parfois entendre. Un de ceux qui les proféraient fut assommé à coups de canne dans la cour des Tuilerie^.
Les chambres persistaient dans Taltilude monarchique et constitutionnelle qu'elles avaient adoptée. En réponse ' au discours du trône, elles avaient voté des adresses qui exprimaient avec une égale chaleur leur dévouement au Roi, el leur haine profonde pour œlui qu'elles appelaient l'ennemi de la France et du monde, pour l'homme qui, disaient-elles, avait foulé aux pieds toute liberté, tout.
honneur, toute justice et contre qui l'Europe indignée s'était levée pour le rejeter de son sein. L'adresse delà Chambre des députés contenait ce passage remarquable : « Vos fidèles sujets sont convaincus que le gouvernement » concourra au salut public en se confiant à des hommes » énergiques à la fois et modérés, dont les noms seuls » soient une garantie pour tous les intérêts, une réponse » à toutes les inquiétudes, à des hommes qui, ayant été à » diverses époques les défenseurs des principes de justice » et de liberté qui sont dans le cœur de Votre Majesté et » forment le patrimoine de la nation, soient tous égale- » ment solidaires de la stabiUté du trône et des principes » que fennemi public vient anéantir. »
La pensée de la Chambre n'était pas équivoque : elle demandait qu'on appelât au pouvoir les coryphées de l'opinion constitutionnelle. Le Roi se borna à répondre que les instruments qu'il emploierait seraient toujours dignes de la patrie et de lui.
Cette idée d'un changement de ministère n'avait pas cessé d'être l'objet j)rincipal des discussions engagées, soit dans les comités secrets de la Chambre, soit dans les réunions qui avaient lieu chez M. Laine. Quelques-uns des ministres, je l'ai déjà dit, étaient tout disposés à se retirer. « Au point où nous en sommes, disait l'abbé de » Montesquieu, il n'est pas d'extrémités auxquelles le Roi » ne soit prêt à se soumettre. — Quoi! lui répondit-on, » il accepterait même La Fayette? — Oui, La Fayette lui- » même. » Rien ne se terminait pourtant, et ces intermi-
nables pourparlers restaient sans résultat. Le parti constitutionnel croyait généralement que l'obstacle venait moins des membres du cabinet que de la répugnance de la cour à accepter ceux qu'en ce moment il aurait fallu leur donner pour successeurs.
Les amis de la liberté, sans se laisser décourager par ces signes de ûiéfiance, redoublaient d'efforts pour défendre la cause royale qui, en cette" circonstance, leur paraissait étroitement unie à la leur. C'était d'eux que venaient, dans la Chambre des députés, les propositions les plus hardies. M. Laine s'étonnait de trouver plus d'appui parmi les hommes qui, pendant la session précédente, avaient constamment repoussé les projets illibéraux du gouvernement que parmi les ministériels eux-mêmes. « C'est que » les sentiments généreux se tiennent, » lui dit M. de La Fayette.
Le parti constitutionnel semblait être seul sur la brèche parce qu'on était réduit à imiter son langage, à proclamer ses principes pour essayer, trop, tardivement, de reconquérir quelque popularité. La séance du 18 mars présenta cette situation sous un aspect bien caractéristique. Le général Augier, dans un discours très-violent contre Napoléon, empreint d'ailleurs d'un esprit de libéralisme, de conciliation, d'oubli du passé, mais où il déplorait les imprudences commises depuis la Restauration, proposa de déclarer la guerre nationale, d'iBViter tous les Français à s'armer contre l'ennemi commun, de décider que les poursuites et les prescriptions judiciaires resteraient suspendues à
regard des citoyens qui s'enrôleraient, que les employés conserveraient leurs traitements, que le temps des études continuerait à courir au profit des élèves des écoles, que cette campagne compterait triple pour Tavancement et pour la retraite et que des médailles, des récompenses de toute nature seraient accordées à ceux qui y auraient pris part. Aux termes de cette même proposition, tout discours tenu en public, tout placard ou écrit menaçant pour les acquéreurs dé] biens nationaux ou qui provoquerait le rétablissement des droits féodaux, de la dîme, des rentes seigneuriales, eût été considéré comme un attentat ou comme l'effet d'un complot tendant à la guerre civile et puni de la réclusion ou du bannissement, si le coupable était un fonctionnaire public; une amnistie complète était promise à ceux des partisans armés de Napoléon qui feraient leur; soumission dans le délai de quatre jours ; enfin, on s'engageait à indemniser lefe militaires privés de leurs dotations par les événements de l'année précédente.
De telles dispositions étaient excessives. Non-seulement elles ne soulevèrent aucune objection, mais .un ancien conventionnel, M. Barrot de la Lozère, père de M. Odilon Barrot, proposa de les faire précéder d'un préaiûbule plus extraordinaire encore. Il y était dit que la natioiî s'était levée en* masse, en 1789, pour reconquérir, de concert avec son Roi, les droits naturels et imprescriptibles qui appartiennent à tous les peuples, que la jouissance lui en était assurée par les Constitutions librement acceptées par
elle en 4791, en Tan TU, en Tan VIII, que la Charte de <8U n'était que le développement des principes de ces Constitutions, que depuis 1791 tous les gouvernements qui avaient méconnu les droits de la nation avaient été renversés et que nul gouvernement ne pouvait se soutenir qu'en suivant la ligne des principes constitutionnels, que Bonaparte les avait tous méconnus et violés au mépris des serments les plus solennels, enfin que le vœu général et spontané avait rappelé sur le trône une famille que la France était accoutumée à vénérer et un prince qui, à répoque de notre régénération, avait secondé puissamment les efforts de son auguste frère pour opérer cette régénération.
Ce préambule qui donnait à la restauration des Bourbons le caractère d'une élection nationale, qui plaçait sur la même ligne la Charte, la Constitution de 9< , celle de la Répubhque directoriale et celle du Consulat, qui, enfin, justifiait toutes les révolutions accomplies depuis vingt-cinq ans, ne donna lieu à aucune réclamation et fut renvoyé, avec la proposition du général Augier, à l'examen des bureaux pour qu'ils en délibérassent sans retard.
Dans la presse comme à la tribune, à mesure qu'on approchait du moment fatal, on n'entendait plus que la voix du parti constitutionnel. On eût dit que tout ce qui, en France, n'était pas bonapartiste, appartenait à ce parti. Le 1 9, le Journal des Débats publia encore un 'article de Benjamin Constant, qui aurait mérité d'être recueilli
comme un éclatant témoignage des sentiments dont tous les amis de la liberté étaient animés, alors même que des événements postérieurs ne Tauraient pas rendu tristement célèbre. « Du côté du Roi, disait l'ancien républicain, sont » la liberté constitutionnelle, la sûreté et la paix ; du côlé » de Bonaparte la servitude, Tanarchie et la guerre ; nous » subirions sous lui un gouvernement de Mamelucks. Ses » proclamations sont celles d'un chef armé qui fait briller » son sabre pour exciter Favidité da ses satellites et les » lancer sur les citoyens comme sur une proie. C'est Attila, » c'est G-engis-Khan, plus terrible, plus odieux, parce que » les ressources de la civilisation sont à son usage; on » voit qu'il les prépare ^our régulariser le massacre et » pour administrer le pillage. Il reparaît, cet homme teint » de notre sang et poursuivi naguère par des malédifctions » unanimes. Quel peuple serait plus digne que nous de » mépris, si nous lui tendions la main? Nous devien- » drions la risée de l'Europe après en avoir été la terreur. » Notre erclavage n'aurait pas d'excuse, notre abjection » plus de bornes. Qu'oserions-nous dire à ce Roi que nous » aurions pu ne pas rappeler..., que nous avons attiré sur J> la terre où déjà sa famille avait tant souffert? » Dans le cours de cet article, Benjamin Constant ne manquait pas, suivant le thème alors universellement adopté, de signaler, de déplorer les fautes des ministres, mais il les présentait comme déjà réparées; il disait que toutes les inquiétudes qu'elles avaient pu faire concevoir devaient^ cesser, que Louis XVIII, accueillant le vœu de son peuple,
allait rendre la Constitution pliis libérale encore , que les mesures proposées et déjà adoptées en principe allaient rallier tous les partis et imposer silence à toutes les défiances en associant aux destinées de la France les hommes qui, depuis vingt-cinq années, avaient défendu la patrie, la gloire et la liberté, en entourant ainsi le Roi de ses véritables appuis, de Ceux qui, en 1789, avaient voulu faire fleurir la liberté sous la monarchie et qui voulaient, en 1815, consolider la nronarchie par la liberté. Faisant enfin un retour sur lui-même , sur sa conversion au royalisme que jadis il avait combattu et protestant contre la pensée d'une transformation nouvelle qui le mettrait tout à la fois en contradiction avec ses anciennes opinions et avec celles qu'il professait maintenant : « J'ai » voulu, disait M. Constant, j'ai voulu la liberté sous toutes » les formes ; j'ai vu qu'elle était possible sous la monar- » chie. Je vois le Roi se rallier à'ia nation ; je n'irai pas, . » misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre, » couvrir l'infamie par le sophisme, et balbutier des mots » profanés pour racheter une vie honteuse. »
En lisant cette vigoureuse imprécation, si souvent rappelée depuis, les royalistes se disaient qu'au milieu de tant fie défections accomplies ou imminentes, il y avait au moins un homme sur qui on pouvait compter parce qu'il avait élevé entre lui et Napoléon une barrière infranchissable. Leur confiance eût peul-étre été moins entière s'ils avaient su quelle influence le désir de plaire à une femme célèbre par sa beauté avait exercée,
en cette occasion, -sur l'esprit- de Benjamin Constant.
Ce jour-là même, le Tribunal de police correctionnelle devait juger la plainte en calomnie intentée par les rédacteurs du Censeur contre la Quotidienne qui avait accusé les patriotes de conspiration bonapartiste. A la veille d'une catastrophe imminente, cette poursuite devenait compromettante pour les plaignants et pour les juges eux-mêmes. Le président engagea MM. Comte et Dunoyer à s'en désister. Sur leur courageux refus, le Tribunal 5e tira d'embarras en renvoyant l'affaire à quinzaine.
Tout était perdu. Le faible espoir qu'on avait pu conserver de voir les forces réunies en avant de Paris ne pas imiter l'exemple des autres troupes s'était déjà évanoui. L'armée de Fontainebleau, celle dont on avait donné le commandement au duc de Berry, se préparait à aller audevant de Napoléon. Déjà un régiment de cuirassiers à Melun, un régiment de lanciers à Montereau, avaient commencé la défection. Les gardés du corps qu'on leur avait joints et qui gardaient le pont de Montereau, menacés etpoursuivis par les lanciers, n'avaient eu que le temps de se replier en désordre sur Paris. Aux portes mêmes de la capitale, les soldats du camp de Yillejuif quittaient la cocarde blanche et parlaient aussi d'aller se réunir à l'Empereur.
La consternation régnait aux Tuileries. Un conseil tumultueux se tenait comme en permanence chez M. de Blacas , et chacun des hommes qui avaient ou se
croyaient le droit d'être consultés venait y proposer des plans, tous plus ou moins impraticables parce que le temps manquait pour les combiner. Les généraux DCssoles et Maison offraient de marcher contre Napoléon avec une troupe choisie de soldats, de volontaires, de gardes nationaux dévoués. M. Laine voulait que le Roi, entouré des deux Chambres, attendit l'ennemi. Le maréchal Marmont, qui venait seulement d'arriver de sa terre de Châtillon et à qui l'on avait donné le commandement de toutes les compagnies de la maison du Roi, était seul de l'avis ouvert par M. Laine; il demandait d'ailleurs comme moyen d'exécution qu'on se fortifiât dans le Louvre et les Tuileries pendant que Monsieur et le duc de Berry iraient essayer de soulever les départements. On assure que M. de Blacas» reconnaissant l'inefficacité de touteinesure militaire et la nécessité, par conséquent, de recourir à des moyens moraux, exprimait la conviction que si, à l'approche de Napoléon, le Roi, se confiant dans son bon droit et datis ses vertus, sortait de Paris en calèche découverte, accompagné des membres des deux Chambres à cheval aux deux portières et attendait avec ce cortège l'arrivée de l'usurpateur, un spectacle aussi imposant ferait tomber les armes des mains des plus téméraires. M. de VitroUes, moins chimérique, proposait que le Roi se retirât à T^ Rochelle, entre les deux bassins de la Loire et de. la Gironde, entre la Bretagne, la Vendée et les provinces du Midi, les plus dévouées de toutes à la royauté; dans cette position, il eût été couvert en face par la ligne de la Loire qu'aurait dé-
fendue le maréchal Gouvion Saint-Cyr avec les forces rassemblées à Orléans , à sa droite par Bordeaux où la duchesse'd'Angoulôme armait la population pendant que, ^ plus au midi, son mari allait chercher d'autres secours , à sa gauche par Angers et Nantes où s'était porté le duc de Bourbon; non-seulement, disaitM. de Vitrolles, le Roi serait ainsi en sûreté, mais il pourrait de là organiser et diriger la résistance d'une partie du royaume et, si les circonstances s'aggravaient, la mer restée libre lui permettrait de se retirer sans obstacle soit en Angleterre, sbit en Espagne. L'abbé de Montesquieu combattit fortement ce dernier projet ; il disait que conduire le Roi dans les départements de l'Ouest ce serait lui donner une- couleur vendéenne et aliéner la France entière et que jamais le roi de la Vendée ne serait le roi de la France.
Louis XVI El, dont le rôle dans cette tourmente paratt avoir été assez passif et à qui les informations et les conseils continuaient à n'arriver que par l'intermédiaire de M. de Blacas, fut averti enfin de l'impossibilité de se maintenir dans Paris et il se résolut à partir sans retard pour la frontière du Nord où le duc d'Orléans était allé, dès la veille, organiser les ressources dont on croyait pouvoir encore disposer.
Tandis qu'aux Tuilerie? on faisait avec précipitation !e4 préparatifs du départ, que, par de fortes gratifications pécuniaires, on déterminait quelques généraux à accompagner le Roi et que ce prince passait en revue au Champ de Mars la maison militaire destinée à escorter la famille '
royale, la Chambre des députés, réunie en comité secret, recevait du ministre de Tintérieur la nouvelle que le Roi, cédant aux circonstances, allait s'éloigner de Paris. Jusqu'au dernier moment, le parti constitutionnel se montra disposé à défendre la cause du trône ; M. Flangergues voulait que les Chambres se déclarassent inséparables de la personne du monarque. Le chancelier fit à la Chambré des pairs la même déclaration que M. de Montesquiou à celle des députés.
Vers minuit, par un temps affreux, au bruit du vent et d'une pluie battante, Louis XVIII marchant péniblement, appuyé sur M. de Blacas et sur le duc de Duras, • premier gentilhomme delà Chambre, descendait le grand escalier des Tuileries à la clarté des flambeaux qu'un huissier portait devant lui. Les gardes du corps, les gardes nationaux de service au palais^ les employés de la cour s'agenouillaient sur son passage et lui baisaient les mains avec tous Içs signes de la plus vive douleur. Il paraissait lui-même fort ému et se bornait à leur dire : « Mes enfants, votre attachement me touche, mais j'ai » besoin de repos, je vous reverrai. » Une heure après, le comte d'Artois et le duc de Berry prenaient à leur tour la route de Flandres. Les ministres, les hauts fonctionnaires, tous ceux qui pouvaient se croije en danger s'éloignèrent également pendant la nuit. Le secrétaire du conseil, M. de VitroUes, partit pour le Midi, chargé de tous les pouvoirs du Roi. Telle fut la précipitation de ce départ que M. de Blacas oublia dans son cabinet des pa-
piers importants et môme assez compromettants pour quelques personnes. On avait pensé pourtant à emporter les diamants de la couronne.
Le lendemain matin, 20 mars, le ifomïewr publia cette proclamation que le Roi avait signée avant son départ : « La divine Providence qui nous a rappelé au trône de » nos pères permet aujourd'hui que ce tfône soit ébranlé » par la défection d'une partie de la force armée qui » avait juré de le défendre; nous pourrions profiter des » dispositions fidèles et patriotiques de Timmense majo- » rite des habitants de Paris pour en disputer l'entrée » aux rebelles, mais nous frémissons des malheurs de » tout genre qu'un combat sous ses murs attirerait aux » habitants. Nous nous retirons aVfec quelques braves
> que Tintrigue et la perfidie ne parviendront point à ». détacher de leurs devoirs, et puisque nous ne pouvons
> point défendre notre capitale, nous irons plus loin' ras- » sembler des forces et chercher sur un autre point du » royaume, non pas des sujets plus aimants et plus » fidèles que nos bons Parisiens, mais des Français plus
> avantageusement placés pour se déclarer pour la bonne » cause. La crise actuelle s'apaisera. Nous avons le doux » pressentiment que les- soldats égarés dont la défection » livre nos sujets à tant de dangers ne tarderont cas à re-
> connaître leurs torts et trouveront dans notre indul- » gence et dans nos bontés la récompense de leur retour. » Nous reviendrons bientôt au milieu de ce bon peuple » à qui nous ramènerons encore une fois la paix et 'le
866 HISTOIRE DE LA RËSTAURATIOxN.
> bonheur. » Après ce préambule, le Roi ordonnait la clôture de la session (]es Chambres, enjoignait à leurs membres de se séparer à l'instant pour se réunir le plus tôt possible au lieu qu'il indiquerait comme le siège provisoire dr son gouvernement et déclarait nulle et illicite toute assemblée de Tune ou l'autre Chambre qui aurait lieu ailleurs sans son autorisation.
Déjà, la nouvelle du départ du Roi s'était répandue dans tout Paris. La consternation était grande, non-seulement dans les quartiers habiles par l'ancienne aristocra-^ tie, mais dans ceux de la banque et du commerce. Les souvenirs des temps révolutionnaires, ceux des guerres incessantes dont la pensée se Hait au nom de Napoléon, obsédaient les imaginations. L'aspect général de la grande cité était morne et sombre.
Vers dix heures du matin, cependant, une foule de gens des basses classes du peuple, animés de tout autres sentiments, commença à encombrer la place du Carrousel et les rues voisines. Les grilles de la cour des Tuileries et du jardin étaient fermées, la garde nationale seule occupait à l'intérieur les postes et les portes. Cette fermeture ^ et le silence qui régnait dans toutes les parties du palais n'ayant plus laissé de Routes sur la fuite de la famille royale, les cris de : Vive r Empereur ! se firent entendre de plusieurs côtés. Des groupes essayèrent d'ouvrir les grilles. La garde nationale résista et repoussa quelques jeunes gens qui tentaient de les escalader. Des injures, des vociférations menaçantes furent ébhangées. L'intervention de
la force armée ne tarda pas h terminer celte, espèce de lutte.
Dus la veille au soir, la plus grande partie des troupes rassembli'îes au camp de Villejuif ou dans Tintérieur de Paris avait eu Tordre de se retirer sur Saint-Denis. A Fexception des régiments suisses qui se rendirent aussitôt à cette destination, elles n'avaient reçu qu'avec les témoignages du plus vif méconlentemenl Tannonc^e de ce mouvement dont le but évident était de les éloigner de Napoléon. Elles s'étaient pourtant mises on m irche dans la matinée, mais, des la première halte, un régiment dlnfanterie légère se révolta, un second suivit' bientôt c«t exemple, les autres corps ne tardèrent pas à Tidiiter et le général Belliard lui-même, major gén/iral -do rarmée, entraîné par le mouvement, leur fil prendre position à La Villelte Saint-Denis où se trouvait le quartier général du comte Maison. Déjà les soldats parlaient de retourner sur leurs pas et d'entrer dans Paris lorsqu'ils virent arriver une masse considérable d'officiers ii demi-solde que le gouvernement royal avait réunis à Saint-Denis, alors que, sur tous les' points de la France, il appelait ii son secours cette classe de militaires, et qui, là comme partout, avaient formé un corps de réserve tout préparé pour seconder Napoléon. Le général Excelmnns, que son procès avajt signalé d'avance à la confiance et aux sympathies de tous les ennemis de la royauté, était allé les trouver au moment où, prenant avec eux une batterie d'artillerie, une compagnie d'infanterie et quelques détachements de'
cuirassiers en garnison dans cette petite ville, ils se dirigeaient déjà vers Paris dans l'intention d'être les premiers à y proclamer l'Empereur. Il s'était mis à leur tête. A l'aspect de cette troupe, l'insurrection éclata avec violence dans les régiments qui s'étaient arrêtés à La Villette. Le domicile du général Maison, qui essayait de les contenir, fut envahi et il dut s'estimer heureux d'échapper par la fuite à la fureur des soldats.
Excelmans, poursuivant sa marche, entra dans Paris, et, vers midi, il arrivait au Carrousel, précédé de quelques milliers d'hommes du peuple qui criaient : Vive l'Empereur ! à bas les Bourbons ! Les grilles du palais s'ouvrirent devant lui, et bientôt le drapeau tricolore, arboré sur le pavillon de l'horloge, annonça que la France avait changé de maître. Déjà M. de Lavallette, l'ancien directeur général des postes sous le régime impérial, avait repris possession de cette administration importante que le directeur royal, M. Ferrand, éperdu de terreur, s'était empressé de lui abandonner, et il avait fait partir un courrier chargé d'annoncer à l'Empereur les événements de la nuit pendant que d'autres courriers allaient en transmettre la nouvelle dans toutes les'directions. ' .
Toute la journée s'écoula dans une pénible anxiété pour la masse de la population parisienne. Des militaires ivres de joie et de vin parcouraient les rues en agitant bruyamment leurs sabres et en poussant des clameurs qui semblaient menacer la France du régime odieux et humiliant
de la soldatesque; d'autres attendaient le triomphateur dans la cour et aux abords des Tuileries. A l'entrée de la nuit, la fatigue et le mauvais temps commencèrent à éclaircir les rangs de cette multitude sans la disperser complètement. Napoléon, cependant, ne paraissait pas.
Il était à Fontainebleau depuis quatre heures du matin. Comme le préfet de T Yonne, celui du département de Seineet-Marne était allé à sa rencontre. L'Empereur s'arrêta quelques heures dans ce château où, moins d'un an auparavant, il avait séjourné au milieu de circonstances si différentes. Il sembla se complaire à en parcourir les jardins. Son projet n'était pas, d'abord, d'aller ce jour-là au delà d'Essonne, et il avait même annoncé, par son ordre du jour, l'intention d'y passer la nuit, mais l'arrivée du courrier de M. deLavallette et de quelques lettres particulières que lui écrivaient ses plus chauds partisans le fit changer de résolution. A deux heures de l'après-midi, il partit pour Paris, mais les flots de villageois qui, attirés par
l'enthousiasme et la curiosité, couvraient la route et le saluaient de leurs acclamations, les corps de troupes, les généraux qui venaient au-devant de lui et dont il devait écouter les félicitations, ne lui permettant d'avancer qu'assez lentement, il était huit heures du soir lorsqu'il entra dans sa capitale par la barrière d'Italie. Sa voilure, précédée d'un groupe de généraux, n'avait pour escorte qu'une centaine de cavaliers. Suivant les boulevards neufs jusqu'aux Invalides et traversant ensuite le pont de la Concorde, il arriva aux Tuileries en longeant les quais.