‹ Histoire de la restauration (volume 5)Chapitre 1 sur 23 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Publication de Tacte additionnel. — Mauvais efTet quil produit et qui oblige Napoléon à conToquer les Chambres. — Mouvement démocratique et révolutionnaire. — Fédérations. — Licence de la presse. —Élections peu favorables à TEmpereur.^ Découragement du parti bonapartiste. — Divisions et intrigues de la cour de Louis XV 111 à Gand. — Manifestes du Roi. — Attitude du duc d'Orléans. — Voyage à Gand de M. Guizot. — Commencement des troubles de la Vendée.

L'activité dont Napoléon fit preuve, après son retour de l*ile d*Elbe, pour se mettre en mesure de lutter contre FEurope avec les ressources d'un pays épuisé et désuni,

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paraît plius étonnante encore lorsqu'on se rend compte des préoccupations de toute nature qui absorbaient une grande partie de son temps.

Malgré les professions de foi libérales qui remplissaient ses discours, malgré le3 hommages qu'il ne cessait de rendre au principe de la souveraineté du peuple, les amis de la liberté remarquaient avec inquiétude qu'aucune garantie sérieuse n'avait encore été donnée contre le retour du despotisme, et qu'^à côté de quelques concessions arrachées par la force des circonstances ou par l'opiniâtreté de Carnot, des décrets arbitraires venaient trop souvent rappeler les plus mauvais temps de la tyrannie. On se disait que si, dans la lutte qui allait s'ouvrir, la fortune des armes favorisait Napoléon, s'il recouvrait sa puissance et son prestige, il serait trop tard pour lui deman-

der des institutions auxquelles son caractère répugnait invinciblement; on en tirait la conclusion qu'il fallait profiter des embarras de sa position et du besoin qu'il avait de tout le monde pour lui lier les mains et pour établir un mode de gouvernement libre qui pût résister à ses empiétements.

Tels étaient les calculs des partis qui s'étaient ralliés à lui en haine de l'ancien régime et des Bourbons ; tels étaient aussi ceux de beaucoup d'hommes qui, sans avoir conspiré en sa faveur, sans avoir môme désiré son retour, se résignaient maintenant au rétablissement de l'Empire, soit par lassitude, par crainte de nouveaux bouleversementâf soit parce qu'ils voyaient dans Napoléon le plus

puissant instrument de résistance à lUnvasion étrangère dont on était menacé. La crainte de voir renaître le pesant despotisme renversé il y avait à peine un an, de subir de nouveau tolis ses égarements, tous ses excès, était le sentiment dominant; il n'était même pas étranger à un bon nombre de bonapartistes des plus dévoués qui, dans l'intérêt de Napoléon autant que dans l'intérêt public, désiraient limiter son pouvoir par des barrières assez fortes pour le préserver et préserver la France des entraînements de son ambition. M.deLavallette, M. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély s'exprimaient ouvertement dans ce sens. Nous avons vu quel était le langage de M. de Labédoyère.

Les royalistes, pour la plupart assez peu soucieux de la liberté, s'unissaient, par une tactique qui a été de tout temps celle des partis vaincus, aux réclamations de l'opinion libérale ; c'était un moyen de susciter des obstacles et des entraves au gouvernement dont la chute était Tobjet de tous leurs vœux.

Les républicains ou, comme ils s'appelaient alors, les patriotes, auraient voulu que Napoléon, fidèle à l'attitude qu'il avait prise en traversant la Provence et le Dauphiné, se présentât à la France, moins comme un monarque remontant sur son trône, que comme l'homme du peuple, venant le remettre en possession de sa souveraineté, prêt à se soumettre sans réserve à ce qu'il déciderait pour l'avenir, n'exerçant, en attendant cette décision, que l'autorité nécessaire pour assurer à la nation le libre

h. HISTOIRE DE LA RESTAURATION.

exercice de ses droits et se gardant bien surtout de réclamer, en vertu des anciennes constitutions de TEmpire, un pouvoir dont il avait tant abusé et que d'ailleurs il avait formellement abdiqué. Les constitutionnels de toutes nuances, moins chimériques, se bornaient à demander, mais demandaient instamment, qu*une loi conforme aux idées généralement admises alors sur la balance des pouvoirs et sur les moyens de concilier l'autorité monarchique avec la liberté, mit promptement fin à Tétat précaire qui inquiétait et agitait tous les esprits.

Ces vœux divers se faisaient jour dans des pamphlets dont les auteurs, pour mieux établir la nécessité d'institutions libérales, ne craignaient pas de rappeler les malheurs causés par l'ambition omnipotente de Napoléon. On remarqua parmi ces écrits celui que publia, sous le titre de Principes politiques, l'ancien sénateur Lambrechts, celui-là même qui, l'année précédente, avait provoqué la ' déchéance de l'Empereur, et dans lequel il reproduisait la vieille théorie de l'élection populaire considérée comme la seule base légitime d'un gouvernement, prétendant que Louis XVIII n'avait pas •été légitime, faute d'avoir voulu accepter la Constitution du Sénat qui reconnaissait cette base.

On eût pu croire que les journaux, affranchis pour la première fois depuis quinze ans de la censure préalable, s'empresseraient d'entrer aussi dans la lice, mais cet affranchissement avait été plus apparent que réel. Par un

singulier terme moyen, le ministre de la police, chargé de leur surveillance, avait imposé à chacun d'eux un rédacteur oi&ciel qui, jusqu'à un certain point, réglait le ton et la mesure de leur polémique. Dans les premiers moments surtout, il eût été difficile d*y apercevoir la moindre trace d'opposition. Ce ne fut que peu à peu qu'ils commen^ cèrent à s^eahardir. L'opinion royaliste, en cachant un peu son drapeau et en usant de grands ménagements, put conserver parmi eux plus d'un interprète. Ses organes les plus violents avaient, il est vrai, disparu : le Journal royal n^xistait plus; le Journal des Débats^ abandonné par ses directeurs, les frères Bertin, qui avaient suivi le roi en Belgique, était redevenu le Journal de V Empire ; la Gazette de France avait subi une transformation analogue; mais la Quotidienne^ maintenant déguisée sous le nom de Feuille du jour, et le Journal général, toujours inspiré par M. Royer-CoUard, étaient sur la brèche, attentifs à saisir les occasions de décrier, sans trop se compromettre, le régime impérial, et d'inquiéter les esprits par des nouvelles alarmantes. Malgré toutes leurs précautions, le Nainjau/ne les dénonçait parfois comme des ennemis du gouvernement impérial et des agents de l'étranger. Il est d'ailleurs à remarquer que ni le Moniteur, ni les autres journaux favorables au pouvoir^ ne prenaient la défense de l'absolutisme renversé en 1 81 4. Le Nain jaune lui-même, quelque dévouement qu'il professât pour la cause impériale et à travers les flatteries qu'il prodiguait ii l'armée, condamnait sévë-

rement le système qui avait perdu le premier Empire, affectait des sentiments presque démocratiques et demandait une Constitution.

Le Censeur se signalait, comme sous la royauté, par son indépendance et son audacieuse franchise.^ Le duc d'Otrante, qui n'avait pas sur lui d'action directe, parce que ce n'était pas un journal, avait tout mis en œuvre pour le désarmer. Ayant fait appeler MM. Comte et Dunoyer, il avait essayé de les gagner par des compliments et des cajoleries mêlés d'insinuations menaçantes; il leur avait offert la rédaction du Moniteur, puis des emplois dans la magistrature ou dans l'adnHnistration, mais ils avaient tout refusé. Le Censeur n'était pourtant pas devenu royaliste dans le sens étroit de ce mot : il le prouvait assez par le dédain avec lequel il s'exprimait sur les prétentions de la légitimité et de l'aristocratie nobiliaire, comme aussi par ses attaques injurieuses contre la personne de Louis XVIII ; mais telle était la haine des rédacteurs de ce recueil pour le régime impérial que, dans leur ardeur à le combattre, ils recouraient à des arguments dont les partisans des Bourbons pouvaient tirer avantage. Us disaient, par exemple, que le gouvernement actuel n'avait qu'un caractère provisoire, que peu importait que Napoléon eût été proclamé empereur par l'armée et par les populations des pays où il avait passé, que la France n'appartenait ni aux soldats ni à ceux de ses habitants qui s'étaient rencontrés sur la route de Cannes à Paris. En réponse à ceux qui rappelaieni les quatre mil-

lions de suffrages par lesquels Napoléon avait été élevé à l'Empire, il s'efforçait de prouver que la sanction populaire n*est pas le principe véritable de la légitimité d'un gouvernement , que cette sanction est bien souvent une pure cérémonie, une formalité dérisoire ; que, d'ailleurs, le vote de trois ou quatre millions d'hommes, en le supposant complètement libre, ne saurait avoir pour effet d'obliger neuf millions d'hommes qui n'y ont pas pris part, ni même délier & jamais les descendants des votants; que l'origine d'un gouvernement peut difficilement être tout à fait pure et régulière, mais que- sa véritable légitimité consiste dans sa conformité au vœu de la nation, dans l'adhésion qu'il donne à ses droits, dans les garanties qu'il lui offre ; que les temps de la plus terrible tyrannie, de l'oppression la plus pesante avaient été précisément ceux où l'on rendait les plus pompeux hommages à la souveraineté populaire ; que les Anglais, plus pratiques que nous, n'avaient jamais attaché autant d'importance & certaines théories auxquelles nous étions trop portés à sacrifier les réalités ; que peu importait , après tout, de qui émanait une Constitution, pourvu qu'elle garantit la liberté et qu'elle fût observée, et que la Charte de 1 81 4, tout octroyée qu'elle fût, n'en était pas moins la meilleure Constitution par laquelle la Franceeût été régie. Ils disaient encore que Napoléon, par le fait de sa déchéance, de son abdication, du rétablissement des Bourbons, avait perdu ses droits antérieurs ; ils rappelaient l'enthousiasme avec lequel les Bourbons avaient été accueillis et que Car-

not lui-même avait constaté dans son fameux pamphlet. S'attaquant au décret «qui convoquait tous les collèges électoraux de France au Champ de Mai pour y voter une Constitution, ils se refusaient à reconnaître un pareil droit à quelques milliers d'électeurs nommés d*aprës des formas et dans des circonstances qui ne les rendaient nullement aptes à représenter la France, et ils n*ayaient pas de peine à démontreï* Timpossibilité d'une délibération sérieuse dans une pareille assemblée. Ils s'élevaient avec plus de force encore contre Fesprit militaire dont ils croyaient voir renaître le fatal ascendant, et les sarcasmes les plus amers leur suffisaient à peine pour témoigner Thorreur qu'ils en éprouvaient. C'est ainsi que, faisant allusion & une plaisanterie bien connue du Nain jaune^ ils proposaient de remplacer l'ordre de Véteignoir par celui du sabre; qu'ils parlaient de la prochaine publication d'un ouvrage destiné à démontrer l'influence delà moustache sur le raisonnement , qu'ils demandaient ce que c'était que la gloire, si un lion qui faisait trembler tous les animaux de la contrée avait de la gloire , si la brawv/re considérée en elle-même était une qualité estimable , si celui qui bravait les voyageurs pour leur enlever leur bourse, celui qui bravait les mers pour enlever des esclaves ou qui bravait des armées pour mettre les peuples en servitude, méritaient l'estime des hommes: toutes questions dont ils abandonnaient la solution aux journalistes qui ne cessaient de parler de braves et de bravoure.

On a peine à concevoir qu'une telle diatribe ait pu être publiée dans un pays aussi épris que la France de la gloire des armes, sous le règne de Napoléon, en présence de Farmée d'Austerlitz, dléna, deFriedland, de Wagram, alors qu'elle venait de faire lé W mars. Rien ne prouve mieux combien la réaction des esprits rendait alors impossible cette domination de Tesprit militaire, tant redoutée par le Censeur.

Cependant le volume de ce, recueil qui, comme nous venons de le voir, mettait en question ou plutôt niait formellement la légitimité de Napoléon et celle d& la révolution par laquelle il venait d'être reporté sur le trône, fut saisi avant d'avoir été mis en vente. Le préfet de police fit appeler MM. Comte et Dunoyer, leur exprima vivement sa surprise et sa douleur de cette saisie, et les invita à voir le ministre pour essayer d'arranger l'affaire à l'amiable. Us auraient consenti à des suppressions pour obtenir que le volume leur fût rendu, mais on ne ^ut s'entendre. Ils s'adressèrent alors à quelques bonapartistes influents, à M. deLabédoyère entre autres, qui les avaient engagés à se rallier à l'Empire comme à un régime de liberté, et leur demandèrent si c'était là ce qu'on avait promis. Ceux-ci s'interposèrent. Le gouvernement ne crut pas pouvoir soutenir la mesure de répression qu'il avait prise dans un moment de colère irréfléchie. Napoléon, cédant, non sans dépit, aux représentations de quelques-uns de ses conseillers les plus intimes, de Regnaud de Saint-Jean-d'Angëly entre autres, ordonna la

levée de la saisie. Le Nain jaune lui-même exprima l'opinion que la poursuite si malencontreusement entamée était une maladresse. Cette feuille s'indignait pourtant de la polémique du Censeur et raccusait d'être devenu l'agent des royalistes les plus forcenés, tandis que le Censeur^ de son côté, lui reprochait d'avoir, depuis le 20 mars, remplacé sa vive et spirituelle hardiesse par un système de plate flagornerie.

L'effet de cet incident fut d'encourager les agressions de la presse hostile en prouvant qu'elle pouvait beaucoup oser avec impunité.

En présence de dispositions pareilles, l'Empereur comprit le danger et même l'impossibilité d'éluder plus longtemps les concessions qu'on lui demandait. Il résolut de donner, sans plus tarder, une Constitution; mais, pour la préparer, il fallait entrer en relations avec les amis de la liberté, avec ceux qui inspiraient confiance à l'opinion, sans l'effrayer par des souvenirs révolutionnaires. Ces hommes s'étant, pour la plupart, déclarés les ennemis de Napoléon, soit au moment de sa chute, soit pendant la crise qui avait précédé le 20 mars, il éprouvait certainement à leur égard, sinon un ressentiment bien vif, au moins une profonde antipathie. On le vit, néanmoins, les rechercher, les appeler auprès de lui, les féliciter du rôle qu'ils avaient joué dans la dernière Chambre des députés où ils avaient, il est vrai, combattu certains actes et certaines tendances du gouvernement royal, mais où leur langage avait été constamment très-hostile au régime

impérial. Plusieurs ne reçurent ces avances qu'avec une froide réserve ^et se tinrent à l'écart; d'autres se laissèrent séduire et acceptèrent des emplois. De ce nombre furent MM. Dumolard et Bedoch.

Napoléon eût attaché un bien autre prix à s'assurer le concours de M. de La Fayette, dont le nom commençait à redevenir une puissance. N'osant s'adresser directement à lui de peur de s'exposer à un refus, il chargea son frère Joseph, qui avait eu jadis des rapports intimes avec le héros de 1789, de sonder ses intentions. Le général Mathieu Dumas, vieil ami de M. de La Fayette, de tout temps dévoué à la cause d'une sage liberté, mais qui avait servi l'Empire et que l'Empereur avait déjà réussi à se rattacher en lui confiant la direction générale des gardes nationales, fut l'intermédiaire de cette négociation. Il alla trouver M. de La Fayette dans sa terre de La Grange et lui témoigna le désir qu'avait le prince Joseph de s'entretenir avec lui. M. de La Fayette, bien décidé à conserver son indépendance, mais ne voulant pas laisser échapper l'occasion qui s'offrait d'exercer peut-être sur la marche des événements une influence favorable aux idées et aux espérances de sa vie entière, se rendit aussitôt à cet appel. Joseph lui fit l'accueil le plus affectueux , lui parla longuement des bonnes intentions de l'Empereur, de sa volonté bien arrêtée d'accorder à la France les institutions les plus libérales, et lui offrit en son nom une place dans la Chambre des pairs qu'on se proposait de créer. M. de La Fayette, qui ne vou-

lait pas faire acte d'adhésion à un pouvoir dont il se défiait, et qui d'ailleurs, pour bien des raisons, préférait siéger à la Chambre élective, refusa absolument la pairie, mais il promit de s'unir franchement aux efforts que l'on ferait pour repousser les étrangers et avec eux les Bourbons qui acceptaient leurs secours; il ne dissimula pas que les promesses actuelles de Napoléon le rassuraient médiocrement et que si la politique de l'Empereur colitinuait à être celle du passé, il lui serait impossible de ne pas désirer la prompte chute du gouvernement impérial. Joseph dut se contenter de cette profession de foi à demi hostile. Tl essaya vainement d'engager le général & aller voir l'Empereur; M. de La Fayette éluda les insinuations qu'il lui fit dans ce sens.

Il était un homme à qui des motifs plus impérieux encore semblaient interdire l'entrée des Tuileries. Je veux parler de Benjamin Constant, l'éloquent auteur de la protestation si véhémente que le Journal des Débats avait publiée le \ 9 mars contre Napoléon ; les termes en étaienttels qu'ils paraissaient élever entre eux une infranchissable barrière. Malheureusement, Benjamin Constant, doué .d'un esprit rare^ d'une grande finesse d'intelligence, écrivain politique de premier ordre et enclin par nature aux doctrines libérales, n'avait pas un caractère au niveau de ses talents. Énervé par un scepticisme absolu qui ne laissait pénétrer en lui aucune conviction réelle et le livrait sans défense à tous les entraînements de l'imagination, et réduit parfois à chercher dans les émotions du

jeu un refuge contre le vide et la sécheresse désespérée qu'il sentait au fond de son âme, il était, par bien des côtés, accessible aux séductions qu*on voudrait exercer sur lui. Des influences de société avaient contribué, autant qu§ le ressentiment des persécutions endurées pendant le premier Empire, à le rattacher à la cause royale à laquelle il n*avait d'ailleurs adhéré qu'en maintenant avec assez de dignité les principes de liberté professés par lui dans les rangs dû parti républicain. Le 20 mars, il s'était cru assez compromis pour que sa première pensée eût été de quitter la France. Des incidents malencontreux l'y ayant retenu. Napoléon qui, apparemment, le connaissait,^ conçut la pensée bien étrange de se servir, pour élever l'édifice constitutionnel sur lequel devait reposer le nouvel Empire, de l'homme même qui, peu de jours auparavant, s'était déclaré son irréconciliable ennemi. Il le fit appeler et eut avec lui, le U avril, un très-long entretien. Sans essayer de lui persuader qu'il était réellement converti aux idées libérales, ce que Benjamin Constant n'aurait certainement pas cru, il s'attacha avec un art infini à lui faire croire que, cédant aux nécessités d'une situation nouvelle, il voulait tenter de bonne foi l'établissement en France du gouvernement représentatif avec le concours des hommes qui en avaient toujours été les partisans.

« La nation, lui dit-il, s'est reposée douze ans de toute » agitation politique et, depuis une année, elle se repose » de la guerre. Ce double repos lui a rendu un besoin

lA HISTOIRE DE LA RESTAURATION.

» d*actiyité. Elle veut ou croit vouloir une tribune et des » assemblées. Elle ne les a pas toujours voulues. Elle s'est » jetée à mes pieds quand je suis arrivé au gouvernement. » Vous devez vous en souvenir, vous qui essayâtes de » Topposition . Où était votre appui, votre force? Nulle » part. J'ai pris moins d'autorité qu'on ne m'invitait à en » prendre.... Aujourd'hui, tout est changé. Un gouverne- » ment faible, contraire aux intérêts nationaux, a donné » & ces intérêts l'habitude d'être en défense et de chicaner » l'autorité. Le goût des constitutions, des débats, des » harangues, parait revenu . Cependant, ce n'est que la » minorité qui les veut, ne vous y trompez pas. Le peu- » pie... ne veut que moi. Vous ne Tavez^pas vu se près- » sant sur mes pas, se précipitant du haut des montagnes, » m'appelant, me cherchant, me saluant. Je ne suis pas » seulement, comme on Ta dit, l'empereur des soldats, » je suis celui des paysans, des plébéiens, de la France... » Il y a sympathie entre nous. Ce n'est pas comme avec » les privilégiés. La noblesse m'a servi, elle s'est lancée » en foule dans mes antichambres. Il n'y a pas de place » qu'elle n'ait acceptée, demandée, sollicitée....; mais il » n'y a jamais eu analogie. Le cheval faisait des cour- » bettes, il était bien dressé, mais je le sentais frémir. »Avec le peuple, c'est autre chose. La fibre popu- » laire répond à la mienne. Je suis sorti des rangs » du peuple, ma voix agit sur lui. Voyez ces conscrits, » ces fils de paysans ; je ne les flattais pas, je les trai- » tais rudement ; ils ne m'entouraient pas moins, ils ne

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» criaient pas moins vive l'Empereur! C'est qu*eatre eux » et moi il y a même nature. Ils me regardent comme » leur soutien, leur sauveur contre les nobles... Je n'ai » qu'un signe à faire, ou plutôt à détourner la tête, les » nobles seraient massacrés dans toutes les provinces. Ils » ont si bien manœuvré depuis dix-buit mois I Mais je » ne veux pas être le roi d'une jacquerie. S'il y a des » moyens de gouverner avec une Constitution, à la bonne » heure!... J'ai voulu l'empire du monde et, pour me » l'assurer, un pouvoir sans bornes était nécessaire. Pour » gouverner la France seule, il se peut qu'une Constitu- » tion vaille mieux. J'ai voulu l'empire du monde, et qui » ne l'aurait pas voulu à ma place ?... Souverains et sujets » se précipitaient à l'envi sous mon sceptre. J'ai rarement » trouvé de la résistance en France, mais j'en ai pourtant » rencontré davantage dans quelques Français obscurs et » désarmés, que. dans tous ces rois si fiers aujourd'hui de » n'avoir pas un homme populaire pour égal... Voyez » donc ce qui vous semble possible, apportez-moi vos y idées. Des discussions publiques, des élections libres, » des ministres responsables, la liberté de la presse, vous » aurez tout cela... La liberté de la presse surtout, l'é- » touffer serait absurde. Je suis convaincu sur cet article... » Je suis l'homme du peuple; si le peuple veut la liberté, » je la lui dois. J'ai reconnu sa souveraineté, il faut que » je me prête à ses volontés, môme à ses caprices. Je n'ai » jamais voulu l'opprimer pour mon plaisir. J'avais de » grands desseins; le sort en a décidé. Je ne suis plus un

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» conquérant, je ne puis plus Tétre. Je sais ce qui est pos- » sible et ce qui ne Test pas. Je n'ai plus qu'une mission, » relever la France et lui donner un gouvernement qui lui » convienne... Je ne hais point la liberté. Je Tai écartée » lorsqu'elle obstruait ma route, mais je la comprends, » j'ai été nourri dans ses pensées... Aussi bien, l'ouvrage » de quinze ans est détruit, il ne peut se recommencer. Il » faudrait vingt ans et deux millions d'hommes à sacri- » fier... D'ailleurs, je désire la paix et je ne l'obtiendrai » qu'à force de victoires. Je ne veux pas donner de fausses » espérances ; je laisse dire qu'il y a des négociations ; il » n'y en a point. Je prévois une lutte, une guerre longue. » Pour la soutenir, il faut que la nation m'appuie, mais, » en récompense, je le crois, elle exigerade la liberté.EUeen » aura... La situation est neuve, je ne demande pas mieux » que d'être éclairé. Je vieillis. On n'est plus à quarante- » cinq ans ce qu'on était à trente. Le repos d'un roi con- » stitutionnel peut me convenir. Il conviendra plus sûre- » ment encore à mon fils. »

Ainsi parla Napoléon. Cette apparente franchise produisit l'effet qu'il s'en était promis. Benjamin Constant sortit de cet entretien séduit, entraîné et se persuadant peut-être qu'il donnait une preuve de dévouement à la France en acceptant une position élevée et lucrative qui le mettrait en mesure d'influer sur les destinées futures du pays. Le public apprit bientôt qu'il était nommé conseiller d'État. De toutes les défections qui marquèrent cette triste époque, aucune ne produisit un étonnement

plus profond. D'autres avaient excité plus d*indignation el de colère, aucune ne jeta sur celui qui s'en était rendu coupable autant de déconsidération et de ridicule. Vainement Benjamin Constant, dans un écrit publié peu de jours après, essaya-t-il de prouver que Témigration des Bourbons avait changé les devoirs des patriotes et que, la France n'ayant pas émigré avec les princes, ne pas fuir ce n était pas être transfuge; vainement, plus tard, a-l-il, en mainte occasion, épuisé sa prodigieuse dextérité de pensée et de langage à développer ce texte d'apologie ; tous ses efforts devaient échouer contre le souvenir, trop bien gravé d^nstous les esprits, de cet article où il jurait, il la veille du 20 mars , qu'on ne le verrait pas, lâche transfuge, passer d'un pouvoir à Vautre et couvrir l'infamie par le sophisme. Une faiblesse qvii n'était pourtant pas une trahison criminelle avait compromis pour jamais un homme appelé par ses talents et par l'attitude qu'il avait prise dans ces derniers temps à tenir un des premiers rangs parmi les champions d'une sage liberté.

Dans une seconde entrevue qu'il eut avec l'Empereur, Napoléon lui montra un grand nombre de plans de constitutions qu'on lui faisait parvenir de tous les côtés. Comme il arrive toujours en France dans les temps de révolutions, l'esprit d'utopie s'y donnait libre carrière. 11 y avait, parmi ces projets, des déclamations sur les droits de l'homme et en faveur des formes républicaines. Un ancien conventionnel avait dressé une esquisse de république où il proposait, dans l'intérêt de la liberté, des in-

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quisiteurs d*É^t, un coQseil des dix, des censeurs chargés d'exclure les suspects de toutes les fonctious , enfin, des assemblées muettes et des lois préventives. D'autres projeta paraissaient dictés exclusivement par l'aversion et la défiance de rinftuence populaire contre laquelle on engageait l'Empereur à se mettre en garde en reprenant tout son ancien pouvoir.

Telles n'étaient pas, on le comprend, les vues de Benjamin Constant. Il eût voulu dégager la Constitution nouvelle de tout vestige des anciennes constitutions impériales, de ces sénatus-consultes organiques qui avaient imposé à la France un si intolérable despotisme ; il eût voulu qu'on ne fît pas même mention du premier Empire comme antécédent du nouveau ; mais, à cet égard, il rencontra dans la volonté de l'Empereur un insurmontable obstacle. « Ce n'est point là ce que je prétends, s'écria » Napoléon. Vous m'ôtez tout mon passé; je veux le con- » server. Que faites-vous donc de mes onze ans de règne? » J'y ai quelque droit, je pense; l'Europe le sait. Il faut » que la nouvelle Constitution se rattache à l'ancienne ; » elle aura la sanction de plusieurs années de gloire et de » succès. » A ces considérations d'une valeur plus que contestable, Napoléon en ajouta d'autres qui avaient un cûté spécieux. Les lois civiles et criminelles, l'organisation administrative, la hiérarchie et les attributions de tous les pouvoirs se rattachaient aux institutions antérieures à 1814; déclarer ces institutions abrogées, c'était ébranler tout l'édifice, et cela, dans un moment où le loisir

manquait pour en élever un autre. L*Empereur tenait donc à ce que la loi qu'on allait faire fût, non pas une nouvelle Constitution, mais un acte additionnel auxconsti tutions déjà existantes. Ce système avait un côté absurde : présenter comme une simple addition à Tétat de choses antérieur l'acte qui allait substituer la liberté au plus intense de tous les déspotismes, c* était tout à la fois fournir matière à la dérision et s'exposer à faire soupçonner des arrière-pensées. Benjamin Constant ne dissimula pas à Napoléon que, dans l'état de ^esprit public, l'Empire avait plus besoin de popularité que de souvenirs, et que ceux dont on pensait à se faiçe un appui étaient plutôt des écueils à éviter. Napoléon fut inflexible. Il parut môme plus d'une fois disposé à renoncer à tout essai de gouvernement constitutionnel, et Benjamin Constant, craignant de compromettre la question de fond en insistant trop sur un détail de forme, finit par se résigner à ce qu'il ne pouvait empocher. .

En général, l'Empereur se montra facile sur toutes les garanties, sur toutes les libertés qu'on lui demandait. On voulait une pairie héréditaire. Il y résista d'abord, en démontrant par d'assez bonnes raisons l'impossibilité presque absolue d'en trouver les éléments dans les conjonctures où était le pays. Il céda pourtant sur ce point; mais sur une question non moins grave, celle de l'abolition de la confiscation, il fut impossible d'obtenir son consentement. Elle avait pourtant été supprimée par la Charte de Louis XVIII. Il ne s'agissait donc que de ne pas revenir

sur une réforme à laquelle avait applaudi l'Europe civilisée. De grands efforts furent faits par Benjamin Constant, par les ministres, par tous les conseillers de Napoléon, pour ébranler sa détermination. Lorsque le projet d'acte additionnel, arrêté définitivement dans un comité formé des présidents des sections du conseil d'État , fut présenté au conseil réuni pour y subir une dernière élaboration, cette assemblée lout entière se prononça dans le môme sens. On chargea les membres du comité de faire connaître à l'Empereur ce vœu unanime. Le 21 avril, dans la dernière séance consacrée à la discussion du projet et que Napoléon avait voulu présider , les commissaires s'acquittèrent du mandat qui leur avait été donné. Tant d'insistance exaspéra Napoléon. Il se leva, et promenant un regard irrité sur ceux qui osaient ainsi contrarier sa volonté : « On mepousse, dit-il, dans une route » qui n'est pas la miejine. On m'affaiblit, on m'enchatne. » La France me cherche et ne me trouve plus. L'opinion » était excellente, elle devient exécrable. La France se de- » mande ce qu'est devenu le vieux bras de l'Empereur, ce » bras dont elle a besoin pour dompter l'Europe. Que me » parle-t-on de bonté, de justice abstraite, de lois natu- » relies ? La première loi, c'est la nécessité ; la première » justice, c'est le salut public. On veut que des hommes » que j'ai comblés de biens s'en servent pour conspirer » contre moi à Tétranger? Cela ne peut être, cela ne » sera pas ; chaque Français, chaque soldat, chaque pa- » triote aurait droit de me demander compte des richesses

» laissées k ses ennemis. Quand la paix sera faite, nous » verrons. A chaque jour sa peine, à ctiaque circonstance » sa loi, à chacun sa nature. La mienne n*est pas d*étre » un ange. Messieurs, je le répète, il faut qu'on retrouve » le vieux bras de l'Empereur. » En prononçant ces paroles caractéristiques, la voix de Napoléon était altérée, sa main se contractait et s'étendait par des mouvements convulsifs. Il n'avait convaincu personne, mais toute résistance cessa et l'article qui abolissait la confiscation fut rayé du projet. Un mouvement d'impatience venait de faire tomber le masque de mansuétude et de libéralisme dont Napoléon affectait de se couvrir; sa véritable nature reprenait pour un moment le dessus; le despote, le tyran reparaissait. Dans le cours de la séance, ces emportements se renouvelèrent à plusieurs reprises. Benjamin Constant en fut si frappé qu'il crut devoir exprimer à M. de La Fayette les tristes pressentiments dont il était saisi : « Je vois, lui dit-il, l'Empereur revenir par moments à » d'anciennes habitudes qui m'afiQigent... Surveillez-le, » et si jamais il vous parait marcher au despotisme, ne » croyez plus ce que je vous dirai par la suite : ne me con- » fiez rien ; agissez sans moi et contre moi-même. » Il était difficile de mieux se mettre en règle avec l'avenir, quel qu'il pût être. Si Benjamin Constant lui-même n'avait pas, avec une naïveté qui lui est peu ordinaire, rapporté dans ses Méndoires ce singulier propos, on pourrait le prendre pour uneépigramme inventée contre lui par ses ennemis.

22 HISTOIRE DE LA HESïAURAïION.

Le travail de la Constitution était enfin terminé. Quelques-uns des ministres, Carnot, les ducs Decrès, de Vicence et d'Otrante avaient vivement insisté pour persuader à l'Empereur qu'il était d'une bonne politique de ne pas promulguer le nouvel acte constitutionnel avant de l'avoir soumis à des débats et à un vote solennels et publics; ils avaient représenté que suivre une autre marche, ce serait, pour l'unique avantage de gagner un peu de temps, s exposer à éveiller de dangereuses défiances et à blesser les partisans de la souveraineté nationale, à qui on avait fait tant de promesses. Ces représentations avaient produit peu d'effet sur l'Empereur; au dernier moment, ils revinrent à la charge. Napoléon, apparemment pour se débarrasser de leurs objections, promit d'y réfléchir; mais son parti était pris, et le surlendemain, 23 avril, le Moniteur publia Y acte additionnel aux Constitutions de l'Empire. L*£mpereur s'exprimait ainsi dans le préambule :

« Depuis que nous avons été appelé , il y a quinze » années, par le vœu de la France au gouvernement de » l'État, nous avons cherché à perfectionner, à diverses » époques, les formes constitutionnelles suivant les be- » soins et les désirs de la nation et en profitant des leçons » de l'expérience. Les Constitutions de l'Empire se sont » ainsi formées d'une série d'actes qui ont été revêtus de » l'acceptation du peuple. Nous avions alors pour but » d'organiser un grand système fédératif européen que » nous avions adopté comme conforme à l'esprit du siècle » et favorable aux progrès de la civilisation. Pour parve-

» hir à le compléter et à lui donner toute retendue et » toute la stabilité dont il était susceptible, nous avions » ajourné rétablissement de plusieurs institutions inté- » rieures plus spécialement destinées à protéger la liberté » des citoyens. Notre but n'est plus désormais que d'ac^ » croître la prospérité de la France par l'affermissement » de la liberté publique. De là résulte la nécessité de plu- » sieurs modifications importantes dans les constitutions, » sénatus-consultes et autres actes qui régissent cet em- » pire. A ces causes, voulant, d'un côté, conserver du » passé ce qu'il y a de bon et de salutaire, et, de l'autre, » rendre les Constitutions de notre empire conformes en » tout aux vœux et aux besoins nationaux ainsi qu'à l'é- » tat de paix que nous désirons maintenir avec l'Europe, » nous avons résolu de proposer au peuple une suite de » dispositions tendant à modifier ^t perfectionner les actes » constitutionnels, à entourer les droits des citoyens de » toutes leurs garanties, à donner au système représen- » tatif toute son extension, à investir les Corps intermé- » diaires de la considération et du pouvoir désirables, en » un mot à combiner le plus haut point de liberté poli- » tique et de sécurité individuelle avec la force et la cen- » tralisation nécessaires pour faire respecter par l'étranger » l'indépendance du peuple français et la dignité de notre » couronne. En conséquence, les articles suivants, for- » mant un acte supplémentaire aux Constitutions de l'Em- » pire, seront soumis à l'acceptation libre et solennelle » de tous les citoyens dans toute l'étendue de la France. »

Aux termes de ces arlicles, les Constitutions impériales étaient maintenues en tant qu'elles n'étaient pas expressément modifiées par l'acte additionnel. Le pouvoir législatif devait être exercé par l'Empereur et par deux Chambres ; la première, héréditaire, portant le nom de Chambre des pairs, dont les membres, nommés par l'Empereur en nombre illimité, siégeraient à vingt et un ans, délibéreraient à vingt-cinq, où les princes de la famille impériale prendraient place à dix-huit ans et délibéreraient à vingt et un, et qui aurait pour président soit l'archichancelier, soit un pair désigné par l'Empereur ; la seconde, dite la Chambre des représentants, élus par le peuple au nombre de sixcent vingt-neuf,. âgés de vingt-cinq ans au moins et dont le président serait, à chaque session, nommé par l'Assemblée avec l'approbation de l'Empereur. Les députés devaient recevoir l'indemnité pécuniaire décrétée par l'Assemblée constituante; ils étaient déclarés indéfiniment rééliglbles. La Chambre serait renouvelée en entier tous les cinq ans. Aucun pair, aucun représentant ne pouvait être arrêté, sauf le cas de flagrant délit, ni poursuivi criminellement ou correctionnellement pendant la session qu'en vertu d'une résolution de la Chambre à laquelle il appartenait. Aucun ne pouvait être arrêté pour dettes à partir de la convocation, ni pendant quarante jours après la session. Les pairs n'étaient justiciables que de leur Chambre en matière criminelle ou correctionnelle. La qualité de pair et celle de représentant étaient compatibles avec toutes fonctions publiques, hors celles de

comptables; seulement, les préfets et sous-préfets étaient inéligibles dans leurs départements et arrondissements respectifs. L'Empereur avait le droit d'envoyer dans les Chambres des ministres d'Ëlat et des conseillers d'Etat autorisés à prendre part aux discussions. Les séances des Chambres étaient publiques. Elles pouvaient se former en comité secret , la première, sur la demande de dix de ses membres, la seconde, sur la demande de vingt-cinq. Le gouvernement pouvait aussi requérir le comité secret pour faire des communications. Le vote ne devait avoir lieu, en aucun cas, qu'en séance publique. L'Empereur pouvait proroger, ajourner, dissoudre la Chambre des représentants, sauf, en cas de dissolution, à convoquer immédiatement les collèges électoraux pour nommer une Chambre nouvelle dont la réunion devait avoir lieu dans six mois au plus tard. Le gouvernement avait la proposition des lois; les Chambres pouvaient y proposer des amendements, mais si le gouvernement ne les adoptait pas, elles étaient tenues de voter sur le projet présenté. Elles avaient la faculté d'inviter le gouvernement à proposer une loi sur un objet déterminé. Aucun discours écrit ne pouvait être lu dans les Chambres, sauf les rapports des commissions et des ministres et les redditions de comptes. Les collèges électoraux de département et d'arrondissement, institués par un sénatus-consuUe de 1802 et formés d'électeurs nommés à vie par les assemblées primaires des cantons, étaient maintenus, et désormais ils devaient choisir directement les représentants.

tandis que jusqu*aIors leurs attributions s^étaient bornées à présenter des candidats au choix du Sénat. L'industrie et la propriété manufacturière et commerciale obtenaient, dans la Chambre élective, une représentation spéciale dont les membres, au nombre de vingt-trois, devaient être nommés par les collèges électoraux sur des listes d'éligibles dressées par les Chambres de commerce et les Chambres consultatives réunies. L'impôt direct ne pouvait être voté que pour un an, les impôts indirects pouvaient Têtre pour plusieurs années. Aucun impôt ne pouvait être perçu, aucun emprunt contracté, aucune rente inscrite, aucun domaine aliéné ou échangé, aucune levée d'hommes ordonnée, aucune portion du territoire échangée, qu'en vertu d'une loi. Les lois financières, aussi bien que celles qui ordonneraient des levées d'hommes, devaient être portées d'abord à la Chambre des représentants. Les actes du gouvernement n'étaient valables que moyennant le contre-seing d'un ministre. Les ministres étaient responsaWes des actes signés par eux et de l'inexécution des lois. Ils pouvaient être accusés par la Chambre des représentants, aussi bien que les commandants des armées de terre et de mer qui auraient compromis la sûreté et l'honneur de la nation, et c'était à la Chambre des paii-s qu'il appartenait de les juger; un pouvoir discrétionnaire lui était attribué pour caractériser les délits et infliger les peines. Sauf le cas d'accusation, les ministres ne pouvaient être appelés ni mandés par les Chambres. Une loi devait modifier l'article de la Constitution de l'an viii qui

défendait de poursuivre en justice les agents du gouvernement sans l'autorisation du conseil d*£tat. Tous les juges étaient à la nomination de TËmpereur, tous inamovibles, à Texceplion des juges de paix et des membres des tribunaux de commerce; cependant, l'inamovibilité ne devait commencer qu'au V^ janvier suivant. Le jury était conservé, la publicité des débats garantie en matière criminelle. Les délits militalre's seuls restaient soumis h la juridiction des conseils de guerre. Le droit de grâce et d'amnistie appartenait à l'Emp'ereur. Les interprétations de lois devaient être données en forme de lois sur la demande de la Cour de cassation. Tous les Français étaient égaux devant la loi, au point de vue de l'impôt et des charges publiques comme pour l'admission aux emplois. Nul ne pouvait être distrait des juges assignés par la loi, ni poursuivi, arrêté, détenu ou jugé autrement que dans les cas prévus et suivant les formes prescrites. Les cultes étaient déclarés libres. Toutes les propriétés possédées ou acquises en vertu des lois et toutes les créances sur l'État étaient inviolables. Les citoyens avaient le droit d'imprimer et de publier leurs opinions en tes signant, sans aucune censure préalable, sauf à en répondre devant un jury. Le droit de pétition était consacré, mais toutes les pétitions devaient être individuelles. Elles pouvaient être adressées, soit au gouvernement, soit aux Chambres, mais, dans ce dernier cas même, elles devaient porter l'intitulé à l'Empereur. Présentées aux Chambres sous la garantie et avec la recommandation d'un de leurs membres, elles devaient,

si on le$ prenait en considération, être portées à TEmpereur par le président de l'Assemblée. Aucune place, aucune portion du territoire ne pouvait être mise en état de siège qu'en cas d'invasion étrangère ou de troubles civils , dans le premier cas, par im acte du gouvernement, dans le second, par une loi ou, si les Chambres étaient absentes, par un acte du gouvernement.

Telle était la substance de l'acte additionnel. Il ^ terminait par un article qu'on y avait introduit au dernier moment, à la.grande surprise des membres du conseil d'Etat, mais sans qu'aucun d'eux osât en exprimer sa désapprobation : « Le peuple français, disait-il, dé- » clare... que, dans la délégation qu'il a faite et qu'il » fait de ses pouvoirs, il n'a pas entendu et n'entend pas » donner le droit de proposer le rétablissement des Bour- » bons ou d'aucun prince de cette famille sur le trône, » môme en cas d'extinction de la dynastie impériale, ni le » droit de rétablir, soit l'ancienne noblesse féodale, soit » les droits féodaux et seigneuriaux, soit les dîmes, soit » aucun culte privilégié et dominant, ni la faculté de » porter aucune atteinte à Tiriévocabilité de la vente des » domaines nationaux; il interdit formellement au gou- » vernement, aux Chambres et aux citoyens toute propoy> sition à cet égard. »

Un décret publié le morue jour ordonna, conformément à l'usage suivi pour le vote des Constitutions antérieures, d'ouvrir immédiatement, au secrétariat de toutes les administrations et de toutes les municipalités, au greffe de

HISTOIRE Dli: LA RESTAURATION. 20

tous les tribunaux, chez tous les juges de paix, chez tous les notaires, des registres sur lesquels les Français seraient appelés à consigner leurs votes par rapport à l'acte additionnel. Ces registres devaient rester ouverts pendant dix jours. L'acte additionnel était également envoyé à l'acceptation des armées de terre et de mer. Le dépouille-; ment de tous les registres et le recensement des votes auraient lieu à rassemblée du Champ de Mai, qui était convoquée à Paris pour le 26 mal. . „ .. ; ,,,,-,

II y avait, certes, dans le projet de*Constitution que Napoléon présentait ainsi à la France, bien des éléments de liberté. Il était, pour ainsi dire, calqué sur la Charte de Louis XVIII, plus libéral en beaucoup de points, moins en quelques autres. M. de La Fayette, en qui la passion de la liberté, bien ou mal entendue, a constamment dominé tous les sentiments, toutes les affections personnelle^, éprouva, en présence de ces larges concessions, une satisr faction qui, bien que mêlée de quelques réserves, calma pour un moment ses défiances , mais peu de personnes partagèrent cetle satisfaction. Telle était la disposition des esprits que la publication de Tacte additionnel devint le signal d'une explosion de colère qu'aurait à peine expliquée la promulgation d'un code de despotisme. Tandis que quelques bonapartistes restés fidèles au culte du pouvoir absolu, s'effrayaient de voir l'Empereur transiger avec ce qu'ils appelaient l'anarchie et, dans leur terreur, s'éloignaient d'un pouvoir qui leur paraissait toucher à une ruine certaine, tous les partis, les révolu-

tionnaires, les constitulionnels, les royalistes eux-mêmes, s*tinissaient au contraire pour blâmer comme insuffisant Facte en ce moment soumis au vote de la nation. Chacun s'ingéniait à en relever les imperfections et à démontrer que celles mêmes de ses dispositions qui semblaient plus satisfaisantes, renfermaient quelque piège secret. Le maintien des Constitutions antérieures, le silence gardé sur la confiscation, le mode d'acceptation décrété qui, en écartant toute discussion, toute possibilité d'amendement, ne laissait au peuple que Talternati ve d'une acceptation pure et simple ou d'un rejet dont l'effet serait de prolonger indéfiniment la dictature, le ridicule et impuissant article par lequel on prétendait obliger la nation à ne jamais rappeler les Bourbons, c'étaient là des objections qui frappaient tous les esprits et soulevaient des clameurs d'indignation mêlées d'amers sarcasmes. Des collèges électoraux formés de membres élus à vie paraissaient peu conformes au caractère d'un véritable gouvernement représentatif. Les démocrates se plaignaient aussi de l'hèrèdité de la pairie comme d'une atteinte portée aux principes populaires, et une opinion plus modérée, qui eût applaudi à cette institution dans d'autres circonstances, la condamnait aussi, par ce motif au moins spécieux qu'avec les éléments dont on pouvait disposer, la première Chambre, composée en immense majorité d'hommes dépourvus tout à la fois du prestige de la naissance et de celui de la fortune, serait affaiblie plutôt que fortifiée par un privilège propre seulement â soulever contre elle

le sentiment de Tégalité. Les royalistes n*étaient pas moins ardents que les démocrates dans cette revendica* tion des droits populaires. Les têtes s^échauffant par cette unanimité de blâme, on ne voulait voir dans l'acte additionnel tout entier qu'une pierre d'attente posée pourlatyrannie; on se disait quedécidément Napoléon était un incorrigible despote, ce qui était vrai, mais ce qui ne ressortaitcertainement pas de ses dernières manifestations. La presse s'évertuait à propager le mécontentement et à lui fournir de nouveaux aliments en commentant dans le sens le. plus malveillant le projet de Constitution. Les pamphlets se multipliaient, et dans presque tous Tacte additionnel était l'objet du plus amer dénigrement. Le Censeur soutenait qu'on devait le rejeter, ne fût-ce qu'à raison de la forme dérisoire dans laquelle on le présentait à l'acceptation du peuple, et il s'attachait à faire voir le parti que le pouvoir absolu pourrait tirer, à un moment donné, du maintien des anciennes Constitutions impériales. Le Nain jaune, tout bonapartiste qu'il était, ne dissimulait pas l'effet déplorable produit sur l'opinion par l'acte additionnel et, pour son compte, il y blâmait ouvertement l'hérédité de la pairie, le nombre illimité des pairs qui donnait au pouvoir exécutif trop d'ascendant sur la Chambre haute, et le rétablissement delà noblesse; il allait même jusqu'à exprimer le regret que la nation n'eût pas été appelée à proclamer de nouveau les droits de l'Empereur. Le Journal général disait que l'acte additionnel trompait la juste attente de la France.

Deux écrivains seulement osèrent prendre franchement la défense du projet si vivement attaqué. L'un était son auteur principal, Benjamin Constant, qui, dans un écrit intitulé Principes politiques, reproduisit, pour en justifier les dispositions, les théories sagement libérales qu*il avait eu plusieurs fois Toccasion de développer depuis Tannée précédente. Uautre était M. Sismondi, le célèbre historien et économiste genevois, très-lié avec Benjamin Constant, et qui se trouvait alors à Paris. Avec plus de naïveté et de désintéressement que son ami, il se laissa fasciner par le libéralisme qu'affectait le gouvernement impérial sous le joug d'une nécessité impérieuse. Dans un travail étendu qu'il fit insérer au Moniteur, il déclara que Vacte additionnel, malgré quelques imperfections, lui paraissait supérieur à toutes les Constitutions dont il avait connaissance, qu'il était plus complètement conforme aux principes, qu'il garantissait mieux la Uberté des citoyens, qu'il donnait à la France des libertés aussi étenduesque celles de l'Angleterre, plus que celles de la Suisse , qu'il établissait plus solidement l'équilibre et l'harmonie des pouvoirs et préparait une représentation nationale plus égale, moins exposée à la corruption que la Chambre des communes; il regrettait seulement que, pour la formation de la Chanibre des pairs, on n'eût pas préféré à l'hérédité l'élection qui l'aurait rendue plus indépendante.

Déjà les registres étaient ouverts dans toutes les communes de l'Empire pour recevoir les votes des citoyens. Le nombre des volants fut bien moins considérable qu'il ne

l'avait été lorsqu'on avait consulté la France sur l'établissèment du Consulat et du premier Empire. Comme il arrive presque toujours en cas pareil, surtout lorsqu'on est obligé, comme alors, de signer son vote, l'immense majorité de ceux qui n'approuvaient pas la proposition du gouvernement ne protesta que par son absence. Il y eut cependant plusieurs milliers de votes négatifs, et quelques royalistes affectèrent môme de motiver les leurs en termes très-hardis. Celui de M. de Kergorlay était ainsi conçu : « Je crois devoir à mes concitoyens, et certai- » nement je me dois à moi-même, d'exposer les motifs qui » m'engagent à voter contre l'acceptation de l'acte inti- » tulé Acte additionnel aux Constitutions de C Empire, » Ces motifs sont que le soixante-septième article de cet » acte viole la liberté des citoyens français en ce qu'il pré- » lend les empêcher d'exercer le droit qu'ils ont de pro- » poser le rétablissement de la dynastie des Bourbons sur » le trône. Je suis forcé de protester contre cet article, » parce que je suis convaincu que le rétablissement de » cette dynastie sur le trône est le seul moyen de rendre » le bonheur aux Français. » M. de Kergorlay ne se contenta pas d'inscrire cette protestation sur le registre même ouvert à la préfecture de police, il la fit imprimer et distribuer à profusion. M. de Rosambo en publia une à peu près semblable. Dans quelques-uns des votes d'acceptation, il y eut des restrictions : M. de La Fayette déclara qu'il n'approuvait pas certains articles de l'acte addi7 tionncl, et que si, néanmoins, il ne se refusait pas à les

signer, c'était parce qu'il comptait, pour les réformer, sur la souveraineté populaire, parce qu'il tenait avant tout à h&ter la réunion d'une assemblée représentative, le premier moyen de salut, de défense et d'amendement.

Napoléon, qui croyait avoir fait d'immenses sacrifices à l'opinion publique, éprouva autant de surprise que de dépit en les voyant accueillir ainsi. Ne prévoyant pas ce mauvais succès, il avait préparé une longue proclamation dans laquelle il félicitait la France du bonheur dont elle allait jouir sous la nouvelle Constitution ; il n'y donna pas cours. On dit qu'il eut un moment la pensée de reprendre ses concessions, de ressaisir son omnipotence, et que le conseil lui en fut donné, non-seulement par des amis dévoués, mais par des jacobins qui pensaient que la dictature était le seul moyen d'opposer une résistance efficace k l'ennemi du dehors en comprimant les partis et en excitant Tardeur populaire. Carnot était d'un tout autre avis : il aurait voulu que, pour apaiser le mécontentement causé par l'acte additionnel, on reconnût formellement, dans un nouveau décret, la nécessité d'y apporter des améliorations, que la Chambre des représentants fût appelée à le réviser et qu'on réservât au peuple le droit de le sanctionner définitivement dans les assemblées primaires; il proposait en même temps de retrancher du vocabulaire officiel les mots, suivant lui justement impopulaires, de monseigneur et de sujet.

Ces partis 'extrêmes furent également écartés, et l'on s'arrêta à un terme moyen qui n'en constituait pas moins

un progrès essentiel dans la voie où Ton était de plus en plus entraîné.

Napoléon, en se résignant à poser les bases d*un gouvernement constitutionnel, n'avait pas eu Tintention de le mettre immédiatement en pratique, soit que, dans son insurmontable répugnance, il espérât toujours qu'en gagnant du temps il pourrait éluder raccomplissemént de ses promesses jusqu'au moment où l'affermissement de son pou^ voir et un nouveau revirement de l'opinion lui permet*traient de s'en dégager tout & fait, soit seulement qu'il craignît que pendant qu'il combattrait les armées étran*gères, les Chambres ne profitassent de son absence pour s'emparer de Tautorité. Il n'avait donc fixé aucune époque pour l'élection des représentants ni pour la réunion des Chambres, et le silence qu'il gardait à ce sujet n'était pas un des moindres motifs du mauvais accueil fait h l'acte additionnel. Plusieurs de ses conseillers et de ses adhérents, partageant eux-mêmes la défiance publique, pen^ seront qu'il fallait trouver un moyen de rassurer les esprits en le liant irrévocablement à l'exécution de ses engagements. C'était l'avis de Carnot, de MM. Regnaud de Saint- Jean-d'Angély et Lavallette, de Benjamin Constant, des généraux Dumas et Sébastiani. Dans une sorte de conseil qui se réunit, à l'insu de l'Empereur, chez le ministre de la police, la question de la convocation immédiate des Chambres fut discutée et examinée sous tous les aspects. Réunir dès ce moment les collèges électoraux, n'était-ce pas préjuger la question de l'acceptation de l'acte addi-

tionnel, qui ne devait être officiellement résolue que par le dépouillement des scrutins fait au Champ de Mai? Avait-on lieu d'espérer qu'en appelant autour du gouvernement des hommes animés de l'ambition parlementaire, on augmenterait sa force? N'était-il pas à craindre que les collèges électoraux, composés des principaux propriétaires et dé beaucoup d'anciens nobles, ne fissent des choix favorables à la cause des Bourbons? Ce danger était-il suffisamment conjuré par la présence dans ces collèges d'un certain nombre de membres que le gouvernement avait le droit d'y faire entrer en vertu |de son libre choix, et par la très-grande probabilité que l'obligation de préler un serment hostile à la légitimité en écarterait la plupart des royalistes? Les Chambres une fois réunies, leur disposition ne serait-elle pas d'entraver le pouvoir et môme de le renverser si la guerre venait à tourner mal? Pourraient-elles modifier l'acte additionnel en considérant comme provisoire l'acceptation qui en aurait été faite ? Après avoir mûrement pesé ces considérations diverses, on s'accorda à juger que celles qui tendaient à la prompte réunion des collèges électoraux devaient l'emporter. Fouché, pensant qu'un tel [conseil serait de sa part sus-

pect h TEmpereur, chargea Regnaud de Saint-Jeand'Angély de traiter avec lui ce sujet délicat. Napoléon se révolta d'abord contre la proposition qu'on lui faisait ainsi parvenir , il persista môme pendant plusieurs jours dans sa résistance, et il fallut, pour la surmonter, que Regnaud lui fît entrevoir, avec sa propre df'^mission, celles de plu-

sieurs autres ministres et conseillers d'État Un décret du 30 avril attesta cette nouvelle victoire remportée sur la volonté de Thomme qui avait si longtemps dominé TEu- . rope, tnais qui, maintenant, abandonné par la force morale plus encore que par la force matérielle, se voyait contraint à subir, presque en toute rencontre, la loi de ses serviteurs.

Le préambule de ce décret était calculé pour donner une apparence de conséquence logique aux résolutions contradictoires par lesquelles avait successivement passé Tesprit de l'Empereur. On y lisait qu'en convoquant les collèges électoraux au Champ de Mai, il avait d'abord compté constituer chaque assemblée électorale dé département en un bureau séparé, composer ensuite une commission formée des délégués de ces assemblées, et, dans l'espace de quelques mois, arriver au grand but objet de ses pensées, qu'il avait cru en avoir le temps et le loisir, son intention étant de maintenir la paix avec les peuples voisins en se résignant à tous les sacrifices imposés à la France par la dernière paix, mais que les dispositions hostiles des puissances étrangères l'obligeant à prévoir la guerre et à s'y préparer, il s'était vu réduit à l'alternative de prolonger la dictature dont il se trouvait investi par les circonstances et par la confiance du peuple, ou d'abréger les formes qu'il s'était proposé, de suivre pour la rédaction de l'acte constitutionnel , que dans l'intérêt de la France, il avait adopté ce second parti, qu'il avait présenté à l'acceptation du peuple un acte conçu de manière

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à garantir ses libertés et ses droits et à mettre la monarchie à Tabri de toul danger de subversion, que cet acte, déterminant le mode de formation do la loi, contenait en lui- môme le principe do toute amélioration con«« forme aux vœux de la nation, tout en interdisant de discuter un certain nombre de points fondamentaux irrévocablement fixés, que l^Hlmpereur aurait voulu attendre inacceptation du peuple avant de faire procéder b Télection des députés, mais que le plus haut intérêt de VÉlat Tobligeait, dans les conjonctures où se trouvait le pays, b 8*entouror le pluspromptement possible des corps nationaux. Kn conséquence, il était enjoint aux électeurs des collèges de départ(!ment et d'arrondissement de se réunir en assemblées électorales (luatre Jours après la ptiblication de ce décret, et de procéder au choix defs députés & la Chambre des représentants. Les députés ainsi choisis devaient se rendre à Paris pour assister & rassemblée du Champ de Mai, ' r£mpereur seproi)osant d'ouvrir la session des Chambres après la proclamation de Tacceptation de Tacte additionnel.

Par une telle mesure. Napoléon entrait d'une manière irrévocable dans la voie du régime constitutionnel, il s^enlevait & lui-même tout moyen de reculer. Les soupçons de ceux en qui l'expression de la déflance n'était pas un voile jeté sur d'implacables ressentiments, de ceux qui aspirai(Mit avant tout & la liberté, de quelque côté qu*olle vint, parurent se calmer pour un moment. M. de La Fayette, De dissimula pas la joie dont il se sentait pénétré en voyant

se rouvrir devant lui la Iribune où il n*avait pu monter depuis vingt-quatre ans. Un article du décret causa une satisfaction générale parce qu'il contenait une nouvelle concession ; il abandonnait aux collèges le choix de leurs présidents, bien que Tacte additionnel eût paru le réserver au monarque.

Un autre décret publié le même jour et inspiré du même esprit, autorisa les habitants des communes de moins de cinq mille ftmes à élire leurs maires et adjoints dont, aux termes des lois existantes, la nomination appartenait aux préfets, tandis que ceux des communes plus considérables étaient nommés directement par le chef de l'État. Cette élection dut avoir lieu dans le délai de dix jours. C'était annuler en partie les pouvoirs conférés aux commissaires envoyés dans les divisions militaires, et qu'on avait chargés de recomposer les municipalités, mais on en donnait pour motif Timpossibilité qu'ils pusseat acquérir, avec la promptitude nécessaire, la parfaite connaissance des hommes sur qui devaient porter leurs choix.

Tous ces appels à la liberté, à la démocratie, étaient présentés à l'Empereur, par ceux qui les imposaient à ses répugnances, comme l'unique moyen de réveiller l'esprit public et de renouveler contre l'ennemi étranger les pro* diges des premiers temps de la Révolution. C'est encore par de tels arguments qu'on le décida à tolérer, à encourager même un système d'agitation qui aurait pu alarmer même un prince moins jaloux de son autorité; je veux parler du système des fédérations*.

Le 24 avril, un grand nombre d'habitants des départements de l'ancienne Bretagne, réunis à Rennes, y avaient signé un pacte par lequel ils s'engageaient à soutenir la cause nationale. Le nom de l'Empereur ne figurait pas dans la rédaction primitive de ce pacte, mais on consentit à l'yintroduire sur l'observation d'un des principaux fonctionnaires de la ville, que l'association serait brisée comme verre si elle paraissait s'isoler de Napoléon. Les fédérés proclamaient donc la résolution de s'armer pour défendre la liberté et l'Empereur, s'obligeant, à la première réquisition de l'autorité publique, à porter un secours prompt et effectif partout où besoin serait et à se prêter mutuellement assistance et protection. La fédération devait cesser le jour môme où l'Empereur ferait connaître que la patrie n'était plus en danger. Cette formule était irréprochable, comme le sont presque toujours les premières manifestations de ces pouvoirs irréguliers qui, dans les troubles, s'élèvent à côté du pouvoir officiel et finissent trop souvent par se substituer h lui. Les sentiments qui poussaient la jeunesse de Rennes, de Nantes et de plusieurs autres villes, au nombre, dit on, de plus de vingt mille hommes en état de porter les armes, à entrer dans cette association qu'on appela la fédération bretonne, c'étaient un attachement sincère aux résultats de la Révolution et] la crainte de les voir compromis par une nouvelle insurrection vendéenne dont on apercevait déjà quelques symptômes. Bien que les fédérés s'offrissent à appuyer dans l'Empereur le représentant, le défenseur

HISTOIRE DE LA RESTAURATION. ht

actuel de la Révolution, Tesprit de liberté était celui dont ils s'inspiraient, et nullement Tesprit de bonapartisme.

Napoléon, en apprenant cette manifestation, s'en montra d'abord fort irrité, mais on lui représenta qu'il était possible de s'en emparer, de la diriger, et, en la généralisant, de s'en faire un puissant instrument de résistance à l'invasion étrangère comme aux tentatives • du royalisme. C'était l'avis de son frère Lucien et celui de Carnot en qui survivaient les traditions et les superstitions mêmes des temps rëvolutionnaires.Pour des motifs moins patriotiques, Fouché, dont la politique artificieuse et compliquée cherchait partout des points d'appui éventuels contre l'Empereur, se prononça dans le même sens. Le pacte breton fut donc inséré au Moniteur qui déclara d'ailleurs qu'on s'était assuré que tous ceux qui y avaient pris part présentaient des garanties par leur éducation et la consistance de leurs familles.

Le mouvement ainsi toléré et même encouragé par le gouvernement s'étendit rapidement à l'Anjou, à la Bourgogne, à la Champagne, à l'Alsace, à la Lorraine, au Lyonnais, à presque tous les départements, même à ceux du Midi, où dominait cependant le parti royaliste, mais où son voisinage même et la nécessité de se mettre en garde contre lui étaient pour ses adversaires un motif de plus de serrer leurs rangs, de se compter, de s'organiser. Comme on peut bien le penser, les jeunes gens, les hommes à passions ardentes età vive imagination, ceux que le défaut de fortune et de moyens d'existence reléguaient dans les

rangs inférieurs de la société, formaient la masse principale des fédérations. C*e8t assez dire qu'elles prirent presque partout le caractère de la démagogie. En quelques endroits, cependant, on y vit entrer aussi, par contrainte ou par calcul, des hommes d*une tout autre espèce : le pre* mier président de la cour d'Angers, M. Portails, crut devoir, avec tous* les membres de la Cour, s'inscrire parmi les fédérés, dans l'espérance sans doute d'exercer sur eux une utile influence.

A Paris, cette nouvelle milice révolutionnaire se recruta principalement parmi les ouvriers de ces terribles faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau dont le nomi depuis 4793, n'était prononcé par la population parisienne qu'avec un inexprimable effroi. Napoléon, au temps de sa puissance, les avait contenus par une surveillance sévère, et même en 18U, lorsque les alliés menaçaient de si près Paris presque sans défense, il n'avait pas consenti à les armer. Maintenant, il se voyait réduit à les rechercher, à les caresser. Il visita leurs ateliers, se mêlant familièrement à eux, écoutant leurs plaintes et promettant d'y faire droit. « Je vous reconnais pour de braves patriotes, leur » dit- il ; en 4 84 4, on vous a refusé des armes, il n'en sera » pas de" môme aujourd'hui ; j'ai quarante mille fusils à » votre service.» La foule répondit par de bruyantes acclamations.

Le 1 i mai, les fédérés parisiens furent passés en revue dans la cour du Carrousel. Le célèbre manufacturier Richard Lenoir, un des colonels de la garde nationale,

marchait à la tête de ceux du faubourg Saint-Antoine. Leurs délégués présentèrent à TEmpereur une adresse dans laquelle les déclamations contre les Bourbons et en faveur de la liberté et des droits des peuples se mêlaient, sans trop de violence, à des assurances de dévouement à Napoléon, à Tordre public et à la loi. Ils y demandaient instamment des armes. L'Empereur leur répondit d'un ton brusque et saccadé où se trahissait un certain malaise. € Soldats fédérés des faubourgs Saint-Antoine et » Saint-Marceau, leur dit-il, je suis revenu seul, parce que » je comptais sur Tamour du peuple des villes, des habi- » tan ts des campagnes et des soldats de Tarmée... J'ao » cepte votre offre. Je vous donnerai des armes ; je vous » donnerai poiir vous guider des ofTiciers couveris d'ho- » norables blessures et accoutumés h voir fuir l'ennemi » devant eux. Vos bras robustes et faits aux plue pénibles » travaux sont plus propres que tous autres au maniement » des armes... Vous serez les éclaireurs de la garde natio-* » nale. Je serai sans inquiétude pour la capitale lorsque la » garde nationale et vous seront chargés de sa défense... » S'il est des hommes nés dans les hautes classes de la » société qui aient déshonoré le nom français, l'amour de » la patrie et le sentiment de l'honneur national se sont » conservés tout entiers dans le peuple des villes, les ha- » bitants des campagnes et les soldats de l'armée. J'ai » confiance en vous. Vive la nation !i^\On voit que dans ce discours, il n'était pas question de liberté. En défilant devant Napoléon, les fédérés criaient Vive

l'Empereur! mais surtout, et avec une . affectation marquée, vive la nation ! vive la liberté! On n*était pas encore assez éloigné du temps ' de la terreur pour que ces derniers cris ne réveillassent pas dans les imaginations de sinistres idées. L*exaltation évidente de ceux qui les proféraient, leur costume même qui indiquait la classe de la société à laquelle ils appartenaient, effrayaient la bourgeoisie et augmentaient son aversion pour le régime qui acceptait d'aussi dangereux défenseurs. Les royalistes, plus légers, plus imprévoyants , plus disposés à se réjouir de ce qui faisait tort au gouvernement impérial sans se préoccuper beaucoup des autres conséquences qui pouvaient en résulter, s'amusaient de ce spectacle. Les vrais amis de l'Empereur étaient, pour la plupart, très-mécontents et ne cachaient pas leur inquiétude. Le Nain jaune, qui avait d'abord applaudi à la fédération bretonne, se montra au contraire très-pèu satisfait de celle des faubourgs parisiens et de l'aspect sous lequel elle s'était fait voir au Carrousel. Tout en la présentant comme la représaille, la conséquence forcée de ce qu'il appelait la fédération des salons du faubourg Saint-Grermain, il reconnaissait qu'elle pouvait avoir des suites trèsfâcheuses. « La plus noble des causes, disait-il, doit être » servie par de nobles moyens. La crainte est l'estime des » enfants ;... le peuple leur ressemble; il ne faut pas, avec -» lui, tant de familiarité, et surtout on doit craindre » d'avilir en sa présence la majesté du trône. » La même feuille blâmait sévèrement une espèce de proclamation

dans laquelle les fédérés déclaraient vouloir, parleur attitude, frapper de terreur les traîtres qui pourraient désirer encore %me fois l'avilissement de la patrie. Cette proclamation avait pourtant été concertée avec quelquesuns des ministres, et, sauf cette phrase malheureuse, le ton en était assez modéré.

Dans les départements, dans les campagnes, là surtout où la présence d'un parti royaliste nombreux et passionné effrayait et irritait l'opinion opposée, le mouvement fédéraliste fut beaucoup plus vif qu'à Paris et présenta des symptômes plus décidément révolutionnaires. Sur plusieurs points des clameurs grossières et injurieuses, renouvelées de 4793, insultaient, menaçaient les prêtres, les nobles, les riches. On criait : A bas la calotte ! A bas les habits! L'hymne des Marseillais, auquel se liaient tant de souvenirs sanglants et qu'on n'avait plus entendu depuis vingt ans, retentissait partout.

Napoléon, au moment même où il se prêtait à des démonstrations commandées par la position fausse où il se trouvait, en éprouvait un dégoût, un effroi qu'il avait peine à cacher au public et qu'il ne dissimulait pas à ses confidents : « Ah ! disait-il, ils m'ont rendu la France bien » gâtée! » On prétend qu'il avoua à M. Mole que s'il avait pu prévoir à quel point, pour se maintenir, il aurait à complaire au parti démocratique, il n'aurait jamais quitté rtle d'Elbe. Il dut pourtant consentir à donner aux fédérés de Paris et de la banlieue une organisation militaire. Un décret les forma en vingt-quatre bataillons de tirail-

leurs attachés à la garde nationale et commandés par des officiers pris dans l'armée. Le lieutenant génàral Darricao leur fut donné pour chef avec six maréchaux de camp. On assigna à chaque brigade les hauteurs qu'elle aurait k défendre en cas d^attaque contre Paris. Il était enjoint aux capitaines de réunir leurs compagnies tous les dimanches et d'en faire l'appeU 11 était dit» enfin» qu'il y aurait dans les casernes un nombre suffisant de fusils et de gibernes. Il résultait de cette dernière disposition que les fédérés ne conserveraient pas habituellement entre les mains les armes (|ue l'État leur confiait. Cette restriction pouvait s'expliquer par la difficulté de se procurer assez de fusils pour en munir tous ceux qui n'étaient pas de service , mais il est probable qu'on hésitait h donner & de pareilles gens des moyens de force dont ils pourraient être tentés d'abuser. Les paisibles habitants de Paris ne les voyaient pas sans effroi traverser la ville en chantant des airs révolutionnaires, soit pour être passés en revue, soit pour aller travailler aux fortifications qu'on élevait sur la rive droite de la Seine.

Les fédérations ne reçurent pas, à beaucoup près, à Paris ni dans les départements, le développement qui au* rait pu en faire un puissant instrument de résistance h l'invasion étrangère, mais qui aussi aurait donné une armée au jacobinisme. Ce dernier danger était peut-être celui que Napoléon redoutait le plus. Quelquefois, dans son irritation contre les royalistes, il seriiblait vouloir les dominer par la terreur populaire: 4 Les prêtres et les nobles

» Jouent gros jeu, disaiMl; si je leur l&cbe le peuple, ils » seront dévorés en un clin d'oeil. » Mais c'étaient là de vaines paroles auxquelles il .n'avait aucune envie de donner suite : outre qu'il savait très-bien que le monstre, une fois déchaîné, ne l'eût pas épargné plus que les victimes qu'il lui aurait livrées, l'orgueilleux souvenir de sa gloire et de sa grandeur passées se révoltait contre la pensée d'un aussi criminel abaissement. Il n'était déjà que trop des-cendu.

La situation n'était plus, en effet , ce qu'elle avait été au 20 mars, dans les premiers moments de Texaltation produite par son merveilleux retour. La certitude, maintenant acquise, qu'il allait avoir à combattre l'Europe entière sans le secours d'un seul allié, les hésitations qu'on remarquait dans sa politique et qui prouvaient, soit l'affaiblissement de ses facultés, soit l'impuissance à laquelle il était réduit, la résignation d'assez mauvaise grâce avec laquelle il subissait un régime de contrôle et de liberté si contraire h sa nature, lui avaient complètement enlevé le prestige un moment reconquis. On ne le craignait plus, et les haines qu'il inspirait se donnaient libre carrière.

La licence de la presse dépassait toutes les limites. Des écrivains royalistes prenaient ouvertement la défense des Bourbons et demandaient leur rappel comme le seul moyen de salut. D'autres disaient que les alliés ne voulant pas traiter avec l'Empereur, la future Chambre des représentants devait levir envoyer des députés et leur

proposer de traiter avec la nation. Ce n'était plus seulement à Tautorité du chef de TÉtat qu'on en voulait : des provocations au meurtre de Napoléon furent publiées avec le nom des auteurs et des libraires, et pas un libelliste ne devint Tobjet d'une poursuite sérieuse, pas un ne fut arrêté pendant plus de quatre jours. On remarquait cependant que ces écrivains si violemment déchaînés conlre l'Empereur ménageaient beaucoup, en général, le ministre de la police, et c'était, pour les esprits sagaces ou défiants, un indice ajouté à tous ceux ^ui faisaient soupçonner, de la part du duc d'Otrante, deâ arrièrepensées de trahison. En révolutionnaire expérimenté, il avait compris tout le parti qu'on pouvait tirer de la presse périodique. Non content de s'assurer, comme nous i'avons vu, des intelligences dans les journaux existants, il avait jugé à propos d'en susciter ou du moins d'en laisser naître de nouveaux peu favorables au régime impérial. Au commencement du mois de mai, on vit paraître VAristarque, feuille libérale, d'une couleur un peu indécise, et Y Indépendant y destiné plus tard à jouer un rôle important sous le nom de Constitutionnel. Inspiré alors par Fouché, il faisait une guerre très-vive au pouvoir absolu en mêlant à sa polémique des injures contre les Bourbons et des éloges de l'Empereur. Un autre journal, le Patriote de 89, dirigé par Mehée de la Touche, qui obtint à cette époque un emploi subalterne dans la police des théâtres, et rédigé par d'ardents républicains, représentait particulièrement l'alliance de la Révolution et du

honaparlisme, dont certaines gons essayaient alors de faire un systi^me et un moyen de salut public. Il appelait énergiquernent les Français Ii la défense de la patrie menacée, et s'ciTorçait de réveiller Tentliousiasme de 4792. Dans un langage incorrect, grossier, de mauvais goût, il insultait les rois et les prêtres et s'attachait à réhabiliter le régime (le la Terreur; en souvenir sans doute et par imitation du Uiiiips dont il faisait l*apologie, il ne cessait de signaler de prétendues conspirations, de dénoncer des fonctionnaires publics qu'il accusait de trahison. Une autre feuille de plus bas étage encore, le Père Nicolas, ami du peuple, quelos colporteurs criaient et distribuaient dans les faubourgs, ('*tait rédigée dans le même esprit. Le Nain jaune, humilié de voir la cause à laquelle il s'était dévoué déshonorée par de tels auxiliaires, les comparait au Fère Ducheme de honteuse mémoire et s'elTorçait de les accabler sous ses sarcasmes méprisants. Un écrit ouvertement royaliste, U\ Lis, se glissait sous les portes sans que la police parût s*en inquiéter.

Le café Montansier était devenu un véritable club où la démagogie et le bonapartisme se donnaient la main. On y chantait chaque soir les airs de la Révolution; on les chantait aussi sur les théAtres.

Les partisans de la royauté trouvaient un motif d'encouragement dans Vimpuissance évidente du gouvernement impérial, dans ses hésitations, dans les alliances avilissantes auxquelles il se voyait condamné. Leur attitude, leurs propos décelaient plus de confiance. Non-seulement les procla- III. a '

mations ds Louis XVIII et les manifestes des puissances circulaient sans difficulté, mais les portraits des princes étaient exposés chez les étalagistes; on mettait publique* ment en vente deux gravures dont Tune représentait Jeanne d*Arc, Vautre TA^Vome de Bordeaux^ c'est-à-dire la duchesse d'Angouléme, et des caricatures où le gouvernement n'était pas ménagé. La triste comédie de libéralisme, de popularité , de mansuétude que Napoléon se voyait contraint de jouer et qu'il jouait si mal était, pour les beaux esprits royalistes, un texte inépuisable de sarcasmes, d'épigrammes, de chansons que Ton répétait partout et qui répandaient sur le héros déchu l'opprobre et le mépris. Contre un homme dont le passé offrait à ses adversaires, à côté de tant de gloire, tant de griefs légitimes, on recourait sans scrupule aux plus grossières calomnies. Les plus misérables inventions étaient accueillies avec empressement dès qu'elles pouvaient lui prêter quelque ridicule : on disait, par exemple, qu'il ne s'appelait pas Napoléon^ mais Nicolas, et comme ce nom que n'avait pas encore anobli un puissant souverain du Nord, semblait alors presque grotesque, on se plaisait à croire que c'était ^n effet le sien et qu'il ne s'en était attribué un autre que par vanité. On disait aussi qu'il se r^eunissait d'une année pour faire croire qu'il était né depuis la réunion de la Corse à la France et, de cette prétendue rectification de dates, on tirait l'étrange conclusion qu'il n'était pas Français.

Telles étaient les dispositions des esprits lorsque les

collèges électoraux se réunirent pour choisir les députés à la Chambre des représentants. Je dois rappeler ce qu*étaient alors ces collèges. Il y en avait un par département et un par arrondissement, dont les membres étaient également élus à vie par les citoyens réunis dans les assemblées primaires de canton. Les électeurs départementaux, au nombre de trois cents au plus et de deux cents au moins par déparlement, devaient être pris dans la liste des six cents plus imposés. Les grands-croix, grands officiers, commandeurs et officiers de la Légion d'honneur faisaient partie de droit des collèges de département, et les simples légionnaires de ceux d'arrondissement. Le gouvernement pouvait adjoindre il chacun des premiers, vingt citoyens, et à cba-^ cun des autres, dix pris à son gré parmi ceux qui avaient rendu des services h TÉtat. Les collèges ainsi composés étaient appelés, avant 1814, non pas ^ nommer les députés au Corps législatif, mais à désigner les candidats parmi lesquels le Sénat devait les choisir. L'acte additionnel leur conférait des attributions plus importantes : chaque collège d'arrondissement avait à élire un représentant, et chaque collège départemental un nombre de représentants proportionné à la population du département.

Comme, à l'époque od ces collèges avaient été formés, toutes les influences s'exerçaient dans le sens de la réaction anti-révolutionnaire, comme d'ailleurs les électeurs départementaux sortaient nécessairement de la classe des propriétaires les plus considérables, Torganisation de ces

assemblées était certainement peu favorable au mouvez ment des Cent-Jours et oiTrait au contraire de grandes chances de succès aux royalistes. Cependant la plupart s'abstinrent de leur droit électoral pour ne pas paraître adhérer au régime impérial. Beaucoup d* hommes paisibles et timides qu'effrayait Tagitation du parti démocratique et qui craignaient de se compromettre avec un avenir incertain, se tinrent aussi à l'écart. Les collèges départementaux ne réunirent donc, en général, qu*un assez petit nombre de votants. Dans cinq ou six, tels que ceux de la Gironde,, des Bouches-du-Rhône, des Basses- Alpes, il en vint à peine quelques-uns, de quinze à vingt tout au plus. Dans dix-sept seulement on put réunir la moitié de ceux qui avaient le droit d'y siéger. Sur près de vingt mille électeurs inscrits , un peu plus du tiers se présenta; il en fut à peu près de même dans les collèges d'arrondissement. Les efforts des préfets et des souspréfets furent impuissants pour stimuler le zèle de la grande majorité des citoyens.

Ils ne réussirent pas davantage à diriger les votes des électeurs sur les amis du gouvernement. Il semblait qu'on pût compter pour cela sur l'influence des commissaires extraordinaires (envoyés dans les divisions militaires; mais, comme nous l'avons vu, ils appartenaient à des nuances d'opinions très-diverses et ils n'étaient pas tous également disposés h favoriser les candidats du bonapartisme. Les ministres eux-mêmes, ceux que les attributions de leurs départements mettaient en mesure do s'immiscer

dans les opérations électorales, les ministres de Tintérienr et de la police, avaient des arrière-pensées ou des préoccupations qui n'étaient pas, tant s'en faut, celles de Napoléon. Carnot, qui essayait sincèrement de le soutenir, mais à condition de s'appuyer sur la démocratie, ne pouvait manquer d'incliner dans le sens du vieux jacobinisme ; il exerçaitd'ailleurspeud'action.Fouché, qui était en position d'en exercer davantage, n'avait pas encore des vues assez arrêtées sur le choix du parti auquel il se rallierait définitivement pour donner à ses agents une direction uniforme, première condition du succès; peut-être n'avait-il en ce moment qu'un désir bien réel, celui que la majorité de la nouvelle Chambre ne fût pas trop dévouée à Napoléon.

Ceux qui formaient ce vœu eurent pleine satisfaction. Les bonapartistes n'obtinrent qu'un très-petit nombre de nominations. Le prince Lucien fut élu dans l'Isère. Le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, ancien constituant, Merlin de Douai, conventionnel régicide, Defermon, conventionnel aussi, mais plus modéré, Boulay de la Meurthe, l'un des auteurs du 18 fructidor, tous les quatre ministres d'État et ralljés depuis longtemps à l'Empire, qu'ils servaient avec un zèle égal, malgré la différence de leurs antécédents, quelques autres fonctionnaires moins connus, quelques militaires, tels furent à peu prè3, dans la nouvelle Chambre, les seuls représentants de la pensée impériale. Fouché parvint également à se faire nommer aussi bien que quelques-uns de ses affidés. Par suite sans

doute de l'absence de la majorité des électeurs, îin grand nombre d'anciens rérolutionnaires, de régicides, de terroristes depuis quinze ans retirés de la vie publique ou complètement oubliés dans des emplois subalternes qu'ils devaient à la dédaigneuse pitié du premier Empire, reparurent au grand jour. Les noms de Barère, de Cambon, de Garnierde Saintes, de Félix Lepeletier, de plusieurs autres encore, proclamés représentants de la nation, vinrent apprendre à la France que ceux qui les portaient existaient encore. C'était un grand scandale, ce n'était pas un danger réel. Ces hommes, touchant pour la plupart à la vieillesse, désabusés de leurs illusions, sinon de leurs coupables erreurs, et courbés sous le poids de la réprobation qui s'attachait à leur triste passé, étaient loin d'avoir le désir de rouvrir la terrible carrière qu'ils avaient parcourue. Ennemis naturels de la royauté bourbonienne qui avait pu leur pardonner, mais dont la seule présence les condamnait à une sorte d'ilotisme et de proscription morale, plusieurs s'étaient sincèrement attachés à l'Empire, depuis surtout que les circonstances avaient obligé Napoléon à se rapprocher de la démocratie; ils voyaient en lui un abri, un protecteur. La plupart eussent donc été pour lui des soutiens plutôt que des obstacles si le fait seul de leur élection n'eût été un principe de déconsidération pour le gouvernement sous lequel il se produisait. Leur adhésion, d'ailleurs, ne suffisait pas, à beaucoup près, pour assurer la majorité au parti bona[)artiste dans l'Assemblée sortie des collèges électoraux. Cette majorité se composait

d'hommes indépendants, quelques-uns décidément hostiles à TEmpire, les autres se résignant à le subir, à se servir même de lui comme d*un moyen de surmonter de grandes difficultés et de résister à Tétranger, mais animés à son égard d'une incurable défiance, résolus à le surveiller de près, à ne lui rien passer et disposés à se séparer de lui sans beaucoup de regrets si la fortune Tabandonriait encore une fois. 11 n'y avait peut-être pas parmi eux un seul royaliste connu comme tel, mais on y comptait beaucoup d'anciens et de nouveaux amis de la liberté, quelques-uns des membres les plus honorables de nos premières assemblées, M. de La Fayette, le duc de La Rochefoucauld, Lanjuinais, Théodore de Lameth , Siméon , la plupart des orateurs de l'opposition dans la Chambre de 1814 , MM. Flaugergues, Souques, Lefèvre- Gineau, Dupont de l'Eure, Durbach, Bedoch et Dumolard, ces derniers, il est vrai^ devenus suspects à leur parti pour avoir accepté de l'Empereur des fonctions administratives, enfin, beaucoup d'hommes qui n'avaient encore figuré dans aucune Assemblée, mais qui devaient plus lard prendre une part importante aux luttes parlementaires, M. d'Argenson, qui, préfet sous le premier Empire, avait donné sa démission pour ne pas s'associer à un acie arbitraire , MM. Pupin et Tripier, avocats déjà renommés, M. Roy, célèbre pour son habileté dans les affaires, à laquelle il devait une immense fortune, les banquiers LafiQtte et Benjamin Delessert, très-influents sur la place de Paris , les généraux Sébastian! et Grenier. La

députation parisienne, composée presque en entier dans ce sens, représentait assez bien les idées et les tendances de la France nouvelle, presque également dégoûtée alors de la Révolution, de TEmpire, du royalisme exclusif et cherchant le repos et le bien-être dans les voies de la paix et d'une liberté modérée.

En dehors des catégories que je viens d'énumérer, TAssemblée renfermait encore quelques personnages difficiles à classer : tel était Tancien sénateur Garât, dont le libéralisme sentimental et métaphysique avait su s'accommoder à toutes les époques; tel était aussi un avocat d'Aix, Manuel, encore inconnu hors de sa ville natale, qui allait préluder, en qualité de protégé et de commensal de Fouché, au rôle de chef ardent de Topposition démocratique.

Sur plus de six cents membres dont se composait la Chambre, près de trois cents étaient des fonctionnaires publics de Tordre administratif, des magistrats, des militaires; les avocats y avaient été envoyés au nombre de plus de cent vingt; ils abondent toujours dans les Assemblées lorsqu'un pays entre pour la première fois dans les voies du système représentatif ou lorsqu'il y revient après une longue interruption, parce qu'ils sont alors les seuls à qui le public connaisse le talent de la parole.

Une pareille Chambre ne promettait pas au gouvernement impérial un appui bien efficace, et sa composition ne laissait guère de doute sur le peu de faveur qui s'atta-

cbait à lui dans la masse de la nation, surtout da!is les classes riches et éclairées. Les adresses que les collèges électoraux votèrent pouî être présentées à l'Empereur avant la réunion du Champ de Mai étaient plus significatives encore. A peine quelques-unes rappelaient-elles les formes adulatrices du premier Empire. Beaucoup d'autres s'exprimaient avec une grande hardiesse. On y blâmait sévèrement l'absolutisme et les guerres continuelles du régime antérieur à 1814; on faisait entendre . que racte additionnel était insuffisant et que la nation attendait une Constitution complète, fortement libérale. Le collège de la Seine réclamait des institutions vraiment représentatives comme Tunique moyen de prévenir la tyrannie.

Le découragement gagnait peu à pou les bonapartistes, même ceux qui, dans les premiers moments, avaient paru, les plus confiants. En présence de l'Europe hostile et déjà en armes et de la France mécontente et divisée, ils redoutaient une prompte catastrophe. Ils croyaient assez généralement que Napoléon obtiendrait d'abord, comme à l'ordinaire, quelques succès, mais qu'il finirait par succomber dans une lutte trop inégale où l'esprit pubUc ne le soutiendrait pas avec assez d'énergie. C'était aussi l'opinion des étrangers": le duc de Wellington pensait que la guerre ne durerait pas plus de six mois et il ne doutait pas qu'elle ne finît par la ruine de Napoléon.

L'état du crédit public attestait le changement qui, depuis quelques semaines, s'était opéré dans les es-

prits :* le cours de la rente, que le débarquement dé Cannes avait fait tomber de 77 à 60 francs, qui, le 20 mars, ce qui est presque incroyable, était remonlé à 73 francs, parce que apparemment ott ne croyait pas alors à la guerre, était redescendu progressivement à 55 francs; celui des actions de la Banque, à tratelii des variations analogues, était tombé de 1,200 francs à 800.

Déjà, jusque dans les conseils de TËmpereur^ pat'lni les personnages qui remplissaient dans son gouvernement les emplois les plus importants, il en était qui pensaient à se garantir contre les chances d'un avenir peut-être bien rapproché et à se mettre en mesure avec Louis XVIII. Fouché avait renoué, au moyen de quelques émissaires, .ses anciens rapports avec Tenlourage de Monsieur.^ eus veiTons plus tard que d'autres étaient dans des disposi- *tions analogues.

La position de Louis XYIII^ qui semblait désespérée au moment où il était sorti de France, s'était naturellement améliorée dans la môme proportion que celle de l'Empereur était devenue plus mauvaise. J'ai dit qu'après avoir quitté, le 23 mars, le territoire français, il s'était dirigé sur Ostende et de là sur Gand, désigné par le roi des Pays-Bas pour le Ueu de sa résidence. Monsieur et le duc de Berry n'avaient pas tardé à venir l'y joindre. Le vieux prince de Condé s'était établi à Bruxelles ; le duc d'Angouléme et le duc de Bourbon s'étaient, comme nous l'avons vu, retirés en Espagne après leurs tentatives in-

fructueuses pour soulever le Midi et TOuest du royaume. La duchesse d'Angouléme, toujours empressée à se porter là où elle croyait pouvoir être de quelque tililité, partageait son temps entre l'Angleterre et Gand. Le duc d'Orléans résidait à Londres, évitant de s'associer à des mouvements qui n'étaient pas toujours conformes à sa manière de voir.

Le Roi, dans les premiers instants de son séjour en Belgique, n'avait guère avec lui de personnages considérablés, avec les dues de Duras et de Gramont, premier gentilhomme de la Chambre et capitaine des gardes de service, que deux de ses ministres, MM* de Blacas et de Jaucourt, et les maréchaux Berthier, Marmont et Victor. Berlhier n'avait pas tardé à s'éloigner, appelé, disait-il, par des affaires personnelles en Allemagne, où il périt peu après par un accident dans lequel bien des gens voulurent voir un suicide. L'espèce de solitude dans laquelle le Roi se trouvait ne devait pas durer longtemps. A l'exception de M. de Talleyrand qui continuait à siéger au Congrès de Vienne et de l'abbé de Montesquieu qui, bien résolu à ne plus rentrer dans les affaires et forcé de quitter la France, attendait en Angleterre la fin de la crise, tous les ministres, le chancelier, le duc de Feltre, le baron Louis, M. Beugnot, ces deux derniers un peu tardivement, et sur une invitation formelle qui leur fut transmise, vinrent successivement se joindre à MM. de Blacas et de Jaucourt et reprendre leurs portefeuilles. On vit aussi arriver M. de Chateaubriand qui s'empara, en quelque

ee HISTOIRE DE LA RESTAURATION.

sorte de son autorité privée, de celui de Tintérieur, abandonné par l'abbé de Montesquiou , MM. de Beurnon ville et de Lally qui, en leur qualité de"ininistres d'État, furent admis aux délibérations de ce conseil nominal, M. Angles, à qui Ton confia la direction de la police chargée de veiller à la sûreté du Roi et des princes, M. de Vaublanc, ancien membre de l'Assemblée législative et du conseil des Cinq-Cents, naguère préfet de la Moselle, que la faveur de Monsieur fit aussi admettre dans le conseil , un autre préfet, M. Capelle, fort en crédit également auprès du comte d'Artois, M. Mounier, fils du constituant, jadis secrétaire intime de Napoléon, mais fortement et sincèrement dévoué à la royauté , enfin le général Donnadieu, que nous avons vu seconder, à Bordeaux, les eflforts de Madame pour conserver cette ville au Roi. M. de Bruges avait accompagné Monsieur. Plusieurs généraux et beaucoup d'officiers se réunirent autour du duc de Berry. Le nombre des soldats ne répondait pas à un semblable étatmajor : deux ou trois mille gardes du corps et volontaires royaux composaient toute cette petite armée dont le général Maison avait le commandement et qui était campée à Alost. Comme les fonds qu'on avait apportés de Paris donnaient la possibilité de l'entretenir pendant quelque temps, on s'occupa de l'organiser et même de la recruter. 11 paraît qu'on eut un moment l'idée de la faire concourir aux opérations militaires que les alliés préparaient alors contre la France, mais heureusement on y renonça bientôt. Un ordre du jour du général Maison annonça que les mili-

laires qui étaient déjà venus ou qui viendraient se ranger sous le drapeau de la légitimité formeraient un corps de réserve, le Roi ne voulant pas les voir exposés à verser le sang de leurs frères, et que la récompense de leur dévouement serait la gloire de ramener eux-mêmes leur souverain dans sa capitale. Des officiers furent placés sur plusieurs points de la frontière pour faciliter aux Français qui voudraient s'incorporer à cette réserve l'entrée du territoire belge. Un commissaire spécial était chargé d'indiquer au gouvernement néerlandais quels étaient, parmi les voyageurs arrivant de France sous prétexte d'affaires de commerce ou d'intérêts de famille, ceux qu'il convenait d'admettre et ceux qu'il élait à propos d'éloigner comme suspects d'être les agents de Napoléon. Le comte Edouard de Dillon résidait, en qualité de ministre de Louis XVIII, auprès du roi des Pays-Bas.

Pour donner autant que possible à la royauté réfugié» à Gand l'apparence et la consistance d'une royauté effective, pour bien établir qu'on voyait toujours en elle le gouvernement de la France, les puissances alliées s'étaient décidées à maintenir auprès de Louis XVIII un véritable corps diplomatique : le général Pozzo, sir Charles Stuart, le baron de Vincent, le baron de Fagel y représentaient la Russie, l'Angleterre, l'Autriche et les Pays-Bas, comme ils les avaient représentés à Paris. Rien ne se faisait, dans la petite cour de Louis XVIII, qu'avec l'assentiment des envoyés des grandes cours, et surtout avec celui duduc de Wellington, dont sir Charles Stuart recevaitles directions.

Pour que rien ne manquât, dans la forme et dans les accessoires , à ce gouvernement d'émigration , il se donna un organe officiel , le Journal de Gand , qui paraissait deux fois par semaine. Le premier numéro, en date du 1 4 avril» publia les ordonnances que le Roi était censé avoir signées avant de sortir de France pour défendre aux Français de payer l'impôt à l'usurpateur et d'obéir à la loi de la conscription. Ce journal, dirigé- par les frères Berlin, les célèbres propriétaires du Journal des Débats, et auquel travaillaient parfois HM» de Chateaubriand, de Lally, de Jaucourt, Beugnot, contenait contre le gouvernement impérial, se3 actes, ses adhérents, des arlicles quelquefois éloquents, presque toujours d'une extrême violence. Dans un de ces articles, on montrait Napoléon réduit à un isolement effrayant, ne pouvant compter que sur un petit nombre d'hommes déshonorée dont le sort était inséparablement lié au sien, près d'être abandonné, peut-être, par une partie de cette armée qu'il avait trompée, entouré des vétérans de la Révolution qui l'avaient ramené pour s'en faire un instrument et qui déjà sapaient son pouvoir en feignant de le servir, incertain, inquiet, tour à tour menaçant et caressant dans sa détresse, tantôt despote, tantôt démagogue et voué à une ruine assurée autant que prochaine: « Les royalistes, » disait-on eniin, n'en voudront jamais, les républicains » n'en veulent plus, l'armée regrette d'en avoir voulu, les » bonapartistes n'osent avouer qu'ils en veulent. »

Le Journal de Gand publiait naturellement, avec les

maaifestes des puissaneas alliées, ceux que Louis XVIII faisait paraître de temps en temps pour se rappeler à ses sujets et leur annoncer ses intentions. Le premier de ces manifestes, adressé à la nation, porte la date du 24 avril. Il avait été arrêté en conseil sur! le rapport de M. de Lally et Ton y reconnaissait son langage déclamatoire et sentimantal. Le Roi affectait de s'y montrer convaincu que la France p'avait pas cessé. d*étre fidèle et tendrement dévouée h son souverain, à la seule exception de l'armée, dont une portion môme n'était qu'entraînée et séduite, et dont les chefs les plus glorieux avaient suivi le monarque ou du moins se tenaient éloignés de l'usurpateur. Il se présentait comme un médiateur nécessaire entre la France et TËurope, comme le garant de leurs intérêts mutuels, comme empêchant seul que l'Europe, résolue à détruire Bonaparte , ne considérât les Français comme ses complices. La France n'avait qu'à vouloir, et elle ne compterait plus que des amis dans une alliance où son Roi était prié d'intervenir et où il intervenait en effet. Invitant enfin les coupables à se repentir pendant qu'il en était temps encore, on leur disait : « Le Roi a trop pardonné peut-être, et cependant, il est » aussi impossible à Louis XYIII de ne pas faire grâce » que de ne pas faire justice. Que l'innocence accueille » encore le repentir, qua la Qdélité persuade et ramène, » que les bons ouvrent leurs rangs à tous ceux qui peu- » vent être dignes d'y entrer et, d'un autre côté, que les » complices du grand coupable profitent du temps qui

» reste au repentir pour avoir quelque chose de méri- » toire. » Le Roi reconnaissait d'ailleurs que son gouvernement avait pu faire des fautes ; il en promettait la réparation, comme aussi, le maintien des institutions constitutionnelles. Le manifeste, enfin, contenait cette allu* sion à la réunion annoncée du Champ de Mai : € Mé- » fiez-vous des rôles qu'on voudrait vous désigner dans » la parodie de ces assemblées qui, jadis, attestèrent la » liberté sauvage de nos ancêtres, mais dont le speo- » tacle dérisoire n*a pour but aujourd'hui que de vous » rendre la proie du plus vil et du plus odieux esda- » vage, entre le despotisme anarchique et la tyrannie mi- » litaire. »

Bientôt après, le 2 mai, une déclaration royale invita tous les Français à saisir les moyens de résistance offerts à leur courage, à se rallier à leur Roi, à leur père, aux défenseurs de tous les droits, à mettre fin à une révolte dont la durée pourrait attirer tant de maux sur la patrie, à accélérer, par la punition de son auteur, l'époque de la réconciliation générale.

Un rapport que M. de Chateaubriand, en qualité de ministre de l'intérieur, présenta au Roi, le. 12 mai, sur la situation de la France, était conçu dans un style et exprimait des idées qui ne pouvaient manquer de produire une vive sensation. L'illustre écrivain s'y était proposé tout à la fois de justifier la Restauration des reproches dirigés contre sa politique et de démontrer qu'il n'y avait rien, dans les succès obtenus par Napoléon, qui dût faire croire à sa

puissance morale et à sa popularité, rien qui dût exciter Tadmiration ni même rétonnement. Dans un langage éclatant et magnifique qui eût été à sa place partout ailleurs que dans un document officiel, il le comparait à Genséric, descendant là où rappelait la colère de Dieu, à ces chefs barbares de la côte d*Afrique, à ces beys proscrits qu*on voit, de temps en temps, reparaître à la frontière du désert, réunir quelques mameloucks qui les proclament leurs chefs et leurs maîtres, s^avancer au bruit des chaînes, rentrer dans la capitale de leur empire, triompher et mourir. Il disait que, devant la soldatesque rebelle, Iç Roi s*était retiré un moment, mais que la monarchie était restée' tout entière et que la nation, par ses larmes, par le témoignage de ses regrets, avait montré qu'elle se séparait de la puissance armée qui lui dictait des lois. A la tyrannie de Napoléon, peinte avec toute Téloquence de la haine, il opposait Ténumération des bienfaits que le gouvernement royal avait déjà répandus sur la France. Il repoifssait comme une odieuse calomnie l'imputation dirigée c-ontre ce gouvernement d'avoir voulu détruire la Charte, et il en prenait texte pour faire, au nom du ministère, une profession de foi constitutionnelle. « Oui, sire, disait-il, et c'est ici Toccasion d'en faire la » protestation solennelle..., tous vos ministres, tous les » membres de votre conseil sont inviolablement attachés » aux principes d'une sage liberté I Qu'il nous soit permis » de le proclamer avec le respect profond et sans bornes » que nous portons à votre couronne et à vos vertus ;

m nSTOIBE DE LA BESTAUEATIOX.

> BOUsoflUBO pr^ à lena- poor Ti>as b dernière goutte » de ooire sang, à tous saine aa bout de la ferre, à par-

> lager arec tous les tribulatioiis qu'il plaira aa Toat- » Puissant de tous enTOjer, parce que nous croyons » defaot Dieu que tous aiaintien<lrez la Constitution que 1 TOUS afez donnée à Totre peuple, que le usa le plus

> sincère de rotre âme roiale est la liberté des Français. » STil en arait été antremeot, sire, nous serions toujmirs » morts à tos pieds pour la défense de rotre pouroir » sacré, parce que tous êtes notre seigneur et maître, le » Roi di^nos »eui, notre sonreraîn légitimis, mais , sire, » nous n'aurions plus été que tos soldats ; nous aurions » cessé d'être tos conseillers et tos ministres. »

Cest dans cette péroraison que résidait la Tëritable pensée du mémoire de M. de Chateaubriand. De grares dirisions s'étaient éleTées dans la petite cour de Gand. Le désœuTrement forcé auquel elle était réduite aTait raTÎTé les dissentiments qui existaient, aTant le âO mars, dans le gouTememeot de Louis XYin. Comme il arriYe toujours, chacun croyait tronrer dans les érénements accomplis la justification de sa propre politique et la condamnation de celle de ses adversaires. SuiTant les uns, on n'aTait péri que pour avoir fait trop de concessions à la Révolution. C'était Tavis de Monsieur, qui dit à M. Beugnot, en le Toyant arriver à Gand : € Eh bien, nous » Toilà encore une fois dehors ! A qui la faute ? Faut-il » s'en prendre cette fois à mes principes qu'on n'a pas » Touln admettre, à mes amis qu'on a pris tant de soin

» d'écarter?» D'autres prétendaient, au contraire, que les velléités imprudemment manifestées par les fanatiques de Tancien régime et du pouvoir absolu avaient été une des causes principales de la catastrophe. M. deBlacas, accusé par l'opinion publique d'être l'inspirateur principal des fautes qui avaient contribué à renverser la royauté, possédait toujours la confiance exclusive du Roi, qui seule le soutenait contre une impopularité exagérée jusqu'à l'injustice. Monsieur et son entourage désiraient la chute du favori, parce qu'il faisait obstacle à leur prépondérance, et aussi parce qu'il leur eût été commode de rejeter sur lui toute la responsabilité du passé; mais pas plus que lui ils ne comprenaient la nécessité d'abandonner les voies dangereuses dans lesquelles on avait marché jusqu'alors ; bien moins que lui encore ils étaient disposés à adopter le seul système qui pût rallier la nation au Roi, la sincère application des principes libéraux posés dans la Charte, la renonciation absolue aux traditions de l'ancien régime dans ce qu'elles avaient d'inconciliable avec l'état actuel de la France. Ils étaient naturellement trèshostiles à M. de Talleyrand et à la majorité des membres du conseil, plus ou moins dévoués au système constitutionnel, soit par sentiment, soit par une saine intelligence des nécessités de la situation. M. de Talleyrand plaisait peu au Roi et ne lui inspirait aucune confiance. Il semble donc qu'il eût dû être facile de l'ébranler et de le renverser, mais le rôle important qu'il jouait à Vienne, les services qu'il venait d'y rendre, l'influence qu'il exer-

çait sur les cabinets étrangers ne permettaient pas de penser à lui retirer en ce moment les fonctions qu'il occupait. Les gouvernements alliés avaient alors la conviction que le triomphe des royalistes absolus porterait h la cause des Bourbons un coup funeste, irréparable, et que M. de Talleyrand était le seul homme dont les conseils pussent les préserver, s'ils devaient recouvrer leur puissance, du renouvellement des erreurs qui la leur avaient fait perdre. Les agents étrangers reçurent donc Tordre de représenter à Louis XVIII le tort qu'il se ferait en se privant d'un tel serviteur. Le duc de Wellington s'exprima dans ce sens avec la netteté et la décision qui le caractérisaient. Dans les circonstances où Ton se trouvait, la cour de Gand n'était pas en mesure de ne pas tenir compte de ces avis. Le Roi, quels que pussent être ses penchants secrets, comprit que le ministre appuyé ainsi par l'Europe, et qui tenait entre ses mains le fil des négociations auxquelles se rattachait la seule espérance de la restauration du trône, était, en ce moment, un homme nécessaire. Monsieur et ses amis comprirent eux-mêmes l'impossibilité de le renverser, et ils bornèrent leurs prétentions à modifier la composition du cabinet en y faisant entrer quelques-uns des leurs qui auraient pris la place des ministres les plus connus pour leur attachement aux principes constitutionnels comme pour leurs liaisons avec M. de Talleyrand. Ces derniers, ainsi menacés, se mirent en défense. Le rapport de M. de Chateaubriand était leur manifeste. Revêtu de l'approbation du Roi, et répandu à profusion en France et dans

toute r£urope, ce rapport irrita grandement Monsieur et le parti dont il était le chef. Ils crurent pourtant devoir dissimuler leur mécontentement.

Celui des ministres qui avait le plus de relations avec ce parti, le duc de Feltre, imagina de créer un ordre de la fidélité pour les personnes qui avaient suivi le Roi en Belgique. Un émigré, homme d'esprit, M. de Lamaisonfort, lui demanda si, à cet ordre, il n*en joindrait pas un autre, celui de Yinfidélite\ pour ceux qui étaient restés en France.

Un des grands motifs de préoccupation de la cour de Gand, c'était Tattitude du duc d'Orléans et les combinaisons qui pouvaient se rattacher à lui. On ne peut pas dire qu'il eût un parti dans le sens ordinaire de c^mot, c'està-dire un nombre considérable d'hommes unis dans la pensée de le faire arriver au trône de préférence à tou l autre, mais ce qui lui donnait peut-être plus de chances, ce qui était plus dangereux pour, la royauté de ses aînés, c'est que tous les partis, h l'exception des purs royalistes, étaient disposés, s'ils ne pouvaient triompher pour leur compte, à préférer son triomphe à celui de leurs adversaires et, au besoin même, à y. contribuer. En France et à l'étranger, on le considérait comme pouvant devenir, à un moment donné, l'instrument d'une transaction qui concilierait les opinions et les intérêts les plus divergents et qui, à raison des sentiments connus de ce prince, de la part qu'il avait prise aux premiers actes de la Révolution, rassurerait le pays contre la crainte d'une réaction ultra-monarchique.

NapoléoD lui-même ne cachait pas l'inquiétade qu'il en éprouvait. Nous avons vu qu'avant le 20 mars une conspiration avait été formée pour renverser Louis XYIII au profit du duc d'Orléans ; nous avons vu aussi qu'à Vienne l'empereur Alexandre s'était montré enclin à penser que son élévation au trône serait le seul moyen de réunir les esprits. Le duc d'Orléans se tenait soigneusement h l'écart de ces projets. On assure même que des propositions lui ayant été faites avant la dernière catastrophe, il en avait averti le Roi, tout en s'abstenant d'en nommer les auteurs. A Lyon, à Lille, il avait fait ce qui.avait dépendu de lui pour la défense du trône ; mai^ son langage, ses relations, son genre de vie, formaient avec les habitudes de la branche aînée des Bourbons un contraste qui eût suffi pour faire de lui un drapeau d'opposition. Il n'approuvait pas la politique suivie naguère par le gouvernement du Roi et qui, dans les conseils dé Gand, prévalait trop souvent encore contre les efforts de quelques serviteurs éclairés, et il était loin de le dissimuler. Louis XVIII lui avait écrit le 1 7 avril pour le charger d'éclairer le Prince Régent et la nation anglaise sur tous les faits dont il avait été témoin. Dans une longue réponse datée du 25 du même mois, le prince ne craignit pas d'énoncer, sur la conduite à tenir en présence de Tinvasion étrangère et après la restauration de la royauté, des idées qui devaient paraître singulièrement hardies, non-seulement aux courtisans de Monsieur, mais même à la plupart des ministres du Roi. 11 avouait que le renversement de Napoléon

par des insurrections intérieures n'était pas possible et que malheureusement, comme en 18U, les armées étrangères pouvaient seules rabattre, mais, ajoutait-il, la coalition se plaisant à déclarer qu'elle agissait dans son propre intérêt, non dans celui des Bourbons, il importait beaucoup que la famille royale, par son attitude et par son langage, ne donnât pas une idée contraire et évitât de s'exposer au grave reproche d'avoir provoqué l'invasion delà France. Il suppliait le Roi de se tenir éloigné des armées alliées et de défendre aux princes d'y paraître ; il lui représentait qu'en retombant dans les fautes de 1 792, on jetterait bien inutilement sur la royauté un funeste discrédit ; il s'efforçait de lui faire comprendre la nécessité d'adopter, lorsque le trône aurait été relevé, un système différent de celui qui venait de porter de si funestes fruits; il prêchait la conciliation; il allait jusqu'à soutenir qu'on devait avant tout essayer de regagner l'armée, objet de tant de malédictions et d'anathèmes, parce que c'était là seulement qu'on pouvait trouver une force véritable, et qu'il serait à propos de substituer au luxe parfaitement inutile de la maison militaire une garde organisée sur le modèle de la garde impériale. »

Ces conseils étaient, en eux-mêmes, parfaitement raisonnables, mais quelques-uns étaient de nature à blesser Louis XVIII, et les préventions du Roi contre son cousin ne devaient pas lui en adoucir l'amertume. Il ne se hâta pas d'y répondre. La situation était embarrassante. Si,

dans Teûtourage du Roi et des princes, bien des gens, animés contre de duc d*Orléans des ressentiments et des défiances les plus hostiles, se réjouissaient de le voir éloigné, d'autres pensaient qu*il serait habile d'appeler au secours de la royauté Tespéce de popularité qui s'attachait à lui et de ne laisser subsister aucune apparence de dissentiment dans la famille royale. M. de Chateaubriand fit remettre au Roi un mémoire dans lequel il conseillait de rin¥iter, en termes pressants, à venir au secours du Roi et de la patrie. M. de Lally voulait qu'on lui envoyât en même temps Tépëe de connétable et il se donna beaucoup de mouvement pour l'obtenir, mais Monsieur, tout en approuvant qu'on fit pour lui quelque chose de considérable, qu'on relevât du rang d'Altesse sérénissime à celui d'Altesse royale et qu'on lui donnât l'entrée au conseil, demanda que si on y joignait le titre de connétable, il fût purement honorifique, les ducs d'Angouléme et de Berry ne pouvant servir sous les ordres d'un prince plus éloigné qu'eux de la succession au trône. M. de Lally désirait aussi être chargé de porter au duc d'Orléans les communications qu'on jugerait devoir lui faire, mais on lui représenta que l'envoi d'un membre du conseil serait une démarche trop solennelle, et qui proclamerait trop ouvertement le besoin qu'on croyait avoir du concours du prince. On lui promit d'ailleurs, pour se débarrasser de ses instances, que le Roi écrirait au duc d'Orléans en termes dignes de l'un et de l'autre.

Tout se réduisit à une lettre brève et sèche par laquelle

Louis XVIII, après avoir déclaré qu*il ne s*éloignerait pas des armées alliées, de peur d'accréditer les bruits répandus par Bonaparte sur les intentions hostiles des puissances envers la France, et qu'il approuvait comme le duc d'Orléans le principe de conciliation, mais qu'il n'en tirait pas les mêmes conséquences , l'invita à venir à Gand où il promettait de lui faire connaître avec plus de détail ses vues et ses intentions. Le duc d'Orléans ne se rendit pas à cet appel. Dans une lettre dont le ton irrité ne s'explique pas suffisamment par les circonstances qui l'avaient précédée ou, du moins, par ce qu'on en connaît, il dit au Roi qu'il ne lui était pas possible d'aller le trouver avant de savoir précisément quels étaient ses projets, parce qu'il ne pouvait s'exposer h la fâcheuse nécessité de s'éloigner de nouveau après en avoir été informé; il se plaignit d'avoir été traité avec peu de confiance après la restauration de 18U, d'avoir été exclu du conseil où, d'ailleurs, il ne désirait pas être admis, mais où siégeaient Monsieur et ses deux fils, et de n'avoir pas été autorisé, non plus que les autres princes, à prendre place à la Chambre des pairs; il rappela, non sans amertume, la distance qu'on avait établie, par des règlements d'étiquette, entre les princes du sang tels que lui et les parents plus proches du Roi; revenant ensuite à des questions d'un intérêt plus élevé et plus général, il se livra à de nouvelles accusations contre les folles exagérations des émigrés et supplia Louis XVIII de ne pas se présenter à son peuple entouré de ces dangereux amis.

n HISTOIRE DE LA RESTAURATION.

Tîon content de développer avec plus de force et de vivacité, -dans des lettres adressées à M. de Lally et à M. de Talleyrand, les idées qu*il venait d*exprimer au Roi, le duc d'Orléans en écrivit h sir Charles Sluart avec qui il entretenait une correspondance suivie ; il entra avec lui dans de longs raisonnements sur les motifs qui devaient engager Louis XYIII à se tenir à Técart pour éviter de reparaître en France à la suite des armées étrangères et entouré d'émigrés ; il disait qu'au lieu de provoquer, comme en 1792, des émigrations utiles seulement à Bonaparte, au lieu de travailler à gagner quelques individus ou même quelques corps de Tarmée, qui ne pouvait être utile que si on l'entraînait tout entière, on ferait mieux de chercher à former des intelligences dans la Chambre des représentants qui allait se réunir. « Mais, ajoutait-il, on préfère le moyen anodin d'un million de baïonnettes. >

Le duc d'Orléans avait communiqué aux ministres anglais sa correspondance avec Louis XYIIL II en avait aussi donné connaissance au duc de Wellington, dont chacun alors recherchait le suffrage et l'appui. Ce dernier, tout occupé de la campagne qui allait s'ouvrir, trouva pourtant le temps de lui faire une réponse remarquable. Naturellement, il ne pensait pas, comme lui, que le Roi dût en ce moment se tenir à l'écart , il croyait tout au contraire que Louis XVIII devait, par son appui personnel et par celui de ses serviteurs et de ses adhérents, faciliter les opérations des forces étrangères venant lui prêter main forte, non pas contre la nation, mais contre

une armée rebelle, et engager ses fidèles sujets à recevoir les alliés comme des libérateurs. Quant au duc d'Orléans, le duc de W.ellington donnait une pleine approbation aux motifs , qui Tempéchaient de se rendre à Gand , mais il ajoutait que si, par suite des succès qu'obtiendraient les armées coalisées, un grand parti venait à se prononcer sur quelque point du royaume en faveur de la légitimité, le prince devrait s'empresser d'aller offrir ses services au Roi.

Peu de jours après, le duc d'Orléans, poursuivant sa correspondance avec le commandant en chef de l'armée anglaise, lui présentait comme la cause déterminante de la catastrophe du 20 mars le déplorable système adopté par le gouvernement du Roi qui, au lieu de chercher à s'attacher l'armée, avait entrepris de la dompter, et, même dans ce qu'il avait fait de bien, avait constamment gâté le fond par la maladresse de la forme ; il lui montrait dans ,ce système une inspiration des courtisans et des émigrés qu'il comparait aux pygmées luttant contre des géants, et il affirmait qu'il n'y avait eu d'autre conspiration bonapartiste que le mécontentement général causé par une telle conduite.

Le Roi n'avait pas répondu à la dernière communication du duc d'Orléans, mais un royaliste personnellement attaché à ce prince, le comte Thibaud de Montmorency qui se trouvait alors à Gand, lui écrivit pour le supplier de se rendre à l'appel qui lui avait été fait ou, tout au moins, de publier une déclaration de ses sentiments qui fit tomber

les bruits répandus sur rexistence d'un parti d*Orléansdont on assurait qu'il avait reçu les propositions, et sur les propos malveillants qu'on l'accusait de tenir contre les royalistes. M. de Montmorency ajoutait qu'il était bon, sans doute, d'éviter l'impopularité, mais qu'il ne fallait pas, pour cette considération, risquer tout son avenir. Le duc d'Orléans lui répondit que jamais il ne se départirait d'un principe auquel il avait été constamment fidèle, celui de ne pas prendre place dans des corps français formés au milieu des armées étrangères et sous leur influence, qu'il n'était pas vrai qu'aucun parti lui eût fait des propositions, que, d'ailleurs, on n'agirait pas sur lui par la menace et. que, tout au contraire, si on l'attaquait, il se défendrait.

Les détails dans lesquels je viens d'entrer m'ont paru mériter d'être recueillis , parce qu'ils caractérisent de la manière la plus nette les rapports existant dès cette époque entre les deux branches de la maison de Bourbon et qu'ils semblent annoncer l'avenir.

Cependant le Roi, qui venait d'apprendre l'étrange entretien de l'empereur Alexandre avec lord Clancarty au sujet duduc d'Orléans, soupçonnant peut-être quelque in-: telligence secrète entre le premier prince du sang et M. de Talleyrand, avait ordonné à ce dernier de quitter Vienne sans attendre la fin des négociations qui s'y suivaient encore et de venir lui donner son avis sur la situation. M. de Talleyrand, comprenant que sa véritable force était au centre des affaires européennes, au milieu des chefs

des cabinets étrangers dont il possédait plus ou moins la confiance et qui le regardaient en ce moment comme un homme indispensable, ne se pressa pas d'obéir : il répondit que sa présence à Vienne était encore nécessaire pour le règlement des questions d'Italie auxquelles la France prenait un si grand intérêt. Puis, quelques jours après, ces questions étant entièrement réglées, il écrivit au Roi que MM. de Mettemich, de Nesselrode et de Hardenberg le pressaient de rester jusqu'à la conclusion de l'acte général qui devait réunir les résolutions du Congrès et auquel il convenait qu'il apposât sa signature. Dans l'état où se trouvait Louis XVIII, c'était pour lui un bonheur inespéré que de pouvoir encore prendre part, par son représentant, à l'arrangement des affaires européennes; M. de Talleyrand avait donc plus qu'un prétexte pour rester en Autriche; le Roi n'insista pas.

Nous venons de voir quelle était, à l'étranger, l'action de la royauté exilée. Elle entretenait aussi des communications régulières avec les royalistes qui n'avaient pas quitté la France. Napoléon aurait voulu empêcher ces communications , ou du moins les rendre très-rares et trës-difQciles, comme elles l'avaient été pendant la République et le premier Empire, mais les ressorts de terreur et de despotisme qui y mettaient obstacle à ces deux époques étaient maintenant brisés et il ne dépendait plus de personne de les rétablir. Dans l'incertitude des événements, les fonctionnaires publics, à bien peu d'exceptions près, n'avaient garde de se compromettre par des procédés

rigoureux dont ils pouvaient avoir bientôt à rendre un compte sévère ; les mœurs politiques tendaient d'ailleurs à s'adoucir dans les partis nés de]la Révolution, peut-être par l'effet de cet affaiblissement des convictions qui est l'ordinaire résultat des excès violents et des revirements multipliés de la destinée. On vit alors des généraux, de ceux même qui semblaient s'être le plus irrévocablement engagés dans- la cause impériale, tels que Grouchy et Excelmans, obéissant, soit à un sentiment de générosité naturelle, soit à des arrière-pensées d'avenir, favoriser l'émigration de ceux de leurs compagnons d'armes qui désiraient aller rejoindre le Roi. Le ministre de la police lui-même, qui tendait dans tous les sens les filets de son astucieuse politique et avait dans tous les partis des intelligences plus ou moins directes, se gardait bien d'entraver des manœuvres auxquelles il pourrait lui convenir un jour de se rattacher.

Il y avait alors à Paris un comité de royalistes constitutionnels dont M. Royer-CoUard était l'âme et où figuraient le marquis de Clermont-Gallerande, ancien constituant; M. Becquey et M. Guizot. Apprenant les divisions qui s'étaient élevées dans le conseil de Gand, ils crurent qu'il serait utile de faire parvenir au Roi l'expression de leur opinion sur l'état des affaires et sur la conduite qu'il convenait de tenir. M. Guizot, le plus jeune d'entre eux, partit pour Gand dans les derniers jours de mai. Après s'être concerté avec MM. de Jaucourt, de Lally, Louis, Beugnot et Meunier, dont les vues étaient en accord avec les siennes

et celles de ses amis, il eut avec le Roi, le 1®' juin, une conversation qui dura plus d*une heure. Pour le disposer à écouter favorablement les vérités qu'il avait à lui faire entendre, il commença par l'entretenir du sentiment royaliste qui, de jour en jour, éclatait plus vivement à Paris, et par Tégayer du récit de quelques anecdotes qui prouvaient l'impopularité croissante de Napoléon . Il ajouta que malheureusement, en croyant au rétablissement de la monarchie légitime, on n'avait pas confiance dans sa durée, qu'on redoutait la faiblesse du gouvernement royal, ses hésitations entre les anciennes et les nouvelles idées, les anciens et les nouveaux intérêts, la désunion ou tout au moins l'incohérence du ministère, et qu'il était chargé par des hommes dont le Roi connaissait la fidélité éprouvée et l'intelligence de lui représenter la méfiance qui s'attachait au nom de M. de Blacas, le mal qui en résultait pour la royauté. Louis XYIII, qui avait d'abord paru se plaire aux récits de M. Guizot, changea alors de physionomie. « Je tiendrai tout ce que j'ai pro- » mis dans la Charte, lui dit -il d'un ton grave; les » noms n'y font rien ; qu'importe & la France quels amis » je garde dans mon palais, pourvu qu'il n'en sorte nul » acte qui ne lui convienne ? Parlez-moi de motifs d'in- » quiétude plus sérieux. » M. Guizot entra dans quelques détails sur l'agitation et les menées des partis, sur les alarmes des protestants du Midi, menacés par les catholiques, et sur les violeiices dont ils avaient déjà été l'objet dans quelques endroits. « Ceci est très-mauvais.

» reprit le roi, je ferai ce qu*il faudra pour l'empêcher; » mais je ne peux pas tout empêcher, je ne peux pas être » à la fois un roi libéral et un roi absolu. » Puis il questionna M. Guizot sur quelques faits récents et sur les dispositions des hommes dé TËmpire, et H. Guizot ayant profité de Toccasion pour lui nommer deux de ces hommes, dont Tun occupait alors une position des plus importantes et qui, informés de son voyage, Tavaient prié d'assurer le Roi de leur dévouement, Louis XVIII, l'interrompant, lui dit qu'il comptait sur l'un des deux, mais que l'autre était de ceux dont il ne pouvait ni ne voulait entendre parler. Ce dernier était un régicide, et ce n'était pas Fouché, déjà en rapport , à cette époque, avec l'entourage de Monsieur.

En dehors de Paris, dans les départements, le royalisme intelligent et modéré dont MM. Royer-CoUard et Guizot étaient les interprèles, n'était guère compris et comptait alors peu d'adhérents, mais le royalisme d'ancien régime dominait, je l'ai déjà dit, dans plusieurs départements de l'Ouest et du Midi et commençait à sortir de l'engourdis- * sèment, de la stupéfaction où l'avait jeté le coup terrible du 20 mars. Seul, il n'eût pas sufiS pour susciter à l'Empire des dangers bien sérieux, mais dans la crise où se trouvait le gouvernement de Napoléon, il pouvait lui causer de graves embarras, diviser ses forces et opérer au profit de ses autres adversaires des diversions efficaces.

Dans la Provence et le Languedoc, la guerre civile qui

avait occupé les derniers jours de mars et les premiers jours d'avril avait laissé des germes d'irritation et de haine dont on ne devait paâ tarder à recueillir les fruits amers et qui, dès lors, inquiétaient les autorités. Dans une commune du département du Gard, un attroupement arbora un moment le drapeau blanc. A Ntmes, le commissaire général de police crut devoir exiler quatre personnes dont la présence lui semblait dangereuse pour la tranquillité publique. Cette mesure provoqua des réclamations qui prouvaient à quel point on s'était déjà déshabitué de la pratique de l'arbitraire.

Du côté de l'Ouest, la situation était plus immédiatement menaçante. Le gouvernement avait compris la nécessité de traiter cette partie de la France a^ec de grands ménagements; la loi de la conscription, qui y était plus odieuse encore que dans le reste de l'Empire, n'y avait été appliquée qu'avec mesure et précaution. Cependant, dès la fin d*avril, les agitateurs royalistes étaient parvenus h exciter quelques mouvements dans le Bocage. Sur divers points, les paysans se refusaient à payer l'impôt et ix fournir des recrues, arboraient le drapeau blanc, attaquaient les gendarmes. Dans les Côtes-du-Nord , un maire fut massacré par d'anciens chouans. L'Empereur craignant que ces mouvements, s'ils n'étaient promptemcnt réprimés, ne fussent le principe d*une grande insurrection, se h&ta d'envoyer des forces pour pacifier le pays. Un de ses aides de camp, le général Morand, parcourut non-seulement les départements riverains de la Loire, mais une

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