III
aux sous-oi&ciers et ensuite aux soldats ; on paya les généraux eux-mêmes. Cette opération, accomplie avec la plus parfaite régularité, étant enfin terminée, une nouvelle adresse, portant aussi la signature de la gamismi, déclara que les troupes étaient satisfaites. Chaque régiment se rendit sur la place d*armes et défila, au son de la musique, devant Dalhousie et son état-major improvisé. Le défilé fini, tous les postes extraordinaires furent retirés,
les canons rentrèrent dans les parcs, les portes furent rouvertes, les communications rétablies, et les généraux, les ofliciers, qu'on avait constamment traités avec respect, tout en les tenant séquestrés, reprirent leurs commandements. Le chef de cette étrange insurrection, Dalhousie, traduit devant un conseil de guerre, fut condamné à mort, mais on lui fit grâce en considération des circonstances où il s*était trouvé placé et de la modération dont il avait fait preuve.
Le gouvernement du Roi, en se résignant à dissoudre Tarmée et à frapper un bon nombre de ses chefs et en satisfaisant ainsi dans une certaine mesure aux terreurs et aux ressentiments des royalistes, avait espéré que ces concessions lui donneraient la force de contenir la réaction qui s'annonçait avec tant de violence dans les départements du Midi. Une circulaire du ministre de la police déclara que le Roi, qui venait de confier à la justice le soin de punir les atientats et les trahisons, voulait jeter un voile sur les fautes commises pendant la dernière crise, et que toutes les existences étant placées sous la
sauvegarde de la loi, il considérerait comme des crimes des actes de vengeance dont le résultat serait de troubler le pays et de détruire la confiance publigue. Cette circulaire invitait les partis et les individus à oublier leurs ressentiments au milieu des malheurs publics, Tunion étant la seule chance de salut. On y lisait ces nobles paroles : « Sous le poids de l'Europe conjurée contre une » ambition dont nous étions les premières victimes, ayons » au moins la consolation qu'il ne soit plus versé ni une » goutte de sang ni une larme qui puissent nous être im- » putées. »
Le duc d'Angoulème, dans une proclamation publiée quelques jours auparavant à Toulouse, déplorait lesr excès qui venaient de désoler les départements voisins, annonçait l'intention de rendre à tous une justice impartiale, promettait que les tribunaux châtieraient les coupables, mais menaçait de sa disgrâce et de la vindicte publique quiconque oserait devancer l'action des lois et troubler l'ordre par des voies de fait.
Malheureusement Jes conseillers du prince, ceux qui, avec son autorisation ou en vertu de leur propre initiative, s'étaient mis, dans ces contrées, k la tête du mouvement royaliste, ne partageaient pas sa modération. Un trop grand nombre d'entre eux, par passion, par incapacité ou par faiblesse, toléraient ou même encourageaient les emportements d'un peuple fanatique, ils étaient même parvenus, pendant quelque temps, à ti*omper le duc d'Angoulôme sur ce qui se passait, et & lui faire approuver
iS2 HISTOIBE DE LA KESTAI;BATI03I.
des WÊtmttà&MMffTaanàMAwûÊk inldligcnoe, plus droite qaHtoàMÈe^ a^apercefail pas b portée. Aussi, «a des premiers soins da goovemeaMiBt da roi aral-il été de leor retirer des fKoltés dont ib bisaiest un û r^rettaUe usage. Une ordoonance da 19 jaiHet avait mis fin aoi pouToirs des commissaires eifnMHdinaires et de leurs délégués. Elle était rédigée de aiaaière à ne pas blesser leur susceptibilité ni sartoot celle da doc d'Angonléme qai les arail institois. c Les cirooostances, disait le Roi, Doos oot mis dans le cas de délégaer, soit par nousmême, soit par les princes de notre sang, soit par nos ministres, des pooToirs extraordinaires à quelques sujets dévoués qui nous ont servi avec zèle et courage et qui, presque toujours, ont agi avec succès pour faire reconnaître notre autorité Intime et comprimer les factions. Aujourd'hui que nous avons repris les rênes de notre godvemement, que notre ministère est organisé, qu'il correspond avec des administrateurs nommés par nous, les fonctioDS de m» commissaires extraordinaires sont devenues superflues et seraient même nuisibles à la marche des affaires en détruisant l'unité d'action. » Le duc d'Angooléme, avec qui on n'avait pas pris la précaution de concerter cette mesure, s'en montra d'abord fort blessé. Excité par son entourage, il crut voir une insulte personnelle dans la brusque révocation des fonctionnaires auxquels il avait confié l'administration des départements du Midi. Il témoigna son mécontentement aux ministres avec une extrême vivacité, mais les explications
qu'on lui donna, son bon sens, son amour du bien, sou profond Fespect pour Faulorité royale, l'eurent bientôt ramené à une plus juste appréciation des nécessités de la politique. Le marquis de Villeneuve, qu'il avait mis à la tête de l'administration organisée à Toulouse, comptant sur son appui, avait cru pouvoir essayer de garder ses fonctions malgré l'ordonnance qui les lui retirait. La Gazette officielle annonça qu'il était appelé à Paris pour y rendre compte de sa conduite, mais avant 'que cet ordre n'eût pu lui parvenir, il avait fait sa soumission. Le gouvernement du Roi eut aussi à réprimer le zèle excessif d'un officier royaliste, le chevalier de Fitz-Jamos, qui, chargé du commandement de la ville de Foix, avait ordonné que tout individu chez qui on trouverait des armes ou des munitions de guerre fût traduit devant une commission militaire, pour y être jugé d'après les intentions qu'il plairait de lui supposer, te journal officiel, feignant de douter de l'authenticité d'un pareil ordre qui, disait-il, rappelait les époques les plus désastreuses de la Révolution, déclara que le ministère avait ordonné de rechercher et de poursuivre'les auteurs de l'écrit qui le contenait.
L'énergique intervention du duc de Wellington et du général Pozzo, envoyé de Russie, n'avait pas peu contribué à donner au cabinet la force nécessaire pour obtenir du Roi des manifestations que sa raison approuvait, mais par lesquelles il craignait de mécontenter les princes de sa famille et de compliquer ses rapports avec eux.
Au milieu de ces tiraillements qui paralysaient ou énervaient Taction de la volonté royale, la réaction ^vait le champ libre pour se livrer à ses vengeances, et en attendant les immolations judiciaires qu'elle appelait à grands cris, le sang coulait sous le poignard des assassins. Un maréchal de France venait de trouver k Avignon une mort affreuse.
Le maréchal Brune, fort jeune encore en 4789, avait embrassé avec beaucoup de chaleur la cause de la Révolution et s'était d'abord fait connattre par des écrits conçus dans un esprit de démagogie violente. Membre du club des Cordeliers et lié intimement avec Danton, il avait été, sous le régime de la Terreur, le chef d'une de ces armées révolutionnaires qui maintenaient dans l'intérieur du pays la domination du Comité de salut public pendant que d'autres repoussaient l'invasion étrangère. 11 ne s'était pourtant souillé personnellement d'aucun acte de cruauté et il avait même employé son influence à diminuer le nombre des victimes. Appelé ensuite à commander sur de véritables champs de bataille, en Hollande, en Suisse, en Italie, il avait eu le bonheur, quoique dépourvu, dit-on, de talents réels, d'attacher son nom à d'éclatants faits d'armes. Napoléon, qui l'avait eu sous ses ordres, après l'avoir chargé d'une mission diplomatique à Constantinople, l'avait compris dans la première promotion de maréchaux de l'Empire, mais plus tard Brune avait encouru la disgrâce de l'Empereur, il avait cessé d'être employé, et, seul avec Jpurdan entre tous leurs collègues, il n'avait
obtenu aucun de ces titres, aucune de ces riches dotations qui, alors, étaient Taccompagnement du maréchalat La Restauration Fayant laissé dans cet état de disgrâce, il s'était rallié au mouvement des Cent Jours sans avoir cependant rien fait pour le préparer. Il avait été nommé membre de la Chambre des pairs impériale, et, comme je Tai déjà dit, on Tavait chargé du commandement des troupes réunies en Provence pour protéger cette frontière contre l'ennemi et y contenir la population royaliste. Aussitôt après la chute de Napoléon, il avait proclamé le rétablissement de la royauté et fait prendre à ses soldats la cocarde blanche. Dès que le marquis de Rivière, muni des pouvoirs du duc d'Angouléme, s'était présenté à Toulon pour le remplacer, il avait résigné ses fonctions. Rien, dans ses actes récents, ne semblait donc devoir appeler sur lui ni la vindicte légale, ni les violences de l'esprit de parti. Malheureusement, des pamphlets publiés h une autre époque l'avaient désigné comme ayant pris part jadis à l'assassinat de la princesse de Lamballe. Cette imputation, une de celles que la calomnie a le plus prodiguées pendant nos discordes civiles, se réfutait par ce seul fait que Brune était absent de Paris au moment des mas^ sacres de septembre. Cependant, elle avait été reproduite et propagée parmi les populations provençales depuis qu'il résidait au milieu d'elles et avait excité contre lui une extrême irritation. Se rendant compte peut-être du danger dont il était menacé , il parait qu*il avait eu la . pensée de sortir de France. Il n'y persista pourtant pas,
et muni d*an passe-port de M. de Rivière, il partit de Toulon pour Paris dans la nuit du 31 juillet au 1^ août.
A Aix, pendant qu'il changeait de chevaux, ea voiture fut entourée par une foule considérable qui, entendant prononcer son nom, Faccabla d'injures et lui lança des pierres. Cependant on le laissa partir. Pressé par ses aides de camp de quitter la route de la vallée du Rhône pour prendre celle de Gap et de Grenoble où Fesprit des habitants ne rexposait pas aux mêmes périls, il s*y refusa, et le 2 août, à neuf heures du matin, il entra à Avignon. Pendant qu'il déjeunait à Thôtel de la poste, un rassemblement se forma autour d'un jeune homme qui répétait contre lui l'odieuse calomnie dont je parlais tout à l'heure, en ajoutant qu'il allait se mettre à la tète de l'armée de la Loire pour revenir châtier les royalistes du Midi. Des cris furieux ne tardèrent pas à 'se fairç entendre. Le peuple détela les chevaux qu'on avait déjà mis à la voiture. Le nouveau préfet royaliste, M. de Saint-Chamans, arrivé de Paris le matin même, se trouvait là, étant descendu au même hôtel que le maréchal. A la prière des aides de camp, il donna Tordre d'atteler de nouveau, et le maréchal put s'éloigner ; mais, à la porte de la ville, il se trouva arrêté par le commandant d'un poste de garde nationale, qui, lui ayant fait exhiber son passe-port, crut y trouver des irrégularités. Un temps précieux s'écoula en inutiles explications. Une multitude irritée, menaçante, était accourue. Le préfet, le sous-préfet et le maire, avertis de ce qui se passait, accoururent aussi pour lever les obstacles
HISTOIRt: DE LA RESTAURATION. 537
apportés au départ du maréchal, mais déjà Témeule était maltresse du terrain. Malgré les injonctions et tes supplications du maire, M. Puy, les postillons se virent contraints de ramener la voiture dans la ville. Elle allait au pas, et le maréchal, assailli à coups de pierre, accablé d*insultes, entendait retentir les plus sanguinaires provocations ; on parlait de le jeter dans le Rhône dont, en ce moment, on longeait le quai. Tout ce que purent faire ceux qui voulaient le sauver, ce fut de le ramener à Thôtel de la poste dont les portes furent ensuite fermées et barricadées. Le préfet, le sous-préfet et le maire restèrent sur la place pour contenir,,s'il se pouvait, les assassins. La générale battait dans les rues, appelant la garde natio* nale qui était alors la seule garnison d* Avignon, mais cent hommes seulement se présentèrent sous les ordres d*un officier royaliste, M. de Montagnat, qui, Tannée précédente, avait déjà eu Thonneur de s'exposer au ressentiment de ses amis politiques en protégeant contre des fureurs semblables Napoléon partant pour Tlle d*£lbe. Un autre royaliste, le major Lambot, commandant militaire du département^ et un chef de bataillon en congé» appelé Hughes, prirent le commandement de ce faible détachement et, pendant plusieurs heures, réussirent à arrêter près de deux mille fanatiques qui, armés de haches, de sabres, de piques, de fusils, couvraient la place, envahissaient les maisons du voisinage et couchaient en joue, des toits et des fenêtres, toutes les issues de Thôtel pour que personne ne pût en sortir im-
punément. Dans cette lutte, le chef de bataillon Hughes fut renversé et foulé aux pieds, le major Lambot fut aussi terrassé un moment, le préfet reçut à la main un coup de hache. Une charge à la baïonnette ayant refoulé le peuple^ la garde nationale prit position devant l'hôtel. On put croire alors que le maréchal était sauvé. Il était plus de deux heures, les cris de la foule n'avaient plus la même violence. Le préfet et le maire, épuisés de fatigue, s'étaient retirés sur les instances des chefs militaires et dans la conviction que le grand danger était passé, qu'il ne s'agissait plus que de gagner la nuit, et qu'alors la foule se dissiperait d'elle-même. Tout à coup des acclamations, des applaudissements partant des fenêtres des maisons voisines, où s'étaient établis une partie des émeutiers, annoncèrent qu*i1 se passait quelque chose d'extraordinaire. Des assassins avaient pénétré par les toits dans Thêtel de la poste, et Brune se trouvait ainsi à leur disposition. Pendant que le major Lambot, voulant aller à son secours, travaillait, à défaire la barricade qui, élevée pour arrêter les ennemis du maréchal, faisait maintenant obstacle à ses défenseurs, deux coups de feu retentirent. Le maréchal venait de tomber, frappé d'une balle à la tête. Les meurtriers crièrent par la fenêtre qu'il n'existait plus, et la foule leur répondit par des cris de joie, des battements de mains. Les autorités vinrent dresser un procès-verbal dans lequel, sur la déposition de deux faux témoins, elles déclarèrent que Brune s'était lui-même donné la mort au moment où il avait vu la maison envahie. Son corps fut
sur-le-champ enseveli et enfermé dans une bière pour être transporté dans la chapelle d'une caserne voisine , mais lorsque le cercueil parut sur la place, le peuple s'en empara,- dépouilla le cadavre du linceul dans lequel on l'avait enveloppé, le traîna sur le pavé en lui prodiguant les outrages et le précipita dans jé Rhône au bruit de décharges de mousqueterie. On raconte que le corps du maréchal, rejeté de distance en distance par le fleuve, y fut k plusieurs reprises replongé par les riverains, qu'à dix-huit lieues d'Avignon , entre Tarascon et Arles, il échoua encore sur la grève et y resta plusieurs jours dans le sable, qu'un garde champêtre, averti par le vol des oiseaux de proie^ le recouvrit d'un pey de terre et que quelques mois après le propriétaire de l'habitation la plus prochaine, M. Laugier de Chartrouse, en ayant été informé, fit enlever le cadavre pendant la nuit et le fit enterrer à une grande profondeur dans le fossé de clôture de son jardin. Il y resta deux ans, jusqu'à ce que la veuve du maréchal, apprenant ce qu'étaient devenus les restes de son mari, les fît transporter à Paris où ils reçurent enfin une sépulture plus convenable.
Le gouvernement crut ou feignit de croire , enfermement au procès-verbal qui lui avait été transmis, que le maréchal s'était tué pour échapper à la fureur populaire, et il se borna à ordonner contre les auteurs de l'émeute des poursuites qui restèrent alors sans résultat. Toutes les feuilles publiques adoptèrent la version ainsi consacrée par l'autorité, et le Journal des Débats y joi-
goit cet odieax coamieotaire : c Brone, que Bonaparte n*a » cessé d'abrenver des humiliations les pins amëres et » qui n*aTait de conrage qne pour les supporter, termine » le cours de ses exploits par se brûler la cervelle et se » Toit réduit à se tuer en dope pour un h<»nme dont il » n*a reçu que de mauvais traitements. »
Peu de jours après, Toulouse fut le théâtre d'un meurtre plus odieux encore, s*il est possible, et plus dépourvu de prétextes. Le général Ramel commaudait le département Aucun souvenir révolutionnaire ne le désignait à la haine des partis. Bien loin de là, chef de la garde des Conseils législatifs au 18 fructidor, il avait alors été déporté à Cayenne par les Jacobins victorieux; mais, en ce moment, il s'efforçait de contenir les violences des royalistes. Conformément aux ordres du maréchal Pérignon, gouvemear de la division militaire, il avait pris des mesures pour dissoudre les compagnies de volontaires royaux formées secrètement à Toulouse pendant les Cent Jours et qui n'étaient qu'un instrument de tronbies. H avait fait doubler les postes de garde nationale pour mettre fin à des rassemblements qui, chaque soir, allaient devant les maisons de certaines personnes accusées de bonapartisme, vociférer des menaces et des injures. Sa fermeté, ses soins vigilants avaient pu jusqu'alors prévenir de plus graves excès. On résolut de l'en punir. Le 44 août, trente ou quarante individus appartenant aux compagnies dissoutes et armés de sabres et de bâtons allèrent se ranger en bataille devant son hôtel en criant : Vive le Roi! à bas
i?ame/ /Il était sorti, rattroupement se dissipa; mais le lendemain, les mêmes hommes, après un repas abondant dans une auberge d'un faubourg, parcoururent la ville en dansant des farandoles et se portèrent de nouveau vers Fbôtel du général. Comme il était encore absent, ils se retirèrent dans un café peu éloigné, après avoir aposté deux enfants qui devaient les avertir au moment où il arriverait. Leurs propos, leurs clameurs ne pouvaient laisser aucun doute sur leurs intentions. Ramel, qu'on alla en informer, se hâta de revenir chez lui. Entouré, serré de prèB par ces misérables, il tira son épée pour se défendre. Le factionnaire placé devant sa porte ayant fait mine d'aller à son secours tomba percé de coups de baïonnette et .mourut au bout de quelques minutes. Le général, atteint d'une balle à la main et au bas-ventre, put pourtant, & l'aide d'un ami et d'un domestique, rentrer dans sa demeure dont on ferma la porte. Les assassins se répandirent sur la place, l'accusant d'avoir tué le factionnaire parce qu'il avait refusé à plusieurs reprises de tirer sur le peuple, d'avoir lui-même chargé la foule à coups d'épée et blessé plusieurs personnes, enfin, de cacher chez lui, avec des fédérés et des soldats de l'armée de la Loire, les généraux Clauzel et Decaen, arrivés secrètement à Toulouse. Recrutant dans la foule, au moyen de ces absurdes impostures, de nombreux complices, ils retournèrent bientôt à l'hôtel du général, disant qu'ils l'auraient mort ou vif, forcèrent la porte, menacèrent, écartèrent avec leurs baïonnettes ceux qui s'efforçaient
de les apaiser, parcoururent toute la maison sans décou- Tfir la Yictime qu'ils cherchaient et brisèrent tous les meubles. Des ofiBciersde la garnison et de la garde naticH nale, survenant alors, les décidèrent à se retirer, et trouvèrent Tinfortuné Ramel dans un galetas oà il ayait pu se traîner. On le mit au lit. Un chirurgien qu'on appda lui fit des pansements, sans dissimuler que ses blessures étaient mortelles. Bientôt on entendit de nouvelles et plut effrayantes clameurs. La bande des égorgeurs, grossie de résume de la population, revenait à la charge. Ils demandaient qu*on leur jetât le général par tes fenêtres. Vainement les ofiBciers de la garde nationale s'efforcèrent de les apaiser en leur représentant qu'il était au moment d'expirer, que dût-il en échapper, s'il était coupable, on le jugerait; vainement le chirurgien aflBrma, du haut d'une fenêtre, qu'il n'avait plus que quelques instants à vivre. Il y eut un peu d'hésitation, mais la foule grossissait de minute en minute, les nouveaux arrivants pous^saient ceux qui les avaient précédés. Les plus animés, se faisant un bélier d'une poutre qui se trouvait là, enfoncèrent la porte, se précipitèrent avec d'affreux hurlements dans la chambre où gisait Ramel , et lorsqu'ils en sortirent, croyant l'avoir achevé, tout son corps, son visage même n'offraient plus qu une hideuse plaie. Il vécut encore trente-six heures dans les plus atroces douleurs, mais l'autorité avait fait répandre le bruit de sa mort pour prévenir de nouveaux attentats de la part de ces cannibales qui couraient par toute la ville,
célébrant comme un triomphe leur abominable forfait.
Cet assassinat d'un fonctionnaire public , d'un général investi des pouvoirs du Roi, avail un caractère particu* lier qui ne permettait pas de le confondre avec la masse des crimes couverts alors par une si scandaleuse tolérance. il n'était pas possible cette fois de supposer un suicide, comme on l'avait fait pour le maréchal Brune. Le maire de Toulouse, M. de Villèle, qui venait seulement d'entrer en fonctions, publia une proclamation dans laquelle, à défaut de l'énergique indignation qu'elle eût dû respirer, il exprima la douleur dont il était pénétré et demanda instamment la fin des mouvements populaires. On fit au général des obsèques solennelles. On ordonna contre les meurtriers des poursuites qui ne devaient aboutir que bien longtemps après à un châtiment bien insuffisant.
Le département du Gard était toujours fort agité. Dans les Gévennes, dans la Gardonnenque où les protestants sont plus nombreux qu'ailleurs, ils formaient des rassemblements qui,, suivant leurs apologistes, n'avaient pour but que de se mettre en défense contre les violences de leurs ennemis, tandis que ceux-ci voulaient y voir des commencements de révolte contre l'autorité royale excités secrètement par le général Gilly. Les autorités royalistes organisèrent des colonnes mobiles qui dispersèrent les attroupements, désarmèrent les villages et ramenèrent de nombreux prisonniers. A Nîmes, los troubles avaient momentanément cessé. Beaucoup de
fugitifs étaient même rentrés dans leurs foyers où les ramenait peut-être, il est vrai, moins encore un commencement de sécurité qu*une proclamation fort étrange du comte de Bernis, commissaire royal. Cette proclamation, datée du 20 juillet, portait que la résidence des citoyens dans des lieux étrangers & leur domicile ne pouvant qu*étre préjudiciable aux communes qu*ils abandonnaient et & celles où ils s'établissaient, il leur était enjoint de rentrer chez eux le 28 au plus tard, sous peine d*ètre considérés comme complices des perturbateurs de la tranquillité publique et de Toir leurs propriétés séquestrées. Bientôt après, M. de Bernis avait dû cesser ses fonctions par suite de la révocation générale des commissaires extraordinaires, et le préfet provisoire, M. de Calvières, avait été remplacé par M. d*Arbaud Jouques dont le langage annonçait un esprit de conciliation et une fermeté qui, malheureusement, ne devait pas résister longtemps à Finfluence et aux menaces d*un parti puissant. Il y avait donc pour les vaincus une sorte de répit, mais, à la moindre occasion, les désordres recommençaient. Le 15 août, jour de la fête de la Vierge, on vit des femmes, dignes émules des brigands qui venaient d'ensanglanter la ville, saisir dans les rues les femmes calvinistes qui venaient à passer, les fouetter, aux applaudissements d'une multitude fanatique, avec des battoirs garnis de pointes de fer imitant les fleurs de lis et leur infliger d'autres traitements non moins ignominieux.
Aux sévices populaires commençaient à se mêler les rigueurs de la justice politiclue. Dans cette même ville de
Ntmes, un conseil de guerre, composé d'officiers appartenant à la petite armée royale qui s'était formée à Beaucaire, fut réuni pour juger un militaire piémontais au service de France, le capitaine Déferai, qui, au mois d'avril précédent, se trouvant en non-activité, avait contribué au rétablissement du gouvernement impérial. Il fut condamné à mort et fusillé le 7 août. Le peuple insulta son cadavre.
Presque au même moment, un homme dont la faute avait entraîné de bien plus graves conséquences et dont le châtiment devait avoir un bien autre retentissement, M. de Labédoyére, comparaissait à Paris devant un des conseils de guerre de la première division militaire, auquel une ordonnance royale avait attribué le droit de juger tous les individus compris dans celle du 24 juillet, la désorganisation et la dissolution de Tarmée ne permettant pas déformer immédiatement sur tous les points du royaume de semblables tribunaux. Pendant le peu de jours employés à Finstruction du procès, la presse royaliste poursuivit l'accusé de ses menaçantes injures. Évidemment, il ne pouvait être acquitté. On vit alors un grand scandale. Une adresse du 40® régiment d'infanterie de ligne à ses frères d'armes fut affichée dans tous les quartiers de Paris. Ce régiment était le seul qui, après le débarquement de Cannes, fût resté fidèle à la royauté. Au milieu de violentes invectives contre les chefs infâmes
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qui avaient entraîné leurs soldats & la défection, « La- » bôdoyère, disait-il, a tout fait, il a donné un exemple »que d'autre:) ont pu suivre, mais qu'aucun autre » n'eût donné. » Dans les salons, on attendait impatiemment la fih de la procédure ; on s'indignait de ses prétendues lenteurs, on avaii. hâte de voir tomber 'la tête de celui qu'on regardait comme le premier auteur de la grande traliison; il semblait qu'aux yeux des roya-* listes , la Restauration ne serait pas affermie tant qu'elle n'aurait pas prouvé qu'elle aussi elle pouvait envoyer ses ennemis à la mort. Une jeune femme du grand monde à qui l'on disait, pour la calmer, qu'il ne pouvait plus y avoir de doute sur le sort de M. de Labé* doyére, répondit : « Cela paraît ainsi, en effet. Ëh bien 1 » vous verrez que, de manière ou d'autre , on le sau- » vera. »
Un seul journal, Y Indépendant, eut le courage de plaider sa cause. Il représenta que le crime d'avoir aban-
donné son roi légitime pour se ranger sous les drapeaux de l'usurpation, quelque grand qu'il fût, était devenu au bout de huit jours celui de toutes les autorités civiles et militaires par l'effet de la nécessité, de la séduction ou de l'entraînement, qu'une grande partie de la nation et de l'armée avait consacré par son assentiment la révolution du 20 mars, que, suivant Grotius et Puffendorf, là où ie nombre des coupables est infini, l'amnistie pleine et entière devient légitime, nécessaire, et la clémence est conseillée par la justice même ; il prétendit qu'on était jus-
tifié, non pas moralement sans doute, mais politiquement lorsqu-on avait plusieurs millions de complices; il rappela que M. de Labédoyëre n'avait servi que sous Napoléon, quUl connaissait à peine Lquis XVIII depuis quelques mois ; il invoqua en sa faveur l'excuse de l'entraînement des souvenirs et des habitudes , celle du prestige que la gloire et le malheur exercent sur les imaginations ardentes et exaltées ; il fit entendre que les révolutions multipliées avaient ébranlé les notions morales sur la légitimité des priqces et la fidélité des sujets. De semblables arguments étaient peu appropriés aux circonstances. Ils n'eurent d'autre effet que dUrriter les passions das royalistes. Le gouvernement crut devoir ordonner des poursuite^ contre l'auteur d'un article qui, disait la Gazette of^cieUe, tendait à influencer les organes de la justice en justifiant à l'avance un crime de haute trahison. Cet écrivain ne fut pourtant pas mis en jugement, mais l'Indépendant fut supprimé, bien qu'on l'eût considéré jusqu'alors comme exprimant la politique de Fouché et qu'il eût pour principal rédacteur M. Jay, un de ses a(Sdé$. Il est vrai qu'il reparut bientôt sous le norp de ÏÉcho, puis sous le nom devenu si fameux de Constitutionnel.
M. de Labédoyère fut amené, le U août, devant le conseil d^ guerre, dont le président était le colonel Bertier de Sauvigny, ardent royaliste, fils de l'intendant Bertier^ si cruellement mis k mort par le peuple de Paris en 1789. Upe foule considérable se pressait dans Teacelnte du tri*
HS BISTOIME DE LA EESTAOEATIOIL
bonaL On ; irnuiqniit k prinee d*OnBge, le prince ropl de Wnitenbcrg^ le prince Gnilhnmf de Presse, des amhasttdfars, des généraux étrangers, el aossi, dil-on, des Cenunes de la plos hante société, attirées par nne corîoâlé cmeDe on par la Tiolence de Fe^nt de parti. L*acensé ne montra aucun abattement, quoiqu'il ne pût se faire illusion sur sa destinée. H n*essaja pas de nier ni de dénaturer les faits trop certains qui constituai»it sa culpabilité. Bien qu'assisté pour h fMme d*un arocat, il se dMendit lui-même et répondit par un discours écrit an réquisitmre du rapporteur, le dief de bataillon Yiotti. « Si ma Tie seule était en cause, dit-il, ayant conduit » quelquefois de brayes gens à la mort, je saurais y » marcher en braye homme et je ne retarderais pas
> Totre sentence; mais on attaque mon honneur en même » temps qu'on demande ma vie, et cet honneur n'appar- » tient pas à moi seul. Une femme, modèle de toutes les » vertus, un fils au berceau, ont droit de m*en demander » compte; je reux qu'ils puissent dire que, malgré le » coup qui va m'atteindre, rhonneur est intact. J'ai pu » me tromper sur les yéritables intérêts de la France ; de » glorieux souvenirs, un ardent amour de la patrie, des » illusions ont pu m*égarer, mais la grandeur même des
> sacrifices que j*ai faits en rompant les liens les plus » chers prouve qu'il n*entrait dans ma conduite aucun » motif d'intérêt personnel. Je ne nierai pas des faits no- » toires, mais je déclare que je n'ai trempé dans aucun » complot qui aurait précédé le retour de Napoléon. Je
» dirai plus: je crois pouvoir aflSrmer qu'il n'a point » existé de conspiration pour le ramener de Tîle d'Elbe. » M. de Labédoyëre entra ensuite dans quelques détails sur les circonstances à lui personnelles qui avaient précédé sa défection, sur l'état de l'opinion à cette époque, puis il ajouta : « Si ma voix peut avoir ce caractère solennel que » prennent, dit-on, les accents les plus faibles à l'instant » de la mort, les réflexions que je vais vous soumettre ne » seront peut-être pas sans utilité pour mon pays. En » 1814, la nation et l'armée avaient abandonné l'empe- » reur Napoléon, la famille des Bourbons fut accueillie » avec enthousiasme. Comment cette disposition générale » vint-elle à changer? Ce fut le résultat des discours, des » actions de serviteurs fidèles, d'amis aveuglés par un » intérêt personnel, par des idées fausses, par une con- » naissance erronée de l'état de la France. » Aces mots, qui indiquaient l'intention d'aborder des questions bien délicates, le président invita M. de Labédoyère à rentrer dans les faits de la cause. « Vous êtes accusé d'un crime, » lui dit-il, nous n'avons pas à nous occuper des motifs » qui vous y ont porté. Le conseil ne peut prononcer sur » des motifs ; il ne peut y avoir pour lui de crime inno- » cent. » L*avocat de M. de Labédoyère fit l'observation que la défense n'était pas libre, c Que l'accusé, reprit le » président, se défende du crime qui lui est imputé, il est » dans son droit, mais je ne souffrirai pas qu'il se livre à » des discussions politiques, à des divagations inutiles. » « — Comment voulez-vous, s'écria M. de Labédoyère, que
Ȑ HISTOIRE DB LA RESTAURATION.
» je combatte des faits publics, des actions que j'avoue? » Ha seule défense est dans l'examen des causes poli-
> tiques qui m'ont porté à la démarche dont je réponds
> devant vous. Vous ne voulez pas m'entendre? Je n'in- » sisterai pas. » Passant alors plusieurs feuillets de son manuscrit, il exprima le désir que tous les Français ne fissent plus qu'une seule famille réunie autour du trône. € Peut-être, dit-il en finissant, ne suis-je point appelé à
> voir ce noble et touchant spectacle. J'ai déjà v^sé mon » sang pour mon pays, et en cette occasion je mourrai
> avec calme et consolation, espérant que ma mort, pré-
> cédée de la reconnaissance de mon erreur, ne sera pas
> sans utilité, que mon souvenir n'éveillera jamais un
> sentiment pénible, que mon fils, arrivé à l'âge de servir
> son pays, n'aura pas à rougir de son père, et que la » patrie ne lui reprochera pas son nom. » Le conseil se relira pour délibérer. M. de Labédoyère fut, à l'unanimité, déclaré coupable de trahison et de rébellion et condamné à la peine capitale. Il.se pourvut en révision. Le 49 août, son pourvoi, soutenu par un jeune avocat célèbre depuis, M. Mauguin, dans un plaidoyer qui dura près de deux heures, fut rejeté.
Il n'y avait plus d'espoir. Vainement la mère du condamné, vainement sa jeune femme, qui appartenait à la noblesse de cour, avaient tout mis en œuvre pour essayer de le sauver. Le jour même du rejet du pourvoi, madame de Labédoyère alla voir le garde des sceaux qui, sans lui dire toute la vérité, ne put lui donner aucune espérance.
Elle courut ensuite aux Tuileries, et, au moment où Louis XVIII montait en voiture pour faire sa promenade accoutumée, elle se jeta tout en pleurs à ses genoux, en criant: Grâce! grâce! On prétend qu'il lui répondit: « Madame, je connais vos sentiments et ceux de votre fa- » mille, et jamais il ne me fut plus douloureux d'avoir à » prononcer un refus. j> La malheureuse femme tomba évanouie. Deux heures après, sa belle-mère, en grand deuil, était dans la cour du château, attendant le retour du Roi pour faire une nouvelle tentative ; mais des mesures avaient été prises pour Tempôcher d'approcher.
En ce moment même, à cinq heures et demie du soir, M. de Labédoyère était conduit à la plaine de Grenelle, lieu ordinaire des exécutions militaires, par un fort détachement de gendarmerie. 11 montra beaucoup de calme et de fermeté à ce dernier moment. Après s'être mis à genoux pour recevoir la bénédiction du prêtre qui l'accompagnait, il se releva, fit quelques pas au-devant des vétérans chargés de le fusiller, leur recommanda de ne pas le manquer, et, sans attendre qu'on lui bandât les yeux, commanda le feu.
Il laissait un frère dont les opinions politiques étaient très-différeivtes des siennes. Pour lui prouver qu'il n'avait rien perdu dans la bienveillance royale, on lui donna un emploi assez élevé dans une des compagnies des gardes du corps.