III
non-seulement les auteurs connus ou présumés de la ré- Yolution du 20 mars, les généraux et chefs de corps qui avaient livré leurs troupes à Napoléon, mais beaucoup de grands fonctionnaires des Cent Jours, des orateurs des deux Chambres auxquels on n'avait à reprocher que Tintempérance de leur langage, des femmes connues pour leur participation aux intrigues politiques et des personnages subalternes complètement ignorés du public, dont Tinscription sur cette liste ne pouvait s'expliquer que par des vengeances particulières.
De telles propositions frappèrent le conseil d'une sorte de stupeur. Elles ne pouvaient être adoptées sans de graves modifications. Chacun des ministres se mit k Tœuvre pour sauver celles des victimes désignées auxquelles il portait une bienveillance particulière ou dont un sentiment d'équité l'engageait à prendre la défense. C'est ainsi qu'on raya, de ces tables de proscription, les noms du duc de Vicence, toujours protégé par la bien*veillance de l'empereur Alexandre, des généraux Grenier, Durosnel, Flahault, Sorbier, Sébastiani, de M. Dumolard, de M. Bérenger de la Drôme, de madame de Souza, mère de M. de Flahault, de madame Hamelin et d'autres encore. Le préfet de police, M. Decazes, qui, travaillant directement avec le Roi, commençait à prendre sur lui beaucoup d'influence, agit assez efficacement dans le même sens : MM. de Montalivet et Benjamin Constant furent préservés par lui de l'exil. Un mémoire que ce dernier fit parvenir au Roi pour expliquer sa conduite
frappa vivement Louis XVIII. Quelqu'un parlant à Benjamin Constant de Teffet favorable que son apologie avait, produit sur Tesprit du monarque : « Je le crois bien, dit-il » avec ce scepticisme quelquefois cynique qui le caracté- » risait, je me suis presque convaincu moi-même. »
Fouché opposa peu de résistance aux changements apportés à son projet. Il fit pourtant maintenir sur la liste quelques hommes obscurs qu'on voulait eh retrancher à raison de leur insignifiance, mais conti*e qui il avait apparemment des griefs particuliers. Lorsque cette révision, qui occupa plusieurs séances du conseil, fut enfin terminée, Louis XVIII signa, le 24 juillet, une ordonnance qui fut publiée le lendemain. « Voulant, disait-il » dans le préambule, par la punition d'un attentat sans » exemple, mais en graduant la peine et en limitant -le » nombre des coupables, concilier l'intérêt de ses peuples, • » la dignité de sa couronne et la tranquillité de l'Europe » avec ce qu'il devait à la justice et à l'entière sécurité de » tous les autres citoyens sans distinction, » il ordonnait l'arrestation et la traduction devant les conseils de guerre compétents des généraux et officiers accusés'd'avoir trahi le Roi avant le 23 mars, ou attaqué la France à main armée, ou de s'être emparés du pouvoir par violence. Cette première catégorie était composée de dix-neuf personnes ainsi nommées par l'ordonnance : Ney, Labédoyère, Lailemand atné, Lallemand jeune, Drouet d'Ërlon, Lefebvre- Desnouettes, Ameil, Brayer, Gilly, Mouton-Duvernet, Grouchy, Clauzel, Laborde, Debelle, Bertrand, Drouot,
Cambronne, Lavalelte, Rovigo. Trente-huit autres devaient sortir de Paris dans trois jours et se retirer dans l'intérieur de la France, au lieu que leur indiquerait le ministre de la police et où elles resteraient sous sa surveillance en attendant que les Chambres eussent statué sur ceux qui devraient sortir du royaume ou être livrés aux tribunaux : c'étaient, pour parler comme l'ordonnance qui ne donnait à aucun des proscrits ses titres ni ses qualités, Soult, Alix, Excelmans, Bassano, Marbot, Félix Lepeletier, Boulay de la Meurthe, Mehée, Fressihet, Tliibaudeau, Carnot, Vandamme, Lamarque, Lobau, Harel, Pire, Barrère, Arnault, Pommereuil, Regnauld de Saint- Jean-d'Angély, Arrighi de Padoue, Dejean fils, Garrau, Real, Bouvier-Dumolard, Merlin de Douai, Durbach, Dirat, Defermon, Bory de Saint-Vincent, Félix Desportes, Garnier de Saintes, Hullin, Mellinet, Cluys, Courtin, Forbin-Janson fils aîné et Lelorgne dldeville. Ceux qui seraient condamnés à sortir de France auraient la faculté de vendre leurs biens dans le délai d'un an, d'en disposer et d'en transporter le produit hors de France et d'en recevoir jusqu'alors le revenu dans les pays étrangers. Enfin, on déclarait que les listes précédentes étaient définitivement closes et qu'elles ne pourraient être étendues à d'autres personnes pour quelque cause ou sous quelque prétexte que ce fût que dans les formes et suivant les lois constitutionnelles auxquelles il n'était dérogé que pour cette fois. L'ordonnance était contre-signée parle ministre de la police.
Une autre ordonnance du même jour, contre>signée par le président du conseil, retrancha de la Chambre haute vingt-neuf pairs qui avaient fait partie de celle des Cent- Jours. Pour justifier cette exclusion, le préambule les considérait comme ayant donné leur démission en acceptant des fonctions incompatibles avec la dignité dont ils étaient revêtus, et il établissait en principe que les p^airs, non encore investis à cette époque de Thérédité, avaient incontestablement le droit de se démettre. On se réservait, d'ailleurs, d'excepter de cette mesure ceux qui prouveraient que, bien qu'appelés à la Chambre impériale, ils n'avaient pas voulu y siéger. Les plus marquants des pairs ainsi exclus étaient les maréchaux Lefevre, Monccy, Ney, Mortier, Suchet, le duc de Plaisance, le comte Lacépède, M. de La Tour-Maubourg, l'ancien constituant, MM. Boissy d'Anglas, de Pontécoulant , les généraux Valence et Belliard, le duc de Cadore, l'archevêque de Tours, le duc de Praslin, MM. de Ségur et de Montesquiou. Trois d'entre eux ayant justifié qu'ils n'avaient pas siégé dans les Cent Jours, ne tardèrent pas à être réintégrés dans les droits de la pairie.
Tels furent les premiers actes o£Qciels de la réaction de 1815. L'exclusion des pairs des Cent Jours n'avait, en elle-même, rien d'exorbitant, bien qu'on pût mettre en doute le droit de la faire résulter de la seule volonté royale, mais il n'en était pas de même de l'ordonnance qui livrait cinquante-sept personnes aux poursuites de la justice ou à l'exil. Le fond comme la forme de cet acte
prétait à des objections aussi graves que nombreuses, et, d'un bout à l'autre, on y trouvait l'empreinte de la légèreté cruelle et des habitudes révolutionnaires de son auteur. Tout y était contradiction, inconséquence. Le préambule indiquait l'intention de limiter le nombre de ceux à qui on demanderait compte de leur conduite, et un des articles suivants admettait que les individus non compris dans les deux listes pourraient encore être poursuivis dans les formes et suivant les lois constitutionnelles, en sorte que cette ordonnance, présentée d'abord comme une amnistie chargée de quelques exceptions, finissait par n'être plus qu'une anticipation sur l'action de la justice, et que, sans mettre personne à l'abri, elle désignait seulement ceux qu'on devait frapper de préférence. Le droit attribué aux Chambres de prononcer législativement la peine de l'exil était un triste retour aux usages des temps de proscription. L'obligation imposée à ceux qui sortiraient de France de vendre leurs biens dans le délai d'un an constituait une atteinte grave au droit de propriété si solennellement garanti par la Charte.- Le choix des victimes, malgré les adoucissements qu'on y avait apportés, semblait avoir été fait' au hasard. A Texcepliôn de sept ou huit hommes désignés par le rôle qu'ils avaient joué à l'époque du 20 mars, il était presque impossible de s'expliquer pourquoi telles personnes se trouvaient portées sur les listes tandis que d'autres, placées dans des positions absolument semblables ou même plus compromises, n'y figuraient pas; on pouvait surtout s'étonner,
alors que ces listes étaient censées contenir les noms des plus grands, des plus dangereux criminels, d'y trouver ceux de quelques personnages subalternes dont la France ne connaissait pas l'existence ou dont l'action inoffensive pendant la dernière crise ne semblait pas appeler sur eux une exception rigoureuse, ceux par exemple de M. Courtin, naguère procureur du Roi au Tribunal de la Seine, qui, sur les instances de Fouché, avait rempli pendant quelques jours, après l'abdication de Napoléon, les fonctions de préfet de police, de M. de Pommereuil, ancien directeur général de la libraire, de M. Cluys, aide de camp du duc de Rovigo, du poète Arnault, du sous-préfet Dirat, un des rédacteurs du Nain jaune ^ de M: Lelorgne d'Ideville, un des secrétaires du cabinet de l'Empereur, du comte de Forbin-Janson, à qui on ne reprochait que d'avoir levé un corps franc pour combattre l'invasion étrangère. Il n'y avait pas jusqu'aux termes employés par l'ordonnance pour désigner ces proscrits qui n'eussent quelque chose de choquant : j'ai dit qu'on avait affecté de ne leur donner aucun titre, aucune qualification; les uns, comme les maréchaux Ney et Soult , étaient simplement désignés par leurs noms patronymiques , les autres , comme les ducs de Bassano et de Rovigo, par les dénominations attachées aux titres qu'on s'abstenait de rappeler; il y en avait même dont le nom était incorrectement écrit. Enfin, on s'était si mal informé de leur situation personnelle, que M. de Lavallette, étranger depuis quinze ans à la carrière militaire, était du nombre de ceux qu'on traduisait,
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comme oQiciers, devant les conseils de guerre. Jamais peut-être on n'a vu, dans un acte de celte espèce, une pareille accumulation de bévues, de distractions, d'oubli insouciant du droit et des plus simples convenances. On eût pu penser que Fouché, en rédigeant cette ordonnance, croyait travailler encore pour le Comité de salut public.
Sans satisfaire les royalistes ardents qui se plaignaient de ce qu'on épargnait beaucoup de grands coupables tout en frappant des hommes obscurs dont le véritable crime consistait dans la haine que leur portait Fouché, elle excita contre lui au plus haut degré l'irritation des partis vaincus, indignés à juste titre de le voir proscrire ceux dont il avait été le complice, dont peu de jours auparavant il était encore le collègue. On racontait alors que Carnot, un des trente-huit qui devaient provisoirement se retirer à l'intérieur du royaume dans les lieux que leur indiquerait la police, lui ayant écrit : « Où veux-tu que j'aille, » traître? » il lui avait répondu : « Où lu voudras, ira- » bécile. » L'authenticité de cette piquante correspondance n'est pas bien démontrée. Ce qui paraît plus certain et ce qui ne caractérise guère moins bien le duc d'Otrante, c'est que l'académicien Arnault avait déjeuné familièrement avec lui sans qu'il lui parlât de rien le matin du jour où il reçut la signification de son exil. Il refusa d'abord d'y croire et courut chez Fouché pour lui demander une explication. « Que voulez-vous, lui dit le ministre, c'est » une pluie d'orage, il faut vous mettre sous un gros
» arbre; peut-être cela vous sera-t-il un jour un tilre y^ d'honneur et de faveur. »
Il faut le dire pourtant : pas plus que les autres membres du cabinet, Fouché ne comptait livrer à Téchafaud les malheureux inscrits sur la première des deux listes. On pensait alors qu'ils auraient le temps et la possibilité de se dérober par la fuite aux poursuites judiciaires. Un seul était déjà arrêté : c'était M. de Lavallette, que la clameur publique, égarée par de trompeurs indices, signalait comme un des auteurs principaux de la révolution du âO mars. Vainement les amis qu'il avait jusque dans le sein du gouvernement l'avaient fait presser de passer à l'étranger. Ne croyant pas que rien, dans sa conduite, pût l'exposer à une peine aussi rigoureuse que l'exil, et voulant se justifier des imputations mal fondées qui excitaient contre lui tant de colères, il avait écrit dès le U juillet au président du conseil pour demander de se constituer prisonnier et de comparaître devant la justice. Il avait bien fallu donner l'ordre de l'arrêter. Cependant le garde des sceaux, M. Pasquier, l'avait de nouveau fait supplier de partir. Les agents chargés de se saisir de sa personne se présentèrent à sa porte à sept heures du matin, indiquèrent l'objet de leur visite, et se retirèrent lorsqu'on leur dit qu'il n'était pas encore réveillé, en annonçant qu'ils repasseraient plus tard. Quatre heures après, lorsqu'ils revinrent, ils le trouvèrent déjeunant tranquillement. On le conduisit au dépôt de la préfecture de police où il fut aussitôt interrogé.
Plusieurs des généraux proscrits occupaient encore des emplois importants. Clauzel commandait à Bordeaux, il y avait fait arborer le drapeau blanc après quelque hésitation, et il est même à remarquer que c'était à lui que le ministre de la guerre avait adressé les premières instructions pour le rétablissement de Fautorité royale dans cette division militaire. D*autres avaient des commandements dans Tarmée de la Loire. En apprenant le coup qui les frappait, ils cherchèrent leur salut dans la fuite. La plupart réussirent à passer la frontière. Le général Gilly, qui commandait dans le Bas-Languedoc, ne put sortir de France qu'après être resté plusieurs mois caché chez un paysan du canton d'Anduze dont la conduite est d'autant plus digne d'éloge, qu'appartenant à la religion catholique il pouvait voir un ennemi dans le général et qu'en le dénonçant il se serait assuré la récompense promise par l'autorité locale à ceux qui livreraient le fugitif. Le général Mouton-Duvernet trouva un asile dans la maison d'un généreux royaliste, M. de Meaux, maire do Montbrison, chez qui il était logé militairement et qui, pendant neuf mois, sut le soustraire à toutes les recherches. Le gouvernement n'était pas disposé à mettre obstacle à l'évasion des hommes qu'il s'était vu forcé de proscrire, mais le zèle malencontreux de quelques-uns de ses agents qu'il ne pouvait mettre dans le secret de son indulgence amena la capture de plusieurs de ces infortunés et précisément de ceux doivt la vie était le plus en danger. M. de Labédoyère avait dû quitter la France avec Napoléon. Une cir-
constance accidentelle Ten avait empêché. Quatre jours après l'entrée du Roi à Paris, il était allé chercher un refuge à Tarmée de la Loire, où on l'avait nommé chef d'état-major d'un des corps dont elle se composait. Il se trouvait à Riom lorsque paTut l'ordonnance du 24 juillet. Au lieu de partir sur-le-champ pour l'étranger, il voulut, malgré les supplications de ses amis, aller d'abord embrasser sa jeune femme et un enfant qu'elle venait de lui donner^ Reconnu dans la diligence où il avait pris place par un agent de police que le hasard lui avait donné pour compagnon de voyage, il fut arrêté peu d'instants après son arrivée à Paris, le â août. Le maréchal Ney, qui avait essayé de passer en Suisse et qui était arrivé jusqu'à Lyon, trouvant les chemins occupés de ce côté par les troupes autrichiennes, s'était retiré, en attendant un moment favorable, au château de Bessonis, en Auvergne, appartenant à un de ses parents. Il y vivait confiné dans une chambre haute dont il ne sortait pas lorsqu'il y avait des étrangers. Un hasard singulier déjoua cette précaution. Il avait laissé dans le salon de ses hôtes un magnifique sabre turc que Napoléon lui avait donné à son jetour d'Egypte et dont les riches ornements excitaient la curiosité de ceux qui venaient en visite au château. Un de ces derniers, habitant d'Aurillac, en ayant parlé avec admiration à son retour dans cette petite ville, quelqu'un, sur la description qu'il en fit, affirma qu'il n'existait en France que deux sabres semblables et qu'ils appartenaient à Ney et à Murât. Ce propos arriva malheureusement aux
oU HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
oreilles du préfet. Soupçonnant la vérité, il envoya un dé* tacbement de gendarmerie pour s'assurer, s*il 7 avait lieu, de la personne du maréchal. A leur approche, Ney, dit-on, aurait pu s'évader, mais fatigué de la vie qu'il menait, il se nomma et se livra lui-même. Conduit d'abord à Âurillac le 5 août^ on le dirigea cinq jours après sur Paris. En apprenant son arrestation, Louis XVIH s'écria avec un rare bon sens : « Il nous fait plus de mal au- » jourd'hui en se laissant prendre qu'il ne nous en a fait » le 13 mars. »
Peu s'en fallut que le duc de Rovigo et le général Lallemand, qui s'étaient embarqués avec Napoléon, mais à qui on n'avait pas permis de le suivre dans son exil, ne fussent aussi livrés à la justice. Le ministère anglais eut un moment la pensée de les remettre au gouvernement français; il s'en abstint pourtant, craignant sans doute de blesser le sentiment public. L'ambassadeur de France témoigna d'ailleurs peu] d'empressement à provoquer l'extradition de ces proscrits dont on lui avait fait entrevoir la possibilité. Ils furent envoyés à Malle.
La position du commandant en chef de l'armée de la Loire, du maréchal Davoust, qui, après avoir engagé ses compagnons d'armes à se soumettre au Roi, se trouvait impuissant à les protéger contre des rigueurs dont luimôme il restait exempt, devenait bien pénible. Une lettre qu'il écrivit alors au ministre de la guerre exprima vivement ce qui se passait en lui. « Il vient de paraître ici, » disait-il, une ordonnance à laquelle est jointe une liste
» de proscription.... Il est évident que Ton va ajouter à » toutes les calamités qui pèsent sur notre malheureuse » patrie les vengeances et les proscriptions. Il en est, sur- » tout, parmi ces dernières, contre lesquelles j'ai person- » nellement à réclamer. Je vois, dans Farticle i «', les noms » des généraux Gilly, Grouchy, Clauzel et Laborde. S'ils » y ont été mis pour leur conduite au Pont-Saint-Esprit, » à Lyon, à Bordeaux, à Toulouse, c'est la plus grande » méprise, puisqu'ils n'ont fait qu'obéir aux ordres que je » leur avais donnés en qualité de ministre de la guerre. » Il faut donc substituer mon nom au leur. Je trouve sur » celte liste le nom de Dejean fils; j'ignore si l'on a voulu » parler du général Dejean, fils de l'inspecteur général 9 du génie ; si l'on voit un tel nom sur une liste de pro- » scription, il n'y a pas de raison pour que tous n'y soient » mis, puisque ce général était même sans activité de ser- » vice à l'époque du 20 mars et qu'il n'a figuré dans aucun » acte, »
Avec cette lettre, le maréchal envoya sa démission du commandement. On lui donna pour successeur un des chefs les plus respectés de l'armée, le maréchal Hacdonald, qui transféra d'Orléans à Bourges le quartier général. Dans l'ordre du jour qui fît connaître aux troupes cette translation, il annonça que, pour alléger aux populations le poids des logements militaires, il allait étendre les cantonnements. C'était un moyen de rendre plus facile l'exécution de l'ordonnance de licenciement qui n'était pas encore publiée. Par suite de cette extension, les divi-
sions et les brigades fiirent disloqaées, on s^mn même les bataillons et les escadrons de quelques régiments en sorte qo'il leor fût impossible de se concerter ^ de se réonir pour résister aox injonctions qni Irar seraient faites. Ces précautions prises, rordonnance parut le 4 S août et tous les corps furent successivement licenciés. G^te opération dura près de trois mois. Elle ne s'appliqua pas seulement à l'armée de la Loire, mais à toutes les armées, à toutes les divisions qui occupaient les diverses parties du royaume. Dans quelques places fortes qu'il importait de ne pas laisser absolument dégarnies pour ne pas les livrer aux étrangers, elle eut lieu un peu plus tard. Le maréchal Macdonald y apporta, en ce qui le concluait, la prudence, les ménagements et aussi la fermeté qu'on était eu droit d'attendre de lui.
Ainsi disparut cette armée qui faisait depuis long* temps la terreur de l'Europe. Sa conservation était devenue impossible ; elle en avait le sentiment, et depuis qu'elle avait vu tomber le régime auquel elle s'était si fortement attachée, depuis qu'elle avait été forcée de quitter le drapeau et les couleurs qui lui étaient si chères, la désorganisation faisait dans ses rangs de rapides .progrès, les désertions s'y multipliaient. Malgré les ordres souvent renouvelés, beaucoup de soldats persistaient à porter les signes du gouvernement impérial ; ils faisaient entendre des cris séditieux ; dans plusieurs départements, surtout dans celui du Cher, des violences furent commises contre les habitants. Il y eut même dans quelques
corps des mouvements insurrectionnels dont la réclamation delà solde arriérée était généralement la cause ou le prétexte. Quelques chefs parurent favoriser ces désordres parleur faiblesse ou par leur indolence. Le maréchal, non content de les flétrir dans plusieurs ordres du jour conçus en termes très-sévères, traduisit devant des conseils de guerre ceux qui s'en étaient rendus coupables. Un lieutenant des chasseurs de la garde appelé Rosey^ qui, à Bourganeuf, s'était emparé à main armée des caisses publiques, fut condamné à mort et fusillé ; neuf soldats qu'il avait entraînés dans sa révolte furent envoyés au bagne.
Ce n'étaient là que des désordres partiels. En général, les soldats congédiés rentrèrent paisiblement dans leurs foyers. A Strasbourg seulement le mécontentement se manifesta par un acte de résistance bien grave, mais dont ie caractère môme attestait tout ce qu'une longue habitudo de la discipline offre encore de garanties alors même que* le joug de cette discipline est momentanément brisé par des troupes composées, non pas de mercenaires sans patrie, mais d'éléments vraiment nationaux, par des troupes auxquelles de glorieux souvenirs ont appris à se respecter elles-mêmes.
La garnison de Strasbourg n'était rien moins que l'ar-^ mée du Rhin, commandée par le général Rapp. Depuis longtemps, comme beaucoup d'autres cprps, elle n'avait pas touché sa solde. L'annonce du licenciement lui parvint dans les derniers jours du mois, d'août. Le bruit
se répandit que les soldats seraient renvoyés isolément, sans argent, sans armes et que leurs fusils seraient remis aux forces allemandes qui bloquaient la place. Ce bruit, propagé peut-être par la malveillance, jeta dans les esprits une vive fermentation. Le 2 septembre, dans la matinée, une nombreuse députation de sous-officiers se rendit auprès du général en chef et l'interrogea respectueusement sur le payement de la solde arriérée. Le général ayant répondu que les fonds manquaient, les sous-officiers, après avoir tenu conseil sur la place d'armes, rentrèrent dans leurs casernes. Un moment après, tous les régiments prirent les armes et proclamèrent pour leur chef un sergent-major appelé Dalhousie. Il prit sur-le-champ le commandement et remplaça par des sousofficiers ou même par de simples soldats les officiers généraux de Tarmée aussi bien que les officiers supérieurs et particuliers des régiments et des compagnies, qui furent tous consignés dans leurs demeures et gardés à vue. Hes piquets furent placés à toutes les portes de la ville avec défense d'en laisser sortir personne ; d'autres détachements se portèrent à l'arsenal et devant les habitalions du receveur général du département et du payeur de la division ; l'hôtel du général Rapp fut cerné et six pièces de canon chargées à mitraille braquées devant la principale entrée ; la place d'armes se couvrit de canons et d'obusiers avec leurs caissons ; Strasbourg, enfin, fut privé de toute communication avec le dehors. Un ordre qui portait cette singulière signature: la garnison^ affiché
dans toute la ville, fit connaître le bat du mouvement: la garnison y déclarait qu*elle voulait être payée et qu'elle ne quitterait les armes, que les portes de la ville ne seraient rouvertes qu'après qu'elle aurait reçu sa solde. Toutes les caisses publiques étaient vides. La municipalité s'assembla et frappa sur les habitants un emprunt forcé de 700,000 francs, payable le surlendemain avant midi. Pendant les deux jours qui s'écoulèrent ainsi, l'eifroi* régnait dans la population, mais l'ordre le plus parfait fut maintenu. De fortes patrouilles parcouraient les rues le jour et la nuit, ne tolérant aucun attroupement et interdisant jusqu'au moindre cri; tout soldat rencontré en état d'ivresse devait être arrêté et puni. Le service ^e faisait comme à l'ordinaire ; la garde des postes placés à l'extérieur devant les forces étrangères qui bloquaient la place était l'objet d'une surveillance inaccoutumée; les soldats craignaient que l'ennemi, en apprenant ce qui se passait, ne tentât de s'emparer de Strasbourg, et ils étaient bien décidés à ne pas le lui permettre. Voulant éviter, pourtant, toute apparence de provocation, on avait fait porter les paroles les plus rassurantes à un général autrichien qui se trouvait dans la ville au moment de l'insurrection, et une sauvegarde avait été mise devant l'hôtel où il était logé. Les soldats protestaient, d'ailleurs, de leur soumission au Ri)i, et ils criaient : Vive le Roi, vivent les braves Strasbourg eois ! Le 4 septembre, les 700,000 fr. furent versés. Dans la journée, les fourriers des compagnies en firent la distribution, d'abord aux officiers, puis