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derniers temps, aucune atteinte tani soit peu sérieuse, comme on n'entendait plus parler de ces conspirations, si fréquentes deux ou trois ans auparavant, comme le peuple proprement dit restait étranger à l'agitation des classes moyennes et supérieures, il était facile de s'abuser sur cette situation. L'état du pays se présentait d'ailleurs, à beaucoup d'égards, sous un aspect vraiment favorable. Pour la première fois, la France jouissait d'une véritable liberté qui n'avait besoin, pour être complétée et consolidée, que de quelques lois organiques dont on savait que le ministère préparait les matériaux. Tous les partis étaient largement représentés dans les Chambres et dans la presse, tous étaient en mesure d'exprimer, à peu près sans réserve, leurs sentiments et leurs vœux. L'esprit pu-blic avait alors une vivacité, une confiance en lui-même que pourraient difficilement comprendre les générations venues aux époques de désenchantement et de découragement. La jeunesse, presque tout entière libérale, aveugle dans ses espérances, exagérée dans ses prétentions, mais généreuse et sincère, croyait, comme celle de 1789, voir s'ouvrir devant elle un avenir illimité de liberté et de progrès. L'âge mûr, la vieillesse même, moins unanimes dans leursopinions, y portaientégalementuneardeur singulière. Le parti de l'ancien régime, encore représenté par de nombreux survivants, résistait avec d'autant plus d'énergie à celui des innovations, que la marche des événements, en effrayant les esprits circonspects, lui amenait peu à peu bien des auxiliaires et qu'il s'habituait de plus en plus à emprun-
ter aux institutions noutôlles des armes et dès iit^umèftts qui, bon gré mal gré, le rajeunissaient tant stiit peu, le rapprochaient du monde moderne et pôUraieht lui mêftager des chances d'avenir. Dans toutes lesclàsées, la politique était l'objet de tous les entretiens, et les luttes de la tribune intéressaient peut-être plus vivement encore les imaginations que ne l'avaient fait naguère celles du champ de bataille. De nombreux salons, présidés, si Ton peut ainsi parler, par des femmes de beaucoup d'espf It dont quelques-unes étaient distinguées aussi par leur beauté, entendaient chaque Soir discutei" les questions débattues le matin dans les chambres. Les chefs des partis, les orateurs éloquents, les écrivains êminent?}, y étaient recherchés, fêtés, caressés. Le salon de la princesse de la Trémoille continuait à être le rendez-vous des ultra-royalistes. Ils étaient admis aussi dans celui de la duchesse de Duras, femme d'un des premiers gentilshommes de la chambre ; mais on y remarquait une tendance plus constitutionnelle, moins de préjugés, plus d'ouverture pour les idées modernes, plus de goût pour les choses d'esprit, ce qu'expliquaient tout à la fois les penchants personnels de la maîtresse de la maison et l'empire que M. de Chateaubriand exerçait dans ce cercle. La marquise de Montcalm, sœur du duc de Richelieu, recevait principalement les amis politiques de son frère, les personnages importants du centre droit.. Les doctrinaires et la partie de la gauche qui n'était pas purement révolutionnaire ou bonapartiste^ se rassemblaient
chez la duchesse de Broglie et chez la comtesse de Sainte- Aulaire, belle-mère de M. Decazes. Dans ces dernières ' réunions où, à côté des chefs de la doctrine, apparaissaient déjà des jeunes gens encore peu connus, mais destinés plus tard à les seconder et à prendre place parmi eux, la philosophie et la littérature faisaient, avec la politique, les frais de brillatits entreliens qui, dans une forme moins légère, moins élégante peut-être, mais avec plus de mesure, de solidité et de maturité, continuaient en quelque sorte ceux des salons du dix-huitième siècle.
Le mouvement littéraire suivait une direction analogue à celui de la politique. Une poésie nouvelle s'annonçait, et déjà il était possible d'entrevoir que le genre lyrique ferait la gloire du siècle commençant, comme le genre dramatique avait fait celle des deux siècles précédents. On publiait en ce moment les œuvres d'André Chénier, connu seulement jusqu'alors par de courts fragments. M. de Lamartine lisait dans des cercles choisis ses premières Méditatmis qui devaient paraître Tannée suivante avec tant d'éclat. M. Victor Hugo, encore presque enfant, mettait au jour seè premières odes. J'ai parlé des chants patriotiques et des satires politiques dans lesquels s'épanchait la verve alternativement enthousiaste et caustique de Béranger. Le doyen de l'école romantique, Népomucène Lemercier, destiné à être bientôt effacé par ses jeunes et brillants successeurs, poursuivait le cours de ses bizarres productions. M. Casimir Delavigne, plus tempéré, plus correct, plus élégant, mais moins original et
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tenant en quelque sorte une place intermédiaire entre Tancienne et la nouvelle école, obtenait, par sa tragédie des Vêpres Siciliennes^ un brillant succès dû, en partie, aux allusions politiques dont cette pièce était semée, en partie à de véritables beautés qui n'étaient pourtant pas de premier ordre. Aujourd'hui que la tragédie classique n'existe plus que dans le souvenir, les rares lecteurs des Vêpres Siciliennes ne les distinguent guère des autres drames de ce genre et de cette époque et croient y trouver tout ce qu'ils avaient, en général, de factice et de conventionnel. En 1819, l'œuvre de Casimir Delavigne paraissait une tentative hardie pour introduire dans la tragédie des éléments nouveaux propres à la mettre en rapport avec Tespritdu temps. Plusieurs essais analogues furent aussi accueillis avec faveur par un public qui, au milieu des plus viyes préoccupations politiques, conservait encore la noble passion des lettres.
Les poètes n'étaient pas les seuls écrivains qui soutinssent dio[nement l'honneur de la littérature française. Madame de Staël avait, il est vrai, cessé de vivre. M. de Chateaubriand et M. de Bonald n'existaient plus que pour la politique ; mais l'abbé de Lamennais venait d'entrer dans la carrière. Si la portée morale et religieuse de son Essai sur V indifférence en matière de religion était diversement appréciée, si les uns croyaient y voir le début d'un nouveau Bossuet, d'un vigoureux athlète de la foi catholique, tandis que d'autres, plus sagaces, y discernaient déjà le germe du plus effrayant scepticisme, tous
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s'accordaient à en admirer le style énergique et incisif, la dialectique pressante autant que captieuse, dont il semblait avoir emprunté le secret à Rousseau, li' enseignement philosophique de M, Cousin, combattant avec une rare éloquence, dans la chaire de la Sorbonne, les doctrines du matérialisme, continuait à passionner la jeunesse. Bien que MM, (îuizot^ de Barante et Villemain, n'eussent pas encore publié les grands ouvrages d'histoire et de critique sur lesquels repose principalement leur renommée littéraire, on pouvait déjà entrevoir ce qu'ils devaient être un jour,. La controverse politique enfantait journellement des écrits aussi remarquables par la diction que par le savoir et la pensée, et, dans cette branche nouvelle de la littérature, M. de Chateaubriand, M. Benjamin Constant, M, Fiôvée, M. Guissot, qui y tenaient le premier rang, comptaient plus d'un émule digne parfois de se mesurer avec eux. Les belles harangues dont M. Royer- GoHard, M, de Serre et bien d'autres faisaient si souvent retentir la tribune étaient aussi, sans aucun doute, de véritables œuvres littéraires non Booins que des actes politiques. C'étaient des voies nouvelles que le régime de la U^rté ouvrait au génie français,
Cki^mme la littérature, les arts<semblaient toucher à un nftoment de rénovation. L'exposilion de cette année, la preiaière qui eût lieu depuis la Restauration^ présentait UB aspect bien diffèrôut do celles de l'époque impériale. L'iofluence de David qui, par une sévère discipline, avait ramei^ U peinture à quelque^^unes des oonditionsessen-
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tielles de Tart, à la correction du dessin, au choix des sujets élevés, mais qui n'avait su lui donner à un degré suffisant ni Féclat du coloris, ni Tanîmation et la vie, s'était visiblement affaiblie depuis son exil. Bien que Gros, Gérard, Guérin, Girodet fussent encore dans la plénitude de leur talent, il était évident que les jeunes artistes, dont plusieurs annonçaient d'éminentes facultés, marchaient désormais sans guide, sans direction. Les juges ' sévères signalaient dans leurs œuvres les plus vantées l'absence d'études et de travail approfondi, une altération sensible de la pureté du dessin, le soin minutieux des détails substitué à la conception d'un grand ensemble, quelquefois un retour fâcheux à l'afféterie de style, à cette école des Boucher et des Vanloo que David avait détrônée, enfin un penchant malheureux à préférer à la grande peinture la peinture de genre. A ces accusations, en grande partie fondées et dont ceux qui les énon- •çaient tiraient la conclusion que l'art était en décadence, les optimistes, les partisans des innovations répondaient en signalant comme des progrès réels l'abondance des productions, la liberté, la variété des inspirations auxquelles se livraient les artistes, le naturel et la vie qui remplaçaient, dans ces productions nouvelles, la régularité * froide et roide de l'école de David. On remarquait comme un symptôme, sinon d'un changement sérieux dans les croyances, au moins d'un revirement dans les imaginations, la renaissance de la peinture religieuse, si longtemps abandonnée, alors qtfe les tableaux des batailles de
rEmpire occupaient une si grande place dans les expositions.
En réalité, le mouvement des esprits était grand dans tous les sens. Partout on appelait le progrès, les réformes, les améliorations. Il y avait aussi un grand développement de prospérité matérielle. D'abondantes récoltes avaient abaissé le prix des grains dans une proportion qui rendait plus difficile aux propriétaires l'acquittement de rimpôt, mais qui procurait aux classes pauvres, éprouvées-par tant de souffrances, un bien-être inaccoutumé. Le cours des effets publics s'élevait, non plus, comme l'année précédente, par l'action de l'agiotage, par de brusques convulsions bientôt suivies de chutes désastreuses, mais par un mouvement lent et progressif qui semblait trouver, dans sa lenteur même, un gage de solidité et de durée : le cinq pour cent qui, au commencement de janvier , n'atteignait pas le taux de 66 francs, dépassait en septembre celui de 73. Les capita\ix se mul-* lipliaient. Des sociétés d'assurance de toute espèce se formaient à Paris et dans les principales villes des départements sous la direction des personnes les plus recommandables.
M. Decazes secondait de tous ses efforts cette résurrection d'un pays naguère épuisé et ruiné. La protection "^ eificaee qu'il accordait aux développements de l'industrie et de toutes les branches de la richesse publique est un des beaux côtés de. son administration. Ce n'est pas sans surprise qu'on le voit, au milieu des occupations innom-
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brables et des soucis continuels dont les intrigues des partis et les luttes parlementaires étaient pour lui la source, ' donner une grande partie de son temps aux immenses détails que comprensiit alors le département de Tinlérieur et imprimer à tous les services une impulsion vive et continue. J'ai déjà parlé de Tordonnance qu'il avait fait rendre pour l'établissement d'expositions périodiques des produits de l'industrie, à l'exemple de ce qui avait eu lieu deux fois sous la République et sous l'Empire. L'exposition de cette année s'ouvrit le 25 août, jour de la fôte du roi, en même temps que celle des beaux-arts, et dans la môme enceinte, dans le palais du Louvre. Le Journal des Débats^ pour qui tout était prétexte d'opposition, s'indigna, dans un singulier accès d'humeur aristocratique, de voir la noble 'peinture et sa non moins noble sœur, la sculpture^ séparées par la troupe roturière des arts industriels. Le Drapeau blanc déclara que l'exposition reposait sur une idée absurde. Elle n'en eut pas moins un grand succès, et elle prouva que depuis quinze ans, presque tous les arts industriels avaient fait des progrès plus ou moins sensibles. Des médailles d'or, d'argent et de bronze et quelques décorations de la Légion d'honneur furent distribuées aux artistes et aux fabricants, et le Roi les leur remit de sa main dans une réunion solennelle.
Une ordonnance du 23 août réorganisa le conseil général du commerce, établi auprès du ministère de l'intérieur, sur des bases analogues à celles du conseil général de l'a-
griculture. Il était chargé de donner un avis motivé sur les questions de législation et d'administration et sur les projets et mémoires relatifs au commerce qui lui seraient renvoyés, de signaler les abus qui arriveraient à sa connaissance et de présenter ses vues sur les améliorations. Ses-membres devaient être choisis par le ministre, avec Tapprobation du Roi, parmi les négociants les plus rccommandables, en sorte que chaque chambre de commerce y eût un représentant pris sur une liste de deux candidats qu'elle aurait désignés, et que vingt membres fussent nommés directement par l'autorité. Une autre ordonnance, du même jour, réorganisa, dans le même sens, le conseil général des manufactures. On vit figurer, dans le premier de ces conseils, MM. Laffitte, Ternaux, François Delessert, Jacques Lefèvre, Odier, Scipion Perler; dans le second, le duc de La Rochefoucauld, M. Ternaux et M. Kœchlin.
Trois mois après, il parut encore une ordonnance qui créait, au conservatoire des arts et métiers, un enseignement public et gratuit pour l'application des sciences aux arts industriels, et modifiait l'organisation du conseil de perfectionnement de cet établissement. Le duc de La Rochefoucauld en fut nommé président. L'illustre économiste, Jean-Baptiste Say, et M. Charles Dupin, ingénieur de la marine, qui, bien que fort jeune encore, avait déjà une certaine réputation, furent appelés aux chaires d'économie politique et de mécanique appliquée aux arts.
HISTOIRE DE LA UESTAUHATION. ii
Toutes ces mesures, tous ce& choix, inspirés par un esprit vraiment libéral et par une saine intelligence dc3 intérêts du pays, augmentaient la popularité de M. Pocazes dans la partie riche et éclairée des classea moyenne». Malheureusement, ce n'était pas celle que la loi éleclQtorale avait investie du pouvoir politique.
Il mettait aussi beaucoup d'importance à se ménager la bienveillance du clergé, et, à force de soins, d'esprit d'insinuation V il y réussit à un degré surprenant, malgré les préventions défavorables que le système dé politique libérale dont il était le représentant rencontrait chez un grand nombre d'ecclésiastiques. Aux témoignages de considération et de déférence qu'il donnait en toute occasion aux évoques avec q\ii il avait à traiter» il joignit des preuves plus positives de son bon vouloir. Par une habile distribution des fonds assez limités qu'il avait h sa disposition, il trouva moyen d'améliorer le sort d'un bon nombre de curés, de procurer aux chefs de certains diocèses la possibilité de feire parvenir les secours de la religion dans des lieux qui en étaient .depuis longtemps privés, de venir en aide aux congrégations de femmes consacrées au ^rvice des malades et à Tinstraction des filles pauvres, d'augmenter les trop faibles pensions des prêtres infirmes et des anciennes religieuses, de répartir entr€^ les communes une somme do 800,000 francs pour la réparation des églises et €les presbytères, d'affecter 300,000 francs aux acquisitions et constructions nécessaires pour k salubrité et
l'accroissement indispensable du séminaire de Paris, et une somme à peu près égale à l'entretien des autres séminaires. II assura des moyens d'existence aux nombreux évoques nommés en vertu du Concordat de 1817, qui, par suite de l'impossibilité où Ton s'était trouvé de le mettre à exécution, n'avaient pu prendre possession de leurs sièges, et, comme je l'ai expliqué, se trouvaient" pour la plupart sans ressources, leur promotion à l'épiscopat leur ayant fait perdre leur ancienne position.
Un des objets principaux que se proposait M. Decazes, c'était l'aplanissement des difficultés que la non-exécution du Concordat avait suscitées dans l'Église et qui menaçaient la France d'un nouveau schisme. Ces difficultés semblaient inextricables. J'ai énuméré les fautes si nombreuses et si graves par lesquelles le gouvernementavait amené cette situation; j'ai dit comment, après avoir arraché au Saint-Siège, malgré les prudentes représentations du cardinal Consalvi, un arrangement qui, sans aucune nécessité, pour le seul avantage de satisfaire un aveugle désir de retour vers le passé, renversait le sage Concordat de 1801 et engageait les questions les plus irritantes, on s'était trouvé dans l'impossibilité d'y donner suite, la Chambre des députés, d'accord avec l'opinion publique, ayant repoussé le projet de loi nécessaire à cet effet. Le nombre des sièges épiscopaux ayant été élevé de cinquante à quatre-vingt-dix par ce malencontreux Concordat, le Saint-Siège avait procédé à une nouvelle
circonscription des diocèses antérieurement existants, pour former de ces démembrements le territoire de nouveaux diocèses, et le gouvernement avait commis Tioiprudence de nommer et de faire instituer immédiatement les titulaires, sans attendre que les Chambres eussent statué sur la loi proposée. On se trouvait donc dans cette étrange situation, que ces titjalaires étaient empêchés par un obstacle purement civil de prendre possession des sièges auxquels ils étaient régulièrement appelés. Ils en avaient cependant,, au point de vue canonique, le droit incontestable, et le jour où ils se seraient décidés à en faire usage, surtout si le Saint-Siège, comme on pouvait le craindre, s'était prononcé en leur faveur, les anciens évoques, ceux qui gouvernaient en ce moment les diocèses établis par le Concordat de 1801, se seraient vus obligés, quant aux portions de ces diocèses que leur enlevait le nouveau Concordat, de se désister d'une administration évidemment irrégulière, sous peine de tomber dans le schisme. Comme, bien évidemment, ni le gouvernement, ni les Chambres n'auraient pu y consentir, on se serait trouvé placé sous le coup d'un de ces conflits dangereux entre le pouvoir.civii et l'autorité religieuse, dont il est si difficile de sortir lorsqu'on n'a pas su les détourner à temps. Il fallait prévenir un pareil danger, et c'est pour ce motif que, dans le cours de 1818, plusieurs mois avant la retraite du duc de Richelieu, M. Portails avait été envoyé à Rome, où il devait essayer, de concert avec M. de Blacas,
a HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
ambassadeur de France, d^amencr le Saint-Siège à remplacer, par de nouveaux arrangements, le Concordat de 1817.
Ses instructions lui prescrivaient de travailler à éclairer le Sàint^iège sur les périls que courrait en France la religion catholique dans le cas où la situation actuelle viendrait à se prolonger, d'exposer la loyauté, la sincérité des efforts qu'avait faits le gouvernement du Roi pour exéôûler les engagements contractés avec h Pape, et les obstacles qu'il avait rencontrés dans Tétat des esprits, même des plus sincèrement religieux, démontrer, d'une part, les espérances réveillées dans le parti de Tancien clergé constitutionnel par la polémique si vivement engagée depuis quelques mob^^dè l'autre la persistance et même les conquêtes objrares encore, mais chaque jour plus étendues, de la petite Eglise^ de celle qui n'avait jamais voulu reconnaître le Concordat de 1801 et qui, par sa seule existence, naturalisait en France, avec le mépris de l'Église romaine et de l'autorité pontificale, un système d'indépendance presbytérienne. Les sectes hétérodoxes, disaient encore ces instructions, ne pouvaient manquer de se multiplier si un grand nombre d'églises restaient plus longtemps privées de leurs premiers pasteurs et si les efforts des sectaires étaient favorisés par l'interruption de l'enseignement catholique, par les divisions du sacerdoce, par une mésintelligence apparente ou réelle entre le Roi et le Souverain- Pontife. Les hommes irréligieux, les libéraux exagérés,
seraient encouragés dans leur tendance ft rabaisser la religion catholique au niveau de la plus obscure des sectes et à réclamer l'entière égalité des cultes. Les intérêts politiques n'étaient pas moins compromis dans cette cause que les intérêts religieux. Le salut de TÉtat était attaché à la persévérance du Roi dans la voie de la modération, dans l'exécution ferme et franche de la Charte, et des hommes aveuglés par le désir mal dissimulé de renverser les institutions existantes, affectant de prêter à la religion et au clergé un secours qu'on ne leur demandait pas, avaient fourni des armes aux factieux qui s'attachaient à faire voir, dans le rétablissement du Concordat de François P% une contre-révolution religieuse, signal et prélude d'une contre-révolution politique. Ceux qui, complètement étrangers à l'esprit nouveau, ignorant tout ce qui se passait autour d'eux et supposant aux autres leurs propres opinions, leurs propres sentiments, élevaient des prétentions exagérées dans le sens d'un passé à jamais détruit, ceux-là, sans le savoir, venaient en aide au génie de la révolution et de l'impiété. Ils enlevaient au gouvernement du Roi une force qui passait tout entière aux ennemis du trône et de l'autel. La cause du catholicisme étant intimement liée en France à celle de la royauté, tout ce qui ébranlait l'une ébranlait également l'autre. A ce double point de vue, le Saint-Siège devait reconnaître le d'anger, l'impossibilité de maintenir le Concordat de 1817, repoussé par les meilleurs amis de la royauté et que le Roi ne pouvait
i6 HISTOIRE DE LA RESTAURATION,
persister à défendre sans s'isoler de son peuple, sans le livrer à Tanarchie religieuse et politique. Il fallait bien comprendre que, sous un régime constitutionnel, le concours des Chambres législatives était absolument indispensable pour des dispositions qui modifiaient les lois existantes ou qui exigeaient des mesures financières. Le Roi, d'ailleurs, ne pouvait se départir des franchises et des principes de l'Église gallicane et des maximes fondamentales du gouvernement rojal. Les réserves faites à cet égard dans le projet de loi présenté à la Chambre des députés et dont, à Rome, on s'était tant effarouché, étaient celles môme que faisait autrefois le parlement dans des circonstances analogues. Le Saint-Siôge ne pouvait espérer obtenir aujourd'hui ce qu'il n'aurait" pas obtenu avant 1789. L'esprit général des institutions nouvelles , la tendance du siècle, l'amour ombrageux de la liberté récemment acquise, étaient d'insurmontables barrières. Mallieureu-, sèment, on se défiait du clergé, on le soupçonnait d'ôtre peu favorable au régime nouveau. Le rétablissement du Concordat de François 1", l'abolition de celui de 1801, y compris l'article qui donnait une garantie aux acquéreurs de biens ecclésiastiques, la suppression des articles organiques qui, votés par le pouvoir législatif, n'auraient pu être régulièrement mis à néant que par une loi nouvelle» le nombre excessif des nouveaux sièges épiscopaux, quelques expressions vagues qui semblaient menacer la liberté religieuse et la tolérance civile,
tels étaient les motifs qui, dès le premier moment, avaient soulevé en France Topinion publique contre la convention de 1817. Peut-être, cependant, aurait-on pu triompher de ces préventions et la faire accepter par la Chambre à la seule condition de réduire un peu le nombre des diocèses; mais le malencontreux incident du bref envoyé par le Pape à M. de Marcellus avait rendu ce résultat absolument impossible, parce qu'il avait donné un corps aux plus fâcheux soupçons. Vainement voudrait-on se flatter do l'espérance de trouver plus de facilités dans la session suivante, le temps ne ferait qu'aggraver le mal, la fermentation n'avait cessé de s'accroître, le Concordat était devenu un mot de ralliement pour les ennemis du gouvernement comme pour ceux de l'Église, et il était à craindre que, dans les élections, les partis ne s'en fissent une arme dangereuse. Il fallait donc chercher à calmer les esprits par quelque acte conciliant. M. Portails devait proposer, pour atteindre ce but, un nouvel arrangement dont voici les bases : comme dans les Concordats antérieurs, on aurait reconnu au Roi le droit de nommer aux évôchéset au Pape celui d'Instituer les sujets élus; le Pape aurait, pour le bien de la paix et en vue des avantages nouveaux accordés en France à la religion catholique, renouvelé en tant que de besoin la promesse de ne troubler en aucune manière les acquéreurs de biens ecclésiastiques ; le Roi se serait engagé à prendre les mesures nécessaires pour effectuer l'abrogation de ceux des articles organiques qui pouvaient avoir quelque vin. ^
chose de conlraire à la doctrine et aux lois de TÉgiise ; le Saint-Père, prenant en considération le malheur des temps et les charges de la France, aurait consenti à ce que les évoques titulaires des sièges établis en 1802 par la bulle de circonscription, conservassent l'administration spirituelle de tout le territoire à eux assigné par cette bulle jusqu'au moment où l'amélioration de l'état des finances permettrait au Roi d'augmenter le nombre de ces sièges; le Roi aurait promis d'assurer une dotation convenable aux évoques, aux chapitres et aux séminaires sur les domaines qu'une loi avait mis à sa disposition pour en doter les établissements ecclésiastiques; le Pape, en attendant l'augmentation du nombre de diocèses, aurait pris rengagement d'instituer les évoques nommés pour remplir ceux des sièges créés en 1802 qui étaient encore vacants.
Ce n'était rien moins, en réalité, que la suppression du Concordat de 1817. Les conditions proposées par le gouvernement français auraient été acceptées sans aucun doute avant la conclusion de ce Concordat. Le Saint- Siège, à cette époque, n'attachait d'importance véritable qu'à la suppression d'une partie des articles organiques. Il avait prévu toutes les difficultés que susciteraient en France la résurrection du Concordat de François I" et le* nombre excessif des nouveaux évéchès. II lui répugnait, d'ailleurs, de paraître désavouer en principe et considérer comme non-avenus les actes par lesquels Pie VII, de concert avec Napoléon, avait opéré en France le rétablis-
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sèment de l'Église. S'il y avait consenti, c'était sur les instances du gouvernement du Roi. Mais, aprbs s*ètre prête à ce qu'il considérait dans un certain sent comme un sacrifice, il trouvait dur qu'on prétendit l'obliger à se donner un nouveau démenti en défaisant l'œuvre de 1817, comme en 1817 il avait défait l'œuvre de 1801. H n'admettait pas que le gouvernement français pût se soustraire à l'obligation d'un traité ratifié et même exécuté en partie puisque les titulaires des nouveaux sièges étaient déjà nommés et institués. Il pouvait, si cela était absolument nécessaire, entrer en arrangement pour la diminution du nombre de ces sièges, pour l'interprétation de quelques-unes des stipulations de l'acte de 1817; mais il fallait que cet acte fût maintenu; la dignité de l'Église y était intéressée. Pie VU, vieux et malade, tenait, à cet égard, le langage le plus absolu. Se rappelant toutes les concessions qu'ail avait faites au temps du Consulat et de l'Empire, dans l'espoir de prévenir de grands maux et de réparer de grands désastres, et voyant peut-être, dans les cruelles épreuves qu'il avait subies depuis, l'expiation de ce que bien des gens avaient considéré alors comme des actes de faiblesse, il se montrait décidé, au moment où les portes de l'éternité allaient s'ouvrir devant lui, à ne pîis sacrifier de nouveau à des considérations d'opportunité et de prudence les droits de l'Église. Il déclarait donc qu'il ne pouvait défendre aux évêques nommés et institués de prendre possession de leurs sièges. Les cardinaux, les prélats romains professaient hautement la même opinion.
et beaucoup d'entre eux reprochaient même au Pape de ne pas agir avec assez de vigueur, de tolérer le scandale de ces évoques annulés par un audacieux empiétement de l'autorité civile. Une partie du clergé français, par sa correspondance et par des émissaires ecclésiastiques et laïques qui circulaient incessamment entre Rome et Paris, encourageait la résistance du Saint-Siège aux vues du gouvernement du Roi, et l'opposition ultra-royaliste travaillait ardemment dans le môme sens. On faisait entendre à la cour de Rome que, si elle tenait bon pendant quelque temps, elle se trouverait bientôt dans des circonstances plus favorables, qu'un changement de cabinet appellerait au pouvoir des hommes mieux disposés pour l'Église, et qu'en attendant cet heureux moment, il ne fallait rien concéder à un ministère anti-catholique, qui flattait servilement, disait-on, la valetaille philosophique^ et qui laissait le chef de Tinstruction publique, M. Royer- Collard, travailler de toutes ses forces à substituer au christianisme une philosophie soi-disant religieuse.
Le seul cardinal Consalvi comprenait, à Rome, la nécessité de tenir compte desembarrasdu gouvernement du Roi. Malheureusement, sa position était bien difficile. Suspect de tout temps, pour sa sagesse et sa modération mêmes, aux zelanti romains et à la portion exagérée du clergé français, il avait jusqu'alors triomphé de leur mauvais vouloir par l'appui du Saint-Père; mais, en cette conjoncture. Pie VII, comme je viens de le dire, n'était guère moins opposé à toute concession nouvelle que les plus
ardents des zelanti. Son âge et ses infirmités permettant d'ailleurs de prévoir le terme prochain de son pontificat, Tautorité du ministre dont il était le seul soutien en était déjà fort ébranlée. Les cardinaux, à qui Consalvi avait enlevé pour ainsi dire toute participation à la direction de la politique du Saint-Siège et qui en avaient conçu un profond ressentiment, entrevoyaient déjà l'instant où un règne nouveau, écartant le sage ministre de Pie VU, les mettrait en mesure de rentrer dans les affaires et de faire prévaloir leurs opinions. Leur opposition en devenait plus hardie. Constamment accusé par eux de se préoccuper des motifs de convenance politique plutôt que du côté religieux des questions, le cardinal secrétaire d'État était d'autant plus porté, en cette occasion, à mettre une grande circonspection dans sa conduite, qu'il partageait jusqu'à un certain point le mécontentement inspiré à tous les membres du Sacré-Gollége par les procédés du gouvernement français. Ses amis le suppliaient de ne pas fournir des armes à ceux qui lui reprochaient de n'être pas assez ecclésiastique, de ne voir que le côté politique des choses et d'être, en général, plus favorable à l'autorité civile qu'au clergé.
Tels étaient les obstacles que M. Portalis avait à surmonter. Ce qui semblait les aggraver encore, c'est qu'il se trouvait associé, on pourrait dire subordonné, pour l'accomplissement de cette lâche difiScile, à M. de Blacas, lo négociateur môme du Concordat qu'il s'agissait de mettre à néant. Ce n'est, d'ordinaire, qu'avec un vif déplaisir
que les ambassadeurs Yoient arriver les agents que leurs gouverDements jugent à propos de leur adjoindre dans certaines occasions^ et dont la seule présence peut faire supposer qu'on les ^ trouvés eux-mêmes insuffisants. Ce sentiment, de la part de M. de Blacas, eût été d'autant plus naturel qu'il s'agissait, en effet, de réparer des fautes auxquelles il n'était pas étranger. M. Portalis devait donc craindre d'être mal accueilli par lui et peut-être même entravé dans sa mission. Il en fut tout autrement. M. de Blacas avait dans le caractère une élévation mêlée d'orgueil qui le préservait des petitesses de la vanité. Grandement établi à Rome où, par son attitude et par une certaine habileté de conduite, il avait su s'acquérir, aussi bien que dans toute l'Italie, une considération et une influence attachées à sa personne plus encore qu'à sa position^ il ne pensa pas que cette position pût avoir à souffrir de la coopération d'un agent fort habile sans doute, mais qui n'occupait alors qu'un rang fort inférieur au sien dans la hiérarchie sociale et politique. M. de Blacas avait, d'ailleurs, le sentiment vrai et profond des devoirs d'un serviteur de l'État. Ayant accepté la tâche de réparer le mal qu il avait fait involontairement et en se conformant aux ordres antérieurs de son gouvernement, il s'y consacra tout entier, et M. Portalis ne put que rendre justice h la loyauté et à Tefficacité de son concours.
M. Portalis lui-même fit preuve d'une rare habileté dans les eiforts auxquels il se livra pour amener le Saint- Siège à so rendre compte àe la gravité de la situation et
de la nécessité absolue d'une transaction. Ce qu'on avait le plus de peine à concevoir à Rome, ce que ni M. de Blacas, ni son prédécesseur, l'ancien ôvêque de Sainir Malo, n'avaient même jamais essayé d'y faire comprendre, parce qu'eux-mêmes ils le comprenaient fort peu, c'étaient les limites que les institutions constitutionnelles apportaient au pouvoir royal. Certaines correspondances de Paris exprimaient l'idée qu'il dépendait du Roi de surmonter l'opposition que le Concordat rencontrait dans les pouvoirs parlementaires, et que l'article 14 de la Charte lui en donnait le droit et les moyens. M. Portails combat* tit fortement cette erreur et supplia le cardinal Consalvi de ne pas prêter l'oreille à des insensés dont les exagérations rendaient, de jour en jour, la rBligion plus impopulaire en France. Il lui représenta qu'en se refusant à tout accommodement, on risquait de voir surgir dans la Chambre des députés des propositions de nature à troubler la foi religieuse, à rompre l'unité de l'Église et à faire renaître le schisme. Le cardinal avait trop de sens pour ne pas entendre un pareil langage; mais il disait avec raison qu'après avoir entraîné le Saint-Siège dans une voie où il n'était entré que par condescendance pour le gouvernement du Roi, on était mal fondé à exiger de lui qu'il se déconsidérât aux yeux du monde par l'annulation pure et simple d'un acte aussi solennel et aussi récent. C'était là, disait-il, une question de salut pour l'Église, une aiïaire de conscience autant que de politique, jamais le Pape ne se soumettrait à une telle exigence. Cependant, il ferait
tout ce qui serait en son pouvoir pour aider le Roi à sortir de la position difficile où il se trouvait. Si on lui indiquait des modifications à apporter au Concordat, des interprétations à donner à quelques-uns de ses articles, il les examinerait. En attendant, on garderait à Tëgard des cardinaux, sur ce point si délicat, un silence qui ne pouvait, pourtant, se prolonger beaucoup.
M. Portails comprit qu'il fallait renoncer à Tidée de l'abandon formel du Concordat de 1817, mais qu'on pouvait, jusqu'à un certain point, arriver au môme but par un autre chemin, par la voie de l'interprétation. Il représenta au gouvernement français que, si l'on ne parvenait pas à se mettre d'accord, le Pape protesterait certainement en consistoire contre la non-exécution du Concordat, contre Tobstacle apporté à ce que les évêques institués prissent possession de leurs sièges, et que peutêtre il déclarerait sans pouvoir les administrateurs actuels de ces sièges, ce qui ne serait rien moins que le commencement d'une guerre entre l'autorité spirituelle et l'autorité civile.
Le gouvernement se laissa convaincre par la force de ces raisons. M. de Blacas et M. Portalis furent autorisés à ne plus demander l'abrogation du Concordat^ à ajourner même la proposition d'une convention interprétative qui aurait entraîné de trop longs délais, et à négocier un arrangement provisoire en vertu duquel le Saint-Père, par un acte spécial de son autorité, permettrait aux évoques en exercice de continuer jusqu a nouvel ordre à adminis-
trer les portions de diocèses qui ne leur appartenaient plus aux termes de la circonscription de 1817. ,Le cardinal Consalvi parut d'abord peu favorable à cet expédient, qui lui semblait avoir pour effet d'éluder la question du maintien du Concordat; il voulait qu'on se mtt sur-lechamp à l'œuvre pour l'interpréter dans un sens de conciliation. Cependant on transigea. La congrégation des affaires de France ayant été consultée, elle repoussa, il est vrai, l'idée d'une convention préalable qui aurait suspendu le Concordat, mais elle admit la possibilité d'un acte unilatéral du Saint-Siège accordant aux évoques en exercice l'autorisation que demandait le gouvernement du Roi; elle y attacha pourtant cette condition, que ces évêques, et aussi les nouveaux évoques institués, bien que non encore entrés en possession, déclareraient ne pas y voir d'inconvénient. Le cardinal Consalvi, en annonçant aux plénipotentiaires français que le Saint-Père était disposé à donner cette autorisation, offrit, quant à la forme, l'alternative d'une bulle ou d'une simple allocution en consistoire suivie de brefs adressés aux évoques. Eu France, on préféra l'allocution, parce qu'une bulle aurait eu besoin d'être vérifiée en conseil d'État et qu'on craignait qu'elle n'y donnât lieu à des débats nouveaux; mais on se montra très-contraire à la proposition de consulter les évoques, dont on savait que les dispositions n'étaient nullement conciliantes, et on témoigna une vive préoccupation des termes dans lesquels l'allocution et les brefs seraient conçus, par la raison qu'il était évident
que s'il était possible d'en induire le maintien et Texéculion de plein droit du Concordat, môme dans un avenir plus ou moins éloigné, c'en serait assez pour exaspérer l'opinion et pour faire échouer toute tentative d'accommodement. Plusieurs projets de rédaction furent successivement présentés et modifiés, et Ton finit par se mettre d'accord sur ce point; mais le Saint-Siège persista dans la résolution de consulter préalablement les évoques. Tout ce que M. Portalis put obtenir, c'est qu'ils seraient consultés individuellement, et que la lettre que le Pape leur écrirait à ce sujet serait remise au gouvernement du Roi, en sorte qu'elle ne leur parvînt que par son intermédiaire.
Le 15 novembre 1818, le Saint-Père adressa, en conséquence, au cardinal de Périgord, que Ton continuait à considérer en quelque sorte comme le chef du clergé français, un bref dans lequel il lui faisait connaître l'arrangement projeté avec le gouvernement du Roi, lui déclarait qu'on n'y voulait donner suite qu'après avoir pris l'avis des membres de Tépiscopat, et le chargeait de recueillir leurs opinions et de les lui transmettre le plus promptement possible. Le duc de Richelieu, qui était encorcrministre à cette époque et à qui ce bref fut remis, ne crut pas devoir le faire parvenir à sa destination. Il se borna à écrire au cardinal de Périgord que le Pape ayant témoigné le désir de connaître le sentiment des évoques sur les arrangements qui se négociaient pour régler provisoirement l'état de l'Église de
mSTOIUE DE LA RESTAUHATION. 27
France, le roi Tinvitait à consulter individuellement et verbalement les cardinaux, les évoques et les autres ecclésiastiques éminentspar leur science et par leur piété qui se trouvaient en ce moment à Paris, à consulter par écrit ceux qui étaient absents, et à lui transmettre le résultat de cette consultation avec son avis personnel.
Le cardinal de Périgord, que le ministre de l'intérieur avait déjà entretenu de la question, répondit à la lettre de M. de Richelieu par une note dans laquelle il exposait les inconvénients et les dangers de la situation provisoire que Ton voulait prolonger; il y disait que dépouiller les évoques institués de leur juridiction légitime et la transférer, en vertu de brefs pontificaux, à d'autres prélats qui n'y avaient plusaucun droit, ce serait renouveler l'exemple dangereux donné en 1801, transformer les évoques en de simples vicaires apostoliques, étendre hors de toute mesure Tautorité du Pape, changer la France en un pays d'obédience dont il serait le pasteur universel, et raviver la petite Église en lui fournissant de nouveaux et justes griefs. A ces objections de fond, qui avaient une grande force, surtout au point de vue des principes gallicans dont le clergé français ne s'était pas encore complètement départi, le cardinal en ajoutait d'autres contre la démarche qu'on lui demandait : il essayait de démontrer l'impossibilité d'arriver, par la voie de consultations individuelles, à former un avis positif qu'il fût permis de présenter comme l'opinion du corps épiscopal; il disait qu'aucun de ses membres ne voudrait, avant de s'être
coDcerté avec ses collègues et de s'être éclairé par une délibération en commun, prendre sur lui la responsabilité de proposer une solution, qu'au surplus, il était d'usage, dans les occasions où le Pape voulait consulter les évoques, qu'il s'adressât directement à eux, qu'ils s'attendaient à un bref, que quelques-uns soupçonnaient même qu'il était arrivé et qu'on le leur cachait, et qu'aussi longtemps qu'ils n'auraient pas reçu du saint Père une communication directe, ils craindraient de se compromettre en contrariant ses intentions. Le cardinal déclarait, en finissant, que lui-même il s'exposerait beaucoup s'il se chargeait^d'extraire une opinion commune des avis individuels qui pourraient lui parvenir.
Le gouvernement ne répliqua pas à cette note. Au moment où elle arriva au duc de Richelieu, on était engagé dans la crise ministérielle qui devaitaboutir à sa retraite et à la formation du cabinet présidé par le général Dessoles. Le nouveau ministère, absorbé par des soins plus urgents, voulut d'abord ajourner la négociation ouverte à Rome. M. de Blacas et M. Porlalis reçurent des instructions conçues dans ce sens, mais on dut bientôt reconnaître que cet ajournement pourrait avoir de très-fâcheuses conséquences. Le Saint-Siège n'avait pas appris sans une vive inquiétude le changement qui venait de s'opérer dans le conseil du Roi et que certaines correspondances présentaient sous l'aspect le plus propre à l'effrayer. On écrivait de Paris aux cardinaux que les nouveaux ministres, hostiles à l'Église, voulaient, par des ajournements systémati-
ques et indéfinis, laisser périr le clergé et la religion ellemême à force d'épuisement et d'humiliation, et qu'il entrait dans leurs projets de supprimer, au moins en fait, l'article de la Charte sur la religion de l'État; on leur écrivait aussi que le livre de M. de Pradt sur le Concordat et d'autres écrits non moins défavorables à la cour de Rome avaient l'approbation du gouvernement du Roi, et on tirait parti, pour le leur faire croire, des éloges que la presse libérale, qui en ce moment soutenait le ministère, donnait à ces productions. Les déclamations passionnées du Conservateur^ dénonçant sans cesse le pouvoir comme travaillant à la ruine de la religion et de la monarchie, venaient en aide à ces accusations et exerçaient la plus fâcheuse influence sur le jugement que l'on perlait à Rome des affaires de France. Le cardinal Consalvi, hors d'état de contenir ce mouvement et inquiet lui-même des dispositions du cabinet des Tuileries, annonça à M. de Blacas et à M. Porlalis que si, dans quelques jours ou, au plus tard, dans deux où trois semaines, le Pape n'avait pas reçu, en réponse à ses dernières offres, une communication qui lui fît espérer une solution prochaine, il ne croirait pas pouvoir, sans blesser sa conscience, laisser plus longtemps l'Église de France dans la situation affligeante et sans exemple où elle se trouvait; il déclarerait donc solennellement que les évêques institués canoniquement et préconisés étaient les seuls pasteurs légitimes et ne pouvaient rester étrangers à leurs diocèses parce que le gouvernement s'était permis de retenir leurs bulles, et il
les inviterait à prendre possession de leurs sièges. Les deux agents français firent au cardinal Gonsalvi toutes les représentations qui pouvaient avertir la prudence du Saint-Siège, le prémunir contre des entraînements périlleut, contre les conseils intéressés des hommes de partie et lui faire prendre patience ; mais ils ne dissimulèrent pas au gouvernement du Roi qu'il était plus que temps de mettre fin à tant de temporisations si Ton voulait éviter un éclat dont les conséquences seraient incalculables. M. Portalis exprima le regret que le duc de Richelieu, au lieu de s'adresser uniquement au cardinal de Périgord pour prendre Tavis des évoques, n'eût pas écrit à chacun d'eux: suivant lui, la majorité, consultée dans cette forme, aurait donné l'adhésion que l'on demandait, parce que les hommes pris isolément entendent la raison, tandis que, si on leur indique un point de ralliement, leurs passions s'exaltent, et Tamour-propre, l'esprit de corps s'engagent d'une manière parfois irréparable. II trouvait d'ailleurs peu politique et même peu constitutionnel d'admettre, comme on l'avait fait, un intermédiaire entre le gouvernement et le clergé; il pensait que chaque évoque devait communiquer directement avec le ministère, et qu'il n'appartenait pas au grand-aumônier, c'est-à-dire à un grand officier de la couronne, d'imprimer le mouvement à l'épiscopat. Il répétait, ce qu'il avait déjà dit souvent, qu'on n'amènerait jamais le Saint-Siège à prononcer formellement l'abrogation du Concordat de 1817, et qu'il fallait se contenter d'un expédient qui, tout en supposant
le maintien de cette convention, l'abrogeât de fait. Il expliquait que, dans Tëtat actuel du clergé français, on risquerait de s'égarer en se laissant préoccuper par le souvenir du temps où le gouvernement trouvait en lui un appui pour défendre contre la papauté les libertés de l'Église gallicane, que maintenant, loin de vouloir les défendre, une grande partie de ses membres les repoussaient comme un joug funeste imposé à l'Église, qu'on aurait beaucoup de peine à l'y ramener, à le faire rentrer, pour ainsi parler, dans le sein de l'État, à le rallier à la Charte, à l'ordre constitutionnel, que la cour de Rome elle-même se rendait mieux compte que lui des nécessités de la situation^ que c'était par elle seulement qu'on pouvait avoir TespoFr de triompher de sa résistance, et que, par conséquent, il était d'une sage politique d'essayer de s'entendre avec elle pour organiser régulièrement ce clergé si malheureusement fourvoyé, pour essayer de rinstruire, de l'élever au niveau du siècle, de le lier par quelque endroit aux nouvelles institutions du pays.
M. Portails ajoutait que, depuis l'avènement du nouveau ministère français, le crédit dont 11 jouissait lulmôme à Rome avait beaucoup baissé, que ses paroles avaient moins de poids parce qu'on supposait qu'il n'avait pas toute la confiance de ce ministère, et qu'on aimait d'ailleurs à se persuader que, la lutte des partis n'étant pas terminée en France, un nouveau revirement pouvait porter au pouvoir des hommes plus favorables à la cause de l'Église. Dans cet état de défiance et d'incertitude, sa
les inviterait à prendre possession de leurs sièges. Les deux agents français firent au cardinal Gonsalvi toutes les représentations qui pouvaient avertir la prudence du Saint-Siège» le prémunir contre des entraînements périlleux, contre les conseils intéressés des hommes de parti, et lui faire prendre patience ; mais ils ne dissimulèrent pas au gouvernement du Roi qu'il était plus que temps de mettre fin à tant de temporisations si Ton voulait éviter un éclat dont les conséquences seraient incalculables. M. Portalis exprima le regret que le duc de Richelieu, au lieu de s'adresser uniquement au cardinal de Périgord pour prendre l'avis des évoques, n'eût pas écrit à chacun d'eux : suivant lui, la majorité, consultée dans cette forme, aurait donné l'adhésion que l'on demandait, parce que les hommes pris isolément entendent la raison, tandis que, si on leur indique un point de ralliement, leurs passions s'exaltent, et l'amour-propre, l'esprit de corps s'engagent d'une manière parfois irréparable. II trouvait d'ailleurs peu politique et môme peu constitutionnel d'admettre, comme on l'avait fait, un intermédiaire entre le gouvernement et le clergé; il pensait que chaque évéque devait communiquer directement avec le ministère, et qu'il n'appartenait pas au grand-aumônier, c'est-à-dire à un grand officier de la couronne, d'imprimer le mouvement à l'épiscopat. Il répétait, ce qu'il avait déjà dit souvent, qu'on n'amènerait jamais le Saint-Siège à prononcer formellement l'abrogation du Concordat de 1817, et qu'il fallait se contenter d'un expédient qui, tout en supposant
le maintien de cette convention, l'abrogeât de fait. Il expliquait que, dans Tëtat actuel du clergé français, on risquerait de s'égarer en se laissant préoccuper par le souvenir du temps où le gouvernement trouvait en lui un appui pour défendre contre la papauté les libertés de rÉglise gallicane, que maintenant, loin de vouloir les défendre, une grande partie de ses membres les repoussaient comme un Joug funeste imposé à l'Église, qu'on aurait beaucoup de peine à l'y ramener, à le faire rentrer, pour ainsi parler, dans le sein de l'État, à le rallier à la Charte, à l'ordre constitutionnel, que la cour de Rome elle-même se rendait mieux compte que lui des nécessités de la situation^ que c'était par elle seulement qu'on pouvait avoir l'espoir de triompher de sa résistance , et que , par conséquent, il était d'une sage politique d'essayer de s'entendre avec elle pour organiser régulièrement ce clergé si malheureusement fourvoyé, pour essayer de l'instruire, de l'élever au niveau du siècle, de le lier par quelque endroit aux nouvelles institutions du pays.
M. Portalis ajoutait que, depuis l'avènement du nouveau ministère français, le crédit dont il jouissait luimôme à Rome avait beaucoup baissé, que ses paroles avaient moins de poids parce qu'on supposait qu'il n'avait pas toute la confiance de ce ministère, et qu'on aimait d'ailleurs à se persuader que, la lutte des partis n'étant pas terminée en France, un nouveau revirement pouvait porter au pouvoir des hommes plus favorables à la cause de l'Église. Dans cet état de défiance et d'incertitude, sa
présence à Rome n'avait plus, selon lui, aucune utilité, et à moins qu'on ne voulût reprendre la négociation avec plus d'activité et d'une manière tout à fait sérieuse^ il demandait à être rappelé. La nouvelle de sa promotion à la pairie, qui lui arriva sur ces entrefaites, lui rendit quelque courage et rétablit sa position en prouvant qu'il n'était nullement en disgrâce.
Le ministère s'étant décidé à aborder enfin franchement les difficultés devant lesquelles on reculait depuis plusieurs mois, M. Decazes, devenu ministre de l'intérieur et, par la nature de son caractère et de son esprit, bien autrement propre que son prédécesseur, M. Laine, à ce travail de conciliation, s'était aussitôt mis à l'œuvre. Après une étude rapide de ces questions délicates et coa\pliquées auxquelles il était resté jusqu'alors à peu près étranger, il entra en relations avec le cardinal de Périgord, le cardinal de Bausset, M. Gortois de Pressigny, l'ancien ambassadeur à Rome, nommé récemment à l'archevêché de Besançon, et surtout avec M. de Quélen, évêque in partibus de Samosate, jeune prélat actif, habile, ambitieux, qui dirigeait la grande-aumônerie sous le cardinal de Périgord et qui exerçait la plus grande influence sur ce vieillard infirme. Il leur fit connaître en détail tout ce qui s'était passé entre le gouvernement et la cour de Rome. Dans ces entretiens confidentiels, on ne tarda pas à reconnaître qu'il y aurait de très-grands inconvénients à consulter individuellement les évoques, parce que ce mode de consultation aboutirait, suivant toute apparence,
à un complet désaccord. On reconnut aussi qu'il n'était pas possible de leur donner communication officielle du bref adressé par le Pape au cardinal de Périgord, cette communication ne pouvant avoir lieu régulièrement, d'après les principes admis en France, qu'après un enregistrement en conseil d'État qui susciterait des discussions fâcheuses. On fit remarquer qu'en cas de consultation préalable, quelques évêques, de ceux qui tenaient encore aux doctrines gallicanes, répugneraient à admettre, en principe, que le Pape eût le droit de leur défendre d'user de leurs pouvoirs, et à le provoquer en quelque sorte à user de ce droit, bien qu'ils fussent tous disposés à lui obéir s'il s'y décidait de lui-même. On en conclut que ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était de réunir un certain nombre d'évôques des plus éminents, dans toutes les nuances de position et d'opinion, de leur exposer l'état des choses, et d'obtenir d'eux une lettre par laquelle, en donnant au Pape l'assurance de leur respect et de leur soumission, ils adhéreraient à la mesure indiquée par le bref pontifical.
Le Roi ayant désigné, pour faire partie de cette réunion, avec ceux que j'ai nommés tout à l'heure, le cardinal de La Luzerne et huit autres prélats parmi lesquels figurait l'abbé Latil, évêque in partibus d'Amyclée, nommé récemment à l'évêché de Chartres, confesseur et confident très-influent de Monsieur depuis le temps de l'émigration, ils se rassemblèrent, le H mai, chez le cardinal de Périgord, pour recevoir les communications du ministre de vni. 3
rinlérieur. M. Decazes fit à ses vénérables auditeurs un long exposé des négociations suivies avec le Saint-Siège, des motifs qui avaient rendu impossible l'exécution du Concordat de 1817 et de la nécessité où Ton se trouvait de procéder à de nouveaux arrangements ; il leur dit que Ife gouterneinent du Roi, ayant toujours la volonté d*accrottre le nombre des sièges épiscopaux, espérait atteitictfe ce résultat sans opposition, eu amenant les conseils généraux et municipaux des lieux où il se proposait d'établir les nouveaux sièges à en exprimer le désir et à voter des fonds à cet effet, en sorte qiie les ministres, lorsqu'ils auraient à ëh entretenir lès Chambres, pussent se présenter à elles en ë'apptiyàtit sur le vœu des populations ; il promit que Ton placerait à la tête des diocèses ainsi créés les évêques apj)èlés à ceux qu'avait établis le Concordat de 1817 ; il offrit de donner, si on le désirait, des informations plus étendues, et remit à l'assemblée une note verbale conceftée avec les cardinaux de Pôrigord et de Bausset et avec M. de Quélen, qui résumait succinctement les éléments de la question et les vœux du gouvernement. Le cardinal de Périgord, portant la parole au nom des autres prélats, exprima la satisfaction qu'ils éprouvaient de la confiance qu'on leur témoignait enfin^ pria M. Decazes de se rendre auprès du Roi l'interprète de leur reconnaissance, de l'assurer qu'ils répondraient à ses intentions, et de recevoir lui-même leurs remercîments d'un concours dont ils se plaisaient à espérer la fin des maux de l'Église.
L'aiïaire paraissait en assez bon train ; mais lorsque M. Decàzes se fat retiré, le cardinal de Përîgord lut à rassemblée un exposé dans lequel il exprimait de vives plaintes sur la marché suivie par le gouverneinehi dii ttoi et sur la position difficile où elle plaçait les évoques : il y disait que refuser l'arrangement proposé, ce seiràil prolonger indéfiniment la viduité des sièges et fournir aux impies des armes contre le clergé, que Taccepter sans réserve, ce serait sacrifier bien légèrement les intérêts de rËglise et s'exposer à ressusciter des querelles religieuses au sein du clergé, enfin, qu'en s'abstenant de répondre, on autoriserait en quelque sorte le Pape à agir pour luimême, et on abandonnerait les maximes, les immunités, les formes canoniques de L'Église gallicane. Pour éviter autant que possible ces divers écueils, il proposa de réunir tous les évêques présents à Paris, qui écriraient au Pape pour le prier d'accepter les fonctions de médiateur et d'arbitre, en lui faisant connaître la situation où ils se trouvaient placés, l'ignorance où on les tenait du texte du bref adressé au cardinal et les dangers auxquels la religion était exposée.
Cet avis ayant été adopté, M. de t^érigord fit savoir au * gouvernement que les cardinaux et les évêques qu'on venait de consulter, craignant de se compromettre en se portant forts pour tous les autres membres de l'épiscopat, désiraient se concerter avec ceux qui se trouvaient à Paris. Le Roi y consentit. Dans cette seconde réunion, où l'on comptait trente prélats de plus que dans la première,
le cardinal informa les nouveau-venus de ce qui s'était passô. Ils adhérèrent à la résolution qu'on avait prise, mais il fut décidé qu'avant d'écrire au Pape on demanderait à prendre connaissance de la correspondance de MM. de Blacas et Portails et du bref du Saint-Père.
Le gouvernement qui, sur la foi de quelques assurances satisfaisantes données individuellement par plusieurs éVêques dans leurs entretiens avec M. Decazes, croyait tous les obstacles aplanis, fut péniblenient surprix d'une démarche qui révélait de la défiance et de l'hésitation, et qu'il trouvait d'autant plus indiscrète qu'elle était plus tardive. Le ministre, après avoir consulté les hommes les plus compétents en pareille matière, opposa donc un refus formel à la demande des prélats. Dans la lettre que M. Decazes écrivit au cardinal pour le lui annoncer, il supplia les évoques de répondre à la confiance du Roi comme à celle du Pape et de ne pas retarder davantage la conclusion d'une affaire qui, maintenant, était tout entière dans leurs mains. Par une sorte de transaction, on consentit à mettre confidentiellement sous leurs yeux des extraits des dépêches des agents français à Rome et la portion essentielle du bref pontifical.
Les jours s'écoulaient cependant, et rien n'avançait. M. Decazes écrivit de nouveau au cardinal de Périgord pour se plaindre de ces retards. Le 26 mai, les évêques se trouvant presque tous réunis à Saint-Denis pour une
translation de reliques qui s'y célébrait avec beaucoup d'apparat, le cardinal leur dit qu'ainsi qu'il le leur avait fait pressentir le gouvernement s'était refusé à la communicalion demandée par eux, et il leur soumit le projet de lettre au Pape que M. de Quélen avait rédigé sur leur invitation. Ils s'en montrèrent d'abord complètement satisfaits, mais ensuite quelques-uns y proposèrent des additions et des changements, et on finit par prier le cardinal de faire revoir et remanier ce projet par une commission dont il désignerait les membres.
Les esprits s'étaient échauffés pendant le temps écoulé depuis le commencement de ces pourparlers. La politique s'en mêla. A cette époque, encore, une partie considérable du corps épiscopal appartenait à la noblesse et partageait à tous égards les opinions de la société aristocratique. L'exagération religieuse et l'exagération politique se donnèrent la main. Le Conservateur était l'organe de l'une comme de l'autre, et elles régnaient également dans les salons du faubourg Saint-Germain. On s'y donna beaucoup de mouvement pour empêcher lés évoques de se prêter aux vues du gouvernement et pour faire ainsi subir au ministère un échec qui aurait affaibli sa position. Plusieurs évêques se laissèrent entraîner à celte impulsion sans peut-être se rendre bien compte des motifs complexes qui les faisaient agir. Quelques-uns d'entre eux, à qui la circonscription de 1817 avait assigné des sièges, mais qui ne paraissaient pas devoir en obtenir immédiatement dans les arrangements maintenant projetés, pu-
rent aussi subir l'influence de ce grief personnel. Quoi qu'il en soit, leur irritation, jusqu'alors contenue, devenait évidente. Le travail de M. de Quélen, qu'ils avaient d'abord approuvé, ne leur paraissait plus qu'une œuvre de faiblesse, un lâche abandon de la cause de l'Église, et ce prélat, considéré comme le directeur véritable de la négociation parce que le cardinal de Périgord ne voyait et n'agissait que par lui, ne put guère se dissimuler que quelques-uns de ses confrères, loin de rendre justice à son zèle et à son esprit de conciliation, l'accusaient de trahir, par ambition, la cause qu'il avait à défendre.
La majorité ne partageait pas ces emportements ; mais elle crut devoir faire des concessions pour assurer à la résolution qu'elle prendrait l'unanimité sans laquelle elle n'aurait eu qu'une efficacité bien incomplète. L^ projet de lettre au Pape subit des modifications qui en altérèrent grandement le caractère et lui donnèrent même celui d'une véritable hostilité envers le gouvernement du Roi. Vainement quelques évoques représentèrent qu'il valait mieux s'abstenir d'écrire au Pape que de lui écrire sur ce ton. On leur répondit qu'il fallait voir avant tout la fin et le résultat des choses, et que là conclusion de la lettre, méifie ainsi modifiée, était en réalité satisfaisante puisque les évoques, tout en ydéplorant l'abandon du Concordat do 1817, reconnaissaient l'urgeûce de pourvoir, d'une manière quelconque, aux besoins religipiix de la Fr2(nce et se soumettaient aux mesures que •e ^^ape jugerait nécessaires. Ces considérations l'empor-
tèrent. La lettre, remaniée, fat définitivement acceptée, le 29 mai, dans une dernière réunion des évoques présents à Paris. Ce môme jour et le lendemain, elle reçut leurs signatures. On l'envoya ensuite aux évoques absents, c'est-à-dira aux titulaires des sièges créés en 1801, qui résidaient en ce moment dans leurs diocèses. Qeux-ci, par leur origine et par leur situation, devaient être moins accessibles aux passions et aux préventions auxquelles les prélats consultés par le cardinal de Périgord venaient de se montrer si dociles. Aussi, quelques-uns refusèrentils leur assentiment. L'évêque^ d'Arras, M. de La Tour d'Auvergne, répondit au cardinal qu'il ne Jpi ét^it pas possible de. signer une lettre qui contenait des assertions absolument contraires à ses sentiments pour le Roi et son gouvernement, et à la confiance qu'il plaçait en eux.
Cette lettre, en effet, répondait mal au but que le gou-? vernement français et le Saint-Siège s'étaient proposé en la provoquant. Le Pape avait désiré l'approbation explicite de l'épiscopat français pour l'arrangement qu'il se disposait à conclure avec la France sur \^ base du maintien du provisoire, et les évêques, sans parler des conditions de cet arrangement, se bornaient à dire ffu'ils demandaient avec confiance^ quih recevraient avec joie, quils exécuteraient avec unanimité ce que le P^pe croirait devoir décider dans l'intérêt de la religion , qu'alors leurs plaintes finiraient et leurs espérances seraient accomplies. Par la fornae aussi vague qu'exUlpiérai^te de
cet acte de soumission, ils se refusaient évidemment à partager avec le Saint-Père la responsabilité des sacriflces dont, pourtant, ils ne pouvaient méconnaître la nécessité. Us affectaient, en même temps, de signaler les dangers de la prolongation du statu quo^ et ils traçaient de la situation des affaires religieuses un tableau dont l'exagération et ramertume auraient pu difficilement être surpassées. L'état de l'Église, » disaient-ils, t loin de s'améliorer en France, devient de jour en jour plus déplorable ; le nom de la religion est banni publiquement des lois ; les évêques sont énervés et opprimés par des règlements d'administration publique ; l'Église de France, dans un terme donné, plus court que celui qu'avait marqué l'usurpation, tombera pour ne plus se relever; l'état provisoire qu'on propose de donner à cette Église, si toutefois il ne devient pas définitif, pourra la tenir un grand nombre d'années dans une pénible et humiliante incertitude, sous le joug provisoire de ceux des articles organiques qui sont contraires à la discipline et aux lois de l'Église. »
Pour peu qu'on ne soit pas étranger à l'histoire ecclésiastique, on sait qu'un pareil langage est celui que l'épiscopat a tenu pour se plaindre du pouvoir civil toutes les fois qu'un différend s'est élevé entre les deux puissances. Il parlait ainsi, non -seulement au xviu» siècle, mais sous Louis XIV, mais au moyen-âge, tantôt pour repousser d'iniques empiétements, tantôt pour soutenir des prétentions injustifiables. C'est une phra-
séologie consacrée par l'usage, et qu'en général il ne faut pas prendre trop au sérieux. Mais, dans les circonstances où Ton se trouvait en 1819, en présence des passions révolationnaires et religieuses qui se réveillaient à la fois, alors que le gouvernement et le Saint-Siège travaillaient à une conciliation si vivement réclamée par tous les intérêts, ce langage avait certainement une signification et une gravité toutes particulières. Les évoques avaient si bien compris à quel point le gouvernement devait en être blessé, et ils étaient tellement décidés à ne pas avoir égard à ses objections que, pour s'en ôter la possibilité, ils s'étaient hâtés de signer la lettre sans la communiquer préalablement au Roi, sans en faire part à M. Decazes, sans, par conséquent, se concerter avec lui et entendre ses observations, comme les convenances semblaient l'exiger.
Le cardinal de PérigArd, chargé par ses confrères de remettre cette lettre entre les mains du Roi pour qu'il la fît parvenir à sa destination, essaya d'adoucir Timpression pénible que Louis XVllI ne pouvait manquer d'en ressentir. Il en blâma sans ménagement le ton et le style; il reconnut l'injustice, inconvenance, le caractère injurieux pour la dignité royale des griefs qu'elle énonçait ; il dit que, comme le plus grand nombre des autres évoques, il avait cru devoir imposer silence à ses opinions et à ses sentiments pour obtenir l'avantage de Tunanimilè. Louis XYIII ne fut nullement satisfait de ces explications. Son premier mouvement fut de
se refuser à transmettre la réponse des évoques au Pape à moins qu'on n'en fît disparaître les passages qqi lui paraissaient le plus offensants. Il envoya au cardinal de Périgord une note indiquant les modifications qu'il jugeait nécessaire d'y apporter, et prenant acte, dans la lettre qui accompagnait cet envoi, du blâme dont lei cardinal avait frappé le langage tenu par le corps épiscopal, il le qualifia lui-même avec une grande sévérité. Le cardinal ne crut pas pouvoir se prêter à faire aqprès des évêques une tentative dont il jugeait le succès impossible : il répondit au Roi qu en disant ce qu'ils croyaient être la vérité, il ne leur était pas entré dans )a pensée qii'ils pussent epcourir son mécontentement; il parla de la douleur qu'ils en éprouvaient, rappela, en ce qui le concernait, qu'à plusieurs reprises il avait voulu se retirer des affaires pour lesquelles son âge et l'épuisement de ses forces le rendaient trop insuffisant, et que le Roi s'y était toujours opposé ; il demanda enfin, ou qu'on lui accordât la liberté et le repos dont il avait besoin, ou tout au moins qu'on lui permît d'exprimer franchement son avis sans encourir de reproches.
Peu de jours qprès, trente-sept prélats, en tête desquels figuraient les cardinaux de Périgord, de La Luzerne et de Bausset, écrivant au Roi pour le remercier de la solennité religieuse qui venait d'être célébrée avec une pompe extraordinaire dans l'ancienne abbaye de Saint-Denis, en prirent occasion de se livrer à de nouvelles déclamations sur les périls e\ les souffrances de rÉglise. Après avoir dé-
ploré les attaques ouvertement dirigées contre la religion et les progrès de la corruption publique, ils suppliaient le monarque de réduire à l'impuissance \es> ennemis de Jésus- Christ^ qui étaient aussi les siens^ de faire rendre à la religion catholique, sinon ses anciennes prérogatives, au moins les déférences qui lui étaient dues, de ne plus permettre qu'elle fût confondue, dans les actes de l'administration publique, avec les sectes que faisait naître chaque jour la mobilité de Tesprit humain, et de ne plus souffrir que le nom de Dieu demeurât étranger à la législation.
Le gouvernenjeiit comprit l'inutilité de tout ce qu'il pourrait faire pour ramener à des vues raisonnables un corps dont la portion la plus éclairée subissait la loi des hommes de parti. Désormais, on ne pouvait plus fonder d'espérances que sur la sagesse de la cour de Rome. Lei ministre des affaires étrangères envoya à M. de Blacas et à M. Portalis une copie de la lettre des évoques au Saint-Père, en leur recommandant d'en donner confidentiellement communication au cardinal Consalvi et de s'assurer de l'effet qu'elle produirait sur l'esprit de Sa Sainteté, le Roi ne pouvant se résigner à devenir l'intermédiaire d'une telle correspondance à moins d'avoir la certitude qu'elle contribuerait efficacement à l'œuvre de la conciliation religieuse. Le Roi, disaif le ministre, justement blessé du peu de confiance que lui témoignaient les évoques, réclamai^ toute celle clu Papp; l^l Saint- Père reconnaîtrait certainement que, dans sou désir
ardent de mettre fin aux maux de TÉglise, il avait dû pourtant écouter la voix de la prudence et suivre, pour ne rien hasarder, une marche progressive ; si, par impossible, la cour de Rome ne croyait pas pouvoir, après la démarche des évoques, donner suite à l'arrangement qu'elle avait elle-même proposé, quelles que fussent les suites de cette détermination, le Roi aurait fait tout ce qui dépendait de lui, et sa conscience n'aurait rien à se reprocher.
A la copie de la lettre des évoques, le ministre avait joint des notes rédigées, en partie, par le Ro'i, qui en réfutaient toutes les assertions sur l'état de l'Église de France.
Ces communications étaient attendues à Rome avec une extrême impatience. L'ambassadeur de France et M. Portalisy luttaient, depuis cinq mois, avec autant d*habileté que de persévérance, pour calmer les défiances du Saint- Siège et pour l'empêcher de prendre quelque résolution précipitée qui fermât la porte à tout accommodement. Les nouvelles que les cardinaux recevaient de Paris sur les progrès et les manifestations de l'esprit révolutionnaire, étaient loin de venir en aide aux efforts des deux représentants de la France. Le Pape et ses conseillers n'avaient pu apprendre sans le plus vif déplaisir que le projet de loi présenté aux Chambres par le gouvernement du Roi pour la répression des délits de la presse ne fît aucune mention des outrages contre la Religion. La discontinuation des préparatifs ordonnés quelque temps aupa-
ravant pour le sacre du Roi fut aussi défavorablement interprétée, bien qu'elle s'expliquât par l'affaiblissement de la santé de Louis XVIII, de moins en moins capable^ de supporter les fatigues d'une pareille cérémonie. D'autres circonstances venaient, il est vrai, de temps en temps, atténuer le fâcheux effet de ces incidents en inspirant à la cour de Rome desMées plus favorables sur les intentions du ministère français. Le discours prononcé par M. Decazes dans la discussion de la loi de la presse et qui présentait comme un acte punissable le fait d'appeler Jé-^us-Christ un imposteur, celui de M. de Serre contre le rappel des bannis, produisirent une impression favorable sur les hommes qui croyaient déjà voir la France dominée par des ennemis du christianisme et de la royauté. Les conférences de M. Decazes avec les évoques, et ce que Ton apprit un peu confusément des premiors résultats des réunions tenues chez le cardinal de Périgord, firent naître l'espérance d'arriver enfin à la solution de la question si difficile qui s'agitait depuis près de deux ans.
Lorsqu'on connut le texte de la lettre écrite au Pape par les évoques, un^ profond découragement succéda à cette espérance. Cette lettre, comme je l'ai déjà remarqué, ne contenait rien de ce que le Pape avait attendu. Il désirait qu'on l'encourageât à faire les concessions désirées par le cabinet des tuileries, et, tout au contraire, on affectait de lui dire tout ce qui pouvait l'en détourner. Il en fut profondément affecté. Il se montra aussi très-blessé de ce que le ministère n'avait pas remis au cardinal de
Périgord lé texte îriêriie du bref de consultation, et ce ne fut pas sans peiné qu'on parvint à lui faire comprendre les mdlifs qui avaient empêché de le faire. Le cardinal Consalyi, dépldrant Tjiveuglegient des évoques français, semblait ne plus bonsetver aucun espoir. M. de Blacas et U. Portails durent se temettre à l'œuvre pour surmonter les nouveaux obstacles qui venaient les arrêter au moment même où il» avaient pu croire leur œuvre à peu près terminée. M. de Blacas, presque constamment absent de France depuis quatre ans et dont le vieux royalisme n'était pas altéré, comme celui de ses amis politiques engagés dans les luttes parlementaires, par les habitudes et les entraînements d'une opposition systématique, voyait avec indignation l'espèce de manifeste lancé par les évêques contre les actes du gouvernement du Roi. Il lui paraissait dangereux, au point de vue de la politique non moins qu'à celui de la religion, de laisser se prolonger Une semblable lutte. Il s'exprimait vivement dans ce sens, et son langage devait ajouter un grand poids à l'habile argumentation de M. Portalis, parce qu'il était diflBcile'de croire que le signataire du Concordat de 1817 pût être déterminé à en conseiller l'abrogation par un autre motif que la conviction la plus profonde de l'impossibilité de l'exécuter.
Pendant quelques semaines, pourtant,' on désespéra presque du succès. La Congrégation des affaires de France se refusait à toute concession nouvelle, et le Pape ne voulait pas passer outre sans son assentiment. Cependant,
grâce à la constante sagesse du cardinal Consâlvi, on se mit enfin d'accord au moyen d'un expédient qui donnait à la cour de Rome une satisfaction plus apparente que réelle, naais suffisante pour désintéresser sa dignité. Le gouvernement dil Roi lui fit remettre une note officielle dans laquelle il déchirait (jue soii intention était d'abréger autant que possible la durée des tiiesurës prorisoires sur lesquelles on se concertait pour remédier aux maux les plus pressants de l'Église de France, et d'employer, d'accord avec Sa Sainteté, tous les moyens qtii étaient en son pouvoir poui" faire jouir cette Église des avantages d'une position stable e} définitive, comme aussi de réaliser, sutmnt tes formes constitutionnelles de son royaume et dès que les ressources de l'État le permettraient, l'augmentation du nombre des sièges épiscopaux reconnue nécessaire pour les besoiris des fidèles. Cette promesse était bien vague, mais elle permettait au Saint-Siège de répondre à ceux qui l'accusaient d'un excès de condescendance envers le pouvoir civil que ce n'était pas sans avoir obtenu quelques garanties pour l'avenir qu'il renonçait à exiger l'accomplissement du Concordat de 1817. Au dernier moment, il y eut encore quelque hésitation. Comme récrivait M. Portails, la Congrégation des affaires de France, en examinant la note envoyée de Paris, crut voir toutes les hérésies du monde cachées sous ce mot de formes constitutionnelles. Les incertitudes du Pape, ébranlé par les correspondances qui arrivaient de France, semblaient renaître. Une indisposition de M. de Blacas entraîna quel-
ques retards. Mais l'affaire* était trop avancée pour qu'on pût retourner en arrière, et le 23 août, dans un consistoire tenu à cet effet, le Pape prononça une allocution qui fit connaître au monde chrétien la solution de cette ques* tion si difficile. Il commençait par y exposer qu'à sa grande douleur, le Concordat de 1817 se trouvait encore suspendu parce que les charges financières qui pesaient sur la France n'y permettaient pas rétablissement de qualre-vingt-douze sièges épiscopaux, et aussi par suite à' autres empêchements, que le Roi lui avait fait demander de s'entendre avec lui pour écarter ces obstacles et opérer quelque réduction dans le nombre des sièges, et qu'il s'était montré disposé à y consentir si les intérêts de l'Église et du royaume le demandaient absolument. Il expliquait ensuite que la fixation des nouvelles limites des diocèses et les opérations nécessaires pour mettre à exécution la réduction du nombre des sièges ne pouvant être terminées en peu de temps, le malheureux état de l'Église de France et la viduité d'un grand nombre de ces sièges lui avaient fait juger nécessaire de venir, en attendant, à leur secours jfar quelque remède temporaire. Après un mûr examen, il s'était donc décidé à accorder aux évoques qui gouvernaient en ce moment les églises de France la faculté de conserver, jusqu'à un arrangement définitif, les sièges dont ils étaient en possession et de continuer à régir leurs diocèses sans aucun changement dans leurs limites ni dans les rapports métropolitains tels qu'ils existaient avant la circonscription
de 1817. Par une conséquence nécessaire, les évêques nommés en 1817 devaient s'abstenir de Texercice des pouvoirs que leur avait conférés l'institution canonique, jusqu'à ce que le nombre des diocèses eût été définitivement arrêté. Le Pape se proposait d'adresser aux uns et aux autres les brefs nécessaires pour établir régulièrement cette situation extraordinaire, et il prenait acte, en finissant, des promesses contenues dans la note que lui avait fait remettre le gouvernement du Roi.
Gomme pour mettre le sceau à cet arrangement, le Saint-Père préconisa, dans cette même allocution, les prélats que le Roi venait de nommer à des sièges vacants qui se trouvaient compris dans la circonscription de
Le Concordat de 1817 était donc évidemment abandonné, bien que le Saint-Siège, dans une phrase équivoque, aiïectât de le considérer comme seulement suspendu, et celui de 1801 était, en effet, remis en vigueur. Quatre jours auparavant, le Pape avait envoyé au cardinal de Périgord sa réponse à la lettre que les évoques lui avaient écrite le 30 mai.
Cette réponse venait fort à propos pour surmonter le mauvais vouloir dont ils ne cessèrent de faire preuve jusqu'au dernier moment. Après leur avoir fait connaître les résolutions annoncées dans l'allocution, elle leur en démontrait les avantages, la nécessité même dans Tétat où l'on se trouvait, et repoussait de la manière la plus formelle les soupçons injurieux qu'ils avaient paru élever viii. 4
contre les intentions du gouvernement du Roi, auxquelles le Saint-Père rendait la plus éclatante justice.
Ce n'était pas sans étonnement qu'ils avaient appris, depuis longtemps déjà, la désapprobation que leur démarche avait encourue à Rome. Le cardinal de Périgord, que M. de Quélen entretenait dans des dispositions conciliantes, n'avait pas attendu le résultat final de la négociation pour féliciter le gouvernement du Roi de la tournure favorable qu'elle paraissait prendre : t Votre ministère, t avail-il dit à M. Decazes, « deviendra l'époque d'une » restauration non moins utile à l'État qu'à l'Église. »
Lorsque la réponse du Pape lui eut été remise, il réunit chez lui, le 13 septembre, les cardinaux, archevêques el évéques présents à Paris, et ils signèrent au nombre de trente-sept, sans plus de difficultés, une déclaration d'adhésion aux mesures prises par le Pape, en ayant soin d'en constater le caractère provisoire.
On avait dû, suivant l'usage, présenter à la vérification du conseil d'État les bulles données par le Pape pour instituer les évoques nommés par le Roi aux sièges vacants, et aussi les brefs adressés à ces prélats pour les informer de leur institution et ceux qui, aux termes de l'allocution du 23 août, maintenaiejit provisoirement les circonscriptions diocésaines de 1801. Il y était question du Concordat de 1817, auquel la cour de Rome ne voulait pas renoncer expressément au moment même qu'elle l'abandonnait de fait. On pouvait craindre que le conseil d'État ne se formalisât de cette mention, et la sagacité de M. Portails
HISTOIRE Pf: LA REjSTAUBATïON. 51
s'en était préoccupée. Il convenait eo bonne politique, avait-il écrit, de fermer les yeux sur cette mention inoffensive d'un acte anéanti en réalité^ alors que la cour de Rome, de son côté, se résignait à ne plus parler des articles organiques qui continuaient à figurer dans notre législation. La discussion qui eut lieu dans le conseil d'Etat avant la vérification prouva que les inquiétudes de M. Portalis n'étaient pas dépourvues de tout fondement. Quelques conseillers qui appartenaient au parti doctrinaire, MM. Royer-lCollard, Guizot, de Barante, auraient voulu que l'on constatât, dans une forme quelconque, le maintien du Concordat de 1801 et de la loi organique de 1802. Diverses propositions furent faites dans ce sens, par exemple, cel(e de rappeler cette loi dans l'ordonnance d'approbation des bulles, ou d'établir, par une déclaration séparée^ qu'elle était toujours en vigueur. On demanda aussi que les ordonnances déterminassent les terjxies du serment qu'auraient à prêter J(es évêques. M. Decazes répondit avec beaucoup de raison que personne n'attaquant en ce moment la loi de 1802, dont on savait pourtant que quelques dispositions déplaisaient beaucQjiip jau $aint- Siége, il serait dangereux et peu habile de le blesser sans aucune nécessité par cette espèce de défi e|; de s'exposer à réveiller une querelle heureusement assQupip. jQuant au serment, M. de Serre fit remarquer qpe ç'él^it une question très-délicate et complètement étrangère à celle de la vérification des bulles, la seule dont le cpnseil e^t à s'occuper. Le rapporteur, M. Sipiéon, et plusiçufs ajilres
conseillers s'exprimèrent dans le même sens que les ministres, et les ordonnances de vérification, votées à la presque unanimité , furent publiées peu de jours après.
Tout était terminé ; la situation irrégulière où se trouvait rÉglise de France depuis la rupture de Napoléon avec le Saint-Siège et depuis la malheureuse tentative faite par le gouvernement du Roi pour abolir le Concordat de 1801, avait pris fin. Pendant plus de dix ans, il n'avait pas été possible de pourvoir à la vacance des sièges épiscopaux dont la mort avait enlevé les titulaires. Ils furent enfin remplis. L'ancien archevêque de Reims, le cardinal de Périgord, nommé à Tarchêvêché de Paris, en prit possession, et on lui donna pour coadjuteur, avec clause de future succession, M. de Quélen, qui avait travaillé avec tant de zèle à la pacification de TÉglise.
Le gouvernement du Roi s'était engagé à augmenter, dans une proportion qu'il n'avait pas déterminée, le nombre des évéchés. Un vote des chambres était nécessaire pour cela. On pensait qu'il ne se ferait pas attendre ; mais les circonstances devaient le retarder beaucoup, et, comme nous le verrons, ce retard profita à la cause même de ceux qui semblaient avoir à s'en plaindre. M. Decazes, qui tenait à convaincre le clergé et le Saint-Siège de sa bonne volonté, venait de faire signer par le Roi une ordonnance qui érigeait cinq cents succursales nouvelles dans les diocèses où il n'en existait pas assez pour les besoins du culte. Le rapport sur lequel fut rendue celte ordonnance.
et qu'on eut soin de publier, contenait une énumération fort habile de tout ce qu'on avait fait depuis la Restauration pour améliorer la situation du clergé : le budget ecclésiastique avait été graduellement porté de onze à vingtdeux millions, et celte somme était presque doublée par les votes des conseils généraux et municipaux, par les revenus des fabriques, par le casuel et les offrandes des fidèles. Au moment môme où l'on établissait ces cinq cents succursales , l'Église réformée obtenait la création de quelques nouveaux pasteurs.
M. Decazes eut soin, aussi, d'assigner aux évoques nouvellement nommés ou promus à d'autres sièges des frais d'établissement assez considérables pour donner un certain éclat à leur installation. Elle eut lieu avec une pompe inconnue depuis la Révolution. Celle de l'archevêque de Paris fut surtout remarquable. Elle fut suivie de promotions et d'ordinations nombreuses dans tous les rangs de la hiérarchie ecclôsiastiqiie.
Telle fut l'issue de ces longues et pénibles négociations. Autant, pendant les premières années de la Restauration, le gouvernement du Roi, ou plutôt les personnes à qui il en avait imprudemment confié le soin, y avaient porté de passion, de témérité, d'ignorance de l'état des esprits et des vrais intérêts de l'État et de la religion, autant, plus tard, il y mit d'habileté et de sagesse. Bien que le ministre des affaires étrangères en eût la direction officielle) l'honneur du succès appartint surtout à M. Decazes qui, par son intervention auprès de l'épiscopat et par
dut être ]eur irritation lorsque Tabandon de ce Concordat fit évanouir d'aussi flatteuses illusions.
Les partis^ pour qui tout se transformait en instruments de guerre, ne pouvaient manquer de s'emparer de cette question pour s'attaquer les uns les autres et attaquer le gouvernement. La lettre des évoques au Pape, dans laquelle ils avaient tracé un si sombre tableau de la situation faite à l'Église, ayant été publiée par plusieurs journaux, le Censeur et le Constitutionnel^ bien mal informés, apparemment, des circonstances dans lesquelles elle avait été écrite, demandèrent si les signataires de cette lettre n'étaient pas passibles des peines portées par le code contre les ministres du culte qui correspondaient avec une cour étrangère sans l'autorisation du gouvernement. Le Journal des Débats prétendit, au contraire, qu'il était impossible de ne pas être touché de la modération, de la douceur exemplaire qui caractérisaient le langage des prélats. L'abbé de Lamennais, parlant, dans le Conservateur^ du nouvel arrangement conclu avec le Saint-Siège, accusa le ministère d'avoir eu recours, pour en venir à ses fins, à des artifices peu loyaux, d'avoir cherché à isoler les évêques du chef de l'Église et de les avoir obligés à répondre à un bref dont on leur cachait le texte, dans l'espérance heureusement déçue d'obtenir leur assentiment formel aux vues du pouvoir; il fit entendre que le Pape, traitant avec de tels minisires, avait dû, pour prévenir la ruine entière de l'Église, se résigner à de douloureux sacrifices, mais que ce qui faisait sa justification fai-
naissance; mais, aussi désintéressé que sage et prévoyant il déclara à M. Portails qu'il n'accepterait ni cordon, ni présent.
L'épiscopat français, on du moins sa portion la plus active, celle qui, sans en former la majorité, dirigea trop longtemps ses résolutions, joua un rôle beaucoup moins honorable dans cette crise. Loin de contribuer à Taplanissement de difficultés plus menaçantes encore pour l'Église que pour l'État, elle sembla se plaire à entrarer les efforts par lesquels le gouvernement du Roi et le Saint-Père travaillaient à les surmonter. Pour ne pas juger avec trop de sévérité ces prélats si imprudents, il faut se rappeler qu'ils appartenaient pour la plupart à cet ancien clergé que la Révolution avait traité* avec tantd'iniquité et de barbarie, et pour qui les massacres populaires, les échafauds'de la terreur, la déportation, la captivité la plus rigoureuse ou tout au moins la misère et un long exil semblaient avoir ramené le temps des proscriptions du paganisme. De tels souvenirs excusaient, certes, bien des ressentiments, bien des préjugés. Les survivants, ceux, surtout, que l'émigration avait rendus complètement étrangers aux idées et aux besoins de la France nouvelle, voyaient, dans tout ce qui n'était pas le retour au passé, une concession au génie du mal. Un moment, ils avaient cru, par le Concordat de 1817, rentrer en possession d'une partie de ce passé, et ils s'en étaient d'autant pla« réjouis qu'au fond de leur cœur ils espéraient bien obtenir ensuite davantage. Il est facile dé concevoir quelle
accordait aux corporations religieuses, aux missionnaires, toujours signalés comme des propagateurs de troubles et de désordres, aux frères da la doctrine chrétienne, vulgairement appelés frères ignorantins^ qui disputaient à Yemeignement mutuel l'instruction du peuple, aux Jésuites môme, qui, déguisés sous le nom de Pères de la foi^ commençaient à s'introduire en France, qui y avaient déjà formé des établissements considérables et auxquels on disait que le gouvernement voulait livrer rinstruclion des classes élevées. Ce dernier grief surtout, habilement exploité, était de nature à produire une très-forte impression. Ceux qui n'ont pas vécu à cette époque peuvent difficilement se faire une idée de l'impopularité qui s'attachait alors aux Jésuites, non-seulement dans la plèbe révolutionnaire, non-seulement dans le parti du libéralisme ardent et irréligieux, mais parmi beaucoup d'hommes sincèrement dévoués au trône et à la religion. Le souvenir des persécutions que cet ordre fameux avait exercées au temps de sa puissance et des troubles qu'il avait longtemps entretenus dans l'Église, les ressentiments qu'il avait excités, les accusations si exagérées sous lesquelles il avait fini par succomber, vivaient encore dans les esprits. Son nom était comme un épouvantai! qui troublait les imaginations. Il n'avait d'autres partisans que les ultra-royalistes, et beaucoup d'entre eux, même, auraient hésité à s'avouer tels; je dirai plus, beaucoup d'entre eux partageaient contre lui les préventions de l'immense majorité du pays. Aussi, le ministère, à qui
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la Minerve âttribnâit l'intention de rappeler formellement cet ordre si décrié, s'en défendait-il avec indignation. Le Journal de Paris et le Moniteur qualifiaient cette imputation de fable ridicule à laquelle ceux mêmes qui cherchaient à la propager ne pouvaient ajouter foi; ils niaient que les Pères de la foi fussent des Jésuites ; ils demandaient comment on pouvait supposer que les Jésuites, expulsés jadis par des arrêts des parlements, seraient impunément rétablis sous les yeux desChâmbres; ils faisaient rettialt*qtier (Jue cette corporation était implicitement comprise dans la loi non révoquée par laquelle l'Assemblée côtistittiante avait aboli les corporations enseignantes^ et, quant au projet supposé de lui livrer l'enseignement public, ils rappelaient que la loi qui avait fondé TUniversitô la chargeait exclusivement de cet enseignement; ils disaient enfin que le rétablissement des Jésuites ne serait pas ilne œuvre moins difficile que celui de la dîme et des droits féodaux.
En réponse à ces dénégations qui reposaient, à quelques égards, sur des distinctions plus subtiles que sincères, la Minerve , affirmant l'identité des Jésuites et des Pères de la Foi^ citait l'établissement qu'ils possédaient dès lors à Paris dans la rue des Postes, ceux qu'ils fondaient peu à peu daHs les départements^ et surtout le collège de Saint-Acheul, où huit cents élèves se trouvaient déjà réunis. Ce collège était un petit séminaire^ c'est-à-dire une de ces maisons dans lesquelles les ëvêques font donner l'instruction classique
aux enfants destinés à être reçus plus tard dans les séminaires proprement dits pour s'y préparer à la prêtrise. En 1814, une ordonnance du Roi les avait soustraites à la surveillance de l'Université. Depuis lors, les familles qui croyaient ne pas trouver dans les collèges universitaires assez de garanties d'une éducation chrétienne et morale s'étaient habituées à placer leurs enfants dans ces petits séminaires, alors môme qu'elles n'avaient aucune intention de les vouer à TÉglise. C'était une manière d'éluder la loi, de se soustraire au monopole de l'Université. La liberté d'enseignement, refusée alors au reste des Français, se trouvait ainsi, par privilège et pour ainsi dire en fraude, concédée au clergé, et l'on doit comprendre que cette liberté partielle, exceptionnelle, pouvait blesser même ceux qui auraient désiré une liberté générale, à plus forte raison les hommes, en très-grand nombre alors, qui pensaient que, dans Tintérêt de l'ordre et de la paix publique, la direction de l'enseignement devait rester entre les mains du gouvernement. Aussi, la Minerve trouvait-elle de nombreux échos lorsqu'elle faisait un crime au ministère de tolérer les empiétements des petits séminaires, ce qui n'empêchait pas le Conservatetir de présenter ces collèges comme en butte à la persécution, parce qu'on leur défendait de recevoir des externes.
Un événement assez inattendu, survenu dans les premiers jours de septembre, parut justifier jusqu'à un certain point ceux qui se plaignaient de la j)artiaUté du pou-
voir en faveur du clergé. On apprit, sans que rien y eût préparé les esprits, que M. Royer-Collard qui, depuis 1815, remplissait, comme président de la commission de l'instruction publique, des fonctions analogues à celles de Tancien grand-maître de TUniversité, s'était démis de ces fonctions. Le motif qu'il en donnait à ses amis, c'est le peu d'appui que lui prêtait le ministre de l'intérieur contre les envahissements du clergé travaillant à s'emparer de l'enseignement primaire; par les frères de la doctrine chrétienne et de l'enseignement secondaire par les petits séminaires. Suivant une autre version, M. Royer-Collard, dont le caractère et l'esprit étaient fort peu maniables, était mécontent de l'intervention que M. Decazes, avec / son activité accoutumée, exerçait dans la direction de l'inslruction publique dont son prédécesseur, M. Laine, s'était fort peu mêlé. Peut-être aussi le chef orgueilleux * de la doctrine trouvait-il que, dans la conduite générale de la politique, on ne tenait pas assez de compte de ses opinions. La presse ultra-libérale ne manqua pas de dire qu'il se retirait parce qu'il se voyait annulé dans son administration, parce qu'on y introduisait, malgré lui, des ignorants, des fanatiques, qu'on voulait remettre l'enseignement au clergé, et qu'il s'y refusait. On alla jusqu'à supposer que sa retraite n'avait pas été tout à fait volontaire, ou du moins qu'on s'était arrangé pour l'amener, dans un moment d'impatience, à offrir sa démission, et qu'on l'avait aussitôt pris au mot. La Minerve qui, depuis l'affaire de M. Bavoux, lui était hostile, déclara
pourtant qu'on aurait lieu de le regretter si sa démission devait ôtrp le signal du triomphe dt's Jésuites. Le journal des doctrinaires, le Courrier, tput en déplorant son éloignement du poste qu'il avait longtemps rempli avec éclat, exprima l'espérance qu'il conserverait son utile influence, non-seulement dans la Chambre des députés, mais dans la conseil d'État dont il continuait à faire partie.
On se demandait par qui jl serait remplacé. On parlait de U. Pasquier, ji^ M. Portalis, de M. Cuvier, de M. de Fontanes, l'ancien grand-maître. Le gouvernement ne crut pas devoir," pour le moment, nommer un nouveau président de la commission d'instruction publique, mais M. Gtivier, un des membres de cette commission, fut chargé provisoirement des fonctions laissées vacantps par M. Royer-CoUard. Il était protestant. Cette circonstance pouvait rassurer ceux qui craignaient de voir l'enseignement livré au clergé catholique; mais le clergé devait en être blesisé.
Les questions religieuses reprenaient, dans la polémique des partis, une place qu'elles n'y avaient pas occupée depuis longtemps. Un arrêt rendu quelque temps après par la cour de Cassation fournit à cette polémique un nouvel aliment. Il s'agissait d'une affaire bien peu importante en elle-inême, mais grave en principe, qui occupait les trij}unaux depuis près de deux ans. La municipalité d'une petite commune de la Provence ayant ordonné à tous les habitants de tendre leurs maisons, le jour de la
Fête-Dieu^ sur le passage de la procession, un protestant s'y était refusé et avait été condamné, d'abord par le juge de paix, puis par le tribunal correctionnel d'Apt, à une amende de trois francs. Il s'était pourvu en cassation. M. Odilon Barrot, chargé de soutenir le pourvoi, avait dit, dans sou plaidoyer, que la loi consacrait la liberté, non pas de telles croyances en particulier, mais de toutes les croyances en général, que tout refus de participer à un acte religieux devait être respecté parce qu'il pouvait être la conséquence d'une de ces croyances également garanties, que toutes les constitutions avaient isolé l'ordre religieux de l'ordre civil et politique, que le législateur avait soigneusement dégagé les actes de la vie civile de toute influence religieuse, qu'il avait poussé le scrupule pour la liberté de conscience jusqu'à faire abstraction dans les codes de toute religion, qu'à la vérité la Charte parlait d'une religion d'État, mais que ce mot, dont oq voulait, par voie d'interprétation, tirer des conséquences si étendues^ ne signifiait rien dans le sens positif, qu*oa ne devait y voir qu'une déclaration purement honorifique pour le culte de la majorité des Français, et que Fauteur de la Charte n'avait pas entendu modifier ce grand principe de notre droit public, que la loi n'est d'aucune religion. Sur les conclusions du ministère public, la Cour, sans entrer dans ces considérations, avait annulé le jugement eu décidant que l'autorité municipale n'avait pas eu le droit de faire un règlement pour obliger les habitants à tapisser le devant de leurs maisons, et elle avait renvoyé l'afiaire
au tribunal d'Aix. Cet arrêt, et bien plus encore les arguments développés par M. Odilon Barrot, avaient été vivement applaudis par l'opinion libérale ; mais le parti religieux et monarchique s'en était montré scandalisé. L'abbé de Lamennais avait demandé, dans le Conservateur, que le gouvernement s'expliquât sur les doctrines professées par le jeune avocat et donj; on prétendait, à tort sans doute» trouver la confirmation dans l'arrêt de la cour suprême; qu'il déclarât si la loi garantissait toutes les extravagances auxquelles l'esprit humain pouvait s'abandonner, sans en excepter l'athéisme, et s'il était vrai qu'^n France la loi fût athée; tout en protestant qu'il était loin d'attaquer la liberté des cultes raisonnablement entendue et à laquelle, suivant lui, les catholiques étaient plus intéressés que personne, il avait soutenu que la liberté de l'athéisme n'en était pas la conséquence, et qu'il ne s'ensuivait pas, de la tolérance accordée par l'État à une religion qui n'était pas la sienne, qu'il dût tolérer l'absence de toute religion; il s'était répandu en déclamations éloquentes sur le spectacle effrayant offert par cette société nouvelle d'où l'on avait, disait-il, banni Dieu. Cependant, le tribunal d'Aix ayant confirmé la condamnation prononcée par celui d'Apt, un nouveau pourvoi fut porté devant la cour de Cassation. La décision devant, cette fois, être définitive, la délibération eut lieu, aux termes de la loi, toutes chambres assemblées, et le gardedes-sceaux, usant d'un droit rarement exercé, voulut la présider. Ce fut encore M. Odilon Barrot qui porta la
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parole pour demander rannulalion du jugement, et, cette fois, son langage fut plus vif encore qu*il ne l'avait été dans la première phase de la procédure. Il affirma qu'en France la loi était athée et devait Vètre. Il dit que si Ton respectait la légalité, l'État serait pour jamais à Tabri des révolutions et les baïonnettes viendraient s'émousser contre rinertie des tribunaux qui ne voudraient pas faire OKëcnter les œuvres de la violence. Le garde-des-sceaux le rappela à Tordre et lui représenta que, dans sa discussion, il avait avancé des propositions hasardées et peu d'accord avec les lois de TÉlat. Le procureur général, M. Mourre, conclut à ce que le jugement du tribunal d'Àix fût cassé, comme l'avait été celui du tribunal d'Âpt; il rappela que, sous Louis XIY môme, on n'obligeait pas les protestants à tendre leurs maisons, mais seulement à les laisser tendre, prétendant, d'ailleurs, d une manière assez peu logique, qu'on avait le droit d'imposer à un catholique l'obligation qui ne pouvait être imposée à un protestant. La Cour de Cassation, persistant dans sa jurisprudence, déclara encore, sans toucher à la grande question de principe, que l'autorité municipale n'avait pas eu le droit do prendre l'arrêté sur lequel était fondé le jugement et que, par conséquent, le jugement était nul, et elle prononça un nouveau renvoi au tribunal de Marseille qui n'eut, celte fois, qu'à appliquer cette jurisprudence. On dit que les paroles de M. Barrot, qui, dans leur audace |)aradoxale, allaient fort au-delà des besoins do la cause et de sa véritable pensée, avaient donné lieu, dans la cliam-