‹ Histoire de la révolution d'Angleterre (volume 3)Chapitre 70 sur 132 · LA COUR DE MADRID · texte numérisé non relu

LA COUR DE MADRID

comte de Salisbury, lallèrent prendre chez lui dans les carrosses de l'État; trente ou quarante voitures raccompagnaient^ pleines de gentilshommes espagnols et anglais; deux régiments de cavalerie étaient rangés devant Wliitehall^ sur son passage; un régiment d'infanterie lui faisait escorte. Elntré dans la salle du Parlement^ il s'assit dans un fauteuil préparé pour lui, remit à l'orateur ses lettres de créance écrites en latin^ et prononça en espagnol un long discours, se félicitant de venir le premier, au nom du plus grand prince de la chrétienté, reconnaître cette Chambre comme le pouvoir suprême de la nation, et retraçant avec détail ce qu'avait fait le roi son maître pour assurer le châtiment des meurtriers d'Ascham et pour éloigner des poris d'Espagne le prince Robert. L'orgueil répubUcain prenait plaisir à recevoir avec cette pompe cet éclatant hommage monarchique ; quelques puritains austères en étaient seuls mécontents : a Je crains, écrivait Bradshaw à l'un des officiers de Cromwell \ que notre impuissant empressement à nous mettre en faveur auprès des nations voisines ne nous fasse ni honneur ni profit. Dieu nous fasse la grâce de compter sur lui, de ne rechercher que lui, et d'être indépendants de tous les autres! Mais, sur ce point, beaucoup de nos frères pensent autrement que moi, et j'écris à (lueliiu'un qui est bien plus capable que moi d'en ju^cr. J<» m'arrête donc *. »

l Le 24 décembre 1650.

a Miltnn, Statf-Papt^rs, p. 3îM0. 49.

RECONNAIT LA RÉPUBLIQUE (26 décembUe 1650). 227

Au même moment où le Parlement donnait à Tam-bàBsadeur d'Espagne et recerait de lui ceô éclatantes marques de bon vouloir mutuel^ le chargé d'affaires de France, CrouUé, voyait sa maison envahie pat* des soldats> et était lui-même arrêté, conduit devant le conseil d'État> et renvoyé d'Angleterre sous dix jours* « Bien que ces messieurs les Espagnols aient attendu à l'extrémité, écriyit'-il sur-le<hamp au cardinal Mazarin, ils n'ont pas laissé d'être bien reçus ; et comme ce n'aura pas été sans conditions qu'ils se sont résolus d'en venir là, en^^ tre lesquelles la principale sera d'être mal avec la France, Ton à voulu faire précéder, à cette cérémonie, une action qui témoigne que l'on veut la bien désobliger. Hier, lorsque, suivant l'approbation que j'ai reçue de la cour de tenir un prêtre pour mon usage, il était à dire la messe où assistaient plusieurs Français . et fort peu d'Anglais, une compagnie de soldats vinrent en mon logis dont ils surprirent les portes, et étant entrés, frappèrent et maltraitèrent d'abord tous ceux qu'ils ren^ contrèrent, dont je fus du nombre ; un gentilhomme français et moi, nous étant opposés aux violences qu'ils allaient foire à l'autel, nous donnâmes asse2 de temps à celui qui y célébrait pour se dévêtir de ses ornements et se ranger parmi la foule, d'où je trouvai moyen de le tirer et de l'enfermer dans mon cabinet, en sorte qu'il nefut point vu. Les soldats s'étant rendus maîtres absolus de tout, je fus, avec un seigneur anglais et deux gentilshommes français, pour en porter ma plainte au président du conseil qui, sans me vouloir entendre, me fit

ÎÎS LE CHARGÉ D'AFFAIRES DE FRAXCE

mener et garder dans le cor^ de garde et dans un méchant cabaret jusque sur la nuit. EnTÎron sur les âx heures^ je fus appelé au conseil d'État oii^ ayant foit une déduction simple et yéritable de FactiiHi^ il fut résolu de m'ordonner de me retirer; ce qui m'ayant été dit par le pré^dent^ je lui dis que j'étais ici par le commandement du roi mon maître auquel je ferais sa^mr ce qu'il m'avait dit^ et qu'ayant reçu les commandements de S. M.^ j'y obéirais sans remise; à quoi le président m'ayant répliqué que ce que je disais alors était plus au mépris du conseil que tout ce que j'avais dit> qu'il n^y avait point de rois qui eussent autorité de donner des ordres en leur pays^ et que si je n'obéissais pas^ ils procéderaient contre moi conune ils devraient, je lui répondis que^ lorsque j'avais parlédes commandements de S. H., je ne les avais entendus qu'à mon égard à moi qui partout n'en recevais point d'autres, qu'ils avaient en main le pouvoir et la force de faire ce qu'ils voudraient, mais non pas de me faire rien faire contre mon devoir, sur quoi je me retirai. Ce matin, un messager du conseil d'État m'en a apporté les ordres, avec passeport pour me retirer dans dix jours, à quoi il faudra que je satisfasse. J'attendrai pourtant les commandements qu'il plaira à Votre Éminence de me faire donner *. »

Mazarin ressentit, de cet incident, un vif déplaisir; depuis longtemps déjà il s'inquiétait des menées de Car-

* Croullé à Mazarin (6 janvier 1651). (Archives des Affaires étranghres de France.]

EST RENVOYÉ DE LONDRES (5 janvier 1651). 229

denas à Londres et de la préférence que ITCspagne y rencontrait; le 6 août 1649, il faisait écrire à Croullé par Servien : «Je vous prie de ne perdre aucune conjoncture pour donner au Parlement les dernières défiances des Espagnols, ce que je ne doute pas que vous ne fassiez fortement et adroitement en toutes sortes de rencontres;» et quelques mois plus tard * : « 11 faudrait que le Parlement d'Angleterre nous fournît sous main quelques assistances d'hommes ou d'argent pour nous donner moyen de nous défendre des grands préparatifs que les Espagnols font pour nous attaquer de tous côtés la campagne prochaine 11 faut au moins que vous ayez

toujours pour but d'empêcher qu'ils n'en donnent aux ennemis, sur les fausses suppositions que Cardeflas leur fera. » Les informations que Croullé transmettait à Mazarin n'avaient jamais été propres à le rassurer : c'était tantôt le récit des marques de faveur que donnait à Cardenas le Parlement, tantôt l'annonce, bien ou mal fondée, que cent mille livres sterling avaient été expédiées de Londres à Madrid pour aider l'Espagne dans sa guerre contre la France. MM. de Bouillon et de Turenne, alors chefs de la Fronde, avaient, disait-on, écrit à Cromwell pour demander son appui ; le conseil d'Etat républicain méditait d'envoyer une partie de la flotte, qui croisait devant Lisbonne, au secours des Frondeurs insurgés à Bordeaux*. Le bruit se répandit que Cromwell, après

* Le 28 janvier 1650 {Archives des Affaires étrangères de France) .

• Croullé à Mazarin, les 10 janvier, 16 mai, 4 juillet et 12 sep-

230 POLITIQUE DK LA COUH DE FRANCE

avoir soumis l'Irlande, irait faire un voyage ea France; par une méprise singulière, Mazarin ne vit d'abord là qu'une intention amicale, et Servien éçrivitsurJe^banip à CrouUé : a Si, après l'expédition d'Irlande, M, Cromwell vient en France, étant, comme il est, personne de mérite, il y sera bien reçu, car assurément tout le monde l'ira recevoir au lieu où il débarquera^ j » mai» les let^ très deCroullé ne tardèrent pas à désabuser le cardinal: « Je ne sache point de persuasion assea forte , lui écrivit CrouUé, pour ôter de Tesprit de tout le monde qu'aussitôt que Cromwell aura fait en Irlande, il passera en France

avec son armée ; ce qui se dit de son dessein procède

de ceux qui le désirent pour de différents intérêts} et pour ce, on lui fait dire quantité de choses que j'ai toU" jours négligé d'écrire comme étant sans certitude %l sans apparence, et entr'autres que regardant ses che^ veux déjà blanchis, il a dit que, s'il avait dix ans de moins, il n'y a point de roi dans l'Europe qu'il ne fît trembler, et qu'ayant un meilleur motif que le défunt roi de Suède, il se croyait encore capable de faire pins pour le bien des peuples que n'a jamais fait l'autre pour son ambition*. »

Vrais ou faux, ces propos, ces bruits préoccupaient fortement Mazarin ; l'hostihté déclarée de l'Angleterre

tembre 1650 {Archives des Affaires étrangères de France), {Documents historiques, n" VIII et XIII.)

1 Le 6 août 1649 {Archives des Affaires étrangères de France),

2 Les 25 octobre et 15 novembre 1649 {Archives des Affaires étrangères de France),

ENVEJiS LA KÉPUJiLïgyK (1650-1651;. ^|

eût fort aggravé les embarras de sa situatiou iutérieure^ tû^jollr$ si chancelante^ et les difficultés de sa politique extérieure qu'il poursuivait obstinément, quels que fussent sea embarras personnels. A côté de lui, Colbert, encore simple conseiller d'État, et intendant de la maison du cardinal^ mais déjà passionnément appliqué au soin de la prospérité nationale, dénonçait sans relâche ki souffrances ^t les pertes que causaient au commerce français les mesures prohibitives du Parlement ré*publicaln et la guerre sourde et déréglée que se 6u^ mmt les marinas des deux États. U fallait absolument à jHa/arin des alliés puissants en Europe, à Colbert de la sécurité pour le commerce de France, sur terre et sur m^f. Un moment Ma^arin se flatta de conclure, avec les Provinces-Unies, contre TEspagne et l'Angleterre, une alliapcd efQçace : le comte d'Estrades, longtemps am^ baladeur en Hollande, était, en 1653, gouverneur de Dunkerqua ; le prince d'Orange lui écrivit le 8 septem^ brp ; « lia confiance que j'ai en votre amitié, et en celle que vous aviea pour feu M. mon père, me fait espérer que vous ne me refuserez pas la prière que je vous fais de venir me trouver à la Haye au plus tôt , ayant à vous c(nnmuniquer des affaires très-importantes, » U s'agissait d'un projet de traité par lequel Louis XIV et le prince d^Orapge se feraient engagés a à faire en conunun la guerre à l'Espagne et à rompre en même temps avec Cromwell, en tâchant, par toutes sortes de voies, de rétablir le roi d'Angleterre dans ses royaumes. » D'Estrades en rendit compte à Mazarin qui lui répondit sur-le-

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