M. DE BORDEAUX EST
déclarer ennemis de cette couronne, paraissant à S. M. qu'il vaut mieux, pour un temps, qu'ils courent les mers et exercent la piraterie qu'ils reprochent aux autres, que s'ils entreprenaient quelque chose de pis, ce serait de joindre leurs forces aux Espagnols et prendre en protection les rebelles;» mais en même temps on enjoignait à Bordeaux « s'il ne pouvait rien .obtenir sur l'affaire spéciale dont il était chargé, de repasser en France sans attendre aucun ordre; » tandis que, s'il trouvait le Parlement bien disposé et prêt à désigner des commissaires pour revoir avec lui les anciens traités, il devait attendre « et dépêcher vers S. M. pour recevoir ses commandements avec les pouvoirs et instructions nécessaires. » Au fond, la démarche était décisive et emportait là reconnaissance de la République; mais soit hésitation naturelle, soit complaisance pour les scrupules de la reine et de la cour, Mazarin avait voulu lui donner encore l'apparence d'une mission d'essai , limitée et conditionnelle, et dans laquelle on se réservait la faculté de revenir sur ses pas K
La fierté républicaine déjoua promptement ce petit artifice : quand l'orateur annonça au Parlement * qu'il avait reçu une lettre du roi de France, on en examina d'abord la suscription; elle était adressée « A nos très-
1 Archives des Affaires étrangères de France; — Manuscnts de Brienne {Bibliothèque impériale) {Documents historiques), n* XXII). • Lç 14 décembre 1652.
ENVOYÉ A LONDRES (2 décbmbrb (1652). 265
chers et grands amis les gens du Parlement de la République d'Angleterre ; » on fil dire à M. de Bordeaux, par le maître des cérémonies, sir Olivier Fleming, que ce n'était pas dans cette forme qu'écrivaient au Parlement les princes étrangers, et qu'on ne pouvait recevoir une lettre ainsi adressée. Deux jours après, Bordeaux envoya la lettre avec cette nouvelle adresse : « Au Parlement de la République d*Angleterre; » elle fut aussitôt admise, et on fixa au 21 décembre suivant la réception de M. de Bordeaux; mais on le prévint que « n'étant point ambassadeur, il n'aurait audience ni dans le Parlement, ni dans le conseil d'État, mais dans un comilé. » Admis en effet devant ce comité, « Le roi de France, mon maître, dit-il, ayant jugé à propos, pour le bien de son service, de m'envoyer devers le Parlement de la République d'Angleterre, il m'a commandé de le saluer de sa part et de l'assurer de son amitié, sur la confiance qu'il a d'y trouver une mutuelle correspondance à ses bonnes intentions. L'union qui doit être entre les États voisins ne se règle pas sur la forme de leur gouvernement ; c'est pourquoi, encore qu'il ait plu à Dieu, par sa providence, de changer celle qui était ci-devant établie dans ce pays, il ne laisse pas d'y avoir une nécessité de commerce et intelligence entre la France et l'Angleterre ; ce royaume a pu changer de face, et de monarchie devenir république ; mais la situation des lieux ne change point ; les peuples demeurent toujours voisins et intéressés l'un avec l'autre par le commerce, et les traités qui sont entre les nations n'obligent pas tant les
i(Sê RÉCEPTION DE M. DE BORDEAUX
princes que les peuples^ puisqu'ils ont pour pHncipÂl objet leur utilité commune. » La République ainsi formellement reconnue, Bordeaux rentra aussitôt danô Tobjet spécial de sa mission^ et jetant çà et là quelques phrases contre les menées d« l'Espagne et sur la puissance de la France, il conclut par demander la restitution des sept vaisseaux en donnant au Parlement Tassurance que « Sa Majesté, qui regarde la Justice comme le principal appui de son sceptre et le solide fondement des empires légitimes, ne manquera pas de faire faire raison à tous ceux de cet État qui auront de justes prétentions contre ses sujets, et que, rapportant la satisfaction qui lui est due, elle embrassera tous les moyens qui pourront entretenir une parfaite correspondance entre les deux États *. »
En apprenant la démarche du roi de France auprès du Parlement républicain, la reine d'Angleterre, Henriette-Marie, écrivit à son second fils, le duc d'York : « Mon fils, cette lettre est pour vous faire savoir que, comme Ton a envoyé d'ici en Angleterre pour reconnaître ces infâmes traîtres, nonobstant toutes les raisons que nous ayons pu donner contre et sur cela, le roi votre frère a résolu de s'en aller et a déjà fait parler à la reine. 11 n'a pas encore pris de résolution pour vous. C'est pourquoi vous devez toujours faire comme si vous
i Jonmals ofthe House of commons, t. VII, p. 228, 280, 233 ;— Archives étrangères de France; — Mamiscrits de Brienne {Bibliothèque impériale).
PAR UN COMITÉ PU PARLEMENT ($1 DBcnniuB 1653). M7
igMriet cet envoi, et en cas que Ton tous en parlât^
dire que vous ne le pouvez croire Je vous avoue
que, depuis mon grand malheur, je n'ai rien ressenti à régal de ceci. Dieu nous prenne dans sa sainte proteo* tion et nous donne la patience qu'il faut avoir pour sup^ porter ce coup* ! » Charles II ne quitta point Paris; on ne lui démanda point de le quitter, et la pension de 6^000 livres par mois c[u'il y recevait lui fut continuée; mais sa situation y devint de plus en plus isolée et triste> et ses plus fidèles conseillers rengagèrent dès lor» à ebercher un asile ailleurs.
La République semblait triomphante au dehors conune au dedans et dans la diplomatie européenne eomme dans la guerre civile; mais les funestes effets de sa politique aussi imprudente qu'arrogante en* vprs les Provinces-Unies a\ aient éclaté, et surpassaient infiniment les avantages que sa reconnaissance par Louis XIV et son imparfaite neutralité entre la France et l'Espagne pouvaient lui procurer.
Lorsque les chefs lioUandais s'étaient refusés aux pro^ positions des ambassadeurs d'Angleterre, et n'avaient pas voulu lier le sort de leur patrie à celui d'une repu* blique à ce point hasardeuse et chancelante, ils avaient fait acte de patriotisme autant que de courage, et acquitté leur devoir envers la dignité de TEtat qu'ils gou-
1 Chaillot, 15 décembre 1652; Manuscrits deBHerine {Bibliothèque impériale) ; — Clarendon, Hist. nfthe Rehellioîi, 1. xiii, c. 129 ; 1. xiv. c. 54.