ORIGINES DE LA GUERRE ENTRE
Entre les négociateurs eux-mêmes les difficultés s'aggravaient tous les jours; des questions inattendues s'élevaient; on manifestait, de part et d'autre, soit d'andennes, soit de nouvelles prétentions. Les Hollandais, devenus naguère un État puissant , voulaient fonder aussi sur mer leur entière indépendance, et s'affranchir des marques d'infériorité que l'Angleterre avait été ou se disait en droit de leur imposer. Les Anglais accusaient leurs rois de la maison de Stuart d'avoir abandonné ou laissé .tomber en désuétude ces gages extérieurs de leur empire de la mer que Jadis, et surtout sous le glorieux règne d'Elisabeth, leur marine avait possédés ou réclamés. Le salut du pavillon, le droit de visite, le droit de pêche, devinrent l'objet de vifs débats ; plus ils se prolongeaient, plus les désirs et le ton des Anglais se montraient hautains; ils en vinrent à parler sans détour de leur souveraineté sur les mers qui entouraient leur île. Les ambassadeurs hollandais, par loyauté comme par prudence, déclarèrent que leui* gouvernement armait une grande flotte pour protéger, dans ces parages, la sûreté de son commerce ; les commissaires anglais leur contestèrent presque ce droit, disant qu'ils feraient eux-mêmes la poUce de la mer, au profit de tous. Pendaat que les querelles de principes s'envenimaient ainsi, les hostilités de fait commençaient spontanément entre les deux nations;
64; — Wliitelocke,p. 512, 518, 521, 533; — Le Clerc ^ Histoire des Provinces-Unies, t. II, p. 314; — Wicquefort, Histoire des Provinces» Unies, t. IV, p. 307-310.
L ANGLETERRE ET LES PROVINCES-UXIES. i71
leurs bâtiments ne se rencontraient guère sans se donner quelque marque d'inimitié; on apprenait tantôt qu'un embargo a^ait été mis^ dans les ports de Hollande, sur les navires anglais, tantôt qu'une flotte marchande hollandaise, revenant de la Méditerranée, avait refusé de baisser pavillon devant l'escadre anglaise, et que le conunodore Young l'avait attaquée pour l'y contraindre. Des explications étaient, de part et d'autre, réclamées et données; l'embargo de Hollande était le\é; mais l'humeur qu'il avait excitée en Angleterre demeurait. Les n^ociateurs hollandais s'efforçaient d'atténuer les grielis et de résoudre pacifiquement les questions; mais ils n'étaient pas, tous les trois, animés au même degré de œ désir; on remarquait leurs dissidences ; on les appelait ironiquement « les aml)assadeurs désunis des Provinces- Unies. » ils insistaient en vain sur l'aboUtion, ou du moins sur la suspension provisoire de l'acte de navigation ; le Parlement se montrait, à cet égard, intraitable ; et soit par les incidents extérieurs, soit par le tour des négociations mêmes, le maintien de la paix devenait chaque jour plus douteux et plus difficile '.
Au milieu de ces agitations diplomatiques, on apprit tout à coup que, le 1:2 mai, dans les Dunes, aux approches de Douvres, la flotte hollandaise, commandée par
» JournaU of the Hou%c of commoru. t. VII. p. 103, 135, 139: — Whitelocke, p. 51î, 517, 522, 529, 530 ,— Robert BUke, p. 189-191; Wicquefort. Histoire des Provine€$-U nies, t. IV, p. 310-318 ; — Le Clerc, Histoire des Prorinces-Vnis, t. II, p. 314-316 ; — Heath, Ckr»mêle, p. 585.
272 LA CWÉRRE ÉCLATE (12 mai 1652).
Tromp^ et la flotte anglaise^ sous les ordres de Blake^ s'étaient rencontrées et combattues. Averti que Tromp naviguait dans ces parages^ et craignant de sa part quelque dessein hostile^ Blake s'y était porté aussitôt^ et en arrivant; il avait^ par trois coups de canon successifs; sommé l'amiral hollandais d'abaisser^ devant l'escadre anglaise^ son pavillon. Tromp avait pris le large sans répondre. 11 rencontra en mer un aviso venant de Hollande et qui lui apportait sans doute des ordres^ car soudain il vira de bord et fit voile vers Blake qui, se dirigeant aussi sur lui, renouvela sa sommation. Tromp y répondit, tel fut du moins le récit de l'amiral anglais, en lâchant sur le vaisseau le JameSy que montait Blake, une bordée qui y causa d'assez grands dommages : « Ce n'est pas poU à Van Tromp, dit Blake, de prendre mon vaisseau pour un mauvais lieu et de casser ainsi mes vitres; » et à son tour, il canonna vivement le Brederode, vaisseau amiral de Tromp. L'action ainsi engagée dura plus de quatre heures ; Tromp avait quarante-deux bâtiments et Blake seulement vingt-trois. L'amiral anglais eut, à son bord, plus de cinquante hommes tués ou blessés ; l'escadre hollandaise perdit un de ses bâtiments. Le soir venu, Tromp fit voile vers les côtes de Hollande; et le lendemain , au point du jour, Blake ne vit devant lui plus d'ennemis K
1 Whitelocke, p. 533-534 ;— Ho 6 «i Blake, p. 191-195 ;--Jll^cmoriah ofsir William Penn, t. I , p. 419-423 ; — Le Clerc, Histoire des Provinces-Unies, t. II, p. 315-317; — Wicquefort, Histoire des Provinces-UnieSj i. IV, p. 318-320.
AMBASSADE HOLLANDAISE A LONDRES (Jiix 165i\ 27â
Deux impressions très-diverses, à Londres la colère, à la Haye l'inquiétude , s'élevèrent à celte nouvelle : « Tromp est venu nous braver dans nos eaux, disaient les Anglais; il a voulu surprendre notre flotte pour l'attaquer et la détruire. — Tromp a été poussé vers la côte parle mauvais temps, répondaient les Hollandais; il s'éloignait, disposé à saluer la flotte anglaise, quand il a été violenunent sommé et attaqué; il n'a fait que se défendre, et il s'est retiré dès qu'il l'a pu honorablement; avec ses forces supérieures, il eût aisément détruit la flotte anglaise s'il en eût eu le dessein. » Ces réponses, la dernière surtout, étaient accueillies, à Londres, avec ironie, comme des mensonges et presque comme une nouvelle insulte. La populace témoigna plus vivement que jamais , aux ambassadeurs , son grossier mauvais vouloir. Un quatrième ambassadeur extraordinaire arriva soudainement de la Haye *, Adrien de Pauw, pensionnaire de la province de Hollande, déjà connu et estiméen Angleterre, attaché à la politique pacifique et d'un caractère prudent et conciliant; il apportait, de la part de son gouvernement, les plus vives dénégations de toute intention hostile ou offensante pour l'Angleterre; il déclarait que Tromp n'avait reçu aucune instruction, ni médité aucune attaque contre la flotte anglaise , et que ce qui était arrivé n'avait été que le fruit de malentendus et de hasards mallieureux ; il demandait une enquête sur les faits et sur la conduite des deux amiraux,
» Le 8 juin 1652.
offrant la révocation de Tromp si les torts qu'on lui imputait étaient reconnus ; et en attendant, il insistait pour que les négociations fussent suivies et menées à leur terme. Pauw fut reçu avec beaucoup de considération ; mais dans leurs soupçons comme dans leurs volontés^ le Parlement et le conseil d'État se montrèrent intraitables; et après plusieurs conférences, im peu embarrassés des instances des négociateurs hollandais, ils élevèrent tout à coup, comme condition préliminaire, la prétention que les Provinces-Unies eussent à les indemniser des dépenses que la perspective de la guerre leur avait déjà imposées; après quoi, on poursuivrait les négociations. On ne saurait examiner de près ces faits ^t ces documents sans demeurer convaincu que, malgré )efi| menées du parti orangiste , les chefs des Proviqce$-Umes désiraient sincèrement la paix , tandis que , soit passion, soit dessein, les républicains anglais. Parlement et peuple, s'attachaient obstinément aux causes de guerre, espérant étabUr, sur mer, leur suprématie^ OU' même accomphr, par la force, sur les Provinces- Unies, ces vues ambitieuses que les négociations n'avaient pu faire réussir. Reconnaissant la vanité de leurs efforts, Pauw et ses collègues demandèrent enfin leur audience de congé; ils furent reçus dès le lendemain avec de grands égards officiels, et partirent en remettant au Parlement des pièces où leurs propositions et leur conduite étaient, à leur sens, fidèlement retracées et pleinement justifiées. Cinq jours après, le 7 juillet 1652, le Parlement pubUa, avec ses motifs, sa djéclaration de
guerre ; et quinze jours après, parut aussi le manifeste des États généraux acceptant avec fierté, bien qu-à regret, le défi qui leur était porté*.
Quoique avec des forces, au fond, très-inégales^ les deux peuples entrèrent dans la lutte avec la même ardeur et presque avec la même confiance ; la marine des Provinces-Unies était alors, en renommée comme en liabileté, supérieure à celle de TAngleterre; elle s-étai( formée, depuis près d'un siècle, dans le conmierce de long cours, dans la conquête et l'exploitation de possessions lointaines, en Amérique et aux Indes, dan3 les pêches difficiles et périlleuses; ses matelots étaient nombreux et exercés ; ses amiraux avaient commencé à pratiquer, dans le commandement des grandes flottes, Tart des manœuvres savantes et combinées, presque ignoré à cette époque, selon leurs propres liistoriens, des meilleurs marins anglais. Ceux-ci en revanche avaient des vaisseaux en général plus grands, montés par des équipages et munis de canons plus nombreux; ils étaient en proie à un violent accès des plus énergiques passions humaines , le patriotisme , Torgueil , l'ambition et la jalousie; et ils avaient, pour les soute-» nir, un pays bien plus peuplé et plus riclie que les Prp^ vinces-Unies, et placé, non sous la direction faible et
1 Journals of the House of commons, t. VII, p. 140, 14J, 14^^47; 149-150, 152;— Wiiitelocke, p. 031;— Robert Blake, p. 195-197;— Wicquefort, Histoire des Provinces-Unies, t. IV, p. 322-324; — Le Clerc, Histoire des Provinceê'V nies, t. II, p. 318-320.
changeante d'une confédération d'États, mais sous Tautorité unique d'une assemblée révolutionnaire, fière de ses triomphes intérieurs, et accoutumée à prodiguer les hommes et les ressources pour le succès de ses desseins. Un mois après sa rencontre avec Tromp, devant Douvres, Blake avait sous son pavillon cent cinq bâtiments de guerre, portant trois mille neuf cent soixante-une pièces de canon, et ayant à bord, outre leurs équipages, deux régiments d'infanterie. Les Hollandais n'avaient pas été moins vigilants dans leurs préparatifs; ils avaient loué, pour le compte de l'État, tous les navires marchands d'un fort tonnage, mis en construction soixante gros bâtiments, appelé à leur service, par l'attrait d'un large salaire, une multitude de bons matelots étrangers; et lorsque Tromp entra en campagne, il avait sous ses ordres une flotte de cent vingt vaisseaux, capable, dans la conviction des patriotes hollandais, de balayer la marine anglaise sur toute la face des mers K
Le 21 juin, avant même que les ambassadeurs hollandais eussent quitté Londres et que la guerre fût officiel^ lement déclarée, Blake mit à la voile, de Douvres, avec soixante vaisseaux, laissant son lieutenant, sir George Ayscough , chargé de la défense de la Manche, et se portant lui-même vers le nord, soit pour protéger les nombreux navires de commerce anglais qui revenaient de la Baltique, soit pour aller détruire les pêcheurs hollandais attirés en foule sur les côtes d'Ecosse et des îles voisines
« Rohert Blaîce, p. 191'W2 i—Penn'a MenwriaU, t. I, p. 395-432.
ET LES PROVINCES-UNIES (l6.Vi). 277
par la pêche du hareng. Cette pêche avait pris^ dans la marine hollandaise^ un grand développement; une multitude de barques s'y rendaient, montées chacune par une famille de pêcheurs; les femmes même et les enfants y prenaient part. C'était, pour les classes pauvres, un moyen de subsistance, et pour l'État la source d'un commerce important et une pépinière de matelots. Plus de six cents barques de toute grandeur étaient réunies au nord de l'Ecosse quand Blake y arriva ; douze bâtiments de guerre hollandais les protégeaient. Fondant brustiuement sur eux avec des forces infiniment supérieures, Bhike, malgré leur courageuse résistance, en coula trois, prit les neuf autres, s'empara des six cents barques de pêcheurs, leur imposa le tribut d'un dixième sur les produits de leur pêche, et par un sentiment d'humanité généreuse, les renvoya chez eux avec le reste, en leur enjoignant de ne plus venir pécher dans ces parages sans en avoir obtenu, du conseil d'État, l'autorisation. Cependant Tromp, informé par les ambassadeurs hollandais, à leur retour, du plan de campagne de l'amiral anglais, sortit du Texel dès qu'il sut Blake en mouvement vers le nord, et se porta rapidement vers le pas de Calais avec soixante-dix-neuf bâtiments de guerre et dix brûlots dans l'espoir de détruire la flotte très-inférieure d'Ayscougli, et d'opérer ensuite, le long des côtes d'Angleterre, soit quelque débarquement, soit de grands ravages. L'alarme fut vive à Londres et dans les comtés voisins ; les milices du comté de Kent se levèrent ; sur plusieurs points de la
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lendemain. La tempête éclata et dura toute la nuit avec une violerice rare, même dans ces parages; le vent, la pluie, le tonnerre, Tobscurité rendaient, entre les vaisseaux, toute manœuvre concertée et presque toute communication impossibles; la flotte liollandaise fut dispersée et cruellement maltraitée ; plusieurs bâtiments périrent en mer ou sur les côtes ; d'autres se réfugièrent jusc[u'en Norvège ; les brûlots furent mis en pièces ; et lorsque le jour parut, Tromp, au lieu de la belle escadre qu'il avait amenée, ne vit plus, du pont de son vaisijeaii amiral , te, Srederode , que des bâtiments errant ad hasard , déinâtés , leurs \oiles en lambeatix , et luttant encore à grand'peine contre une mer couverte de débris. Il ne parvint à rallier que quarante-deux, bâtiments avec lesquels il retourna désespéré en Hollande, où il fut accueilli par la surprise, la douleur et Fitijuste colère de la population. Blake, dont la flotte avait beaucoup moins souffert, poursuivit les Hollandais dat» leur retraite, et n'ayant pu les joindre pour led combattre, il parcourut avec insulte les côtes occidênideè de» Provinces-Unies, et rentra à Yarmouth avec les bâtiments dont il s'était emparé et neuf cents prisonniers ^
Tromp était fier et susceptible : blessé et dégoûté par les clameurs qui l'assaillaient parce que le calme et la
1 RolertBlakc, p. 202-207;— Penn's Meinorials, t. I, p. 432-435 ;— WhiteloGke, p. 538-542;— H eatb, Chronide, p. 597-589;— Le Clerc, Histoire des Provinces-Unies, t. II, p. 320-321;— Wicqucfort, Histoire des Pro\yin ces-Unies, t. IV, p. 331-333.
tempête tour à tour Tavaient empêché de joindre Tennemi^ il se démit de son commandement. Il inclinait d'ailleurs au parti orangiste, et les chefs de l'aristocratie républicaine^ alors dominante^ ne flrent point d'efforts pour le retenir ; ils croyaient pouvoir lui donner un successeur digne de le remplacer. Ils avaient, peu auparavant , rappelé au commandement d'une partie de leurs forces navales Michel Ruyter, d'origine obscure, de renom populaire, cher aux matelots, étranger aux partis politiques, et toujours prêt à servir son pays aussi modestement qu'héroïquement. Â peine vatmtè sur son vaisseau le Neptune *, Ruyter entra dans la Hanche avec trente bâtiments, rencontra à la hauteur de Plymouth une flotte anglaise sous les ordres d'Âyscough, forte de quarante bâtiments plus grands et mieux armés que les siens, l'attaqua brusquement *, et la contraignit à se retirer dans le port de Plymouth, laissant les Hollandais matires de la pleine mer. Ruyter s'étonna lui-même humblement de son succès : « Ce n'est, dit-il, que lorsqu'il plaît à Dieu d'inspirer du courage qu'on remporte la victoire ; c'est ici une œuvre de la Providence dont les hommes ne sauraient rendre raison. » Le Parlement, mécontent d'Ayscough qu'il soupçonnait de royalisme, lui retira son commandement, mais sans rudesse, en lui donnant 30OJiv. sterl. et un revenu de même valeur en terres, en Mande ; son escadre fut mise sous les
I Le 10 août 1652.
î Le 26 août 1652.
ET LES PROVINCES-UNIES ,1052,. i»i
ordres de Blake. Les Etats généraux^ de leur côté, résolus à pousser énergiquement la guerre^ ayaieot^ aussitôt après la retraite de Tromp, armé une escadre nouvelle, et Tun des plus hardis entre les chefs du parti aristocratique, Corneille deWitt, en avaK été nommé amiral. H était brave à outrance et trè»-€xei-cé à la mer, mais dur, emporté, obstiné en même temps qu'imprévoyant, et peu aimé des matelots qui craignaient sa rigueur sans avoir confiance dans sa fortune. Ce choix fut considéré comme plus pelffique que militaire, et donna aux amis de Tromp, nMsbreux dans la flotte, beaucoup d'humeur. Avant de prendre la mer, au moment même de s'embarquer. Corneille de Witt eut déjà à sévir contre quelques mutins. Ruyter reçut ordre de venir le rejoindre et de servir sous lui. Leurs forces réunies le 2 octobre 1653, entre Dunkerque et Nieuport , s'élevaient à soixantequatre voiles. Blake croisait depuis quelques jours non loin de ces parages, à la tête d'une escadre de soixantehuit voiles , cherchant l'ennemi et le combat. Averti le 8 octobre que la flotte hollandaise était en vue au nordest de Douvres, il se porta rapidement en avant de la sienne, fit à tous ses vaisseaux le signal de ralliement^ et donna sur le sien cet ordre : «Dès que quelques-uns des nôtres nous auront rejoints, portez-vous droit au milieu des ennemis. » Dans un conseil de guttve tenu la veille abord de l'amiral hollandais, Ruyter af«it été d'avis d'éviter plutôt que de chercher la bataille ; il trouvait plusieurs des vaisseaux de l'escadre en mauvais état, mal pourvus de munitions ; peut-être aussi n'avait-il pas une
entière cônliance dans les dispositions do tous les équipages^ et même detousles ofiicicrs. Corneille deWitt insista absolument pour combattre; et quoi(|ae, dans la nuit précédente, une tem|)ête eût éloigné de lui plusieurs bfitiments qui tardèrent à le rejoindre, il accepta l'attaque de Blake avec une ardeur (|ue cin(j heures de lutte malheureuse ne refroidirent pas un instant. Deux des vaisseaux hollandais coulèrent au premier choc ; deux autres furent prisa Tabordage; plusieurs capitaines eiécutèrent lentement et avec mollesse ies ordres de Tamiral. Au début de l'atfaire, il avait voulu porter son pavillon sur le Brederode, nafj^uère le vaisseau amiral de Tromp ; mais le mauvais vouloir de l'équipage parut tel qu'il y renonça et resta sur son bâtiment, immense et lourd navire de la Compagnie des Indes. Ruyter fit, avec la division d'avant-garde qu'il commandait, des prodiges de bravoure habile et dévouée ; de Witt, par son indomptable courage, se fit admirer, même de ses ennemis. Mais leurs efforts furent vains; l'avantage resta partout aux Anglais, et quand la nuit descendit sur les deux escadres, des sentiments très-divers s'y déployèrent; à bord des vaisseaux anglais régnait l'activité de la satisfaction et de l'espérance ; officiers et matelots travaillaient avec ardeur à réparer leurs avaries, à recueillir leurs munitions, à se préparer pour la lutte du lendemain : chez les Hollandais, au contraire, le mécontentement et le trouble étaient extrêmes ; de Witt rassembla de nouveau son conseil de guerre ; il voulait recommencer au point du jour le combat ; mais on apprit succès-
riyenient que vingt capitaines^ sans attendre aucun ordre, ni donner aucun avertissement, s'étaient, à la faveur de Tobscurité, séparés du gros de la flotte, se portant on ne savait sur quel point. Ruyter et tous les membres du conseil déclarèrent qu'une seconde action était impossible ; il fallut y renoncer et se décider à faire voile vers la Hollande pour réparer, dans ses ports, Tescadre et recevoir, des États généraux, de nouvelles instructions. Blake suivit les Hollandais dans leur retraite, sans les serrer de trop près, et se promena quel* ques jours le long de leurs côtes, fler de sa victoire et jaloux de la bien constater K
Le malheur et rinquiétude enseignent aux peuples la justice : Ito regards de toute la Hollande se repoHèreut vers Tromp } il n'avait pas fait tout ce qu'on attendait de liil, mais il il'avait point été battu ; il avait cédé à la tempête, tion aux Anglais. C'était lui qui, pendant vingt ans; atàit commandé les flottes hollandaises contre celles de l'Espagne, et conquis sur mer l'indépendance de sa patrie. On le savait ennemi fervent de la marine ittigtelse dont un croiseur l'avait fait prisonnier dans son etifance, et l'avait retenu plus de deux ans à son bord. ^ hà yàit publique pressa les États généraux de lui rendre ëbh commandement. Le roi de Danemark , alarmé de
1 Robert Blahe, p. 20&-215 ;—Penfi'8 MemortaU, t. I , p. 435 ; — JowmàU ofthe House of commons, t. VII, p. 166; — Whitelocke, p. 542-543; — Le Clerc, Histoire d es Protinces-U mex, t. II, p. 321-344; — Wicquefort, Histoire des Provinces-Unip^ , t. IV, p. 333-336 ; — Vie de Rwyter, par Gérard Brandt (Amsterdam. 1698), p. 18-23.
la pré|>ondérance maritime de l'Angleterre, ein|doya son influence à la Haye pour les y décider. Tromp fut rappelé ; toutes les forces navales de l'État furent replacées 80US ses ordres ; Corneille de Witt, Ruyter, Ewertz et Floritz, les plus glorieux marins de la Hollande, lui furent donnés pour vice-amiraux. De Witt s'excusa, alléguant sa santé : il était réellement malade de fatigue, de chagrin et de colère ; Ruyter accepta sans hésiter. Un allié plus brillant que puissant, Charles H, fit oflTHr aux États généraux de servir, comme simple volontaire, à bord de leur escadre; il était sûr, dit-il, que plusieurs capitaines de Tescadre anglaise n attendaient qu'une occasion de venir à lui, et la saisiraient dès qu'ils le verraient devant eux. Sur le conseil de Jean de Witt, alors pensionnaire de la pix)vince de Hollande, les États généraux déclinèrent cette offre; ils n'avaient pas voulu mettre leur destinée à la suite de la République régicide; ils ne devaient pas davantage lier leur cause à celle du roi proscrit. L'état-major ainsi formé, Tromp se mita l'œuvre, avec une ardeur puissante, pour refaire promptement l'escadre; tous les ports, tous les arsenaux des Provinces-Unies déployèrent toutes leurs ressources. Le Parlement et Blake se croyaient, poiu* quelques mois^ dispensés de nouveaux efforts : une campagne navale d'hiver semblait alors, aux plus braves marins, à peu près impossible ; plusieurs divisions de la flotte anglaise avaient été envoyées à leurs stations spéciales, vers la Baltique, au nord de l'Ecosse, à l'entrée occidentale de la Manche. Blake, modeste même dans le succès, et tou-
jours inquiet de sa responsabilité, avait demandé au Parlement de lui adjoindre, pour le commandement naval, deux généraux éprouvés qui l'aidassent à en porter le poids ; Monk et Dean avaient été désignés pour ce service ; mais ils étaient encore occupés à achever la soumission de l'Ecosse ; et en attendant leur arrivée, Blake croisait, avec sa division, entre le comté d'Essex et le Hampshire quand le bruit lui parvint qu'une grande escadre hollandaise s'était mise en mouvement sous les ordres de Tromp ; et peu de jours après, de la dunette de son vaisseau le Triomphe, il reconnut cette escadre voguant à pleines voiles entre Douvres et Calais. Elle était forte de sotatAste-treize bâtiments , et Blake n'en avait que trente-sept. 11 convoqua à son bord un conseil de guerre, pour donner à ses capitaines ses instructions plutôt que pour les consulter, car il était décidé à combattre; il leur communiqua sa confiante ardeur , et la bataille s'engagea le lendemain ^ avec un acharnement égal des deux parts. Ce fut une série de combats particuliers dont Ruyter, Ewertz et Tromp i)our les Hollandais, et Blake pour les Anglais, portèrent surtout le poids. Blake fut quelque temps entouré par plusieurs vaisseaux ennemis qui l'abordèrent trois fois , et furent trois fois repousses ; sans la fidèle opiniâtreté de deux de ses bâtiments, le Sapphir et le Vanguard, qui accoururent et se dévouèrent à son secours , Tamiral anglais aurait succombé sous le nombre de ses ennemis. Le brouillard et
' Le 80 novembre 1652.
la nuit séparèrent enfin les deux escadres ; mais celle de Blake était hors de combat ; deux de ses vaisseaux , la Guirlande et la Bonne- Aventure, après la plus énergique résistance, étaient tombés au pouvoir des Hollandais; plusieurs autres, ravagés dans leur mâture, leurs agrès, leur équipage, ne pouvaient plus tenir la mer; Blake se retira dans les eaux de la Tamise pour remettre ses bâtiments en état, rappeler à lui les divisions éparses de la flotte, et attendre en sûreté leur retour. Tromp se promi^qa en vainqueur dans toute la Manche, portant un balai à la cime de son grand mât, et bravant ainsi la marine anglaise dans ces mêmes eaux où elle se prétendait souveraine; les États généraux, plus enorgueiUis encore que leur iimiral, informèrent offlciellement de leur vietoire les puissances étrangères, et interdirent toute correspondance, toute communication avec les lies Britanluques, se croyant assez forts pour les mettre ainsi en état de blocus ^
Blake déclara son échec sans réserve, avec un désintéressement ferme et triste : « Je suis obligé, écrivit-il au conseil d'État *, de faire connaître à Vos Honneurs qu'il y a eu beaucoup de lâchetés, non-seulement parmi les bâtiments marchands, mais aussi dans plusieurs des
* îioh or t Blake, p. 216-225; —Penns Meinorials, t. I, p. 456 460; — Whitelocke, p. 551 ; — Clarendon, Hist. of the Rehéttion, L xin» c. 164-166 ; — Le Clerc, Histone des Provinces- C/wes^ t. II, p. 324 i — "Wicquefort, Histoire des Proviiices-Unies, x. IV, p. 336 ; — Vie de Ruyter, p. 24 ; — Heath, Chromcle, p. 611.
' Le l" dôcombr»' 1652.
y^sseaux de TÉtat. Je vous demande instamment d'envoyer quelques personnes pour faire une enquête impartiale et sévère sur la conduite de plusieurs commandants^ afin que vous sacbite quels sont ceux à qui Ton peut et ceux à qui Ton ne peut pas se confier. H sera temps ensuite de porter remède à quelques autres causes du mal^ notamment au petit nombre et au découragement des matelots... J'espère que, pour mon propre cop^pte, Vos Honneurs ne trouveront pas inopportun que je les prie de vouloir bien penser à me décharger, moi votre serviteur indigne, d'un fardeau trop grand pour moi... de telle sorte que je puisse passer le reste de mes jours dans la retraite, en priant le Seigneur de répandre ses bénédictions sur vous et sur cette nation. » Le conseil d État fit tout ce que demandait Blake, excepté ce qu'il demandait pour luimême; trois membres du conseil furent envoyés à bord de la flotte, et soumirent à un examen rigoureux la conduite des officiers; plusieurs furent congédiés^ quelques-uns même arrêtés ; le propre frère de Tamira)^ Benjamin Blake, soupçoimé de quelque négligence 4aqp spfi devoir, fut cassé et mis à terre. En même ternp^ tous les bâtiments disponibles dans les ports voi^i^ furent requis de rejoindre la flotte ; on décida que les équipages et les troupes de mer seraient portés à trente mille hommes ; on saisit partout les matériaux nécessaires pour rarmement et la réparation des agrès; Monk et Dean reçurent ordre de se tenir prêts à s'embarquer pour aller prendre leur part de la responsabilité
comme du péril. Quant à Blake lui- même , le conseil d'État lui écrivit que « loin d'aceaéillir son vœu de retraite^ il lui donnait toutes les forces qu'il avait demandées^ et le laissait libre de les employer, dans des affaires qu'il connaissait si bien, comme il le jugerait utile pour sa propre défense et pour le service de la République *. »
Deux mois après son échec, Blake faisait voile, des bouches de la Tamise, avec soixapte bâtiments de guerre ; les deux marins les plus expérimentés de son pays, Penn et Lawson, commandaient ses divisions d'avant-garde et d'arrière-garde ; il avait à bord deux des plus vaillants généraux de l'armée de terre, Monk et Dean, avec douze cents hommes de troupes éprouvées; vingt autres bâtiments, venus de Portsmouth, le rejoignirent dans le pas de Calais. C'était la flotte la plus nombreuse, la mieux armée et la mieux commandée qu'eût mise en mer la République. Blake se dirigea vers l'ouest de la Manche, plein d'impatience et d'espoir de rencontrer bientôt l'ennemi ; il savait que Tromp devait, vere cette époque, revenir de la côte occidentale de France, où il était allé chercher un riche convoi de navires marchands rassemblés dans les eaux de l'île de Ré, et qu'il était chargé de ramener en Hollande. Le 18 février 1653, en effet, au point du jour, entre le cap
i Penn's MeinoriaU, t. I, p. 456-486 ;—Robei't Blake, p. 225-228;— Whitelocke, p. 551 ; — Jotirnalx of the Hoiifte of commons, t. VII. p. 222.
de la Hague et la presqu'île de Portland , la flotte hollandaise fut signalée ; et Blake lui-même, de son vaisseau amiral, le Triomphe, fut Tun des premiers à la voir s'avancer. Soixante - quinze bâtiments de guerre et deux cent cinquante navires de commerce, voguant sous leur escorte, couvraient au loin la mer. Blake avait, en ce moment, à portée de lui ses deux viceamiraux Penn et Lawson, mais non pas toute son escadre; Monk entre autres était en arrière avec une division. Tromp reconnut la supériorité momentanée de ses forces, et donnant Tordre à son convoi de se mettre à Técart, il résolut d'engager sur-le-champ le combat. Blake, à cet instant même, se portait sur lui, et le Triomphe envoyait au Brederode sa bordée. Tromp essuya le feu sans répondre; mais lorsque les deux vaisseaux furent à portée de mousquet, le hollandais lâcha à l'anglais sa première bordée, puis virant de bord, la seconde, et tout à coup, rechargeant ses batteries et tournant autour de son ennemi, il lui envoya, sur l'autre bord, une troisième l>ordée qui fit, dans les agrès et l'équipage du Triomphe, les plus grands ravages. A la vue du vaisseau amiral couvert de feu et de débris , le vice-amiral Penn se porta rapidement à son aide et attaqua Tromp à son tour. Toute l'escadre anglaise arriva successivement, et une bataille furieuse s'engagea de toutes parts. Elle dura tout le jour, avec des alternatives de succès et de réveil qui redoublaient d'heure en heure Tardeur des combattants , faisant tour à tour espérer de part et d'autre la victoire. Tromp,
Ruyter, de Wildt, Kruik, Swei's, du côté des Hollandais, Blake, Penn, Lawson, Barker, du côté des Anglais, firent des prodiges de bravoure et d'obstination. Kuyter, entouré par les Anglais au moment où il venait de prendre à ratK)rdage un de leurs vaisseaux, fut sur le point de tomber à son tour entre leurs mains. Aucun des vaisseaux anglais ne souffrit autant que celui de Tamiral lui-même ; son capitaine de pavillon, André Bail, et son secrétaire , Sparrow , furent tués à côté de lui ; plus de la moitié de son équipage tomba sous le feu des Hollandais. Blake lui-même, enfin, fut grièvement blessé à la cuisse, d'une balle qui alla toucher encore, derrière lui, le général Dean. A l'approche du soir cependant, Blake, se croyant en possession de l'avantage, donna ordre à quelques-uns de ses bâtiments de se porter vers le convoi hollandais et d'empêcher qu'il ne s'échappât ; Tromp s'aperçut de cette manœuvre, et se repha aussitôt, avec le gros de son escadre, pour couvrir son convoi. La nuit vint et suspendit toute action. Le lendemain, dès que le jour parut, Tromp, disposant son escadre de façon à mettre son convoi à l'abri, fit voile vers le pas de Calais; Blake le suivit avec toutes ses forces, le rejoignit vers midi, et la bataille recommença avec la même fureur. Ruyter, toujours le plus hardi et le plus opiniâtre des Hollandais, fut encore ce jour-là près de tomber au pouvoir des Anglais, et ne dut son salut qu'à la vigilance de Tromp qui, le voyant en grand péril , le fit à l'instant soutenir et dégager. Mais les efforts de l'amiral hollan-
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dais étaient partagés et divers; il fallait qu'en combattant^ il protégeât incessamment son convoi^ et 88 rapprochât peu à peu des côtes de Hollande pour le mettre enfin en sûreté. La seconde journée lui fut moins heureuse que la première ; quatre ou cinq de ses bâtiments furent pris ou détruits ; soit animosité de parti, soit faiblesse^ quelques-uns de ses capitaines lui firent dire^ vers le soir^ qu'ils n'avaient plus de poudre et ne pouvaient plus prendre part au combat ; il leur donna ordre de s'éloigner pendant la nuit^ craignant pour te lendemain une trahison ou quelque exemple de contar gieuse lâcheté. Blake s'apercevant^ le lendemain^ qua l'escadre hollandaise était réduite en nombre^ reprit aussitôt^ avec une ardeur nouvelle, et l'attaque contre Tromp et la poursuite du convoi. Ni l'habileté ni V^ nergie de l'amiral hollandais ne faiblirent un instant ; il combattait toujours^ ralhantà grand'peine son convoi en désordre, et se retirant successivement le long des côtes de France pour regagner celles de son pays. U y réussit enfin le quatrième jour, à force de persévérauca inteUigente et courageuse^ mais après avoir perdu, selon les rapports hollandais, neuf vaisseaux de guerre at vingt-quatre navires marchands, selon les rapporta anglais, dix--sept bâtiments de la première classe et plu» de quarante de la seconde. Les États généraux, dans cette épreuve, se montrèrent dignes d'être si bien servis, car ils furent justes : non-seulement ils témoignèrent à Tromp, Ruy ter, Ewertz et Floritz leur reconnaissance ; mais, pour leur en donner une marque éclatante, ils