ETAT MORAL DE CROMWBLL
<c voix de Dieu:— Il guérira.--Il6 s'en tienseat pour a a3suré8^ x>
Non-seulement dans le palais de WhitehaU , mais dans une multitude d'qglises et de maisons de Londres^ des prières ferventes s'élevaient pour la guérison du Protecteur : prières à la fois sincères et intéressées, sus^ citées et par la sympathie et par la crainte ; indépendamment des hommes attachés à sa personne ou à son gouyemement, et dont la fortune se trouvait liée à la sienne, CromweU était, pour tous ceux des révolu* tionnaires et des sectaires que le fanatisme répuUicain n'avait pas rendus ses ennemis, le représentant de leur cause, le défenseur de leurs libertés civiles et religieuses ; quel serait leur sort s'il mourait ? Sous quel joug tomberaient-ils? Et leurs prières n'étaient pas, pour eux^ des formules froides et vaines; ils avaient une ferme foi dans leur accès auprès de Dieu, et la présomption de croire qu'il leur révélait ses desseins : a Seigneur, s'écriait < Goodwin, l'un des chapelains du Protecteur, nous ne a te prions pas pour sa guérison; tu nous l'as déjà accora dée; ce que nous te demandons maintenant, c'est sa «( promf^te guérison. » Les politiques n'étaient pas si tranquilles, et pourtant, eux aussi, ils espéraient beau- Coup : « Jamais, écrivait Thurloe à Henri Cromwell*, « il n'y a eu, pour aucun homme, un tel trésor de
I Bâtes, BUnchus motuum nwperorumf part. II, p. 413-415; — Heath, ChronicU, p. 736-737.
< Le 30 août 1658.
PENDANT SA MALADIE (aout-septbmbre 1658). 391
« prières ; tous les esprits, bons ou mauvais, sont frapa pés de consternation, à l'idée de ce^qui pourrait arrifit ver s'il plaisait à Dieu de retirer aujourd'hui Son < Altesse de ce monde ; puisque Dieu a tant incliné les a cœurs à le prier, j'ai la confiance qu'il inclinera son a oreille à les exaucer * . d
Gromwell était loin de guérir; les crises devenaient de plus en plus violentes et rapprochées, et en en sortant, il tombait dans un abattement profond. La plus vive sollicitude sur l'avenir agitait sa famille et ses conseillers. Qui serait son successeur? Aux termes de l'acte constitutionnel, c'était à lui de le désigner. Depuis sa maladie et avant de quitter Hamptoncourt pour revenir à Londres, Cromwell lui-même s'en était préoccupé ; il avait chargé un de ses secrétaires, John Barrington, d'aller chercher dans son cabinet , à Wlûtehall, au fond d'un tiroir, un papier cacheté sous forme d'une lettre adressée à Thurloe, et dans laquelle, au moment de la seconde constitution du Protectorat, il avait d'avance nommé son successeur, sans en dire à personne le nom. On ne trouva point ce papier, et Cromwell n'en parla plus. Quand le danger parut imminent, les enfants et les gendres du Protecteur, lord Faulconbridgc entre autres, pressèrent Thurloe, son seul confident véritable, de lui adresser à ce sujet quelque question, quelque insi-
4 Thurloe, State-Papers, t. VII, p. 364, 366, 867, 369;— Neal, History of the Pwritans, t. IV, p. 180 ; — Ludlow, Mémoires, t. II, p. 397-402, dans ma Collection.
31)2 ?:tat moral de ckomwell
nuation. Thurloe le promit et tarda à le fairo, U n'aTait lui-même^ sur les intentions de son maître^ aucune certitude; Cromwell les avait tenues absolument secrètes, ne voulant enlever Fespérance de lui succéder à aucun de ceux qui pouvaient y avoir quelque prétention. Quelques personnes disaient que son choix ne porterait sur aucun de ses fils, mais sur son gendre Fleet- ^ood, plus agréable à l'armée et aux républicains. Dans ce doute> Thurloe hésitait à se charger de demander au Protecteur une réponse positive, ne voulant se mettre mal avec aucun des prétendants ^
A ces perplexités de ceux qui l'entouraient, Cromwell ne prenait plus aucune part: les affaires du monde, les questions de la politique, les intérêts même des personnes qui lui tenaient de plus près s'éloignaient et s'évanouissaient à mesure qu'il sortait de l'arène de la vie ; son âme se repliait sur elle-même, et retrouvait, en avançant vers les mystères de l'avenir éternel, d'autres pensées, d'autres perplexités que celles qui s'agitaient autour de son lit. La foi religieuse de Cromwell avait bien peu gouverné sa conduite; les combinaisons, les passions, les nécessités terrestres s'étaient emparées de lui; il s'y était adonné avec un emportement cynique , décidé à réussir, à grandir, à dominer atout prix; le chrétien avait disparu devant le politique révolutionnaire et despote; mais en disparaissant, il n'avait point péri: les croyances chrétiennes étaient restées au fond de cette
* Thurloe, State-Papers, t. VII, p. 363-366.
PENDANT SA MALADIE '>out-skptembre 1668). 393
âme chargée de mensonges et d'attentats ; quand vint répreuve suprême, elles reparurent, et selon la belle expression de Tarchevêque Tillotson, en présence de la mort, « Tenthousiasme religieux de Cromwell prit le a dessus sur son hypocrisie. » Le 2 septembre, après un violent accès de fièvre qui Tavait jeté dans le délire, il était rentré en pleine possession de ses sens; ses chapelains étaient assis auprès de lui: a Dites-moi, » demanda-t-il à l'un d'entre eux S a est-il possible de dé- « choir de l'état de grâce? »~a Ce n'est pas possible, x» répondit le chapelain. — « En ce cas, je suis tranquille,» dit Cromwell, « car je sais que j'ai été une fois en état « de grâce. » Il se retourna, et se mit, à haute voix, en prières : « Seigneur, b dit-il, « je suis une misérable « créature....; tu as fait de moi, indigne, un instru- « ment pour ton service; ce peuple souhaite que je « vive ; ils croient que cela vaut mieux pour eux et tou]> « nerait à ta gloire. D'autres ont envie que je meure, a Seigneur, pardonne-leur à tous, et de quelque façon et que tu disposes de moi, accorde-leur tes bénédic- « tions....; donne-leur le repos, et à moi aussi; pour « l'amour de Jésus-Christ, auquel, comme a toi et au « Saint-Esprit, soient honneur et gloire à toujours! « Âmen*! b
' Au docteur Goodwin, selon les uns, au docteur Sterry, selon d'antres.
* Baxter, Life, etc., part. I, p. 98; — Neal, Hist, of thePuritans, t. IV, p. 181; — Carlyle, CromwelVs Letters and Speeehei, t. II, p. 663-668. — La plupart de ces détails sont puisés dans un pam-
394 MOKT DE CROMWELL ^3 sbptkkbeb 1658).
A cet élan de piété succéda ua état de torpeur qui 9e prolongea jusqu'à la fin du jour. Quand la nuit vint^ une forte agitation saisit Gromwell; il parlait^ mais à voix basse et entrecoupée^ n'achevant pas ses idées ni ses paroles : c< Vraiment Dieu est bon ; il ne me... Dieu « est bon... Je voudrais vivre pour le service de Dieu et a de son peuple; mais ma tâche est accomplie; Dieu u sera avec son peuple. » On lui offrit quelque chose à boire, en rengageant à dormir : « Je ne veux ni boire « ni dormir ; je ne pense qu'à me hâter> car il faut que c< je parte.» Le jour se levait; c'était le 3 septembre, son jour heureux, avait-il dit souvent, l'anniversaire de ses victoires de Dunbar et de Worcester» Par une coïncidence étrange, la nuit qui venait de finir avait été trèsorageuse; une tempête violente causa, sur terre et sur mer, beaucoup de désastres. Cromwell retomba dans une apathie dont il ne sortit plus; entre trois et quatre heures de l'après-midi , ayant , depuis quelque temps déjà, perdu toute connaissance, il poussa un profond
phlet intitulé: A Collection ofseveral passages çoncerniJig his late iîighness Oliver Cromwéllj in the Urne ofhis sickness, etc. Written hy onè tkett was then groom of his hedehamher. Ce pamphlet est attribué par les uns à Maidstone qui était alors intendant de la maison {stewart of the hoiisehold) de Cromwell , par les autres, et, selon moi, avec plus de vraisemblance, à Underwood, qui était en effet l'un de ses valets de chambre à cette époque, et qui, après sa mort, fut envoyé en Irlande, à Henri Cromwell,. pour lui en raconter les détails; — ïhurJoe, State-Pa^ers, t. VII, p. 374, 375 ;<^Iiftrri8, CrQmweWsLife, p. 484-486 ;^BiographÀv, Britannica. artiele CromweU, t. IIL p- 1572.
MORT DE CRUMWELL (3 septembre 1658). 39J
soupir ; les assistants s'approchèrent de son Ut ; il venait d'expirer*,
«^ i ^^^tte aontelle, un frémissement universel, bien que très-divers, circula dans toute TAngleterre. Cavaliers et Républicains , Épiscopaux et Presbytériens , Anabaptistes et Niveleurs, tous les ennemis de Cromwell respirèrent, comme des prisonniers délivrés; mais ils ne remuèrent point. Ils firent plus; ils continrent leur joie. L'armée et l'inquiétude publique leur imposaient. Officiers et soldats se montraient dévoués à leur général mort, et le public, n'ayant plus de maître, se demandait avec anxiété comment il aurait un gouvernement. Les douleurs de famille et les tristesses officielles parurent seules. Les unes étaient sincères, et les autres, par convenance et par calcul, se manifestèrent avec un grand éclat, croyant, par la pompe de leurs hommages envers le passé, s'assurer de l'avenir : « Le porteur de cette « lettre, écrivait le 7 septembre lord Faulconbridge a a Henri Cromwell, donnera à Votre Seigneurie <( les tristes détails de la mort de votre incomparable a père, événement qui enlève à ces pauvres nations a le plus grand personnage et le plus grand in* « strument de bonheur public, non-seulement de a notre siècle, mais de tous les siècles. La nuit qui a
1 Biograpkia Britannica, article Cromwell, t. ITI, p. 1572. — Thurloe, State-Papera^ t. VU, p. 372; — Forster, Statesmen oftheCommomjoealtK *• V, p. 389-392 ;— Heath, Chronicle, p. 736-737 ;— CromwelUanay p. 177.
ayO KTAT DE LESPKir PtBLIC.
ff précédé sa mort, et pas plus tôt, en présence de quatre ff ou cinq membres du Conseil, il a déclaré milord
t Richard son successeur; et environ trois heures
ff après sa mort (temps employé uniquement à rédiger t Tacte, non en hésitations et en disputes) le frère de ff Votre Seigneurie, maintenant Son Altesse, a été proff clamé Protecteur de ces nations, ayec la pleine adhé-
« sion du Conseil, de Tarmée et de la Cité Pendant
« les jours où feu Son Altesse touchait à sa fin, la conster- « nation du fieuple était inexprimable.... S'il en était ff ainsi hors de la famille, vous pouyez juger de ce qui « se passait dans son sein. Ma pauvre femme, je ne sais a vraiment que faire d'eUe; quelquefois eUe semble se <c calmer; mais elle tombe tout à coup dans un nouvel ff accès de désespoir; son cœur est près de se briser, et ff je ne puis la blâmer, car je sais ce qu'eUe a perdu. » Le même messager portait aussi à Henri CromweU une lettre de Thurloe ^ qui lui disait : a II a plu à Dieu de cr donner à Son Altesse votre frère un bien facile et pai- <K sible début dans son gouvernement ; il n'y a pas un « chien qui remue la langue, tant est profond le calme <r où nous sommes. » Au sein de ce calme, les enthousiastes, pieusement adulateurs, qui avaient entouré le lit de mort de CromweU, élevaient seuls la voix, disant à ses amis et à ses serviteurs désolés : a Cessez de pleurer; a vous avez bien plutôt raison de vous réjouir; il était
> 7 septembre 1658.
OBSÈQUES DE CROMWELL (23 novembre 1658). 397
0 votre Protecteur ici-bas ; il sera pour \ous un Protec- « teur bien plus puissant^ mainteuant qu'il est assis, « avec Christ, à la droite de Dieu ^ »
Plus de deux mois après ces explosions de douleur et d'enthousiasme domestiques, le 23 novembre 1658, les obsèques du Protecteur furent célébrées dans régUse de l'abbaye de Westminster, avec une pompe qui surpassa tout ce qu'on avait jamais fait en Angleterre pour les funérailles des rois. Quoique le corps eût été embaumé, sa prompte décomposition avait obligé à l'ensevelir sans cérémonie peu de jours après la mort. Un magnifique catafalque fut érigé le S6 septembre à Somerset-House, dans la quatrième salle d'un grand appartement tendu d'abord en velours noir, puis en velours cramoisi ; et l'effigie du Protecteur y demeura plus de six semaines exposée aux regards d'une foule immense qui venait chaque jour la visiter. On avait consulté, pour régler l'ordre de ces cérémonies, nonseulement les souvenirs nationaux, mais le savoir des hommes versés dans l'étude des pompes royales, au sein des grandes monarchies du continent. L'un d'entre eux, M. Kinnersley, indiqua les obsèques du plus catholique des monarques, de Piiilippe 11, roi d'Espagne, comme les plus dignes d'être reproduites à l'honneur du Protecteur du protestantisme européen. Son conseil
1 Thurloe, State-Papers, t. VII, p. 374-375;— Ludlow, Mémoires, t. II, p. 402, dans ma Collection ; — A continuatio7i of the history of (xreatBHtain, ù la suite de Baker's Chrnnirle (Londres, Ifi.'S.V, p. 690.
398 OBSÈQUES DE CROMWELL (23 novembr» 1658}.
fdt siii\i; et^ à soixante ans d'inieryalle S Philippe II et Cromwell^ au moment de paraître devant Dieu^ ont reçu^ au milieu du même éclat funèbre^ les mêmes témoignages du pieux respect des nations *.
Cromwell mourut dans la plénitude de son pouvoir et de sa grandeur. U avait réussi au delà de toute attente, bien plus que n'a réussi aucun autre des homme» qui, par leur génie, se sont élevés, comme lui, au rang suprême, car il avait tenté et accompli, avec un égal succès, les desseins les plus contraires. Pendant dix-huit ans, toujours en scène et toujours vainqueur, il avait tour à tour jeté le désordre et rétabli Tordre, fait et châtié la révolution, renversé et relevé le gouvernement dans son pays. A chaque moment, dans chaque situation, il démêlait avec une sagacité admirable les passions et les intérêts dominants, pour en faire les instruments de sa propre domination, peu soucieux de se démentir pourvu qu'il triomphât d'accord avec Tinstinct public, et donnant pour réponse aux incohérences de sa conduite l'unité ascendante de son pouvoir, f^xemple unique peut-être que le même homme ait gouverné les événements les plus opposés et suffi aux plus diverses destinées. Et dans le cours de cette carrière si forte et si changeante, incessamment en butte à toute sorte
1 Philippe II était mort soixante ans, jour pour jour, avant Cromwell, le 13/3 septembre 1598.
• Parliam, Hist., t. XXI, p. ^S~2A5 ;—Cromu>eîUana, p. 179-181; Ludlow, Mémoires, t. II, p. 407-409, dans ma Collection.