MAXIMES ET PRETENTIONS
« d'adorer Dieu dans leurs propres chapelles. La paix a est désirable avec tous les peuples^ en tant qu'elle (f peut être obtenue avec conscience et honneur. Nous a sommes en négociation avec la France.... J'ose dire a qu'il n'y a point de nation en Europe qui ne désire « vivre en bonne intelligence avec nous. . . . Vraiment et Dieu nous a traités avec bontés et j'ai cru de mon de- « voir de vous le faire connaître. Ce ne sont encore que a des perspectives^ des portes d'espérance ; avec la béer nédiction de Dieu^ vous pouvez entrer dans le repos a et la paix ; mais vous n'y êtes pas encore entrés.... Je « vous dis ces choses^ non en homme qui prétend « s'arroger l'empire sur vous^ mais en homme décidé à a servir fidèlement y de concert avec vous et dans ses a grandes affairés^ le peuple de ces trois nations. Je ne (x vous retiendrai pas plus longtemps ; je vous prie de c( vous retirer dans votre chambre, d'exercer votre lice berté dans le choix d'un orateur, et de ne pas perdre « de temps pour vos travaux ^ »
11 semble que ces paroles pleines de sens auraient dû frapper les hommes engagés, comme Cromwell luimême, contre Tancienne monarchie et intéressés à affermir le gouvernement de la révolution; mais, quand les partis sont à un certain point séparés et passionnés, ils ne se comprennent et ne s'écoutent même plus; chacun suit sa propre idée et marche à son but particu-
1 Carlyle, CromwelVs Letters and Speeches, t. II, p. 253-275 ;— Parliam. Hist., t. XX, p. 318-333.
HOSTILHS t)U PARLEMENT. 91
iier^ sans prêter aucune attention aux vérités qui lui déplaisent; bien moins encore^ quand elles lui viennent d'une bouche suspecte. Après le discours du Protecteur, les républicains en rentrant dans leur salle reprirent toutes les maximes^ toutes les prétentions du Long Par* lement que naguère il en avait chassé. Ils ne se contentèrent ni d'exercer les [)ouvoirs très-étendus que l'Acte constitutionnel leur attribuait^ ni de remettre en vigueur les privilèges légaux et nécessaires de la Chambre, entre autres l'entière liberié de la discussion et de la parole ; trois jours après leur installation, ils décidèrent après un vif débat, à cent quarante et une voix contre cent trente^ix, qu'ils examineraient, le lendemain, la question de savoir si la Chambre approuvait que le gouvernement résidât dans une seule personne et un Parlement*.
C'était bien plus que la réclamation d'une ambition rivale; c'était la prétention systématique de n'admettre comme légitime aucun gouvernement, aucun pouvoir qui n'émanftt du Parlement, comme la créature de son créateur; c'était la souveraineté primordiale, unique et absolue, en principe, du peuple, en fait, du Parlement, son représentant.
Cromwell n'était point un philosophe; il n'agissait (loint d'après des vues systématiques et préméditées; mais il portait dans le gouvernement les instincts su«
* Le 6 septembre 1654: JoumaUofthe House ofcommonsj t. VII, p. 365-367.
périeurs et le bon sens pratique derhomme marqué de la main de Dieu pour gouverner. 11 avait vu à Tépreuve cet arrogant dessein de créer, par la seule volonté populaire ou parlementaire, le gouvernement tout entier ; il avait lui-même audacieusement poussé à Toeuvre de destruction qui devait précéder la création nouvelle ; et au milieu des ruines faites de ses mains, il avait reconnu la vanîté de ces téméraires espérances; il avait compris que nul gouvernement humain n'est et ne peut être l'ouvrage de la seule volonté des hommes; il avait entrevu dans ce grand travail la main de Dieu, Faction du temps et de toutes les causes étrangères à la délibération humaine. Entré, pour ainsi dire, dans le conseil de ces puissances supérieures, il se regardait, par le droit de son génie et de ses succès, comme leur représentant et leur ministre. 11 résolut de ne pas souffrir qu'on remît en question ce qu'elles avaient fait et ce qu'il avait fait lui-même pour fonder, à la place de la monarchie renversée, le gouvernement nouveau auquel il présidait.
Le Parlement discutait depuis quatre jours la question de savoir s'il donnerait à ce gouvernement son approbation. Le 12 septembre 1654, au matin, les membres se rendaient à la Chambre pour continuer ce débat : ils rencontrèrent partout sur leurs pas le bruit que le Parlement était dissous, que le conseil d'État et le Conseil de guerre, siégeant ensemble, avaient décidé cette dissolution. En arrivant à Westminster, ils trouvèrent les portes du Parlement fermées et gardées par des soldats • quelques-uns essayèrent de monter l'escalier : « On ne
AU PARLEMENT (12 septembre 1654;. 93
« passe pas^ » leur dirent les gardes; « la Chambre est « fermée; il y a ordre de ne laisser entrer personne ; si « vous êtes un des membres^ allez à la Cliambre peinte : « le Protecteur y sera bientôt. » La grande salle de Westminster, la Cour des requêtes et la Cliambre peinte étaient pleines de membres se promenant en tous sens, s'interrogeant avec anxiété et attendant le Protecteur. Vers dix heures, Cromwell arriva, entouré de ses officiers, de ses gardes, et prenant place sur Testrade qu'il avait occupée huit jours aupciravant pour ouvWr ce Parlement : « Messieurs, )• leur dit-il, « je vous ai vus c( naguère ici, dans une circonstance qui me donnait iv plus de contentement et d'espérance que je n'en ai
(c aujourd'hui Je vous ai fait connaître alors la pre-
« mière origine de ce gouvernement qui vous a appelés « ici et par l'autorité duquel vous y êtes venus. Je vous (( ai dit, entre autres choses, que vous étiez un parle- « ment libre, et en effet vous l'êtes, pourvu que vous a reconnaissiez ce gouvernement qui vous a appelés, a Certainement ces mots : par/6fnpr)( fiftrp, impliquaient
« un lien mutuel, une réciprocité entre vous et moi
« Je ne me suis point appelé moi-même à la place que « j'occupe;.... j'étais, de naissance, un gentlemany ne a vivant ni dans un rang élevé, ni pourtant dans Tob- « scurité. J'ai été appelé à divers emplois pour le service
a de la nation, dans le Parlement et ailleurs Après
« avoir travaillé de concert avec mes frères et mes com- « patriotes, quand j'ai vu la guerre contre l'ennemi a commun heureusement terminée, j'ai espéré que je
a pourrais jouir, comme simple citoyen, du fruit de nos
a fatigues et de nos périls Je voulais rentrer dans la
(c YÎe privée ; je demandai et redemandai d'être déchargé c de mon commandement. Que Dieu soit juge entre moi 0 et les hommes si je mens 1 II y a bien des gens qui a savent que je ne mens pas. » Il retraça sur ce ton tout son passé, sa lutte avec le Long Parlement, les ouvertures qu'il en avait reçues, la nécessité où il s'était trouvé de le dissoudre : « A raison de la vie que j'avais a menée, et qui m'avait jeté çà et là, partout, dans les a rangs de la nation, je connaissais mieux que d'autres « les sentiments de tous, et des meilleurs entre tous, et a je savais que la nation était dégoûtée de ce Parlement, tt si arbitraire dans son pouvoir qu'une multitude de a pauvres gens, comme des troupeaux de moutons, « souvent quarante en un jour, voyaient confisquer (( leurs biens sans que personne pût donner une raison « pour qu'ils eussent mérité de perdre un schelling. » Passant de là à la convocation du Parlement Barebone : « J'en ai déjà appelé à Dieu devant vous,» dit-il; «c'est c( une chose délicate de faire ainsi appel à Dieu; j'esa père pourtant que, dans des circonstances comme « celle-ci, il ne s'en offensera pas : mon principal but, a à moi, était de déposer le pouvoir placé dans mes
« mains J'avais un pouvoir iUimité, car j'étais, par
a acte du Parlement, général en chef de toutes les forces
« de ces trois nations Je ne désirais pas garder un
a seul jour ce pouvoir iUimité Je vous le répète, en
a présence de ce Dieu qui m'a béni et qui a été avec
AU PARLEMENT (12 sbptbmbrb 1654). 95
a moi^ dans mes adversités comme dans mes succès^
« c'était là mon grand but Quelle a été Tissue de
a cette assemblée? c'est un triste souvenir, et plein « d'enseignements qui^ J'espère , nous rendront plus a sages désormais. Quand ils vinrent me trouver et a résigner leur pouvoir entre mesmains^ je ne savais a pas un mot de leur projet; je puis le dire ici en pré* a sence de plusieurs personnes qui sont ici et qui savent
a si je mens Mon pouvoir, après cette abdication ,
a redevint aussi illimité qu'auparavant Toute admi*
a nistration civile était dissoute J'avais sous mon
« commandement les armées de trois nations, et vrai- « ment j'étaisassez aimé d'elles, et assez aimé du peuple,
a du bon peuple Le» personnes qui entreprirent
« alors d'organiser le gouvernement actuel se réunirent a entre elles; je n'étais pour rien dans leurs conseils : a elles le savent. Elles vinrent me dire que, si je ne me « chargeais pas du gouvernement, toutes clioses retom- « beraient dans la confusion et dans le sang. Je refusai; a je refusai plusieurs fois; elles le savent et Dieu le « sait..... Elles me pressèrent; elles me dirent que je (X ne recevais par là rien qui m'élevât plus haut que je a n'étais; qu'au contraire, le nouveau gouvernement « limitait mon pouvoir, puisqu'il m'obUgeait à ne rien « faire sans le consentement d'abord du Conseil, puis
« du Parlement Enûn, sur leurs instances, sur les
a instances de beaucoup de gens d'honneur, j'acceptai
« la fonction et le titre de Protecteur Vous le voyez,
« comme je vous l'ai dit, je ne me suis point porté moi-
même à cette situation. Ceci n'a pas été fait dans un
coin; tout a été ouvert et puUic J'ai une nuée de "
témoins; j'ai des témoins au dedans^ au dehors, audessus de nous J'ai eu l'adhésion des officiers de
l'armée des trois nations Et avec l'adhésion expresse des officiers, j'ai eu l'adhésion implicite d'un corps qui a bien eu quelque chose à faire, en ce monde, pour le service de Dieu et de son peuple, l'adhésion du corps des soldats Il n'y a pas beaucoup d'histoires qui ofl'rent un pareil exemple ; tout gouvernement était dissous ; plus rien que l'épée pour tenir les choses en ordre : eh bien I nos soldats eux-mêmes désiraient qu'on mit fin à cet arbitraire, et que le pouvoir, lié et limité comme il l'est dans l'Acte constitutionnel, fût placé dans les mains d'un homme qui était celui dont ils se méfiaient le moins et qu'ils (f aimaient le mieux. J'ai eu aussi l'adhésion manifeste, a expresse, de la grande Cité de Londres, et celle de « beaucoup de cités, de bourgs et de comtés, au nom « de leurs nobles, de leurs gentlemen, de leurs labou- « reurs, qui m'ont remercié de me charger d'un tel « fardeau dans un tel moment;.... et l'adhésion des 0 juges qui ont voulu, pour rendre en conscience la « justice, recevoir de moi de nouvelles commissions;.... « et l'adhésion de tous les shériffs d'Angleterre qui ont « exécuté mes ordres, et celle de tous les habitants qui
« sont venus, sur ces ordres, pour vous élire Et
« vous-mêmes, je vous le demande, ne rendez-vous « pas témoignage pour moi ? n'avez-vous pas été élus,
AU PARLEMENT (12 septembre 1654). 97
« n^êtes-Yous pas venus ici en vertu de mes ordres^ aux- « quels tout le peuple avait obéi? L'Acte constitutionnel « de ce gouvernement n'a-t-il pas été lu au peuple dans « les lieux d'élection^ pour éviter les surprises par fraude <( ou ignorance?.... N'a-t-on*pas signé le procès-verbal a portant que « les élus n'auront pas le pouvoir de clian- « ger le gouvernement tel qu'il est maintenant établi, a dans une personne et un Parlement ?....» Quand donc « je vous ai dit que vous étiez un parlement libre, je « pensais qu'il était bien entendu que j'étais, moi, le a Protecteur, l'autorité qui vous avait appelés, investi « du gouvernement en vertu d'un bon droit venu de
a Dieu et des honunes Est-ce que ce caractère n'é-
(c quivaut pas à un titre héréditaire, souvent contestable « et contesté, objet de doutes pour la science et source « de disputes selon la loi? Pour moi, je ne vois pas « pourquoi je ne mettrais pas ce sceau de la providence a de Dieu en balance avec nu titre héréditaire quel-
«t conque Et pour vous, ne pas le reconnaître, vous
« servir de l'autorité parlementaire pour le méconnaître, « siéger ici et ne pas accepter l'autorité par laquelle « vous siégez, c'est là ce qui étonne le public encore (c plus que moi, ce qui désappointe et trouble la nation « au delà de tout ce qu'aurait pu inventer notre plus
« grand ennemi Sachez-le bien; il y a, dans l'éta-
« blissement actuel, des choses qui sont fondamentales, « comme il y en a qui sont variables et de circon-
« stance Dans tout gouvernement, il doit y avoir
c( quelque chose de fondamental, quelque chose comme
a une Grande Charte qui soit stable et inaltérable
a Le |2:ouvemement par une seule personne et un par- 0 lement^ cela est fondamental;.... que les parlements a ne se rendent pas perpétuels^ cela est fondamentali . . . . c< la liberté de conscience en fait de religion^ est-ce que « cela n'est pas fondamental ? La liberté de con^cienc^ a est un dmit naturel; qui veut l'avoir doit la donner, . . , . « Il y a des choses variables et de cir(X)nstanc^ : f^iit-il tf !i()0,000 livres sterling pour payer les juges et les ^ur « très officiers civils ? Avons-nous besoin de $0^000 lioma mes de pied et de 10^000 chevaux, ou bien 5000 ehea vaux et 10,(X)0 Jiommes de pied peuvent-ils suffire? « Ce sont là des questions de circonstance à débattre
« entre vous et moi Je me laisserais router dans
« mon tombeau et ensevelir honteusement plutôt que u de consentir à laisser détruire ce qu^il y a da fonda-
« mental dans ce gouvernement Je regretta d^avoir
a été obligé de vous appeler ici pour vous reprocher de a telles choses^ et d'une telle façon; mais la néc^mié a n'a pas de loi : alléguer des nécessités feintes, im^gi- « naires, et s'en faire un prétexte pour violer les règles « établies, c'est la plus grande fourberie que les hommos a puissent commettre envers la providence dé Dieu; tf mais il est aussi contraire à la grâce de Dieu^ aussi a coupable, aussi stupide de nier des nécessités réeUes
a et manifestes que d'inventer de fausses nécessités
a J'avais pensé d'abord qu'il n'y aurait rien de désliott norant, rien de contraire à la liberté du Parlement, a de demander à uq parlement élu oomme vous l'avez
AU PARLEMENT (12 septembre 1654). 90
(( été, et avant votre entrée dans la Chambre^ quelque a reconnaissance de rautorité qui vous a appelés ici^ a conformément à cet Acte constitutionnel en vertu « duquel vous avez été élus. On m en a détourné, et « cela n'a pas été fait ; personne, surtout aucun de ceux « qui vous ont envoyés ici, ne pouvait croire que vous
tf viendriez avec des dispositions contraires Ce dont
« je me suisabstenud'abord,vousme forcez à rédiger..., a J'ai ordonné qu'on mit obstacle à votre entrée dans la a chambre du Parlement. Je suis désolé, désolé, je pouiv (( rais dire désolé à mort qu'il y ait motif d'agir ainsi;
« mais il y a motif Voici donc un papier qui con-
u tient l'engagement de ne rien changer à h substance c( et aux fondements du gouvernement maintenant étau bli : en le signant, vous entrerez daps la Cliainbre, (( pour y faire, en qualité de parlement, les choses utiles a pour le bien du peuple. I^ vestilmle, à la porte du « Parlement, est le lieu où pourront venir et signer « tous ceux que Dieu y disposera ^ »
Tant de hardiesse à déployer son pouvoir et à se servir pêle-mêle, en le déployant, de la force et du droit, de )a vérité et du mensonge, frappait les esprits de stupeur. Indignés, mais impuissants, les chefs républicains, Bradsbaw, Scott, Haslerig, se refusèrent à tout engage-
1 Burton , Diary , etc., t. I, I»i/rorf»/r/ton^ p. xxxii-xxxvi; — Carlyle, CromwelVsLetters and Speeches, 1. II, p. 277-306 ; —Parliam. Hià., t. XX, p. 348-371; ~ Ludlow, Mémoires, t. II. p. 260- 263; — Journals of the Houxe of cnmmons. t. VII, p. 367.
ment et sortirent du Parlement ; à Thonneur du parti, environ cent cinquante membres suivirent leur exemple. Mais le gros de TAssemblée approuva ou se résigna ; dès le premier jour, cent quarante membres signèrent l'engagement demandé; avant la fin du mois, plus de trois cents ravaient souscrit, et le Parlement poursuivait ses travaux. Cromwell ne témoigna, contre les membres qui se retirèrent, aucune humeur : « Je les aime bien a mieux dehors que dedans, » dit-il ; « un seul dedans « ferait plus de mal que dix dehors. » Ceux qui restaient crurent cependant devoir, aux principes de Tordre légal et à leur propre honneur, quelque explication et quelque réserve; le 14 septembre, sur le rapport de Whitelocke, le Parlement déclara que rengagement de ne rien changer ne s'appliquait point aux quarante-deux articles de TActe constitutionnel du Protectorat, mais uniquement à Tarticle I", qui établissait le gouvernement de la République par une seule personne et des parlements successifs. Quatre jours après S pour donner à sa docilité un air d'indépendance, la Chambre prit à son propre compte la mesure même que Cromwell venait de lui faire subir; elle ordonna elle-même que « nul ne serait « admis à siéger dans son sein s'il n'avait souscrit l'en- « gagement d'être fidèle au Protecteur, et de ne jamais « proposer ni consentir aucun changement dans le « gouvernement de la République par une seule perce sonne et un parlement. » Honteux artifice d'une
* Le 18 septembre 1654.
CROMWELL TOMBE DE VOITURE (29 septembre 1654\ lOl
Assemblée mutilée qui s'attribuait faussement un acte de violence pour couvrir par ce mensonge son humi^ liation^
Un accident bizarre faillit renverser brusquement cet édiflce précaire si laborieusement soutenu par un bras si fort. Le *29 septembre^ Cromwell s'était donné le diver* tissement de dîner en plein air, dans Hyde-Park, avec Thm*loe et quelques personnes de sa maison ; sa voiture était attelée de six chevaux dont le duc d'Oldenbourg lui avait naguère fait présent ; l'envie lui prit de les conduire lui-même , «t ne doutant pas^ » dit Ludlow^ a qu'ils « ne fussent d'aussi bonne composition que les trois « nations qu'il avait soumises au frein. » Thurloe ne put se dispenser de monter dans la voiture que menait le Protecteur. I^ tentative réussit bien d'abord; mais Cromwell ayant fait^ dit-on^ trop d'usage du fouet, les chevaux s'emportèrent, le postillon fut jeté à bas de celui qu'il montait, Cromwell perdit les rênes et tomba du siège sur le timon et du timon à terre ; son pied s embarrassa dans les harnais; traîné un moment, il parvint heureusement à se dégager et la voitiu*e passa au-dessus de lui sans le toucher; mais, pendant la chute, un pistolet qu'il imrtait dans sa |KK*hc partit tout à coup, révélant ainsi, au milieu du danger accidentel qu'il courait, ses précautions cachées conire les dangers per-
* JomttmlU of the House of commun»» t. VII, p. 368 ; — Pari, Hùt., t. XX, p. 370-371;— Thurloe, State-Pa^ers» t. II, p. 715 ;— Whitelocke, p. 605.
lOi l.E PARLEMENT SE BROIIILLK
manents ttont il était aseïéfçé. Relevé à l'instant^ ainri qtie Tliiirloe qui s'était (témis la cheville en sautant de la voiture, il Tut transporté à Wliitehall, sai^^né et confiné près de trois semaines dans sa chambre, recevant peu de personnes et s'occupant peu des affaires. Les journaux du gouvernement gardèrent le silence; les opposent parlèrent du danger que le Protecteur avait couru, sans en dire la cause ; les poêles de cour célébrèrent sa miraculeuse délivrance ; tant <|u'il fut renfermé, ses ennemis disaient qu'il était très-mal, ses amis qu'il se portait bien; en fait, l'accident fui plus dangereux que grave, et les termes dans lesquels les ministnïg étrangers en rendirent compte à leurs cours indiquent que le public ne fut ni sérieusement ni longtemps alarmé*.
L'inaction, réelle ou apparente, de Cromwell se prolongea fort au delà de son indisposition ; pendant plus de trois mois, il resta presque complètement immobile et silencieux, comme s'il n'eût eu qu'à observer et à attendre. Le Parlement discutait l'Acte constitutionnel du Protectorat,
Les chefs de l'opposition répubUcaine et le gros de leur parli n'étaient plus là; mais leur imprévoyance présomptueuse et obstinée y restait. Appelée pour fonder un gouvernement, la Chambre ne s'inquiéta que de débattre une constitution; pendant plus de trois mois, elle
I Tbarloe, S(a(e-Papers, t. II, p. 652, 653, 656 ;— Ludiow, Mimoirt», I. rr, p. !T9 i— Biles. BUnehas moluum niipfrortiin, p«rl. Il, p. 350;— Godwin, flisl. of thtCo<nmo<i\tta\th t. IV, p. 133.— (Docwntnl^hUtoHauts. n" 1X.>
AVEC CROMWELL. lOB
en difliéqua et amenda les quarante-deux articles qu'elle étendit à soixante^ aVcc cette méfiance démocratique et cette subtilité théologique qui apportent au pouvoir autant d'ennui que de danger. Le Protecteur aurait^il part à la législation^ ou serait-il rigoureusement i*enl'ermé dans le pouvoir exécutif? Son veto sur les l'ésolutions du Parlement ne serait il Jamais que suspensif, et pour combien de temps^ ou quelquefois péremptoire^ et datis quels cas? A qui appartiendrait le droit de paix et de guerra ? Dans quelles limites le Protecteur aurait-il la disposition et le commandement de Tarmoc et de la milice? Qui nommemt le conseil dKtat? Quelle serait^ en l'absence du Parlement et dans les cas d'urgence, l'étendue des pouvoirs du Protecteur en matière de lois et d'impôts? Ces questions, déjà résolues dans TActe constitutionnel du Protectorat , furent reprises et discutées comme si l'Acte constitutionnel n'eût pas existé, ou n'eût été qu'un thème sans autorité pour le débat ; elles remplirent, du 80 septembre 1654 au 20 janvier l(5o5, presque toutes les séances de la Chambre, et souvent deux séances par Jour. C'était toujours la prétention de ne tenir nul compte du fait accompli, et d'instituer à nouveau le gouvernement du Protectorat, en vertu de la souveraineté exclusive du peuple et du Parlement. Et les discussions^ bien que passionnées, étaient pleines d'hypocrisie, car les partis en présence étaient tous animés, au fond, de vues qu'ils n'avouaient point; les partisans du Protectorat voidaient pousfer plus loin la réaction monarchique commencée sous ce nom ; les repu-
blicains résignés à Cromwell s'efforçaient de maintenir^ dans les institutions^ des moyens de retour pour la république qui leur échappait ; les presbytériens essayaient d'y faire rentrer ces principes de monarchie parlementaire en vertu desquels ils avaient commencé la révolution. Quelques Cavaliers^ qui s'étaient glissés dans la Chambre en dissimulant leurs sentiments et leur origine, travaillaient, sous le masque d'un grand zèle pour la liberté, ou même pour la république, à fomenter les dissensions dont ils espéraient la ruine commune de leurs divers ennemis. En présence de ces éléments incohérents, mais toujours prêts, dans des desseins contraires, à se coaliser contre lui, Cromwell et ses affidés tentaient vainement d'exercer dans la Chambre une influence qui en fît, pour lui, un instrument de force et de stabilité ; elle ne faisait qu'entraver ou menacer son pouvoir, et il y essuyait souvent des échecs aussi blessants qu'inattendus *.
Dans la question qui le touchait de plus près, il fit de son peu de crédit une amère épreuve. Au sein du comité général où se discuta d'abord la constitution, on s'était demandé si le Protectorat devait être électif ou héréditaire ; mais l'hérédité ayant paru rencontrer peu de faveur, la proposition avait été indéfiniment ajournée. Elle reparut le 16 octobre Ibrii, à l'occasion de l'examen
i Journals of the House of communsj t. VII, p. 368-413 ; — Burton's Diaryy t. i^ Introduction j i). \i-cx\xin ; t. III, [>. 550-551;— Baies, EJenchus motuum nuperorum, pari. Il, p. 332.
de Tarticle XXXIl» de Facte constitutionnel, et la discussion dura trois jours : « Il y avait peu d'apparence, écrivit Bordeaux au comte de Brienne, que la résolution dût être avantageuse ; M. le Protecteur néanmoins, persuadé du contraire ou porté de quelque autre considération qui n'est pas connue à tout le monde, a fait agiter de nouveau cette question. D'abord son parti parut le plus fort ; même le général Lambert fit une harangue pour persuader au Parlement qu'il était nécessaire de rendre la charge de protecteur héréditaire ; mais lorequ'on est venu à prendre les voix, tous ses parents et amis ont été d'avis de la rendre élective, et de 260 députés dont ce corps était composé, 200 ont été du même sentiment : ce qui a surpris non-seulement le public, mais aussi la famille du Protecteur, qui, le jour d'auparavant, se croyait assurée de conserver cette dignité dans sa maison K »
Non contente de combattre ou d'entraver ainsi le Protecteur dans sa politique, la Chambre lui fit aussi, en matière religieuse, une opposition presque continue, quoique moins directe et moins déclarée. Pour garantir, dans les limites que lui i)ermettait l'esprit de son temps, la liberté de conscience, Cromwell avait fait insérer, dans l'Acte constitutionnel, un article portant : c< Ceux qui (c professent la foi en Dieu parJésus-Christ, quand même
^ Bordeaux au comte de Urienne 29 octobre 1G54); Archives des Affaire* étrangères de France; — Thurloe, IState-Papcrs, t. II, p. 681; — BurtonsDiary, t. I, p. li ; — (iodwin, Uist. oftheCommonnenllh, t. IV, p. 134-136,
(c ils dilTéreraient de 1& doctrine^ du culte et de la dis^ a oipline publiquement adoptés, ne seront nullement <i gênés^ mais seront aii contraire protégés dans la pro- « fession de leur foi et TexerciCe de leur religion 5 pourrU d qu'ils n'abusent peA de leur liberté pour faire à (c d^autres un outrage civil> ou pour troublet* la paix « publique. Bieti entendu que cette liberté ne s'étend a point au papisme^ ni à Téplâbopat^ ni à eeux qui^ sum (( le notti de Christ, professettt et pratiquent la licence. 0 Ces i^estiictiôiis, déjà fei fortes^ tie sufflSaieiit point âUJt presbytériens, nombreux et puissants dans là Chftnibt-ej iis entreprirent de les aggraver pat* toutes sot-tes de voies. Un comité de quatorze membres, qui s'adjoignirent un nombre égal de théologiens^ parmi lèsqUêlis rinfluence presbytérienne prévalait, fut chargé de dt*esser le symbole que devraient accepter toUs les ecclésiàS^ tiques pourvus de bénéfices pubhcs. Ces ittêiries cdtti^ missaires eurent mission de déflnir> par les eat*adtèi-es essentiels qui y étaient impliqués^ ces hiotS de TActe cdnstitutiotttiël : a Ceux qui professent la fui ëii biëu pal' et Jésus^Christ, » afin de restreindre, dans les limites de cette définition, la libellé pttjmise aux dissidents chrétiens. Un àUtt*e dnmilé eut onlre dé direséëi* là liste de toutes les hérésies qui devaient être ctiUsidéi^ées eomme dàmnàbles. Et mettant sa pratiqué d'àcfcbrd avet* éfes maximes, le Parlement fit poursuivre et emprisonner plusieurs hérétiques^ entre autres John Biddte, rêveur sincère, doux et obstiné, qui avait publié plusieurs écrits peu conformes , en effet, à la doctrine chrétienne.
AVEC UMUMWKLL. ïl>7
Le Parlement les lit brûler par la maio du bourreau , et ordonne qu'un bîll fât préparé pour en purlir l'auleur'.
En même temps que, dans les questions d'or^anisatioQ constitutionnelle, la Gliambre ee montrait à ce point infatigable et intraitable, elle ncglirreait, f<oit par insouciance, soit à dessein, toute autre question et toute autre affaire. Plusieurs bills furent proposés, sur la Cour de cliancellerie *, sur la Cour des tutelles % sur l'égalité des taxes publiques, sur la célébration des mai-iages ', siii* les idiots et les fous >, sur l'abolition du droit d'approvisionnement*, sur le soulagement des prisonniers', presque sur tous les intérêts dont le public était préoccupé) mais aucune de ces proportions ne fut définitivement discutée et adoptée. Cependant les ordonnances de réforme qu'en l'absence du Parlement le Prolecleur avait rendues de son autorité, notamment celles qui avaient pour objet les procédures devant la Cour de chancellerie et l'expulsion des ministres el des maîtres
I ParlMm. Hàt., t. XX, p. ml; art. XXXVII de VActt conKilo- Uonn«I duProircloml.'—jDumali o{ tht Ilouae of commont, t. Vil, p. 373, 809, JOO. tie i—baxUrt Lift. 1. I, part. II, p. 19r-tob ;— Neal, Hi»t. efthtPuHtam. t. IV, p. 13»-Ii8i-Gadtria| HmI, «ftht Commonieeallh. l. IV, p. 141-148;— Whitelocke, p. 609-610.
» i^HlS etasnoïemlire lUM.
* Le 31 octobre 1654.
* Le 36 septembre 1654.
. • Le 16 ja4iïier 1655,
< Le îl novembre 1654.
T U 25 octobre 1B54.
d'école indignes ou incapables^ furent suspendues et renvoyées à des comités chargés de les soumettre à une complète révision '. C'était à la fois un ajournement des réformes et une injure au Protecteur. Un autre comité avait été nommé pour examiner quelles réductions pouvaient être opérées dans les forces de terre et de mer, et pour conférer, à ce sujet, avec Cromwell**; les conférences furent rares ou tardives, et quoique certaines réductions, dans la flotte surtout, eussent été convenues % rien n'indique qu'elles aient été définitivement accomplies. Quand il s'agit de pourvoir aux dépenses de l'armée et de la flotte, les lenteurs, qui étaient Men plus graves, furent bien plus volontaires et préméditées : deux mois se passèrent sans que le Parlement parût songer à la nécessité des subsides ; il ne prit, quand il commença à s'en occuper, que des résolutions provisoires et sans effet *. Une ordonnance du Protecteur avait fixé d'abord à 120,000, puis à 90,000 liv. st. par mois, la somme affectée à ce service; le Parlement, sans paraître se douter ou se soucier de l'insuffisance, la réduisit à 60,000 liv. st. *; et même pour cette somme, le bill traîna en longueur et ne fut jamais présenté à la sanction du Protecteur. Quelquefois la Chambre inti-
1 Les 5, 10, 13 et 23 octobre 1654.
> Le 26 septembre 1654.
3 Le 5 octobre 1654.
* Les 7 et 21 novembre 1654.
» Les 28 et 29 novembre, 4 et 20 décembre 1654.
midée^ ou spontanément inquiète^ revenait tout à coup sur ses votes hostiles ou dilatoires^ et prenait des résolutions conformes au vœu du gouvernement; mais elle retombait bientôt sur sa pente, n'ayant fait qu'^outer les preuves de son hésitation ou de sa faiblesse à celles de son mauvais vouloir. Évidemment elle n'était sérieusement préoccupée que de sa lutte sourde avec le Protecteur, et elle travaillait sans relâche à lui rendre le gouvernement insupportable ou impossible, sans oser ni pouvoir le lui enlever *.
Longtemps Cromwell supporta patiemment cette hostilité, dont il se promettait plus de décri pour le Parlement qu'il n'en redoutait de danger pour lui-même ; elle finit cependant par Timportuner et rin(|uiéter ; tant de critiques, bien qu'indirectes et timides, ternissaient et minaient son pouvoir; par le retard et rinsuflisance des subsides, la Chambre tendait à prolonger indéfiniment la session. L'Iiumeur le gagna à son tour ; il parla de dissolution. Les plus modérés de ses conseillers, Whitelocke entre autres, qui avait, à ce (|u'il parait, acquis dans la Chambre assez d'influence, s'efforcèrent de l'en détourner; les dissolutions soudaines, hii disaientils, avaient toujours mal réussi au pouvoir; à quoi bon d'ailleurs se hâter? Le terme légal de la session était prochain; ne devant, d'après Tarticle Ylfl de l'Acte con-
JournaU ofthe House ofeommon», t. VII, p. 370, 373, 375, 37r>, 377, 378, 379, 382, :385, 387, 390, 392, 394, 405, 415 ;— Oodwin, Ht»/, ofthe Commowrealth, t. IV, p. 140-143, 118-151.
no LE PARLEMENT SE BROUILLE
stituiionnel^ durer que cinq mois, elle expirait, de droit, le 3 février; il pourrait alors, avec bien moins de bruit et d'iaeonvénient, prononcer, s'il le voulait, la dissolution. Maia ces raisonnements touchaient peu Cromwell; la Chambre, en lui laissant toute la responsabilité du gouvernement, l'empêchait de gouverner; il était embarrassé et irrité; à ces attaques sourdes et détournées, il avait envie de répondre par un coup d'éclat; et autour de lui, les complaisants ne manquaient pas pour rexciter dans sa passion et dans son dessein ^
Pendant qu'il délibérait ainsi, la Chambre lui fournit elle-même le prétexte et l'occasion d'éclater. Elle était enfin arrivée au terme de ses débats sur la Constitution ; le 10 janvier 1055, les partisans de Cromwell demandèrent qu'avant d'arrêter définitivement la rédaction du bill, intihilé : « Acte pour déclarer et régler le gouver- « nement de la République d'Angleterre, d'Ecosse et « d'Irlande, et des territoires qui en dépendent , » la Chambre eût, sur ses dispositions, une conférence avec le Protecteur ; la proposition fut rejetée par cent sept voix contre quatre-vingt-quinze. Six jours après, le J(i janvier, la Chambre vota en outre, à quatre-vingt-six voix contre cinquante-cinq, que ce bill n'aurait pas besoin, pour devenir loi, du consentement du Protecteur. Elle avait à peine adopté cette résohition qu'elle ei) reconnut l'extrême danger, et elle la rétracta le lendemain en décidant « que le bill serait transcrit pour être
« Parliam, Hixt., t. XX, p. 250 ;— Whitelocke, p. 610.
a soumis à Texamen et au consentement du Protecteur; mm elle vota en môme temps que o si le lord Protecteur « et le Parlement ne s'accordaient pas absolument et sur « tous les articles^ le bill serait nul et sans effets » refusant ainsi d'avance au Protecteur tout droit d'amendement ^
Cromwell pritsur-le-rchamp sa résolution. On lui suggéra un expédient pour respecter en apparence la léga«lité. C'était l'usage, en payant la solde des trou|>e8^ de çpinpt^r par mois lunaires de vingt-luijl jours. Eu applj^ quant qette méthode à la durée du Parlement, les cinq moi^ de session qqo lui donnait TActe constitutionnel expiraient le 93 janvier 1655. Le ii janvier au matin^ le Protecteur, avec son cortège accoutumé, se rendit à Westminster, dans la Chambre Peinte, et y fit aussitôt appeler la Chambre déjà réunie; elle arriva surprise et inquiète, s'attendant à quelque rude remontrance, mais nullement à la dissobition immédiate i « Messieui*s, » leur dit Cromwell, a la première fois (|ue je vous ai vus a ici, j'y étais venu avec beaucoup de satisfaction et « d'espérance.... Je vous y ai vus une seconde fois, et, « je l'avoue, mes espérances étaient fort abattues, mais fi pas toqt à fait évanouies..,. Je pensais, comme je Tai a éprouvé dans ma vie de soldat, (|ue quelques méa comptes, quelques échecs au début, ouvrent souvent a la voie à de grands et heureux succès, et je ne désesu pérais pas que, rencontrant devant vous un olistacle,
1 Jowrrmis of ihe House ofcommam, i. VII, p. 414, 418, 410.
« VOUS ne devinssiez Tobjet des bénédictions de Dieu.... a Nous ressentons aujourd'hui^ moi et ces trois nations^ « un vif désappointement.... Vous me rendrez tous ce « témoignage que, depuis votre entrée dans cette « Chambre, après que vous avez reconnu le gouveme- « ment établi, vous n'avez essuyé de ma part aucune <( opposition, aucune entrave à vos travaux, aucune ab- « solument jusqu'à ce jour. Je me suis mis sous clef « pour tout ce qui se passait entre vous.... Mais si je « n'ai pris aucune connaissance de ce que vous faisiez, « j'ai au moins le droit de vous dire que je ne sais pas « ce que vous avez fait. Je ne sais pas si vous avez été a morts ou vivants. Pendant tout ce temps, je n'ai pas o entendu parler de vous une seule fois, vous le savez « tous.... Si j'en ai ressenti quelque tristesse, ne ni'au- « rait-il pas été permis de me considérer comme un « homme tout à fait désintéressé et étranger dans tos « affaires? Je ne l'ai point fait; je ne me suis point cru a sans lien avec vous.... J'ai veillé pour vous, pour la « sûreté de votre session, pour le maintien de vos pri- « viléges.... Je croyais qu'il était de mon devoir d'aller « jusqu'au bout et d'attendre ce que Dieu ferait par vos c( mains plutôt que de m'en mêler hors de propos.... a Mais maintenant j'ai quelque chose à vous dire; si je « ne vous l'ai pas dit plus tôt, c'est que je m'étais ini- « posé de ne point vous interrompre dans vos travaux. « 11 y a des arbres qui ne poussent jamais à l'ombre « d'autres arbres.... Je vous dirai ce qui a poussé sous « votre ombre; je ne veux pas dire ce que vous avez
Ar PARLEMKXT (3-2 /anvibr 1655\ 113
« cultivé ; ce serait trop rigoureux. Au lieu de la paix « et de raffermissement de TÉtat^ au lieu de la réconoî- « liation des honnêtes gens, ce qui a poussé sous \otrc « ombre, ce sont les ronces et les orties, les perplexités, « les dissensions, les mécontentements; dans les cinq « mois de votre session , les dangers publics se sont a multipliés, plus que dans le cours de plusieurs ance nées précédentes. Vous avez semé des troubles nonce veaux parmi ces nations, et réveillé tous leurs enno- « mis, au dedans et au dehors. Que ces paroles ne vous « paraissent pas trop dures; elles sont vraies, au?si
« vraies qu'aucune démonstration mathémati(|ue
a Pendant que vous jjoursuivioz vos idées, le parti des « Cavaliers a re[)ris ses desseins et s'est préparé à ro- « plonger cette nation dans le sang... On a rassemblé « des armes... On a établi des ban(|ues pour avoir de (c Targent... On a envoyé, au nom de Charles Stuart, « des brevets pour des régiments de cavalerie et d'ina fanterie, pour des commandements de chûteatix... a Quelles ont été de tout temps les insolences de ce « parti, les honnêtes gens le savent... Ce n'est pas tout ; « d'autres fléaux aus^i ont reparu, des hommes d'une « autre sorte que ceux dont je viens de vous parler, « vraiment des épines et des ronces, et pis encore^ s'il « y a quelque chose de pis. Ceux-ci, au nom de la Ré- « publiijue, se sont efforcés de jeter l'Angleterre dans « la plus dangereuse, la plus désespérée des confu- « sions... Si une répubUque doit succomber, il vaut a mieux qu'elle succombe sous des hommes que sous
a des gens qui diffèrent bien peu des bêtes ; si elle doit c( souffrir, il vaut mieux qu'elle souffre de la niain des tf riches que de celle des pauvres, car « les pauvres, « comme dit Salomon, quand ils oppriment, sont comme a un orage qui ravage tout et ne laisse rien derrière a lui. » Voilà quels ennemis publics ont grandi sons
« votre ombre Pourquoi? à cause de vos lenteurs,
à parce qu'ils avaient, disent-ils eux-mêmes, respérânce « que ce Parlement ne fonderait rien... Vous aviez a pourtant Toccaèion de mettre la paii entré tous les (c gens de bien et de piété, et de les rendre, eux et ces
« trois nations, tranquilles et heureux Il y avait un
« gouvernement chez ce peuple , un gouvernement a qui dure déjà depuis quinze Inois... Si vous jugiez a des choses autrement que moi , c'eût été, de vôtre « part , un acte amical de me montrer en quoi con- 6 slstait mon erreur; mais je n'ai pas entendu un mot « de vous. Au lieu de cela, vous avez employé votre ô temps à instituer quelque chose de nouveau, sur un « fondement autre que celui du gouvernement actuel, « comme si vous aviez voulu chercher matière à une « querelle , plutôt que donner au jpeuple un établis- « sèment solide... Et quel motif aviez-vous de que- « relier? Quels raisonnements avez-vous mis en avant a pour m'amener à votre opinion*? J'aurais voulu que « vous me fissiez l'honneur de me faire connaître vos « raisons?... N'y avait-il personne parmi vous pour le « proposer?... Si je n'ai pas tort d'écouter des commé- « rages de ville, cela a été proposé et rejeté avec ru-
AU PARLEMENT (2î janvier 1655). 115
« desse et roideiir... Je n'aurais point été opposé à des « changements dont \ous m'auriez démontré Futilité... « Je puis vous le dire ; je me suis chargé de ce gouver- * nement dans la simplicité de mon cœur et comme « devant Dieu, pour y jouer le rôle d'un honnête a homme ; aucun intérêt particulier, ni de fortune, ni « d'honneurs, ni de famille ne m'a déterminé à cette « entreprise... Si vous m'aviez offert, sons la constilu- V tion première de ce gouvernement, une cliose, une a seule chose... (je parle après y avoir bien réfléchi ot 0 devant Dieu, et J'ai toujoui-s été de cet avis, comme « le savent plusieurs de ceux cpii m'entendent) si, dis-je, « vous aviez inséré dans votre constitution cette seule (( chose que le gouvernement Serait placé héréditairea ment dans ma famille , je l'aurais refusé ! Et selon a ma conscience et mes lumières actuelles, je n aurais « pu faire autrement;... quoique je ne puisse pas dire « Ce (Jue Dieu voudra faire de mol, et de vous, et de la « nation, après les précieuses occasions qu'il nous a « offertes.... Je sais que je rencontrerai des difficultés, « et (lue, notammerit dans la grande affaire de lever de « l'argent, cette nation ne se laissera pas, et ne doit pas « Se laisser abus6r par de faux prétexte.^ de nécessité.... a Si Je n'avais pas eu bien ferme en moi l'espérance ô que la cause et rétablissement que je soutiens « viefirient de t)ieu, il y a bien des années que je m'en a sei'aîâ retiré. Si c'est Tcruvrede Dieu, il la soutiendra; é SI é''ésl rouvre de l'Iiomme, elle tombera, comme (J tniit ce qui vient de Phomme seul est tombé depuis
IK; OUOMWELL DISSOUT
« le commencement du monde ; que sont toutes nos « histoires et tous les récits des temps anciens^ sinon « Dieu manifestant lui-même qu'il renverse et foule « aux pieds tout ce qu'il n'a pas planté? Que le Dieu de « sagesse traite ainsi notre établissement î S'il est de « structure et d'invention humaine, si ce sont des in- « trigues et de vieux complots qui ont amené les choses « à ce point, si elles ne sont pas nées du sein de la Pro- « vidence, elles s'écrouleront. Mais si le Seigneur prend « plaisir à l'Angleterre, s'il nous veut du bien, il a « bien le pouvoir de nous soutenir 1 Que les difficultés « soient ce qu'il leur plaira; avec l'aide de Dieu, (( nous serons capables de les afTronter. Grâces en « soient rendues à Dieu, j'ai été endurci aux difficul- « tés, et Dieu ne m'a jamais manqué quand je me « suis confié en lui. Je puis rire et chanter dans mon « cœur quand je parle de tout cela, soit à vous, soit « à d'autres. Bien des gens peuvent penser que c^est « une rude entreprise de lever de l'argent chez cette « nation sans aucune autorité de Parlement; mais « j'ai à présenter aux braves gens de cette nation l'arec gument de leur propre salut : aiment-ils mieux « suivre leur volonté, pour leur ruine, que s'accom-
« moder à la nécessité? Je ferais injure à ma patrie
« de le supposer. Là sera mon excuse Je vous ai fati-
« gués par un long discours; il ne fera pas, je crois, « sur tous, l'impression qu'il fait ici sur quelques-uns. « Mais comme ceci m'est inconnu, je l'abandonne à « Dieu, et voici ma conclusion : je crois de mon
LE PARLEMENT ^22 JANViiR 1650;. 117
« devoir de vous dire qu'il ne convient ni à Tintérêt il de ces nations^ ni au bien public^ que vous siégiez « plus longtemps ici. Je vous déclare donc que je dis- « sous ce Parlement *. »
* Carlyle, CromweU's Letters and Speeches, t. II, p. 317-347; — Parliam. Hist., t. XX, p. 403-431;— Whi tel ocke, p. (510-618 ;—Ludlow. Mémoires, t. II, p. 270-276; — Godwin, Hist. of the Commori' icealth, t. IV, p. 153-157.