U COMITÉ DE SALUT PT7BUG DE COSEKSA
« Par des circonstances inutiles k rappeler, nos forces * ont dû rétrograder dans ce chef-lieu. Désireux d'éviter « au pays les horreurs d'une guerre acharnée, et les « suites d'une invasion de la part des troupes royales, « invasion que le site défavorable de Cosenza rendrait « plus facile, nous avons décidé d'évacuer cette ville a spontanément. Nous resterons inébranlables, toutefois, « dans les principes proclamés le 2 juin, et, en trans- « plantant le drapeau de l'insurrection dans la province « voisine, nous nous constituerons à Catanzaro en gou-
« vernement provisoire central des Calabres. De fortes
« masses de Calabrais, aidés de leurs frères Siciliens,
« prêtant leur appui à la sainte cause , nous mettront
u bientôt à même , non-seulement de rentrer dans cette
« province, mais de propager la révolution dans le reste
« du royaume.
« Cosenza, le 3 juillet 1S48.
« Joseph Ricciatidi, président; François « Federico, Stanislas Lupinàcci, Benoît « Musolino, Louis Miceli, secrétaire *. »
C'est ainsi que je parlais au nom du comité, le 3 juillet !*U8; mais, je dois le dire, je sentais bien en moi-même que la cause des Calabrais était ruinée , car, dans les guerres d'insurrection, il suffit d'un pas en arrière pour que tout soit perdu. En effet, la démoralisation des Calabrais, et surtout des Siciliens, ne fit qu'augmenter dès ce jour, à un tel point, qu'avant même d'arriver à Tiriolo, j'en étais à me demander s'il serait possible d'exécuter le plan auquel j'avais fait allusion dans mon dernier manifeste. Ces craintes se changèrent en certitude, quand j'eus reçu une lettre de Stocco , par laquelle il m'annonçait qu'il était entré en pourparlers avec Nunziante, et m'engageait à en faire autant avec Busacca. Décidé à me faire sauter la cervelle plutôt que de capituler, je déclarai à mes collègues, qu'attendu la gravité de la situation et la
1 Deux signatures manquent à ce document, celle de Dominique Mauro ci de Jean Mosciaro, membres du comité, envoyés, en qualité de commis* saircs extraordinaires, l'un à Paola, l'autre à Campolcnose.
disposition des esprits, il ne nous restait que deux choses à faire : pourvoir au salut des Siciliens, nos frères, et clore avec honneur une insurrection restée sans tache jusqu'alors. Sur l'assentiment de mes collègues, j'écrivis trois lettres pour Messine, une, entre autres, au commissaire du pouvoir exécutif, M. Piraïno, par laquelle je l'adjurais d'envoyer sur-le-champ dans les eaux de la mer Ionienne un bateau à vapeur destiné à recueillir les Siciliens. Mais la panique qui avait saisi ces derniers était telle, qu'ils ne voulurent pas attendre le résultat de ces lettres. Sourds à ma voix, qui leur conseillait de se jeter avec nous dans les montagnes de la Sila, où la troupe n'aurait pu les atteindre, ils expédièrent, le 6 juillet au matin, une cinquantaine des leurs sur le bord de la mer, et ayant réussi à s'emparer de trois petits bâtiments à voile, le soir même, ils quittèrent Tiriolo, suivis d'une centaine de Calabrais. Le lendemain , après avoir reçu de la ville de Catanzaro mille ducats et les vivres nécessaires à la traversée, ils s'embarquèrent pour Corfou. On sait comment, quelques jours après, ils furent capturés par un bateau à vapeur envoyé à leur poursuite par Nunziante. Les Siciliens avec leurs sept pièces de canon étant partis, il nous aurait été impossible de garder, avec les trois ou quatre cents hommes dont nous pouvions encore disposer, la position de Tiriolo, placés comme nous l'étions entre Busacca, qui s'avançait à la tête de cinq mille hommes, et Nunziante, dont l'avant-garde était à quelques milles de distance. Nous quittâmes donc Tiriolo pour les montagnes de la Sila, où il nous aurait été facile de tenir en échec toutes les troupes de Ferdinand; mais, pour cela, il eût fallu
renoncer aux principes qui avaient présidé à l'insurrection, et changer en brigandage une guerre de liberté. Ces lignes ont principalement pour but de répondre à ceux qui, nous reprochant d'avoir quitté les Calabres, quand il était encore possible de combattre , nous citent , à ce sujet, la résistance opposée pendant quatre ans, dans cette même province, à l'armée française. Mais, outre la raison que j'ai alléguée plus haut, il faut tenir compte de la profonde différence qui existe entre les deux époques. De 1 806 à 181 0, il s'agissait d'une guerre nationale contre un étranger détesté par les masses, soutenues elles-mêmes par l'or des Bourbons et les armes de l'Angleterre, tandis que, en 1848, il était question d'une de ces luttes de partis, dans lesquelles le bon choix des moyens est commandé plus que jamais par l'intérêt même de la cause que l'on défend.
Entrés dans les monts de la Sila, le 7 juillet au matin, nous y demeurâmes jusqu'à ce que le moyen de nous embarquer se fût présenté. Je réunis tous les Calabrais qui avaient suivi le comité, et, en leur communiquant la résolution prise de quitter le pays, je leur demandai s'ils étaient disposés à nous suivre dans l'exil. La plupart aimèrent mieux rester dans les montagnes de la Sila, pendant qu'avec seize compagnons , au nombre desquels on comptait les membres du comité, je me jetais sur un esquif, à quelques milles de Crotone. Mais la mer était très houleuse ; aussi , après avoir louvoyé le long des côtes pendant toute la nuit , nous nous emparâmes de deux grosses barques de pêche , et nous fîmes voile pour les îles Ioniennes, de cette même plage où , quatre ans aupa-
ravant, les Bandiera avaient débarqué 1 Nous n'avions ni carte , ni boussole ; mais il y avait parmi nous un capitaine de navire, et, guidés tantôt par son expérience, tantôt, comme les anciens, par les astres, nous voguâmes versCorfou. Dans la nuit du 40 au 41 juillet, un bateau à vapeur nous apparut au clair de lune , ayant l'air de se diriger de notre côté. C'était le même bâtiment qui, deux jours après , devait s'emparer des malheureux Siciliens. Le capitaine, qui crut avoir affaire à des pêcheurs, ne nous accorda pas grande attention, et poursuivit sa route vers Test. Arrivés à Corfou le 42 juillet, j'écri\is aussitôt une espèce de protestation , au nom des trois comités des Calabres, protestation que je publiai plus tard à Rome, ainsi qu'une réponse aux journaux, qui n'avaient pas craint d'accuser les braves Calabrais d'avoir délaissé et même trahi les Siciliens.
Mais il est temps de reprendre le récit des événements de la haute Italie.