‹ Histoire de la révolution d'Italie en 1848Chapitre 14 sur 37 · CONSEIL DE GUERRE · texte numérisé non relu

CONSEIL DE GUERRE

Le 21 Mars.

« La ville de Milan, pour achever sa victoire et éloigner « pour toujours au-delà des Alpes Yenncmi commun de « l* Italie , réclame les secours de tous les peuples et de « tous les princes Italiens, et spécialement ceux du Pié- « mont, son belliqueux voisin. »

Ne s'en tenant pas à cette proclamation, les mêmes patriotes en développèrent l'idée principale, le soir du même jour, dans une espère d'instruction lancée au loin k l'aide des petits ballons dont nous avons déjà fait mention.

21 Mars.

« La lutte dans l'intérieur de notre ville touche k son « terme. L'heure est venue pour les autres villes de secouer « leur sommeil et de suivre notre exemple. Nous les invi- « tons toutes à constituer des conseils de guerre, qui a abandonnent tout ce qui est administration aux mu- « nicipalités, constituées en gouvernements provisoires. « Notre seule et unique afl'aire, k nous, c'est de combat- « tre, afin de chasser de toute l'Italie l'ennemi et les restes « de l'ancien servage. Nous recommandons expressément

m HISTOIRE

« aux conseils de guerre de ne pas s'occuper d'autre « chose. H nous sera très agréable de recevoir toutes les « nouvelles et toutes les communications qu'ils voudront « bien nous faire parvenir par le moyen de commissaires, « qui soient par leurs sentiments à la hauteur de leur « mission. Nous demandons que chaque pays d'Italie mette « en route une députation de bayonncties, et que, conduite « par un bon officier, elle vienne tenir au pied des mon- « tagnes une assemblée armée. 11 faut y conclure avec « nos ennemis un arrangement définitif, dont la base soit « la fixation de leurs frontières de l'autre côté des Alpes, « où nous souhaitons sincèrement que Dieu leur accorde « à leur tour cette liberté et cette prospérité que nous « désirons pour nous-mêmes. »

Presqu'en même temps le gouvernement provisoire envoyait une adresse à Charles-Albert, pour demander son alliance, et l'inviter à la guerre contre l* Autriche; puis, le 22 mars, sur les représentations d'un grand nombre de patriotes, auxquels l'ambition de Charles-Albert faisait ombrage, il publiait une déclaration ainsi conçue :

23 Murs 1818.

« Ce n'est pas lorsque nous luttons encore contre l'en- « nemi , qu'il convient de se livrer à des discussions sur « les institutions politiques dont notre pays devra être « doté. 11 s'agit maintenant de lui conquérir Tindépen- * dance; tout individu qui songerait à autre chose qu'à « combattre, ne se conduirait pas en bon citoyen. Après « la victoire, ce sera à la nation qu'il appartiendra de dis- « enter et de statuer sur ses propres destinées. »

C'était là, en effet, la marche à la fois logique et légale k suivre, et heureux le pays s'il y avait persisté jusqu'au bout, au lieu de céder aux sourdes menées des Albertistes !

Charles-Albert publie à Turin, le 26 mars, une proclamation aux peuples de la Lombardie et de la Yénétie, proclamation qui se fait remarquer surtout par les termes vagues dans lesquels elle est conçue; puis, le 29 mars, il franchit le Tessin, et entre à Pavie, aux cris mille fois répétés de : Vive Châtie! Cette entrée dans l'ancienne ville Gibeline avait lieu sept jours après le glorieux triomphe de l'insurrection de Milan et la fuite honteuse de Radctzki. Il ne s'agissait donc pour Charles-Albert que de compléter la victoire des Milanais, en faisant avec son armée, contre des troupes en déroute, ce qu'une ville presque désarmée avait fait contre des soldats jusqu'alors réputés invincibles. 11 fallait, en un mot, ne pas perdre un instant, marcher droit sur l'ennemi avec toutes ses forces, et, en s'aidant des populations Lombardes levées en armes, ne lui accorder ni trêve ni répit, tant qu'il n'aurait pas évacué entièrement le territoire italien. Quant aux places fortes qui étaient au pouvoir de l'Autriche, le roi sarde aurait dû comprendre que, pour tenir en respect leurs faibles garnisons, il eût suffi d'un simple corps d'observation de dix à douze mille hommes, sinon même de l'attitude hostile du pays, dont les habitants n'auraient pas manqué de tomber vigoureusement sur les troupes assez imprudentes pour s aventurer en rase campagne.

Le simple bon sens, abstraction faite de touje considération militaire, aurait dû dicter une pareille conduit* à

Charles-Albert. Le récit que nous allons faire de la campagne de l'année dernière montrera la manière bien différente dont il comprit son rôle, et convaincra nos lecteurs que la responsabilité des malheurs de la cause nationale, doit principalement peser sur sa tète. Nous aurons pour principaux guides, dans notre exposition, le général Bava et M. Gabriel Maximilien Ferrero. Le premier, commandant en chef du premier corps d'armée, vient de publier un opuscule, où il raconte les opérations dirigées par lui, et le second est auteur d'une brochure intitulée : Journal d'un officier de la brigade de Savoie sur la campagne de Lombardie. Bien que l'un vise avant tout à faire sa propre apologie, et que l'autre soit entièrement dévoué à Charles- Albert, ils n'en fournissent pas moins, par les faits qu'ils racontent, les éléments nécessaires pour juger la conduite, tant de l'armée que du roi. Quant aux événements militaires de la Vénélie, nous ferons surtout usage des renseignements recueillis par des témoins oculaires, sans oublier la réponse opposée par le général Durando aux attaques dont il fut l'objet pour sa capitulation de Vicence.

Notre lutte avec l'Autriche ayant eu pour théâtre une étendue de terrain considérable, comprise entre les rives du Mincio et celles de la Piave, et entre la ville de Mantoue et les Alpes, nous serons obligés plus d'une fois d'interrompre notre récit, afin d'embrasser tous les faits dont la Haute-Italie fut témoin.

Près de huit jours se passent entre l'arrivée de Charles- Albert en ^Lombardie et le premier combat des Piémontais avec les Autrichiens. Ce fut le 8 avril qu'une partie

du premier corps d'armée eut l'honneur de se mesurer avec l'ennemi, et, qui plus est, de le vaincre. Voici de quelle manière ce fait d'armes est raconté par un témoin -oculaire:

« Dans la soirée du 7 avril, la première division du « corps d'armée du général Bava campait à trois milles et « demi environ de Goïto, ancien bourg sur le Mincio, « entre Peschiera et Mantoue. La nuit était froide et plu- « vieuse, les soldats, peu rompus encore aux fatigues de « la guerre, éprouvaient une grande lassitude ; les vivres « manquaient. Dans la matinée suivante, le bruit sétant « répandu dans le camp qu'on allait attaquer les Aulri- « chiens, grande fut la joie des soldats, qui, depuis plu- « sieurs jours, frémissaient d'impatience de se trouver en « face de l'ennemi. Les troupes se mirent en marche vers « neuf heures. Arrivées en vue de Goïto, la seconde coin- « pagnie des Bersaglieri fut lancée en avant, avec un « détachement de cavalerie. Us rencontrent les Tyroliens, « qui, cachés derrière les buissons et les arbres, épiaient « nos mouvements. Après avoir échangé quelques coups « de fusil, ces derniers furent contraints de rétrograder. « Le combat était engagé. Le colonel de la Marmora diri- « geait les Bersaglieri. Un peloton était sous les ordres « du lieutenant Joseph Lions, et l'autre était conduit par « le capitaine Testa et M. Galli délia Mantica. Les tirail- « leurs ennemis ayant été dispersés, le lieutenant Lions « se jette audacieusement dans Goïto. Le brave colonel « de la Marmora animait les soldats par l'exemple et par « la voix, quand, tout à coup, une balle lui brise la mà-

« choire inférieure; il est obligé d'abandonner le combat. « Peu d'instants après Galli était mortellement blessé, a Lions, placé dans une position favorable, d'où les soldats « faisaient feu sur les Autrichiens avec une, incroyable « hardiesse , continuait à tenir l'ennemi à distance, lorsque « le major Maccarani vint à son secours avec le bataillon « Royal-Vaisseau. Les impériaux fuient alors en désordre. « Arrivés sur la rive gauche du Mincio, ils cherchent à se « rallier, pour en disputer le passage. Le combat était « des plus acharnés : le major Maccarani fut blessé et « renversé de cheval, et le jeune sous-lieutenant Wrigt « frappé mortellement à la tête. Les Autrichiens, assaillis « avec une nouvelle impétuosité par un bataillon de la « brigade de la Reine, furent contraints de passer le pont, « ce qu'ils exécutèrent, en faisant sauter une arche. Malet gré cela, le feu continuait de part et d'autre, et nos « braves canonniers n'en poussèrent pas moins une pièce « d'artillerie jusqu'à l'entrée du pont, profitant du parait pet droit, qui était resté intact. Quelques soldats du « bataillon Royal-Vaisseau, des Bersaglieri et de la Reine, « se portèrent même sur la rive gauche du Mincio, faisant « feu sur les artilleurs ennemis, qui se retirèrent précipi- « tamment, laissant une pièce en notre pouvoir. M. Emile « Ferrero, capitaine du génie, sur l'ordre du général « Bava , fit réparer le pont avec la plus grande célérité, « malgré le feu des Autrichiens. Le passage étant rétabli, « le reste de la division poursuivit l'ennemi, qui se retira « dans Mantoue.

« 11 est à regretter, dit le général Bava, en parlant du « combat de Goïto, que notre cavalerie n'ait pu franchir

t la rivière, atin de poursuivre l'ennemi , car c'aurait été « alors une journée tout-à-fait glorieuse pour nos armes, « d'autant plus que tout le monde avait rempli brillam- « ment son devoir. »

Ces paroles ont une grande valeur dans la bouche de M. Bava, qui , en général, est très sobre d'éloges, sinon même très sévère à l'égard de l'armée piémontaise.

« Ce premier et beau fait d'armes, ajoute M. Bava, « mit en notre pouvoir une centaine de prisonniers, ainsi « qu'une pièce de canon, et satisfit pleinement Sa Majesté « le roi, qui, quelques jours après, daignait venir en « personne récompenser, sur les lieux mêmes, les bra- « ves qui s'étaient le plus distingués. »

Il aurait fallu profiter de ce succès, qui avait beaucoup exalté l'esprit du soldat, pour marcher immédiatement en avant, et pousser la guerre avec vigueur. Au lieu de cela , on se borna à des attaques partielles , dans lesquelles, il est vrai, la victoire fut constamment de notre côté, mais qui, en nous faisant perdre un temps précieux, permettaient à l'ennemi de se refaire , et d'attendre des renforts. Après plusieurs escarmouches, qui ne servirent qu'à prouver l'ardeur du soldat et lïmpéritie de ses chefs, le 49 avril, Charles-Albert sort de son quartier-général de Volta, à la tête d'un corps d'armée composé des brigades de Casai et d'Aoste , d'un bataillon de Bersaglieri, et de deux batteries d'artillerie, et se dirige sur Mantoue, pour faciliter aux troupes toscanes leur jonction avec les Piémontais. Vers dix heures du matin , une partie de la garnison de Mantoue se met en mouvement pour attaquer les Toscans. Les troupes sardes arrivent sur ces entre-

faites, et le combat s'engage près de l'église des Grâces. L'ennemi lâche pied, et les Toscans, unis aux Piémontais, le poursuivent jusque sous les murs de Mantoue.

Le 23 avril, quinze cents Parmesans, avec quatre pièces d artillerie, viennent se joindre aux troupes de Charles- Albert. Voici maintenant le récit de M. Ferrero sur les engagements des 28 et 29 avril.

« Une vive fusillade se fait entendre dans la journée « du 21 , du côté de Peschiera. C'était la brigade de Pié- « mont, qui, sous les ordres du brave général Bés, re- « poussait vigoureusement l'ennemi des villages de Pa- « cengo et de Cola, placés près du lac de Garda. Les « Autrichiens étaient dix contre un ; mais la valeur de « nos soldats supplée au nombre, et les impériaux , mal- « gré leur énergique résistance, sont forcés de céder leurs « positions : la brigade de Piémont n'a eu dans ce bril- « lant fait d'armes que vingt-neuf hommes hors de com- « bat, dont quatre seulement ont succombé à leurs bles- « sures.

« A huit heures du matin , le 29 avril , on vient préve- « nir notre major, M. Mudry, qu'une colonne de près de « cinq mille hommes se disposait à nous assaillir, pour « se frayer un passage à travers les collines , et porter « secours aux troupes attaquées par la brigade de Pié- « mont. M. Mudry fait aussitôt prendre les armes , se « poste sur la hauteurs et envoie les tirailleurs en avant. « Le feu s'engage avec vigueur, nos soldats sont impa- « tients de se mesurer avec les Autrichiens : on corn- « nieace par détacher quelques pelotons pour soutenir « les éclaireurs; mais la fusillade devient toujours plus

« vive, et les rangs ennemis deviennent plus épais. Alors « tout le 3 e bataillon se précipite en avant et se répand « sur les hauteurs et dans les vallons. Nos braves Savoi- « siens font des prodiges de valeur, et ils se montrent « aussi aguerris que de vieux soldats. Curlelin, chasseur « de la 2 e compagnie, tombe à mes côtés, et expire en « disant : // m'est indifférent de mourir, puisque j'ai tué « deux Tudcsques. Mercier, de la même compagnie, <* poursuit vingt Tyroliens. Un chasseur de la V e com- « pagnie tue un officier qui avait eu la lâcheté d'assom- « mer à coups de crosse un de nos soldats blessés. A une « heure et demie , nous avions déjà fait plusieurs pri- « sonniers; la canonnade continuait du côté de l'ennemi; « cependant nous avancions toujours. Le capitaine Char- « bonneau reçoit trois balles : il est bon de faire observer « que les Tyroliens visaient spécialement aux officiers. « Après six heures d'un combat des plus acharnés, deux « bataillons de la brigade de Piémont viennent renforcer « les nôtres , et les Autrichiens ne tardent pas à battre « en retraite. »

La journée du 30 avril fut encore plus glorieuse. Dans le but de couper toute communication entre Peschiera et Vérone, Charles-Albert envoya le général de Sonnaz, avec une forte division, s'emparer des positions importantes de Pastrengo, village situé entre Sainte-Justine et l'Adige.

« L'action commence à onze heures du matin, écrit « M. Ferrero; nos troupes, puissamment secondées par « l'artillerie , chassent l'ennemi de toutes ses positions , « entrent victorieuses dans Pastrengo , sur les quatre « heures du soir, et prennent possession de toutes les

« hauteurs qui dominent l'Adige. Le général d'Aspre et « l'archiduc Sigismond étaient présents à ce combat. Si « nous avions poursuivi les Autrichiens parla rive gau- « che, notre succès aurait été complet; car ils étaient si « démoralisés, qu'ils n'auraient opposé qu'une très faible « résistance. Le roi et le duc de Savoie se sont toujours « montrés au poste le plus dangereux. La brigade aux « Gardes s'est conduite d'une manière admirable. M. Er- « nest Riccardi, officier dans ce corps, suivi d'un peloton « de grenadiers, auxquels s'étaient mêlés quelques fîer- « saglieri, des soldats de Savoie et des Parmesans, « poursuivit l'ennemi en tirailleur jusqu'au passage de « l'Adige. »

Entre autres traits de bravoure , M. Ferrero cite les deux suivants :

« Le capitaine Delavenay, commandant la 2 e com- « pagnie de grenadiers du 1 er régiment, sur l'ordre du « colonel, s'avance avec un peloton contre une compagnie « autrichienne qui avait surpris une de nos escouades « dispersée en tirailleurs, et s'élance hardiment vers « l'ennemi, l'attaque à la baïonnette, le serre de près, « saisit un officier, et lui enjoint, sous peine de mort, de « lui remettre son épée et de faire déposer les armes à « ses soldats. Frappés de panique, les Autrichiens se « rendent prisonniers. Ils étaient au nombre de cent « quarante-neuf, y compris trois officiers. Le capitaine « Delavenay fut habilement secondé dans cette entreprise c par son lieutenant M. Parpillat.

« Une escouade de tirailleurs venait de s'emparer d'une « position ennemie , et se disposait à pénétrer dans une

• ferme, où s'étaient réfugiés plusieurs Croates; le sous- « lieutenant Cocatrix, officier plein d'intrépidité, saa vance le premier pour enfoncer la porte. 11 allait ac- « complir cette tâche périlleuse, lorsque le soldat Perrier « le retient, et s'élance devant lui. Àu moment où la porte « cède à ses efforts, il tombe frappé dans la poitrine de « trois coups de feu , et expire en disant : Je suis content « d'avoir sauvé la vie à mon officier.

« On est heureux et fier, ajoute avec raison M. Fer- « rero, de commander à de pareils hommes. »

L'artillerie piémontaise causait surtout les plus grands ravages dans les rangs de l'ennemi. On trouva sur un officier autrichien tué à Pastrengo une lettre ainsi conçue: « Tous les jours on nous mène à la boucherie : l'artillerie « sarde fait des ravages épouvantables dans nos rangs, a et je crains bien de ne plus rentrer en Allemagne. »

Il suffisait parfois de quelques coups de canon pour disperser plusieurs bataillons. C'est ce que l'on vit lors de la sortie de Vérone d'un corps de trois mille hommes, destiné à opérer une diversion , en occupant les hauteurs de Palazzuolo et de Sainte-Justine. Une autre tentative du même genre fut repoussée à C Osier ta del Bosco, entre Sona et Palazzuolo, par le capitaine d'artillerie Paul Rie» cardi. Ayant laissé approcher la colonne autrichienne jusqu'à la portée du canon, il la mit en déroute par une décharge à mitraille. Dans la même journée du 30 avril, le général Dès entrait à Piovezzano, avec sa brigade, et battait complètement un corps ennemi bien supérieur en nombre.

Presqu'en même temps, les troupes toscanes, sous les ordres du général d'Arco-Ferrari, assaillies dans leur

camp sous Maatoue, opposaient la plus vive résistance, et forçaient l'ennemi à rentrer dans la place, après lui avoir fait essuyer des pertes considérables. Les Toscans allaient s emparer d'une pièce d'artillerie, lorsqu'une compagnie s'avance, le drapeau tricolore en tête, et en criant : Vive l'Italie! vive Pie IX! C'était un indigne stratagème, dont les Autrichiens se servirent pour sauver leurs canons; car leurs adversaires , trompés par cette démonstration fraternelle , s'étaient arrêtés tout-à-coup.

Dès le 13 avril, on avait commencé le siège de Peschiera; mais, faute de grosse artillerie, qu'on attendait de jour en jour, on ne faisait guère de progrès. Il était nécessaire, en outre, d'isoler complètement cette place du corps d'armée qui avait son quartier-général dans Vérone.

Aussi, le 6 mai, dans l'espoir de déterminer les Autrichiens à en venir à une bataille, ou de pouvoir exciter un mouvement insurrectionnel dans la ville, le roi donna Tordre à une partie de l'armée de s'avancer sur Vérone. Nous aurons encore une fois recours à l'ouvrage de M. Ferrero, en ayant soin de contrôler son récit par celui du géuéral Bava.

« Vers les premières heures de la matinée , les troupes « quittèrent les positions qu'elles occupaient sur les hau- « teurs, entre Pastrengo et Goïto, et descendirent dans la « plaine, animées d'une joyeuse ardeur. L'aile droite de « l'armée était commandée parle général de Ferrère, qui « avait sous ses ordres les brigades de Casai et d'Acqui, « ainsi que deux batteries d'artillerie. Ce corps était sou- « tenu parla division de cavalerie Olivieri. Le centre, où « se trouvait le roi , était composé de la brigade d'Aorte,

« des Gardes, du bataillon Royal-Vaisseau, et de la coin- « pagaie Grifiini. L'avant-garde, formée par la division c de cavalerie Sala, et par les brigades de Coni et de la « Reine, était guidée par le duc de Savoie. L'aile gauche, « sous les ordres du général Broglia, se composait de la c troisième division. Le centre de l'armée s'avança, lais- « sant les deux ailes échelonnées en arrière. Les villages « de Santa-Lucia , de Croce-Bianca , et de San-Massimo « forment une triple ceinture de posles avancés, dont il a faut se rendre maître avant de pénétrer dans Vérone *. a Nos troupes , dirigées contre des retranchements en « pierre sèche , derrière lesquels l'ennemi s'était abrité, « sont foudroyées par la mitraille, et par une fusillade des « plus vives. A l'attaque de Santa-Lucia, un bataillon « aux gardes, malgré l'artillerie qui le décimait, pénètre « avec impétuosité dans un poste occupé par l'ennemi, et « l'oblige à rétrograder. Un régiment de la brigade d'Aoste « s'élance à l'assaut des murailles d'un cimetière, où « les impériaux s'étaient embusqués, et les nôtres désar- « ment plusieurs soldats, en saisissant avec une incroyant ble audace les canons des fusils que les Autrichiens « appuyaient sur le rebord du mur pour viser plus sure- « ment. Les difficultés ne font qu'accroître la valeur des « Piémontais. Ils franchissent tout obstacle, se précipitent « hardiment dans le cimetière, attaquent les Autrichiens « à la baïonnette, et en font un horrible carnage. Le

4 Ces mômes positions coûtèrent des torrents de sang, en 1799, aux troupes Françaises, commandées par Schérer. San-Masshno, pris et repris sept fois par les Autrichiens, rata eu Un au pouvoir de ces dernier*.

« sous-lieutenant Torrazzo di Castelnuovo, etLacosta, « porte-drapeau dans la brigade aux Gardes, furent les « premiers à gravir les parapets de Santa-Lucia, et, par « leur noble exemple , encouragèrent les soldats à les « suivre. Deux bataillons du second régiment et un du « premier, sous les ordres du colonel Mollard, furent en- « voycs à l'attaque du village de Croce-Bianca , qui était « barricadé et défendu par quelques pièces d'artillerie. « Ma compagnie était à la tête de la colonne. Nous tra- « versâmes quelques champs plantés de mûriers, et cou- « pés par des amas de pierres en forme de murs, qu'il fal~ « lait escalader sans cesse. Arrivés à une portée de fusil « de l'ennemi , nous sommes accueillis par une terrible « décharge de mitraille. Nous restons plus d'une heure « sous le feu, calmes et impassibles, sans pouvoir avan- « cer, car nous étions dépourvus d'artillerie ; enfin l'or- « dre survint d'abandonner une entreprise meurtrière, « dans laquelle nous aurions infailliblement succombé. »

Les pertes de cette journée furent énormes de part et d'autre. Bien que l'ordre du jour ne portât le nombre des blessés qu'à six cent cinquante-neuf, et celui des morts à quatre-vingt-dix-huit, l'armée eut, le 6 mai, plus de mille hommes mis hors de combat. Le 46 e régiment (brigade de Savone) fut tellement maltraité par l'artillerie ennemie, qu'il eut cent quarante hommes , tant morts que blessés. L'intrépide brigade d'Àoste , commandée par le général Sommariva, sou flrit encore plus. Beaucoup d'officiers se trouvèrent au nombre des blessés et des morts. Nous en mentionnerons deux parmi ces derniers, le colonel Caccia, commandant le 5 e régiment, qui , frappé d'ui*e balle dans

de là révolution italienne. 499

la poitrine, expira en proférant ces mots : « Je mi* heureux de mourir pour la cause italienne; » et le marquis Colli de Felizzano , lieutenant d'artillerie , et fils atné de l'ancien ministre des affaires étrangères en Piémont. Celuici avait envoyé à l'armée trois de ses enfants. En apprenant la mort glorieuse de son aîné, il essuya une larme, et ordonna à son quatrième fils d'aller le remplacer.

Le bulletin de l'armée autrichienne, portant la date du 6 mai, est conçu dans ces termes :

« Ce matin, l'ennemi est venu assaillir nos avant-postes « de Vérone avec toutes ses forces. Le feu s'est propagé « rapidement sur toute la ligne; l'attaque principale de « nos adversaires a eu lieu à Santa-Lucia, et la bravoure « déployée par les Piémontais a été égale à celle de nos « troupes. Le combat a duré depuis neuf heures du ma* a tin jusqu'à cinq heures du soir. »

Telle fut la bataille de Santa-Lucia , l'une des plus brillantes pour nos armes, mais en même temps des plus mal dirigées, ainsi qu'il ressort de la relation même du général Bava. Croirait-on qu'aucune mesure n'avait été prise pour connaître le terrain sur lequel on devait opérer, et que l'on fit attaquer des retranchements munis d'artillerie, que le feu de nos batteries ne pouvait entamer, à cause de difficultés locales presque insurmontables? Ajoutez à cela la mauvaise organisation des ambulances, et partant le peu de soin apporté au pansement des blessés. M. Ferrero insiste beaucoup sur ce point , et nous croyons devoir rapporter ses paroles :

« Des blessés m'ont dit qu'ils avaient cruellement souft fert dans les voitures de l'ambulance. En effet, ces

« véhicules sont suspendus sur de si mauvais ressorts, « que les cahots n'occasionnent pas seulement la dou- * leur, mais provoquent souvent l'hémorragie. On devrait « s occuper d'améliorer le service des hôpitaux en cani- « pagne, et placer auprès de chaque bataillon un chirur- « gien et deux aides. Quant aux voitures d'ambulance, il « eu faudrait au moins trois par régiment. Quelle con- « fiance, quelle énergie plus grandes aurait alors le sol- « dat sur le champ de bataille, s'il était assuré que, atteint « par le feu ou le fer ennemi, les secours les plus prompts « lui seraient prodigués! »

Le manque de vivres, ou leur mauvaise qualité, ajoutait à la triste situation du soldat, qui n'en ht pas moins preuve, cependant, de la plus admirable discipline, durant tout le cours de la campagne. Nous ne pouvons nous défendre d'un sentiment profond d'indignation contre les chefs inhabiles d'une armée aussi brave sur le champ de bataille que patiente k supporter toute espèce de fatigues et de privations , et qui n'a recueilli pour tout fruit de ses souffrances que le dédain, et même la calomnie de l'étranger!...

Mais c'est surtout aux volontaires que la presse réactionnaire, en deçà des Alpes, devait prodiguer les attaques les plus vives, et nous ajouterons les plus injustes ; car ils firent tous admirablement leur devoir, tant sur les bords du lac de Garda, que dans le Tyrol , dans la Vénetie, et pendant la sanglante journée de Gurtatone. De plus, personne n'ignore les services rendus par eux k la ville de Venise, dont ils ont constitué presque exclusivement l'énergique garnison. La vérité de ces asser-

tions deviendra encore plus évidente par l'exposition que nous allons faire des opérations qui eurent Heu en dehors du terrain occupé par l'armée sarde.

Dès le commencement de la campagne, des légions de volontaires napolitains étant arrivées successivement, on les échelonna en partie autour du lac de Garda, où ils livrèrent plusieurs combats aux Autrichiens. Lors de l'incendie de Castelnuovo, et des actes sauvages commis par l'ennemi dans ce bourg, où la moitié de la population fut passée au fil de l'épée, les Napolitains perdirent plu- * sieurs des leurs. Leur échec aurait été bien plus grave, sans l'intrépidité de M. Del Balzo, l'un des volontaires. La garde des défilés du Tyrol, d'une extrême importance, car elle devait empêcher l'armée sarde d'être prise en flanc, était confiée aux volontaires lombards, renforcés par quelques Napolitains. Maîtres des forts de Lodrone, et de Rocca d'Ànto, ces braves jeunes gens, bien que totalement abandonnés par l'armée de Charles-Albert, défendirent vaillamment leurs positions, et ne quittèrent la partie que les derniers *. Leurs principaux chefs furent MM. Manara et Arcioni. Cinq à six mille volontaires, sous les ordres du vieux général Zucchi, occupaient la forteresse de Palmanova, tandis que plusieurs bataillons, recrutés surtout dans la jeunesse des États-Romains, garnissaient les autres villes de la Yénétie. Us étaient

* Cet abandon des volontaires Lombards , de la part de Charles-Albert, eut pour principale cause le désir de ne pas se brouiller avec la diète de Francfort, qui avait déclaré le Tyrol partie intégrante de la Cou fédératiou Germanique. ,

niSTOias

placés, les uns sous le commandement du général Ferrari, les autres sous celui du général Durando. Ce dernier avait aussi sous ses ordres deux régiments suisses, et plusieurs bataillons de troupes de ligne romaine , avec quelques pièces de canon et un peu de cavalerie. Parti de Rome au commencement d'avril, il ne traversa le Pô que vers la tin du mois, poussé plutôt par la force de IV pinion publique, que par les ordres du gouvernement. Le général Ferrari , à la tète de quatre bataillons de volontaires, s'était porté sur la Piave, afin d'en défendre le passage contre les troupes de Nugent. Les 8 et 9 mai, des actions meurtrières eurent lieu au Molinetto et à Cornuda. Quoique les volontaires romains vissent le feu pour la première fois, et que, attaqués par des forces supérieures et privés d'artillerie, ils ne fussent pas secourus par Durando, ils firent des prodiges de valeur. Forcés de se retirer sur Trévise, ils repoussèrent, avec la garde nationale de cette ville, plusieurs attaques des Autrichiens 4 . Le général ennemi, voyant qu'il ne pouvait réussir à s'emparer de Trévise, et sachant que Durando avait

1 Le général Ferrari, indignement attaqué par quelques-uns de ses subordonnés, crut devoir publier une apologie de sa conduite. Selon nous, il n'en avait pas besoin , car sa vie , toute de bravoure et d'honneur, était là pour répondre a la calomnie. Ancien soldat de l'empire, blessé à Provins, en 1814, et décoré par l'empereur sur le champ de bataille, M. Ferrari combattit ensuite brillamment, d'abord en Afrique, puis en Espagne, ou , en 1857, il remplaça, dans le commandement de la légion étrangère , le colonel Conrad , tué a la bataille d'Huesca. Le général Ferrari vient de mourir à Rome des suites d'une longue maladie, et l'Italie a fait en lui une grande perte.

abandonné la Brcnta à Fontaniva, sur la route entre la Piave et Vicence, s'avança avec la plus grande partie de ses troupes sur cette ville. Il y arriva le 20 mai , avec dix-huit mille hommes et trente-six pièces de canon. 11 n'y avait à Vicence, indépendamment de la garde nationale, que deux mille volontaires romains et une centaine de Lombards. Or, malgré l'extrême faiblesse de ces forces, et quoique , pour tous ouvrages de défense , il n'existât que des barricades, la résistance de la ville se prolongea durant sept heures, si bien que les Autrichiens, après avoir essuyé des pertes considérables, durent se retirer, et renoncer à la prise de Vicence , comme ils avaient renoncé à celle de Trévise. Ayant tourné la ville du côté du nord, ils se dirigèrent sur Vérone; mais là, des reproches amers de la part de Radetzki attendaient leur commandant en chef, pour s'être laissé battre par une poignée de volontaires , et devant une ville complètement ouverte. Radetzki lui ordonna aussitôt de rebrousser chemin, en ayant soin d'ajouter à ses forces, déjà considérables , bon nombre de chasseurs tyroliens et de la grosse artillerie. L'armée autrichienne , forte de plus de vingt mille hommes, et munie de quarante-deux pièces de canon, se présenta de nouveau devant Vicence, le 23 mai, vers minuit, dans l'espoir de la surprendre. Une première barricade, placée à l'entrée du faubourg, fut tournée par les Croates, qui, connaissant les lieux, parvinrent à se placer derrière elle sans être aperçus. Mais ce fut là le seul avantage remporté par l'ennemi. Un bombardement effroyable eut lieu depuis minuit jusqu à neuf heures du matin. Les volontaires romains et la garde nationale

combattirent sur toute la ligue avec uoe fermeté inébranlable. Il est vrai que le général Durando entrait dans la ville, le 24 mai, à la téte de cinq mille hommes, et que le général Antonini y accourait de Venise avec cinq ou six cents combattants. Mais, si ces troupes firent leur devoir, les volontaires romains n'en défendirent pas moins brillamment les approches de la ville, du coté de Vérone, et nous n'hésitons pas à afûrmer que, sans eux, la résistance n'aurait pas réussi. Nous tenons ces détails d'un témoin oculaire , M. Valentin Pasini , alors adjoint à la mairie de Vicence, et, dans ces derniers temps, représentant de Venise à Paris. Cette fois aussi , les Autrichiens durent se retirer avec des pertes considérables, et le vieux Radetzki fut profondément affligé de cette double défaite, essuyée contre des forces si inférieures.

Page 1