‹ Histoire de la révolution d'Italie en 1848Chapitre 15 sur 37 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Siège de Peschiera. — Brillant combat de Colmasino. — Journée sanglante de Curtatone et de Montanara. — Personnel du gouvernement provisoire de Milan. — Aperçu sur ses fautes. —Intrigue des Albertistes — Vote d'annexion aux États Sardes dans les provinces Lombardo- Vénitienncs et dans les Duchés.— Attitude des Républicains.— Conduite de Pie IX. — Effet de son allocution du 29 avril. — Nouveau ministère a Rome. — Mollesse du grand-duc de Toscane. — Rappel de l'armée et de la flotte Napolitaines. — Bataille de Goïto, le 30 mai, et reddition de Peschiera. — Traits de courage.

Depuis le 6 mai , Charles- Albert, perdant an temps précieux devant Peschiera, s'était occupé presque exclusivement des moyens de réduire cette place, sans songer que les Autrichiens grossissaient de plus en plus dans la Yénétie, surtout après la capitulation de la ville d'Udine. Il est vrai que Ton comptait sur le renfort du corps napolitain , commandé par le général Pépé ; or ces forces, jointes à celles de Durando et de Ferrari , auraient suffi

pour chasser les Autrichiens des provinces vénitiennes. Mais cette considération ne fait qu'atténuer le tort de Charles-Albert ; car il n'aurait jamais dû laisser le temps à l'ennemi de recevoir des renforts, et une extrême promptitude dans ses mouvements pouvait seule le faire arriver à ce résultat.

Le 28 mai, l'incendie s'étant déclaré sur plusieurs points de la place de Peschiera , Charles-Albert fit proposer une capitulation au commandant autrichien, le général Rath. Celui-ci fit répondre que, la brèche n'étant pas ouverte , ni ses munitions épuisées, il ne pouvait se rendre sans déroger aux lois de l'honneur militaire. On recommença donc le feu , et ce fut seulement quarante-huit heures après que la place se rendit. Un combat favorable à nos armes , en jetant la consternation dans la garnison de Peschiera, contribua à en presser la reddition. Le 28 mai au soir, une colonne de huit cents Tyroliens s'empare du village de Bardolino, près du lac de Garda, et y commet toute espèce d'atrocités. Le lendemain , vers les deux heures de l'après-midi , cinq à six mille hommes, munis d'artillerie , descendent de Rivoli pour occuper Colmasino et porter des secours a Peschiera. Quelques compagnies de tirailleurs, parmi lesquelles se trouvait celle des étudiants de l'université de Turin, défendaient ce passage. Elles attendent l'ennemi à une portée de fusil, et le reçoivent par un feu bien nourri. Le général Rès arrive bientôt à leur secours, et le cimetière de Colmasino, ou les Autrichiens s'étaient retranchés, est emporté d'assaut, malgré la plus vigoureuse résistance. Les Piémontais poursuiveut leurs adversaires, la baïonnette daus les reins,

jusqu'au-delà de Cavajonc , où ils campent le soir même. Les impériaux eurent beaucoup de blessés , et laissèrent plus de soixante morts sur le champ de bataille. Mais la tentative des Autrichiens pour secourir Peschiera ne se borna pas seulement au combat de Colmasino. Seize mille hommes, sortis de Manloue le 29 mai au malin, vinrent attaquer les troupes toscanes , et le dixième de ligne napolitain , postés sur la rive droite du Mincio , entre Curtatone et Montanara.

Voici comment les événements de cette sanglante journée nous ont été racontés par un témoin oculaire :

Depuis le 28 mai, le bruit dune concentration de troupes autrichiennes vers Mantoue s'était répandu, et le général Bava en donna avis au général de Laugier, afin que celui-ci surveillât le passage du Mincio, et prît les précautions nécessaires pour empêcher une attaque sur les derrières du camp toscan. Dans la matinée du 29, arriva une dépêche du même général, qui ordonnait la retraite sur Goïto , où les troupes piémoutaises se réunissaient, à cause d'un mouvement en avant de toute l'armée autrichienne, commandée par le maréchal Radetzki en personne. En un clin d'oeil les magasins furent vidés, les bagages chargés sur les voitures, et tout annonçait un prochain départ, quand les premières colonnes ennemies furent signalées. Toute retraite devint dès lors impossible. En face de forces six fois plus nombreuses, surtout d'une cavalerie excellente etde quarante pièces de canon, des soldats jeunes et braves, mais, en général, mal organisés ou sans discipline, ne pouvaient se retirer sans s'exposer à une déroute complète. On se décida donc à garder les positions occu-

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pées, et à s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité. Le général de Laugier parcourut les rangs, encourageant tout le monde à remplir son devoir, et à soutenir l'honneur du nom italien. Vers les dix heures , le combat s'engagea aux avant-postes, et bientôt il devint général. La première ligne des nôtres s'étendait des bords du Lac supérieur jusqu'au village de Saint-Sylvestre , mais le gros des combattants occupait principalement Gurtatone et Montanara. Sur ce dernier point, le brave et infortuné colonel Giovannetti, qui plus tard devait être tué par ses propres soldats, commandait deux bataillons de volontaires, un régiment d'infanterie toscane, un bataillon du dixième de ligne napolitain et quelques compagnies de tirailleurs. La principale attaque de l'ennemi fut d'abord dirigée contre Gurtatone. où, pendant l'espace de deux heures, le combat se soutint sans que les Italiens éprouvassent des pertes sensibles. Le bataillon universitaire de Pise , commandé par le professeur Mossotti , ainsi que d'autres troupes , avait été tenu jusqu'alors en réserve, mais la supériorité numérique de l'ennemi rendit bientôt nécessaire l'emploi de ce secours. Le feu de l'ennemi étant des plus vifs, et un caisson ayant éclaté au milieu de nos artilleurs, ceux-ci furent tués ou blessés presque tous. On vit alors un spectacle étrange : le canonnier Joseph Elbano, de la première batterie du centre , avait eu ses habits entièrement consumés par l'incendie du caisson ; or, bien qu'il fût couvert de brûlures, il n'en continua pas moins à servir à lui seul trois pièces de canon 1 D'autres actes de brillante valeur signalèrent aussi cette journée. Des professeurs qui n'avaient jamais manié le mousquet , et des étudiants qui

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n'avaient jamais vu le feu, marchèrent à l'ennemi comme de vieux soldats. L'élite de l'université de Pise s'était donné rendez-vous dans les champs de Curtatone: M. Ferrucci , l'un des premiers latinistes d'Italie, M. Piria , chimiste d'un haut mérite , M. Pilla, professeur de géologie, d'un grand renom dans la science, et M. Montanelli, professeur de droit, et qui, après avoir été premier ministre sous Léopold H, est au moment où nous écrivons, l'un des chefs du gouvernement provisoire de Toscane. M. Pilla, frappé par un boulet, expira quelques moments après en disant : « Je n'ai qu'un regret, celui d'avoir fait si peu pour la cause italienne!» M. Montanelli, blessé très- grièvement, fut ramassé par l'ennemi sur le champ de bataille, et resta prisonnier de l'Autriche pendant plusieurs mois.

L'ennemi tenta de se jeter entre le lac et Curtatone , afin de nous couper la retraite. C'est donc sur ce point que furent dirigés les principaux efforts du bataillon universitaire, efforts qui, en effet, réussirent à paralyser la tentative des Autrichiens. Mais ceux-ci étaient trop supérieurs en nombre pour être vaincus. Les rangs italiens s'éclaircissaient toujours de plus en plus. Nos braves de Curtatone commencèrent à battre en retraite après quatre ou cinq heures de combat. Formés en colonnes serrées, ils prirent la route de Goïto, sans être trop vivement poursuivis par l'ennemi , dont les forces étaient principalement tournées contre Montanara. De Laugier se montra à la fois bon général et soldat intrépide. 11 avait par deux fois envoyé au colonel Giovannetti l'ordre de se retirer ; mais les deux messagers étaient tombés sous les balles ennemies, et lorsqu'enfin Giovannetti fut averti des in-

tentions de son général , il était déjk tellement cerné par les Autrichiens, qu'il n'aurait pu se frayer un passage que par les armes. Ses pertes furent très graves. Plusieurs officiers supérieurs tombèrent sur le champ de bataille. D'autres étaient faits prisonniers avec des compagnies entières. Deux ou trois drapeaux et quatre canons furent les trophées remportés par les impériaux. Au surplus, leur victoire fut achetée bien chèrement; car ils eurent près de raille hommes hors de combat. Ces pertes s'expliquent d'autant plus facilement que les Autrichiens présentaient de grandes masses au feu de nos bataillons étendus sur des lignes peu profondes. Le soir même, deux colonnes des nôtres arrivaient, Tune à Goïto, l'autre à Marcaria , protégées dans leur retraite par une partie de la division du général Bava, et surtout par la résistance héroïque du 10 e de ligne napolitain.

Ce fait d'armes du 29 mai, l'un des plus glorieux de toute la campague , excita l'admiration de nos ennemis eux-mêmes, et Radetzki ne put s'empêcher de complimenter les prisonniers sur la valeur dont ils avaient fait preuve dans une lutte aussi grandement inégale.

Avant de poursuivre le récit des opérations militaires, il est nécessaire de jeter un coup d'oeil sur l'attitude et les actes des différents gouvernements italiens, mais surtout sur l'action exercée par le gouvernement provisoire de Milan , qui , formé d'éléments hétérogènes et peu en rapport avec la situation, ne contribua que trop aux revers de notre cause.

Voici les membres dont le comité de salut public milanais était composé au commencement d'avril : MM. Ca-

sati, Borromeo, Durini, Lilta (Pompeo), Slrigelli, Bcrctta, Giulini, Guerrieri (pour la province de M antoue), Turroni (pour Pavie), Moroni (pour Bergame). Rezzonico (pour Côme), Carbonara (pour la Valteline), l'abbé Anelli ( pour Lodi et Crema), Grasselli (pour Crémone)

Une des premières choses à faire était évidemment une réforme radicale du personnel des administrations, envahies par les créatures de l'Autriche. Eh bien! croiraiton qu'on laissa en place un grand nombre d'employés, sans en excepter les agents de police, qui, tout naturellement, ne manquèrent pas de servir plutôt l'étranger que la cause nationale. Le personnel du gouvernement une fois changé, le principal soin du comité de salut public aurait dû porter sur les finances et sur l'organisation militaire du pays; mais, là aussi, l'incapacité des hommes qui étaient au pouvoir se manifesta de la manière la plus déplorable. La loterie avait été abolie, le prix du sel diminué, et la loi sur le timbre modifiée. Pour combler le déficit causé au trésor par ces réformes , il fallait nécessairement avoir recours aux prêteurs. Or, de quoi s'avisa le gouvernement? Changeant l'emprunt en une aumône à la patrie, il y mit pour condition qu'il aurait lieu sans intérêts! Malgré cela, le pays répondit à l'appel des gouvernants, et l'on vit riches et pauvres apporter leur offrande, avec cet entraînement que le patriotisme seul peut produire. Quelques millions entrèrent ainsi dans les caisses de l'État; mais comme les besoins publics demandaient des sommes énormes, tant pour les vivres que la

1 La province de Brescia n'était pas encore représentée.

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Lombardie était tenue de fournir à l'armée sarde, que pour les frais d'armement des troupes lombardes, il fallut bientôt recourir à des taxes sur l'industrie et le commerce, sur l'exercice de la médecine, de la jurisprudence et des autres professions savantes , ainsi que sur les dettes hypothécaires. Ce dernier impôt ne pouvait avoir que de sinistres conséquences , car il compromettait le secret des familles, et augmentait gravement les charges résultant des contrats, par l'altération que l'on faisait subir au taux de l'intérêt.

Quant aux mesures militaires, l'impéritie du gouvernement provisoire fut encore plus grande. Malgré les admirables dispositions du pays, on ne sut mettre sur pied, en fait de troupes de ligne, que de douze à quinze mille hommes, aussi mal armés et équipés qu'imparfaitement organisés et inhabilement commandés. Nous ne pourrions trop blâmer, h ce sujet, la légèreté avec laquelle on distribuait les grades, même les plus élevés, tandis qu'il aurait été facile de recruter de bons officiers, soit parmi les débris de l'Empire, soit parmi les Polonais et les Corses, soit enfin parmi les nombreux Italiens qui avaient brillamment combattu dans la légion étrangère , tant en Afrique qu'en Espagne. Nous ne saurions mieux compléter cet aperçu de la conduite du gouvernement provisoire de Milan , qu'en reproduisant encore quelques passages du livre de M. Cattaneo :

« Une nombreuse association de jeunes prêtres, qui « s'étaient offerts à aller prêcher aux paysans la guerre « sainte, et à les entraîner en masse à la défense des « Alpes, eut à essuyer les refus dédaigneux du gouver-

« nement provisoire. On se donna une peine infinie à déf courager les volontaires; les journaux et plusieurs « brochures ont recueilli les justes plaintes que ces hon- « teux procédés arrachaient aux étudiants et à plusieurs c chefe de colonne. L'enthousiasme de la jeunesse était « poussé à un tel degré, qu'on voyait les séminaristes « eux-mêmes faire l'exercice , affublés de leur soutane, et c coiffés de leur chapeau à trois cornes. Ils ont marché « ensuite dans les bataillons réguliers formés par les étu- « diants en masse. C'était, après les croisades, le mouvec ment national le plus spontané et le plus beau qu'on « ait vu en Europe.

« Dix mille vieux soldats avaient quitté le drapeau de « l'Autriche. On n'avait qu'à donner aux caporaux et « aux sergents les épaulettes de lieutenant et de capi- « taine, et les diriger sur l'ennemi. On préféra renvoyer « chez eux la plupart de ces hommes, déjà formés à la « discipline militaire. Quant à ceux que l'on garda, on « ne les mit jamais en ligne, sans songer qu'ils auraient « pu entraîner avec eux ceux de leurs camarades qui « étaient restés sous les 'drapeaux de l'Autriche ; mais « Charles-Albert ne voulait réellement d'autre armée que « la sienne. »

Encore si cette armée , formée sans nul doute d'excellents soldats, avait été bien commandée 1 Mais Charles- Albert n'avait fait d'autre guerre que celle du Trocadéro , et, quant à ses généraux, ils n'avaient pas plus d'expérience que lui. Qu'on se souvienne de l'étrange déclaration faite à ce sujet devant les chambres de Piémont, par k général Franiini, ministre de la guerre. « Aucun d'en-

c tre nous, » dit- il en parlant de lui et de ses collègues, « n'occupait des grades élevés lors des grandes guerres « de l'Empire. Ainsi il ne faut pas être trop exigeant à t notre égard. »

L'intendance militaire n'existait, pour ainsi dire, que de nom, et les deniers de l'État furent livrés au plus misérable gaspillage. Aux termes de la convention passée le 26 mars, entre le gouvernement provisoire de Milan et Charles-Albert, c'était à la Lombardie à fournir de vivres l'armée sarde ; mais la distribution devait en être faite par les commissaires royaux. Or, il en résulta que chaque soldat piémontais coûta le double de la somme nécessaire, et, malgré cela, l'armée souffrit de la faim !

Sur ces entrefaites, les intrigues albertistes n'avaient point de trêve, et bien que, par le manifeste du 22 mars, la municipalité de Milan, présidée par M. Casati, eût déclaré intempestive toute décision relative aux destinées politiques du pays, le 42 mai, le gouvernement provisoire publiait un décret, par lequel il invitait le peuple à voter une soumission immédiate à Charles-Albert. Le jour fixé pour le vote était le 29 mai. En effet, ce jour-là, le peuple alla déposer ses suffrages chez les curés, qui, au préalable, avaient été invités par les évéques à obéir aux vues du gouvernement provisoire. M Cattaneo affirme qu'on fit voter les officiers piémontais qui venaient d'entrer dans les régiments lombards, puis les soldats sous les yeux de leurs chefs, enfin les étrangers, et jusqu'aux malades dans les hôpitaux et aux condamnés dans leurs prisons. « Si le vote ne fut pas libre, ajoute-t-il, au moins « il fut universel. Les émissaires apportèrent dans les

« élections un tel excès de zèle qu'en plusieurs endroits on t eut plus de votes qu'il n'y avait d'habitants. Des partisans « de bonne volonté avaient voté dans plusieurs paroisses, • tant à la ville qu'à la campagne ; d'autres prenaient les t registres des mains des curés , et les colportaient de t maison en maison , se chargeant de signer pour les a habitants qui ne voulaient pas le faire eux-mêmes. Des « pauvres furent sommés d'écrire leur nom , ou d'apposer « une croix à l'acte d'adhésion, sous peine de se voir « interdire l'entrée à l'hôpital. On leur disait, entre « autres choses, qu'il s'agissait de choisir entre la royauté « et la république , entre l'Autriche et l'Italie. »

Les mêmes intrigues produisaient les mêmes résultats dans les duchés de Parme et de Modène, et dans les provinces vénitiennes. Le 3 juillet 1848 , une assemblée nationale ayant été réunie à Venise, le lendemain, cent vingtsix voix contre six votèrent l'annexion de cette ville aux états sardes, seul moyen, disait-on , d'obtenir les secours que Charles-Albert avait jusqu'alors refusés à la Vénétie. Dans les provinces de Padoue , Vicence , Trévise et Rovigo , sur cent quarante-trois mille cinq cent trente-six votants , cent quarante mille sept cent vingt-six furent favorables à la fusion immédiate avec le Piémont, tandis que le reste des électeurs opina pour un délai. En Lorabardie , le nombre de ceux qui s'opposèrent à la fusion fut encore plus restreint, car, sur six cent soixante-et-un mille six cent vingt-six votants, il n'y eut que six cent quatre-vingt-une voix d'opposition. Cependant il ne faut pas juger par ce chiffre des forces du parti républicain ; car beaucoup de démocrates, acceptant l'union avec le

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Piémont comme une nécessité, votèrent en conséquence; et si , le 29 mai , il y eut des troubles à Milan , ils ne doivent être attribués qu'à un petit nombre d'individus, bientôt désavoués par les chefs. Les républicains , en général, bien loin de nuire à la cause de l'affranchissement national , en cédant aux haines de parti, prirent une part très active a la guerre, et ce fut parmi eux que se recrutèrent presque exclusivement les braves défenseurs des délilés du Tyrol, ainsi que les soldats improvisés qui coururent se serrer à Venise autour du palladium de l'indépendance italienne!

La conduite de Pie IX ayant concouru puissamment aux revers de Tannée dernière, il nous paraît indispensable de rappeler ses actes depuis le commencement de la guerre.

Nous avons dit comment , poussé par la force de l'opinion publique, Pie IX avait laissé partir pour la guerre sainte environ douze mille hommes , tant volontaires que soldats réguliers , sous la conduite des généraux Durando et Ferrari. C'était assez dire qu'il entendait participer, lui aussi, à la lutte engagée avec l'Autriche. 11 est donc facile d'imaginer l'étonnement profond , l'indignation générale , causés dans les États-Romains par l'allocution pontificale du 29 avril. En effet, Pie IX , en y déclinant toute participation à la guerre, plaçait dans la position la plus fâcheuse le contingent à qui il avait permis de franchir la frontière. Aussitôt le ministère donna sa démission, et il se manifesta -à Rome une agitation immense. Le 30 , des rassemblements menaçants se forment dans les rues, et, le lendemain, la garde nationale ayant appris

que dos soustractions avaient été opérées dans la poudrière de Saint-Paul , s'en cmpare'subitemcnt. Le 5 mai, la fermentation augmente , et le peuple demande à grands cris un ministère composé exclusivement de laïques. Une nouvelle allocution de Pie IX , conçue en termes très vagues, n'ayant produit aucun effet, Mamiani est appelé au Quirinal, et bientôt un nouveau ministère est formé; mais le pape, ne cédant qu'en partie, confie la présidence du conseil à un homme d'église, au cardinal Ciacchi. Les ministres laïques sont : Mamiani , Marchetti , le prince Doria, Lunati, Pascal Rossi, le duc de Rignano et Galletti. Quoique les membres du nouveau cabinet fussent animés du désir sincère de contribuer autant que possible au triomphe de la guerre nationale , ils trouvèrent un obstacle invincible dans la volonté bien arrêtée de Pie IX de ne pas prononcer le mot magique , guerre aux barbares, qui n'aurait pas manqué d'armer le bras des masses. Un coup terrible fut porté ce jour-là à notre cause, mais la papauté aussi devait en recevoir une atteinte mortelle. Il est vrai qu'en sa qualité de chef de l'Église, Pie IX ne pouvait pas prêcher la guerre; mais, pour concilier ses devoirs de prince italien avec ceux de pontife suprême, il aurait pu , et même dû déposer son pouvoir temporel dans les mains des laïques. Cédant aux influences de l'esprit clérical, et aux obsessions de son entourage, il préféra froisser le sentiment national , et trahir la sainte cause de la patrie , sans se douter qu'il signait dès lors son acte de déchéance, sinon la ruine de la papauté.

Le grand-duc de Toscane opposait a l'ardeur du pays la plus grande mollesse en tout ce qui avait trait à la

guerre 1 , pendant que le roi de Naples, vainqueur de l'insurrection, rappelait l'armée et la flotte que l'ascendant de l'esprit public l'avait contraint de diriger contre l'Autriche. Sur les quinze mille hommes confiés au commandement du général Guillaume Pépé, quinze cents seulement passèrent le Pô, entraînés par Pépé , qui , patriote italien avant tout, ne craignit pas d'enfreindre les ordres de Ferdinand. Sur le point de franchir le fleuve qui sépare le Ferrarais de la Yénétie, il dit à ses troupes : v D'un côté est l'honneur, de l'autre l'infamie; choisisce sez! » Appelé bientôt à Venise avec les soldats qui s'étaient décidés à le suivre, il fut investi du commandement en chef de la garnison de cette ville, et lors des revers de l'armée sarde, il sut y maintenir haut et ferme le drapeau de l'indépendance. 11 faut dire , pour 1 honneur de l'armée napolitaine, que la plupart des officiers qui obéirent aux ordres venus de Naples , le firent bien à contrecœur. 11 y en eut que l'on vit pleurer de rage en rentrant dans le royaume, et le désespoir qui s'empara de l'un d'entre eux , le colonel Lahalle , fut tel , qu'il se brûla la cervelle. M. Pierre Leopardi , envoyé sous le ministère Troya, en qualité de plénipotentiaire auprès de Charles- Albert, ne tint, après le 15 mai, aucun compte des instructions d'un gouvernement qui trahissait l'Italie, et fit tous ses efforts pour empêcher que la flotte napolitaine quittât l'Adriatique; mais l'amiral De Cosa, obéissant aux

* II est juste de dire que les empiétements du gouvernement de Charles- Albert sur la Lunigiana (province Toscane) contribuèrent beaucoup à indisposer le grand duc.

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ordres de Ferdinand II, s'empressa de faire voile pour Naples, et, dès-lors restée seule, la flotte sarde fut obligée d'abandonner le blocus de Trieste. Mais reprenons le récit des faits d'armes, qui , même au milieu de la couardise ou de la trahison des souverains, glorifiaient le nom italien dans les champs de la Lombardie.

La belle résistance opposée le 29 mai par les Toscans et les Napolitains h Curtatone et à Montanara, déjoua les projets de l'ennemi , et donna le temps aux Piémontais d'effectuer les dispositions nécessaires pour ne pas être pris à Timproviste. Le 30 mai , un double succès devait être obtenu, la prise de Peschiera, et la victoire de Goïto.

À midi , les troupes sardes, fortes de vingt-quatre mille hommes et de quarante- quatre pièces d'artillerie, après deux reconnaissances, faites par le colonel de Castelborgo et par un officier d'état-major, engagent le feu avec l'ennemi qu'appuyaient deux batteries de canon et une de fusées à la congrève. Les officiers d'artillerie de Prié et Cuggîa défendent vaillamment les positions qui leur sont confiées, car ils repoussent quatre attaques , en brûlant jusqu'à leur dernière gargousse. Les impériaux, voyant l'inutilité de leurs efforts, viennent tenter une nouvelle attaque sur la droite, défendue par la première division et la réserve. Le désordre s'étant mis momentanément dans la brigade de Coni, les gardes s'élancent en avant et attaquent l'ennemi avec ardeur. Le duc de Savoie est à leur tête et, malgré une blessure reçue à la cuisse, il ne cesse de combattre. Mais les gardes, pressés par des forces supérieures, se voient sur le point de céder le terrain, lorsqu'une batterie d'artillerie, commandée par lecapi-

taine Saint-Martin , arrête les Autrichiens. Toutefois , le nombre de ces derniers augmentant toujours, ie marquis . d'Arvillars, sous les ordres duquel la première division était placée, comprend la nécessité d'un nouvel effort, et, à l'aide d'une manœuvre habile, ramène la victoire prête à échapper. Un bataillon de la brigade d'Aosle, sous les ordres de l'intrépide major Mollard , se jette le premier sur l'ennemi et le refoule vigoureusement. Les gardes alors reprennent l'offensive, et les Autrichiens, foudroyés en même temps par l'artillerie sarde, sont mis en déroute. L'aile gauche, formée par la seconde division, commandée par le général De Ferrère, prend aussi une part active $u comhat, et les régiments de cavalerie d'Aoste et de Nice , lancés à la poursuite des impériaux , achèvent leur défaite. C'est à ce moment qu'on apporte au roi la nouvelle de la reddition de Peschiera. Nous devons dire que Charles-Albert paya ce jour-là de sa personne, et que même , blessé à l'oreille, il vit sans émotion une bombe éclater aux pieds de son cheval. L'armée deRadetzki, forte d'environ trente mille hommes, en eut environ trois mille hors de combat; et parmi les prisonniers, on compta le prince de Bcntheim, grièvement blessé au pied. Du côté des Piémontais, il n'y eut que quarante-cinq morts, et deux cent soixante blessés. Ce fut la brigade aux Gardes qui souffrit le plus. Sur vingt hommes tués, elle perdit les trois sous-lieutenants dont les noms suivent : Rovereto, Cavour et Lajolo. Ce dernier, atteint d'une blessure au bras droit, refusa d'aller à l'ambulance, et saisit son épée de la main gauche. La bataille de Goïto fut signalée par de nombreux traits de bravoure. Nous nous borne-

rons à citer le suivant. Au moment où la brigade aux Gardes se retirait, accablée par le nombre , le lieutenant Ernest Riccardi, qui commandait la 7° compagnie, s'élance en avant pour protéger la retraite, suivi seulement d'une trentaine d'hommes et accompagné par le lieutenant Eugène de Balbiano, ainsi que par les sous-lieutenants Lajolo et Rovereto, dont nous avons parlé plus haut :

a La brigade , écrit M. Ferrero, était déjà à une assez « grande distance, lorsque Riccardi, se décidant enfin à « la rejoindre, commande à ses soldats, disposés en ti- « railleurs, le feu en retraite. Un caporal vient alors l'a- « vertir qu'ils sont tournés : Eli bien! mon ami, répon- « dit-il avec un admirable sang-froid, il faut se battre « jusqu'à la dernière extrémité. Le danger devenait de « plus en plus pressant; Riccardi s'enipare d'un fusil « qu'il trouve à terre et,, à la téte de cette poignée de « braves, il se fraye un passage à travers les ennemis. Il « allait franchir la ligne de leurs tirailleurs, lorsqu'un « soldat du régiment Gappcrt, d'une taille gigantesque, « s'avance contre lui, la baïonnette croisée. Riccardi, « dont le fusil n'était pas chargé , le lui lance en guise de « javelot, le frappe à la poitrine et le renverse. Dans ce « moment, une balle vient frapper la poignée de son « épée et y reste enchâssée; un second coup est dirigé « contre lui , mais il atteint le lieutenant de Ralbiano. « Riccardi se précipite vers son camarade, et veut le « transporter hors de la mêlée , mais il est blessé lui— « même d'un coup de feu qui lui brise l'index de la main « droite. 11 confie alors M. de Balbiano à ses soldats, et

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