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meut le zèle des sous-officiers, et même des soldats, qui s'étaient le plus distingués pendant la dernière campagne; en purgeant les états-majors des régiments, ainsi que l'état-major général, de tout ce qu'il y avait de réactionnaire, et en appelant à entrer dans les corps piémontais les volontaires des autres provinces italiennes. Celte dernière mesure était d'autant plus indispensable qu'elle pouvait seule imprimer à la lutte qu'on allait renouveler contre l'Autriche, ce caractère de guerre nationale qui devait en assurer le triomphe. Outre cela , le ministère aurait dû pourvoir avec le plus grand soin à l'armement du pays, dans la prévision bien naturelle que la guerre pourrait être portée au coeur même du Piémont. Enfin, il aurait dû, avant de dénoncer l'armistice, faire tous ses efforts pour réunir aux forces du Piémont celles de l'Italie centrale, ou du moins concerter avec elle les mouvements de l'armée sarde, en cherchant en même temps à paralyser l'action ennemie du roi de Naples par un puissant secours donné à la Sicile, où il aurait pu même jeter un corps d'armée sous les ordres du duc de Gênes.
Telle aurait dû être, en substance, la conduite du ministère Rattazzi. Or, que fit-il, en revanche? Il confia la réorganisation de l'armée à ces mêmes généraux qui l'avaient si mal dirigée en 4848; puis, pour répondre aux instances de ceux qui le pressaient d'appeler au commandement des hommes nouveaux , il fixa son choix sur Chrzanowski et Romarino, dont l'un était le plus médiocre parmi les généraux polonais , tandis que les tristes antécédents de l'autre auraient dû suffire pour le faire repousser. Quant au personnel des états-majors, on n'y tou-
cha presque pas, et l'on ne fît rien, soit pour relever l'esprit du soldat, soit pour intéresser l'armée à la guerre de l'indépendance, soit, enfin, pour y détruire les sinistres influences qui l'avaient dominée jusqu'alors. De plus, aucun appel ne fut adressé aux volontaires italiens, et les Lombards -Vénitiens réfugiés en Piémont en si grand nombre, au lieu d'être incorporés dans les régiments piémontais, dans lesquels ils n'auraient pas manqué de créer une grande émulation et d'exciter l'enthousiasme national, furent organisés en légion séparée et placés sous les ordres de Romarino. Pour ce qui était de l'armement du pays, à peine si l'on songea à garnir les places fortes. La garde nationale, dont l'organisation avait été des plus imparfaites, n'était armée qu'à moitié, et les campagnes, qui, en cas d'invasion, auraient pu être d'un secours immense, furent laissées complètement désarmées. Quant à l'accord à établir entre le Piémont et l'Italie centrale, on se contenta d'envoyer M. Valerio à Florence et k Rome; puis, sans attendre le résultat de ses démarches, on s'empressa de dénoncer l'armistice à Radetzki , de telle sorte que l'armée piémontaise était battue à Novare, le 23 mars, avant qu'un seul homme eût pu se mettre en marche pour la Haute-Italie , soit de Toscane , soit de Rome ! Enfin , rien ne fut entrepris pour tenir en échec les forces du roi de Naples et pour soutenir la Sicile. Cependant il était bien facile de prévoir qu'au moindre revers des armes piémontaises, Ferdinand II se serait jeté sur un pays, regardé par lui comme rebelle , et qui aurait eu quelque droit à l'assistance du Piémont, ne fût-ce que pour s'être ' donné volontairement au duc de Gènes!
Ainsi, une imprévoyance et une incapacité sans égales signalèrent la conduite et les actes du ministère Rattazzi. Je ne crains donc pas d'être trop sévère en lui attribuant en grande partie la ruine de la cause nationale. 11 est vrai que Charles-Albert était là pour l'y aider et pour compléter l'œuvre sinistre si bien commencée par lui Tannée dernière.
Je ne m'arrêterai pas à retracer le caractère de Charles- Albert, triste mélange d'ambition et de faiblesse, et dans l'àme duquel dominaient les passions les plus opposées. Pauvre de cœur et d'esprit , malgré ses velléités patriotiques et ses desseins ambitieux, Charles-Albert était, d'une part, horriblement fatigué du trône, et peut-être même de la vie; désireux, de l'autre, de conserver, sinon pour lui, du moins pour son fils, une couronne gravement compromise par ses fautes et par les tendances de plus en plus démocratiques des États-Sardes. De là sa résolution de brusquer les événements, d'aller, pour ainsi dire, au devant de la fortune, bonne ou mauvaise, de l'Italie, ou, si je dois dire franchement ma pensée, de conjurer l'immense danger qui menaçait sa dynastie, en livrant la révolution pieds et poings liés à l'Autriche! Mais si telles ne furent pas ses intentions bien arrêtées, en pressant la reprise des hostilités, tandis que tout lui faisait un devoir de la retarder de quelques jours, il faut dire au moins que ses instincts de père et de roi le portèrent à agir comme il le fit. Une voix secrète, onnesaurait en douter, lui cria d'exposer au besoin sa couronne et sa vie, et qui plus est, le salut de l'Italie, à la condition de sauver la maison deSavoie! Aussi, se plaçant en quelque sorte à la tète du parti qui poussait à
la guerre, sans réfléchir que, pour la faire avec succès, il ne fallait pas la précipiter, Charles-Albert , sans attendre que le Piémont fût véritablement en mesure, ni que l'Italie centrale eût eu le temps d'organiser ses forces et de les faire arriver à son aide, parut céder au vœu public, et se jeta dans une entreprise dont les chances étaient loin d'être favorables. Le ministère Rattazzi, ne saisissant pas la pensée de Charles-Albert, eut le tort impardonnable de favoriser son impatience, tout en négligeant, ainsi que je l'ai démontré, les moyens nécessaires pour assurer la victoire.
L'armistice fut dénoncé le 42 mars, et le 20 du même mois les troupes s'ébranlaient de toutes parts pour marcher à l'ennemi. H n'entre pas dans mon plan de décrire en détail les événements de cette campagne de 1849, aussi courte que malheureuse, mais seulement d'en rappeler les principaux traits, en en faisant ressortir des enseignements salutaires.
Malgré toute l'imprévoyance du ministère, malgré toutes les fautes que j'ai signalées, l'armée autrichienne se serait trouvée gravement compromise , si d'habiles chefs avaient dirigé les mouvements des troupes sardes Le plus simple bon sens aurait dû tracer au général Chrzanowski la marche à suivre dès le premier jour de son entrée en campagne. Le principal appui de l'armée sarde consistant dans l'insurrection des provinces lombardo-vénitiennes, il était évident que les forces piémontaises devaient se porter immédiatement en Lombardie. Radetzky comprit si bien cela , et le danger qu'il aurait couru , s'il s'était trouvé pris entre l'armée piémonlaise
et l'insurrection lombarde, que, pour l'éviter, il conçut le projet téméraire de porter la guerre chez l'ennemi. Je dis téméraire , car un général un peu habile aurait laissé Radetzky s'avancer jusqu'au cœur du Piémont, et, en se jetant lui-mâme sur ses derrières, il eût, d'une part, appuyé le soulèvement de la Lombardie, de l'autre, coupé I ennemi de sa base d'opération. Sur ces entrefaites , la garnison de Venise , à l'aide d'une pointe sur Padoue, aurait pu provoquer dans la Vénétie une insurrection formidable, et donner la main, d'un côté, aux troupes sardes s'avançant de la Lombardie , de l'autre, aux volontaires de la Toscane et de la République romaine, qui n'auraient pas tardé à accourir. Combien alors serait devenue critique la position de Radetzky, même dans le cas où son audace l'aurait porté jusqu'à Turin ! Les places fortes de Casale , de Coni et d'Alexandrie n'eussent-elles pas suffi pour sauver le Piémont et pour rendre tout-àfait inutile le mouvement de l'ennemi? Ajoutez à cela que le corps du général La Marmora, déjà mattre de Parme et de Plaisance, aurait pu s'emparer facilement de Pavie et empêcher Radetzky de repasser le Tessin. Mais, indépendamment des motifs que je viens d'indiquer, une raison puissante aurait dû engager le général en chef de l'armée sarde à porter la guerre en Lombardie. L'armée piémontaise, outre son organisation défectueuse, la mauvaise composition de son état -major et la démoralisation qu'y avait jetée le parti réactionnaire, était formée en grande partie d'hommes mariés. Or, on n'ignore pas que ces derniers sont de très mauvais combattants, toutes les fois que la guerre se fait dans le pays même, c'est-à-dire là où il
est facile au soldat de regagner ses foyers. Par malheur, l'événement ne prouva que trop la vérité que je viens de rappeler, et ces hommes qui se seraient battus dans les provinces Lombardo-Vénitiennes aussi bravement qu'ils le firent pendant la campagne de 4848, se débandèrent en grand nombre au premier cri d'alarme poussé par la trahison I
Ainsi, au lieu d'accepter la guerre défensive, qui, à la première bataille perdue, pouvait amener la ruine de la cause nationale, on aurait dû , malgré la manœuvre inattendue de Radetzky, prendre hardiment l'offensive.
On sait de quelle manière étaient échelonnés les différents corps de l'armée piémontaise, et comment le général en chef autrichien , réunissant en faisceau toutes ses forces, et opérant avec elles un audacieux coup de main, réussit à passer le Tessin et à couper en deux l'armée sarde. On sait aussi qu'il eût payé cher son audace, si un autre général que Romarino se fût trouvé à la tête de la division lombarde, chargée de défendre la rivière. Au lieu de se porter sur l'ennemi avec sa division tout entière, la plus brillante de l'armée et la mieux disposée à se battre, Romarino laisse presque écraser le bataillon du brave Manara et le 23 e de ligne, commandé par le vaillant colonel Gialdini, et, non content de sa coupable inaction , il ne daigne pas même avertir le général en chef que le passage du Tessin a été forcé. Ce fut là, il n'y a pas à en douter, la cause première de l'issue fatale de la campagne. Cependant rien n'était perdu, si on avait adopté le parti que j'ai déjà mentionné, celui de se jeter en Lombardie, en déplaçant ainsi le théâtre de la guerre , et ea
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créant soudainement à l'ennemi les embarras et les dangers les plus graves.
L'armée piemontaisc était encore presque entière, la Lombardie toute prête à l'insurrection, et le Piémont suffisamment couvert par ses places fortes. Le soulèvement des provinces lombardes eût forcé indubitablement Radetzki à repasser le Tessin , et dès lors les chances tournaient immédiatement contre lui, de manière que, tôt ou tard , il aurait été dans la nécessité d'aller sè réfugier, comme Tannée dernière, entre le Mincio et l'Adigc. Mais Charles-Albert avait hâte d'en finir, et, au lieu d'éviter , pour le moment, toute rencontre avec l'ennemi, il l'attendit de pied ferme à Novare , avec des troupes minées par la trahison, et qu'on pouvait par conséquent regarder comme vaincues avant même que d'entrer en action. Je ne décrirai pas la bataille de la Bicocca, je ne rappellerai pas la valeur brillante déployée par quelques corps, ni la mort glorieuse des généraux Perrone et Passalacqua, et je me bornerai à relever ce qu'il y eut d'étrange (je pourrais employer un autre mot ) dans la conduite de Charles- Albert et dans celle du duc de Savoie , dans cette fatale journée du 23 mars , dont les conséquences désastreuses pèsent et pèseront longtemps encore bien lourdement sur la malheureuse Italie.
J'ai dit ce que Charles-Albert aurait pu faire, plutôt que d'accepter le combat sur le territoire piémontais; mais, la lutte engagée, il n'aurait dû y renoncer qu'après avoir épuisé toutes les ressources du pays, car il y allait de son honneur et de l'existence même de la monarchie sarde, comme État libre et indépendant. La bataille de
Novare perdue , sa conduite était toute tracée. La plus grande partie de l'armée n'avait pris aucune part au combat, la division lombarde était intacte , et lè corps du général La Marmora comptait, à lui seul, environ quinze mille hommes ! Ajoutez-y les places fortes du pays, remplies de troupes et renfermant un immense matériel de guerre, ainsi que les dispositions du pays, excellentes, quoiqu'on en dise , ce que prouvèrent d'ailleurs suffisamment, et la belle résistance de Casale, et l'indignation qui s'éleva partout, en Piémont, à la nouvelle de l'armistice de Novare , et , enfin , l'insurrection de la ville de Gênes contre un gouvernement qui faisait bon marché de l'honneur du pays et de l'indépendance italienne. Charles- Albert n'aurait eu qu'à se retirer dans la partie la plus forte du Piémont , y proclamer la guerre nationale à outrance, appeler autour de lui, et les troupes restées fidèles au drapeau , et les gardes nationales du royaume , transférer, en outre , le siège du gouvernement à Alexandrie ou même à Gênes, faire un appel à l'Italie tout entière, et déclarer à l'Autriche qu'il n'y aurait ni trêve ni répit à une pareille lutte , tant qu'il lui resterait un soldat, tant que son bras pourrait soutenir le poids d'une épéel C'était là le seul moyen de répondre aux graves accusations, que dis-je? aux charges accablantes qui pesaient sur lui depuis le 5 août 4848, de mériter réellement les éloges de ses partisans, et notamment ce surnom i'épée de l'Italie dont M. Gioberti l'avait gratifié si complaisamment.
Au lieu de cela, que fait-il? Le soir même de la défaite de Novare, avant même de connaître l'étendue de ses pertes et la situation réelle de l'armée, il désespère du
salut de son pays et de celui de l'Italie, il proclame tonte résistance impossible , et pour rendre, dit-il, plus facile une transaction avec l'ennemi , il abdique en faveur de son fils; puis, sans que rien l'y force, il quitte précipitamment , et presqn'en fuyard , ce même champ de bataille, où, quelques heures auparavant il avait combatta avec ardeur. C'était livrer le Piémont, l'Italie au bon plaisir de l'Autriche, tandis qu'un peu d'énergie lui eût suffi pour rétablir la fortune de la patrie, en se couvrant luimême d'une gloire immortelle. Toujours fatal à son pays, cet homme devait terminer sa carrière ainsi qu'il l'avait commencée, et compléter au mois de mars 4849 l'œuvre du mois de mars 1 824 ! Telle a été la conduite de Charles- Albert. Cependant on a voulu faire de lui un héros, voire même un martyr, et on a vu des hommes honorables du parti libéral avancé s'apitoyer sur son sort L'histoire impartiale démontrera un jour combien cette admiration et ces regrets étaient peu mérités I
Victor-Emmanuel II ne devait pas être moins funeste que son père à la grande cause nationale. Charles-Albert disparu de la scène politique , un beau rôle aurait pu être joué par son successeur. Connu et aimé de l'armée pour sa brillante bravoure , jeune et ayant les mains pures du sang de son peuple, entouré enfin de tous les prestiges à la fois, il n'aurait eu qù'à prononcer quelques paroles généreuses pour faire accourir autour de lui toutes es forces vives du pays; que dis-je? les forces de l'Italie tout entière! Eût-il fait ce que son père n'avait pas seulement essayé, le triomphe de Radetzky se fût changé soudainement en une déroute des plus complètes. Au lieu
de tenir cette conduite, qui aurait été noble et habile eu même temps , il se résigna à inaugurer son règne par la désertion de la cause italienne, c'est-a-dire par un armistice encore plus désastreux que celui du 5 août 4848, par un armistice conclu dans le camp de l'ennemi , et à l'heure même où une partie de la Lombardie se levait contre l'oppresseur étranger. 11 est vrai qu'en agissant comme il le faisait, Victor-Emmanuel 11 se montrait digne d'exercer le métier de roi. Ennemi, avant tout, du principe démocratique et de la révolution , il saisissait avec empressement la première occasion qui s'offrait à lui pour les frapper l'un et l'autre d'un coup terrible, sans avoir souci de l'impopularité dont il allait entourer le commencement de son régné!
Envisagée ainsi, sa conduite s'explique facilement, car c'était celle de tous les rois anciens et nouveaux, adversaires naturels et implacables de tout ce qui peut détruire ou seulement diminuer leur autorité ; mais ce qui ne saurait trouver d'explication ni d'excuse , c'est la conduite du ministère libéral qui était alors au pouvoir, ainsi que l'attitude du parlement, qui, après avoir montré une certaine énergie dans les premiers jours qui suivirent la défaite de Novare, perdit un temps précieux dans des discussions inutiles, notamment à décerner une espèce d'apothéose à Charles-Albert , et finit par se laisser dissoudre par le nouveau roi , au moment même où son action était le plus nécessaire I Tout le monde , je le dis avec peine, mais je dois le dire, manqua également à son devoir, dans les États-Sardes, excepté le peuple, car, frémissant et s' agitant partout à la nouvelle de l'échec de
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Novare , et de l'armistice honteux qui le suivit immédiatement, il défendit glorieusement Casale et se leva à Gênes au nom de l'honneur national.
Qu'aurait dû faire le parlement, au premier bruit de la malheureuse affaire de Novare et de la conclusion de l'armistice? Déclarer nul et non avenu ce dernier, concentrer tous les pouvoirs dans ses mains, se transporter à Gènes, appeler autour de lui, non-seulement l'armée et la garde nationale mobile, mais les volontaires de toute l'Italie, faire, en un mot, ce dont n'avaient voulu ni Charles- Albert ni son fils, proclamer la guerre italienne! Combien de tribulations et de hontes n'aurait-il pas évitées, en agissant ainsi, k la malheureuse Italie 1 L'héroïque Brcscia n'aurait pas été mise à feu et à sang par les hordes du général Haynau; une guerre impie n'aurait pas éclaté en même temps sous les murs de Gênes et en Sicile ; les bandes autrichiennes n'auraient pas désolé la Toscane; Yenise ne serait pas à la veille de succomber; Bologne et Àncône seraient debout, et Rome et la France n'auraient pas offert au monde le spectacle horrible d'une lutte fratricide!
Ce furent là les douloureux fruits de la bataille de Novare, et, je dois ajouter, du manque d'énergie révolutionnaire de la part du parlement piémontais. Je sais qu'une faible minorité conseilla le parti dont j'ai fait mention, et que même quelques députés coururent à Gênes y arborer le drapeau de la résistance , après avoir cherché à soulever les campagnes du Piémont ; mais toujours est-il que la majorité ne fut pas à la hauteur des circonstances, et que, en se laissant dissoudre, sans même
protester solennellement , ainsi que l'avait fait du moins le parlement napolitain, le 15 mai 1848, il donna beau jeu au gouvernement. Or, on n'ignore pas de quelle manière celui-ci usa de la liberté d'action que les représentants du pays avaient eu le tort de lui laisser! Que serait-il arrivé, en revanche, si les députes piémontais avaient fait leur devoir? Non-seulement tous les malheurs que je viens de rappeler auraient été épargnés à l'Italie, mais la question italienne serait entrée dans une phase toute nouvelle, c'est-à-dire daus cette phase révolutionnaire, qui, quoi qu'on en dise et quoi qu'on fasse, peut et doit seule nous sauver. Ajoutez à cela les conséquences qu'un pareil fait eût entraînées pour la France, où les moindres événements de la Péninsule ne manquent jamais d'avoir leur contrecoup, comme tous ceux qui ontlieu en France exercent toujours la plus grande influence audelk des Alpes. La Montagne , qui a le dessous à l'heure qu'il est, aurait alors, sinon amené le gouvernement à sympathiser avec notre cause, conjuré du moins les funestes effets de la misérable politique de Louis Bonaparte. Ainsi la journée du 23 mars 1849 doit être regardée comme une des plus néfastes, de quelque point de vue qu'on l'envisage, et l'on ne saurait trop flétrir la conduite de ceux qui, ayant été à même d'en empêcher les funestes conséquences , ne surent rien fcpérer dans ce but.
Une fois les États-Sardes livrés pieds et poings liés à l'Autriche , il était facile de prévoir tous les sinistres événements dont l'Italie devait être le théâtre , et dont les plus immédiats, sinon les plus déplorables, furent le
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bombardement de Gênes et la soumission de la Sicile.
L'Autriche triomphante, la réaction royaliste ne pouvait pas manquer de triompher partout tôt ou tard, et la tâche devenait d'autant plus facile pour les princes que, leurs forces ne suffisant pas, l'Autriche était toujours prête à accourir à leur aide, indépendamment du secours qui , au grand étonnement du monde et en dépit de toute logique , devait être fourni à Pie IX par la France républicaine! Mais n'anticipons pas sur les événements.
Pendant que la ville de Gênes était bombardée par des mains italiennes, la Sicile retombait au pouvoir du Bourbon ; Je digne ttls de François IV rentrait à Modène à la queue des bataillons autrichiens, le gouvernement de Louis de Bourbon était restauré à Parme et à Plaisance, et cette main de fer, qui avait pesé déjà si durement sur les provinces lombardo-vénitiennes, s'appesantissait sur elles d'une façon encore plus durel A l'insurrection étouffée de Brescia succédaient d'horribles représailles , une rigueur sauvage était déployée contre tout citoyen seulement soupçonné par la police, et il suffisait d'être détenteur d'une arme quelconque pour être livré immédiatement aux commissions militaires et fusillé quelques heures après 1 1 En même temps les contributions les plus lourdes frappaient toute ville dont le peuple avait tant soit peu remué pendant la courte guerre du mois de mars ; les communes, et quelquefois les parents, étaient déclarés responsables, sous les peines les plus graves, des conscrits réfractaires, et tandis que l'élite de la population se trat-
* Ces exécutions ont lieu aujourd'hui encore.
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nait dans l'exil , le pays, ruiné de fond en comble par un gouvernement qui se croyait tout permis parce qu'il était le plus fort, voyait ajouter à tant de maux ce papiermonnaie de l'Autriche dont il avait été exempt jusqu'alors ! Venise seule restait debout au milieu de ces rqineg, et son assemblée nationale répondait aux sommations de Radetzky en chargeant le brave Manin de défendre la patrie à tout prix.
En attendant l'invasion autrichienne, le parti réactionnaire levait la tête en Toscane, puis, saisissant le premier prétexte, il opérait la contre-révolution dans la ville même de Florence. Ce fait déplorable était dû principalement, il faut le dire , à l'impéritie révolutionnaire des chefs du gouvernement, et surtout à M. Guerrazzi,que ses facultés émineutes rendent encore moins excusable. Une fois la république proclamée k Rome, ils auraient dû, dans l'intérêt, tant de leur pays que de la cause italienne, et, par conséquent, sans attendre la convocation de l'assemblée constituante, proclamer immédiatement la fusion de la Toscane avec Rome. Et ce parti , j'en #i la ferme convie* tion, aurait sauvé l'Italie, car environ cinq millions d'Italiens se seraient trouvés réunis sous le même drapeau et sous la même action politique, et il aurait suffi de quelque talent et de quelque énergie dans les chefs du gouvernement, pour en faire sortir en peu de temps des éléments précieux pour la guerre de l'indépendance.
Mais, d'une part, l'esprit municipal, encore assez vivace en Italie , et surtout en Toscane pour engager le pays à ne pas se laisser absorber, de l'autre» la crainte chez les chefs du gouvernement toscan , et notamment
chez H. Guerrazzi, de se voir rejetés sur le second plan, empêchèrent un fait delà plus grande importance, un fait, j'aime à le répéter, qui aurait influé puissamment sur les destinées de l'Italie ; car, indépendamment de ce que j'ai dit plus haut, il aurait eu pour effet d'exciter les autres provinces italiennes à lever à leur tour le drapeau démocratique. Ainsi la véritable période révolutionnaire aurait commencé pour la Péninsule, et l'échec de Novare aurait été évité , ou du moins ses conséquences n'eussent pas été aussi hautement désastreuses. La conduite de M. Guerrazzi ne saurait être justifiée à cet égard, et il suffirait de son refus obstiné d'accéder à la fusion de la Toscane avec Rome pour expliquer l'animadversion dont il a fini par être l'objet de la part de son propre parti, sans avoir besoin d'en chercher la cause dans ces bruits de trahison qui ne manquent jamais de s'élever contre tout chef de révolution dont la fortune n'a pas secondé les efforts.
La même impéritie révolutionnaire signala la conduite et les actes des républicains de Rome, qui ne comprirent pas que le seul moyen d'assurer l'existence du nouveau gouvernement était d'en étendre le principe autant que possible, et que toute révolution qui s'arrête est une révolution avortée. Le tort des républicains romfoins fut d'autant plus grave que le moment était des plus favorables, car la République était proclamée à Rome le 9 février, c'est-à-dire alors que les forces du Piémont étaient encore entières, que Venise se montrait dans toute sa vigueur, que la Toscane n'avait plus de maître, et que la Sicile était debout et pleine deathousiasme, Ajoutez à cela
les excellentes dispositions ou se trouvait le royaume de Naples , où , d'un côté , la haine contre le Bourbon devenait de plus en plus générale et profonde, de l'autre, l'attitude de la Chambre des Députés était très hostile au gouvernement.
Je sais que les forces militaires de la jeune République étaient tant soit peu désorganisées et que les armes y étaient rares, mais je sais aussi que les éléments qui avaient combattu en 4848 existaient toujours dans les provinces romaines, et qu'une révolution radicale dans le royaume de Naples était d'un tel intérêt pour la nouvelle République, qu'elle aurait dû mettre en jeu toutes ses forces pour l'y faire éclater. Il était évident que la simple existence du principe démocratique k Rome étant un danger permanent pour Ferdinand H, celui-ci aurait tout fait pour l'étouffer. Or, le meilleur, l'unique moyen qu'eût la République romaine, je ne dirai pas pour se défendre, mais pour assurer son salut, était de porter l'incendie chez son ennemi naturel et implacable, dût-elle succomber dans une pareille tentative ! Mais, en revanche, tout paraissait conspirer à la réussite d'un coup de main d$ns le royaume de Naples, et, je dois le dire, convaincu de la haute importance d'une semblable entreprise, je m'empressai , de Paris, où je me trouvais à cette époque, d'offrir mes services à la nouvelle République, pour une descente dans les Abruzzes , ne demandant pour cela que quelques centaines d'hommes déterminés, et une certaine quantité de fusils, pour en armer les populations. Or, croirait-on qu'à mes offres, qu'à mes instances très pressantes on répondit que le moment n'était pas opportun !
J'espérais que, H. Mazzini ayant pris place au triumvirat, on aurait songé à exécuter mon projet ; mais le temps s'écoula inutilement; des moments précieux furent perdus par l'Assemblée constituante dans des discussions oiseuses ; puis, la défaite de Novare et la soumission de la Sicile rendirent toute tentative dans le royaume de Naples extrêmement difficile; enfin, l'expédition française changea cette difficulté en impossibilité.
Cependant, quelles auraient été, pour la cause italienne, même après la journée du 23 mars, les conséquences d'une révolution radicale dans le royaume de Naples! Le Bourbon une fois précipité de son trône, le drapeau républicain aurait flotté glorieusement de l'extrême rivage de Sicile jusqu'au golfe de Venise, depuis Civita-Vecchia et Livourne jusqu'à Ancône et Ravenne, c'est-à-dire sur un territoire renfermant plus de treize millions d'Italiens I Et l'Autriche aurait-elle pu inonder de ses hordes une étendue de terrain aussi considérable? Et la France républicaine eût-elle osé se présenter en ennemie dans un pays où le principe démocratique aurait reçu une sanction aussi éclatante? Outre que Gênes et la Ligurie n'eussent pas tardé à arborer la bannière républicaine, que le Piémont lui-même aurait fini par céder à l'entraînement général. Tout changeait alors au-delà des Alpes, et l'Autriche, mise déjà à deux doigts de sa perte par les défaites essuyées en Hongrie, eût été facilement écrasée par les forces réunies de l'Italie démocratique!
D'abord, l'inaction de la République romaine et le refus de la Toscane de se fondre avec Rome, puis le triomphe de Radetzky à Novare , enhardirent le roi de Naples et te
décidèrent à en finir avec la Sicile , pour se tourner ensuite contre Rome.
On connaît l'ultimatum daté de Gaëte , le 28 février 4849, ultimatum par lequel le Bourbon faisait à la Sicile des concessions tellement illusoires, que les accepter aurait équivalu, pour cette dernière, à faire bon marché de ses droits séculaires, et à se livrer sans garantie aucune à celui-là même dont elle avait décrété la déchéance, et qu'elle avait poursuivi depuis des insultes les plus sanglantes. Malheureusement l'organisation militaire de la Sicile ne répondait pas à l'ardeur de sa bainé et à l'unanimité admirable de son peuple contre toute transaction avec le roi de Naples. De plus, une fraction de l'aristocratie penchait pour ce dernier, et une partie de la bourgeoisie, bien qu'éprouvant, elle aussi, une profonde répulsion à l'endroit de Ferdinand II , était fatiguée des énormes sacrifices que la révolution lui coûtait, de voir le pays privé à la fois de toute industrie et de tout commerce , livré aux excès et aux désordres auxquels l'exposait l'absence de toute police de sûreté , de toute force répressive. La tâche du général Filangieri , chargé par Ferdinand II de soumettre la Sicile , devenait donc plus facile, et le fait ne le prouva que trop, car les Napolitains ne rencontrèrent de véritable résistance qu'à Ca-
tane. Cette même ville de Palerme, qui, quelques jours auparavant, s'était montrée animée du plus vif enthou- 1 siasme, vit tomber la révolution dans ses murs, avant même qu'elle eut été attaquée.
Il est vrai que la diplomatie anglo- française, et surtout le gouvernement de la France républicaine, contribuèrent
grandement à la ruine de la cause sicilienne; car, sans les encouragements secrets de L'Angleterre, la Sicile ne serait pas allée si loin contre le Bourbon; puis, sans l'intervention de la France et dç la Grande-Bretagne , au mois de septembre de Tannée dernière, lors de la prise de Messine , Filangieri aurait du moins conquis le reste de l'île sans autre effusion de sang; enfin, sans la propagande royaliste des officiers de la marine française , qui ne craignirent pas de répandre en Sicile les proclamations mielleuses de Ferdinand , l'esprit de guerre à outrance qui animait le pays n'aurait pas été paralysé.
Tous ces faits doivent nous confirmer de plus en plus dans la conviction salutaire que , non-seulement il n'y a rien à espérer de bon de l'intervention , ni même de l'influence des puissances étrangères, quel que soit leur gouvernement, mais qu'elles ne peuvent être que funestes 1
Ferdinand II, avant de subjuguer la Sicile, avait songé à se débarrasser du parlement, ou, pour parler plus exac- I tement, de la Chambre des Députés, car celle des Pairs 1 n'était qu'une misérable copie du célèbre ossuaire de la France de Louis-Philippe. Les élus du pays, convaincus de la nécessité d'une attitude énergique vis-à-vis du gouvernement, sinon dans l'intérêt du pays, qu'une révolution seule pouvait sauver, du moins dans celui de leur propre dignité , avaient voté , à la majorité de soixantequinze voix contre vingt-deux , une adresse au roi , par laquelle ils lui demandaient la destitution du ministère, et le rappelaient en même temps au respect de la Constitution. Le Bourbon, choqué d'un pareil langage, et placé entre le renvoi d'un ministère qui n avait pas cessé un
seul instant d'être son fidèle instrument, et celui d'une chambre qu'il regardait comme factieuse, n'attendit pas même que l'adresse lui fût présentée, et bien que les impôts n'eussent été votés que jusqu'au 30 avril , il signa le décret de dissolution.
Mais il est temps de parler de la plus grande iniquité qui ait été consommée depuis des siècles, c'est-à-dire de la coalition ayant pour but la destruction de la République romaine et le rétablissement du pouvoir temporel de Pie IX.
Le 24 avril 1849, ces mêmes Français, dont les armes avaient été invoquées en vain contre l'Autriche , se présentent à Givita-Vecchia, et leur général en chef, déshonorant le drapeau de son pays par une déloyauté sans égale, parvient à se faire admettre en ami, lorsque ses instructions secrètes lui prescrivaient de marcher sur Rome et de s'en emparer à tout prix!
Une attaque de la part de la France était regardée comme un fait tellement étrange, tellement impossible, que le triumvirat n'avait songé à prescrire aucune mesure de défense, bien qu'il eût appris, dès le 22 avril au soir \ la résolution prise par l'Assemblée constituante française d'envoyer un corps d'armée à Civita-Vecchia. Toute résistance était donc impossible delà part de cette ville, où il existait bien quelques pièces de canon, maisoù il n'y avait ni munitions ni artilleurs , tandis que, pour toute garni-
1 Grâce a une estafette expédiée de Civita-Vecchia, dans la matinée du 22 avril, a la réception d'une lettre écrite par moi , de Paris, le 16 du même mois.
son, on ne comptait que trois cents hommes de troupes de ligne; mais le premier langage tenu par les Français, et surtout la proclamation publiée par M. Espivent, officier d'état-major, dans le but d'effacer le mauvais effet produit par celle du général Oudinot, auraient suffi pour paralyser toute pensée de résistance contre les soldats d'une nation avec laquelle on sympathisait ardemment, et dont les représentants officiels semblaient se présenter en amis.
Ainsi, le corps expéditionnaire fut reçu à bras ouverte, et le jour même de son débarquement , malgré l'ordre de lui résister, envoyé par le triumvirat, et l'arrivée du bataillon Mellara, les républicains de Civita-Vecchia fraternisèrent sincèrement avec les enfants de la France républicaine et l'on vit les drapeaux des deux pays hissés au même mât !
Malheureusement, ces bonnes dispositions ne devaient pas durer bien longtemps. D'après la discussion qui avait eu lieu à l'Assemblée nationale française et les déclarations du ministère Barrot , on s'attendait à ce que le général Oudinot, s' arrêtant à Civita-Vecchia, entamât de là, avant de prendre aucun parti décisif, des négociations, tant avec le triumvirat qu'avec la cour de Gaetc. Or, quel ne fut pas l'étonnement général , lorsqu'on vit le corps expéditionnaire s'ébranler tout-à-coup de Civita-Vecchia et marcher sur Rome , malgré les déclarations réitérées des envoyés de l'Assemblée romaine, sur la résolution arrêtée parcelle-ci d'opposer la force à la force, dans le cas où les Français tenteraient de s'emparer de la ville éternelle. Biais à l'étonnement succéda l'indignation, quand
Civita- Vecchia ayant été mise en état de siège, on vit sa garnison désarmée, son gouverneur jeté en prison, et dix mille fusils, qui se trouvaient en dépôt dans le port, inopinément séquestrés. Ces seuls faits, joints à la marche subite des Français sur Rome , sans une déclaration claire et nette des intentions de la France, suffisent pour expliquer les. événements des 29 et 30 avril, et doiyent démontrer à tout esprit non prévenu que s'il y eut déloyauté dans cette affaire de Rome, ce ne fut pas certes du côté des Romains; car ce guet-apens du 30 avril, à propos duquel on jeta en France les hauts cris , n'est qu'une infâme calomnie répandue par le parti rétrograde, et répétée à satiété par les journaux réactionnaires.
Les deux ou trois cents Français faits prisonniers le 30 avril, aux portes de Rome, ne tombèrent dans les mains des Romains que par la faute de leur général , qui, plutôt que de croire aux envoyés officiels des triumvirs et de l'Assemblée nationale , se laissant tromper grossièrement par les agents de la réaction, se présenta sous les murs de Rome , sans prendre aucune de ces précautions auxquelles est tenu tout chef d'armée qui envahit un territoire contre la volonté expresse du pays et de ses gouvernants. Le tort du général Oudinot, cause première de tout ce qui arriva depuis, est d'autant plus inexcusable, que , s'il était resté à Civita-Vecchia , il est très probable qu'au lieu d'être traité en ennemi par les Romains, il aurait fini par être appelé et admis volontairement dans la grande ville, car les Autrichiens s'avançant d'un côté, et les Napolitains et les Espagnols de l'autre , les Français auraient été considérés par la population de Rome comme
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des alliés, sinon des sauveurs I Au lieu de cela , on a vu la France démocratique porter le fer et le feu dans un pays républicain, et soutenir en Italie le principe de l'absolutisme contre celui de la souveraineté nationale !
Retracerai-je , après cela, la lutte héroïque d'un petit peuple défendant ses droits les plus sacrés contre la force brutale des baïonnettes étrangères? et exposerai-je la misérable histoire des discussions et des négociations auxquelles a donné lieu la question romaine , discussions et négociations qui n'ont fait que mettre de plus en plus en relief, et le bon droit des Romains, et la politique pitoyable de l'Assemblée nationale française, et le rôle indigne joué par Louis Bonaparte?
On connaît l'ordre du jour du 7 mai, ordre du jour que suivit immédiatement l'envoi à Rome de M. de Lesseps, en qualité de ministre plénipotentiaire. M. de Lesseps, circonvenu d'abord par les agents du parti réactionnaire, commença par s'associer aux vues du général Oudinot; mais, éclairé bientôt sur la véritable situation de Rome, et frappé surtout de l'unanimité avec laquelle le pays se prononçait contre le rétablissement du gouvernement clérical , le pays , où pas une commune ne s'était levée pour Pie IX , bien que pressé à la fois par les armes de l'Autriche, de Naples, de l'Espagne et de la France, finit par conclure avec le triumvirat un traité, qui aurait évité à la ville de Rome un siège désastreux, et à la France une des plus grandes iniquités qui soient consignées dans ses annales!
Investi de pleins pouvoirs, M; de Lesseps était en droit de voir son traité, non-seulement contresigné par le général
Oudinot , mais ratifié par la France. Ajoutez à cela, qu'en \ le concluant, il ignorait complètement son rappel, en même temps que le triumvirat traitait , lui aussi , de bonne foi , ) et réputait sacrées, par conséquent , les conventions arrêtées. Cependant M. Oudinot refusa d'y apposer sa signa- , ture , et le ministère de Louis Bonaparte ne craignit pas de désavouer le représentant de la France ; puis , malgré le vote formel de l'Assemblée nationale, et les articles 5 et ^ 54 de la Constitution , il envoya Tordre au général Oudinot d'attaquer Rome!!...
Jamais le droit des gens , jamais le pacte fondamental d'une nation libre n'avaient été violés d'une manière plus , audacieuse , et jamais , par conséquent , protestation n'avait été plus légitime et 'plus sainte que celle que venaient de provoquer le gouvernement et l'Assemblée législative de la République française, au mois de juin 4849 !
H. de Corcelles avait été substitué à M. de Lesseps , et le nouveau ministre plénipotentiaire , obéissant Gdèlement aux instructions d'un gouvernement qui foulait aux pieds la Constitution et trahissait l'honneur national , s'associa complètement à. la politique du général Oudinot : or tandis que celui-ci pressait Rome de ses bataillons et de ses batteries, il jouait lerôle le plus triste vis-à-vis des triumvirs, dont il recevait même les leçons les plus dures. Je dois dire, à ce propos, que jamais position ne fut si belle pour un gouvernement que celle du triumvirat romain ; or elle lui fut faite par la maladresse du ministère français, qui-, entre autres fautes , commit celle d'élever une espèce de piédestal à M. Mazzini , d'en faire presque un grand homme !
Bien que j'aiç partagé de tous temps les principes du
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fondateur de la Jeune Italie, et que je n'aie jamais cesse d'apprécier à leur juste valeur ses nobles intentions et l'élévation de son caractère, je l'ai rarement approuvé, quand, des hauteurs du inonde intellectuel et théorique, il lui est arrivé de descendre sur le terrain pratique de l'action. Je dirai même franchement ma pensée à l'égard de M. Mazzini , c'est -à-dire que , somme toute , il a fait plus de mal que de bien à son pays , par son défaut d'esprit pratique et son incapacité révolutionnaire. Mais je serais injuste envers lui, si je ne louais sans restriction la conduite qu'il a tenue vis-à-vis des Français, dès le jour où le général Oudinot s'avisa de marcher sur Rome. II suffirait de citer sa note à M. de Lesseps , où il démontrait jusqu'à la dernière évidence tout ce qu'il y avait d'indigne et d'absurde à la fois dans l'attitude prise par la France républicaine en face de la République romaine, et le pressait de déclarer nettement ses intentions.
Cette note, où brillent également les sentiments les plus élevés et la logique la plus rigoureuse, est un modèle dans le genre. J'en dirai autant de la lettre écrite par M. Mazzini, le 45 juin 4849, à M. de Gérando, chancelier de la légation française, en réponse à un factum de M. de Corcelles , déplorable tissu d'arguties , à l'aide duquel ce diplomate s'efforçait de prouver la non-valeur du traité conclu entre le triumvirat et M. de Lesseps. La vérité et la justice étaient si évidemment du côté des Romains , que M. Mazzini n'eut pas beaucoup de peine à faire justice des assertions de l'envoyé français. Je ne saurais m'empêcher d'en transcrire les derniers paragraphes, aussi remarquables par le fond que par la forme.
d by Goo
« Permettez-moi de vous le dire ici, Monsieur, avec la « franchise qui sied h un homme de cœur : la conduite a du gouvernement romain n'a jamais , pendant les négo- « dations, dévié d'une seule ligne du devoir de l'hon- « neur. Le gouvernement français ne peut pas en dire « autant. La France, Dieu merci! n'est pas en question : « brave et généreuse nation , elle est victime comme nous a le sommes.
« Aujourd'hui vos canons tonnent contre nos murs, « vos boulets pleuvent sur la ville sainte; la France a eu « la gloire , cette nuit, de tuer une pauvre jeune fille de « Transtevere qui dormait à côté de sa sœur. Nos jeunes « officiers, nos militaires improvisés, nos hommes du « peuple , tombent sous votre feu en criant : vive la Rêpu- « blique! Les braves soldats de la France tombent sous le « nôtre sans cris, sans murmures. Je suis sûr qu'il n'y « en a pas un seul qui ne se dise en mourant, ce qu'un « de vos soldats nous disait hier : nous sentons en nous * quelque chose , comme si c'était des frères que noufc « combattions ! (textuel.)
« Et cela pourquoi ? je n'en sais rien , vous n'en savez « rien non plus. La France n'a pas ici de drapeau ; elle « combat des hommes qui l'aiment , et qui , hier encore , a avaient foi en elle ; elle cherche à incendier une ville « qui ne lui a rien fait ; sans programme politique , sans a but avoué , sans droit à réclamer, sans mission à remet plir, elle joue, par ses généraux, la partie de l'Autriche, « et elle n'a pas le triste courage de l'avouer I
« Elle traîne son drapeau dans la fange des concilia-
« baies de Gattte , et elle recule devant une déclaration « franche et nette de restauration cléricale 1
« H. de Corcelies ne parle plus d'anarchie, ni de fac- « tion ; il n'ose pas ; mais il écrit, comme un homme trou- « blé , cette phrase inconcevable : La France a pour but « la liberté du chef vénéré de C Église, la liberté des « États-Romains et la paix du monde.
« Nous , au moins , nous savons pourquoi nous com- « battons , et c'est parce que nous le savons que nous « sommes forts. Si la France représentait ici un principe, « une de ces idées qui font la grandeur des nations, et « qui ont fait la sienne , la bravoure de ses enfants ne se « briserait pas contre la poitrine de nos jeunes recrues.
a C'est une bien triste page , Monsieur, qui s'écrit en ce « moment, par la main de votre gouvernement, dans « l'histoire de la France ; c'est un coup mortel porté à la a papauté, que vous voulez soutenir, et que vous noyez « dans le sang ; c'est un abîme sans fond qui se creuse « entre deux nations appelées à marcher ensemble pour « le bien du monde, et qui, depuis des siècles, se tena daient la main pour s'entendre; c'est une profonde « atteinte à la moralité des rapports entre les deux pays, « à la croyance commune qui doit les guider, à la cause « sainte de la liberté qui vit de cette croyance, h l'avenir, « non de l'Italie : — la souffrance est un baptême d'avan- « cernent pour elle ; — mais de la France , qui ne peut se « maintenir au premier rang, si elle abdique les mâles « vertus de la foi et l'intelligence de la liberté. »
On le voit, l'antithèse est parfaite entre le gouvernement français et celui de la République romaine , entre
rassemblée constituante de Rome et rassemblée législa- > tive de la France républicaine, entre le président Bonaparte et le triumvir Mazzini! Mais à cette antithèse ne faut-il pas ajouter celle de l'héroïsme des défenseurs de la ville éternelle , opposé à l'ardeur aveugle , je dirai * presque sauvage, des nouveaux Gaulois, poussés à la destruction de la nouvelle Rome républicaine? Blessée r à mort par la main fratricide de la France , la République yJ romaine a succombé enfin ; mais elle a succombé bien noblement , et, qui plus est, elle a entraîné dans sa ruine cette même papauté que l'on s'acharne à faire vivre, malgré les progrès incessants de la raison humaine et les éclatantes lumières de l'époque 1 Et Venise, la magnanime Venise, tombera , elle aussi, comme Rome , comme Àncône, comme Bologne , comme Brescia , et tant d'autres villes italiennes , misérablement bombardées par leurs bourreaux nationaux ou étrangers, depuis le commencement de 4848 jusqu'à nos jours; mais le principe démocratique et l'idée de l'indépendance italienne survivront k ces ruines , pour triompher tôt ou tard de leurs adversaires implacables !
Tout ce qui arrive en Italie, tout ce qui a eu lieu audelà des Alpes, depuis janvier 1848, doit fructifier largement dans l'avenir. J'affirmerai même, avec une intime conviction , que tous les événements dont la Péninsule a été ou est encore le théâtre, doivent être regardés comme providentiels! «
L'Italie, énervée, avilie par tant de siècles d'esclavage , -av^it besoin d'une secousse profonde, et il lui fallait surtout s'accoutumer de nouveau au bruit du canon et au
maniement du mousquet. Or, d'un bout à l'autre du territoire italien , le canon a retenti, et une jeunesse ardente a couru aux armes de toutes parts. De plus, les troupes régulières et les volontaires de l'Italie tout entière se sont trouvés rassemblés 'pendant quelque temps sous te même drapeau , le grand drapeau national , et il leur a été donné de fraterniser sur le champ de bataille et sous les balles autrichiennes. •
Rien, oh! non, rien ne pourra effacer de l'esprit de la nation, et surtout de la génération nouvelle, ces glorieux souvenirs , et nul effort de l'Autriche ne saurait détruire le précieux germe jeté dans les cœurs par les quelques mois de liberté dont a joui l'Italie. Des tribunes sont restées ouvertes pendant plus ou moins de temps en Sicile, à Naples, à Rome, en Toscane, à Venise, en Piémont, et la voix d'une presse délivrée de toute entrave a retenti des Alpes h l'Etna ; mais, ce qui vaut encore mieux, peut-être le drapeau républicain, planté au cœur même de l'Italie, hissé sur.les murs mêmes de sa future capitale, y a flotté assez loigtemps pour persuader au peuple italien qu'il peut se passer de ses roisl Ces dix-huit derniers mois, répétons-le, ont jeté en Italie une semence qui ne pourra pas manquer de fructifier glorieusement.
Qu'on cesse donc de désespérer de l'avenir et de voir, dans les événements récents de l'Italie, la ruine de la grande cause nationale, car cette cause ne fut jamais aussi près de triompher. Il ne faut, pour cela, que trois choses :
4° Que l'Italie sache entretenir chez elle cet esprit militaire qui fait seul toute sa force et explique seul la longue résistance de la Hongrie ;
DE LA RÉVOLUTION ITALIENNE. 343 a
2° Qu'elle ne compte pas sur les secours étrangers, ^ mais uniquement sur sa propre énergie ;
3° Qu'instruite par l'expérience douloureuse du passé. ' elle ne cherche son salut que dans l'application pleine et entière du principe démocratique et dans la voie révolutionnaire 1
Désormais il ne saurait y avoir qu'un seul parti au-delà
des Alpes, le parti démocratique, car tous ceux qui ne v sont pas républicains doivent être regardés comme partisans de l'Autriche ! Non, il ne peut plus y avoir de royalistes en Italie; je dirai même qu'une pareille dénomination est à la fois une flétrissure et un non sens.
Les princes italiens ne régnent plus que matériellement, perdus qu'ils sont tout-à-fait dans l'opinion publique, grâce à leur conduite de ces derniers temps. En effet, ai-je besoin de dire que Ferdinand II, déjà si odieux à cause de tous ses crimes, a été tué moralement par les massacres de Naples, de Calabre et de Sicile; que Pie IX vient de l'être à son tour par la guerre impie appelée par lui sur son pays ; que Léopold H a été perdu par l'invasion autrichienne de la Toscane et les fusillades de tivourne, Victor-Emmanuel II par l'armistice de Novare et le bombardement de la ville de Gènes ? Je ne par* lerai pas des principicules de Parme et de Modène, car tout le monde sait qu'ils ne régneraient pas uue minute san^l'appui des baïonnettes autrichiennes, qui, du reste, n'auraient qu'à disparaître de la Péninsule, pour que la ruine de tous nos tristes roitelets fût consommée à l'instant même.
C'est donc à l'Autriche qu'il faut s'attaquer avant tout*
à l'Autriche, dont la domination, insupportable d'ailleurs, de tous points, est inconciliable avec l'existence de nos libertés, même constitutionnelles ; car toute tribune, tout journal un peu libre, ne peuvent être regardés par elle que comme des ennemis naturels, et, par conséquent, comme un danger permanent. Ainsi, cen'est pas de notre indépendance seulement qu'il s'agit, mais de nos moindres libertés ; d'où ii faut conclure forcément qu'il n'y a, pour l'Italie, d'autre alternative que celle-ci : républicaine ou autrichienne ! Qu'elle choisisse, et en même temps que les gouvernements de l'Europe, qui se posent en amis si tendres de l'ordre et de la paix du monde entier, examinent si l'ordre et la paix sont possibles en Italie, tant qu'elle restera sous le joug de l'Autriche et qu'elle sera privée de toute liberté. N'est-il pas évident que, retombant dans la même situation où elle se trouva, en 4821 , lorsque l'Autriche y eut tué toute institution libérale, elle ne manquerait pas de présenter le même spectacle, c'est-à-dire celui d'une agitation permanente, sinon de conspirations et d'insurrections continuelles, étouffées, comme alors, dans le sang généreux des martyrs? Qu'on ne s'y trompe pas, il ne saurait y avoir d'ordre ni de paix en Europe sans que le principe des nationalités soit appliqué partout, mais notamment en Italie, en Pologne et en Allemagne, ce qui ne peut arriver tant que l'empire d'Autriche ne sera pas effacé de la carte politique de l'Europe. Mais ce fait ne-saurait avoir lieu qu'à la suite d'une guerre générale, guerre que la pusillanimité du gouvernement français pourra bien reculer pour quelque temps, mais qu'il ne saurait éviter, d'autant moins que c'est là le seul remède efficace
à la situation intolérable qu'ont faite à l'Europe les in* fàmes traités de 4815. Puis, la guerre générale venant à éclater, l'Italie courra aux armes la première, et une fois qu'elle aura conquis le bien suprême de l'indépendance, elle prendra place au milieu des nations, non plus ennemies entre elles, mais liées indissolublement par une fraternité ayant pour base des institutions vraiment libres.
11 faudra du temps, il est vrai, pour que cet heureux pronostic se réalise, et l'Europe sera plus ou moins agitée d'ici à une telle époque ; mais pourrait-il en être autrement, eu égard aux obstacles puissants et nombreux qu'il s'agit de détruire. On ne doit pas oublier, en outre, que la liberté est une de ces plantes qui, pour bien fructifier, ont besoin d'être un peu vieilles, car le temps seul peut en faire pénétrer la racine dans les mœurs, dans les sentiments, je dirais presque au fond du cœur des nations I
Genève, le 15 juillet 1849.
P. S. Depuis que ces lignes furent écrites , un événement, qui, pour être attendu, n'en a pas moins produit
partout la plus pénible sensation, s'est accompli en Italie. Je veux parler de la chute de Venise, de l'héroïque Venise, qui, à force de courage et de sacrifices pécuniaires, a su survivre cinq mois à la défaite de Novare , et qui tiendrait encore sans le choléra et la faim , dont elle a eu à souffrir cruellement.
Par une étrange coïncidence, la capitulation de Venise était signée le 22 août, savoir le jour même où , k toutes les misères dont se voyaient accablés ce que l'Autriche appelle ses sujets italiens, venait s'ajouter la plus infâme flétrissure qu'on puisse infliger à une nation , celle de la bastonnade en place publique !
Je ne décrirai pas l'horrible scène à laquelle la population de Milan assista en frémissant de douleur et de rage. Je ne rappellerai cette nouvelle infamie de l'Autriche que pour répéter encore une fois ce que j'ai déjà dit dans le cours de cet ouvrage , à savoir que l'abîme qui nous sépare de notre ancienne et implacable ennemie devient plus profond de jour en jour, et que le gouvernement de Vienne devra plus que jamais à la seule force brutale la conservation du royaume lombardo-vénitien. Il est vrai que ce que je dis de cette partie de la Péninsule peut s'appliquer aux autres États d'Italie, à l'exception du Piémont, où cependant la liberté ne tient qu'à un faible fil, et où le gouvernement constitutionnel se trouve faussé , car il y a antagonisme complet entre la majorité de la Chambre élective et le pouvoir exécutif.
Que les baïonnettes étrangères s'éloignent de la Péninsule, et pas un seul de nos princes ne restera longtemps
sur son trône! Hais c'est à l'égard des 'États-Romains, surtout, que l'étranger joue le rôle le plus odieux, et malheureusement c'est à la France républicaine qu'il en revient une large part , son gouvernement et son assemblée nationale n'ayant pas voulu comprendre qu'il n'y a que deux issues à la question romaine en particulier, comme à la question italienne en général, — servitude complète, ou liberté républicaine , — application pleine et entière du droit divin, ou triomphe plein et entier du principe sacré de la souveraineté nationale.
Dans le premier cas, il faut que le pape soit laissé libre de gouverner à sa guise, voire môme de trahir les promesses de son motu proprio, comme Grégoire XVI trahissait celles qu'il avait faites en 1832, à la suite du fameux mémorandum; mais, le pouvoir temporel du pape ne pouvant durer une heure seulement sans l'appui des baïonnettes étrangères, il faudrait que la France de février se résignât à voir ses soldats se changer en alguasils pontificaux établis à Rome à perpétuité, ou bien à laisser à l'Autriche la tutelle exclusive d'un gouvernement abhorré.
Dans le second cas, il faudrait, non-seulement que la République française retirât son armée des États-Romains, afin que le pays eût toute liberté de se donner tel gouvernement qu'il entendrait ( et ce serait, certes, la république qu'il choisirait de nouveau ), mais encore qu'elle sommât l'Autriche d'en faire autant, ce qui équivaudrait, sans nul doute, à une déclaration de guerre, guerre devant laquelle on a reculé jusqu'à présent, au point de lui préférer l'abaissement et la honte I Telle est, il ne faut
pas s'y tromper, l'alternative qui se présente à la France républicaine, et il serait à désirer pour son honneur qu'elle n'hésitât pas plus longtemps à choisir !
Genève, le 25 septembre 1849.