‹ Histoire de la révolution dans l'Ain (volume 2)Chapitre 234 sur 254 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le second document, destiné à compléter ce chapitre, est une pétition fort originale, adressée le 29 vendémiaire aux représentants Charlier et Pocholle en mission à Lyon. Le pétitionnaire, littérateur lyonnais, auteur d'ouvrages fort singuliers, Jean-Marie Chassaignon, possédait près de Thoissey un bien paternel, dans la jouissance duquel il voulait être réintégré :

Citoyens, pères tutélaires et réorganisateurs, dit-il aux repre'sentants, je suis loin de me croire un homme de génie... Mais je suis un homme de pensée, un homme de désir, un homme de mélancolie et de solitude, un homme bon, sauvage, brûlant et timide, aimant les hommes et les craignant, méditant trop et n'osant agir ni dire. Je me mets dans la sphère des lettres et des arts, car il faut bien que je me classe...

Homère, le Dante, l'Arioste, le Camoëns, Cervantes, Malherbe, J.-B. Rousseau périrent, dit-on, sous les lambeaux de l'indigence.

Le financier Helvétius, le gentilhomme Voltaire, Marmontel, l'historiographe royal, ont vécu sous les lambris du luxe, se sont pavanés dans le char d'ostentation, ont dormi sous l'oreiller de la richesse et de l'aristocratie.

Malgré la bonne fortune de ces gros messieurs, il est permis de dire que les extrêmes ne valent rien. L'heureuse et sage médiocrité est entre l'embonpoint du faste et la maigreur du besoin. Il faut que le génie soit debout et montre des muscles, qu'il paraisse nerveux sans être décharné. L'opulence l'amollit et le couche, la pénurie l'abat et le tue.

J'ai pour patrimoine un champ paternel et modeste dans le de'partement de TAin.

Comme on sait que les penseurs ont l'âme cosmopolite, les affections vagabondes, les conceptions vastes, l'imagination ailée et émigrante^ on s'est diverti à mettre mon nom sur la liste des émigrés^ et cette petite malice, ce menu plaisir ne tend à rien moins qu'à me faire mourir de faim et de soif.

J'ai pourtant obtenu tous les certificats nécessaires pour déconcerter les mauvais plaisans, et me faire rentrer dans mon domaine, sous mes pampres et sous mes peupliers. Je me suis pourvu d'un arrêté du département de l'Ain, qui me donne main-levée du séquestre apposé mal à propos.

Mais il se trouve un petit obstacle : l'exécution de l'arrêté est suspendue jusqu'à ce qu'il soit revêtu de l'assentiment de la commission des administrations civiles, police et tribunaux^ qui est à Paris.

On a écrit et on a envoyé les pièces. Tout ira bien ; mais il faut attendre : j'attends avec patience.

Mais dans l'intervalle, l'impatiente municipalité du lieu veut, au nom sacré de la patrie, faire vendre sans délai au maximum ma portion de vin pur que je serai peut-être obligé de racheter, mélangé, à un prix exorbitant. Me voilà donc, nouveau Tantale, à côté de ma propriété, qui s'enfuit à mesure que je m'avise de la toucher.

Je ne suis pas un homme bien utile, mais je suis un homme.

Je ne demande point à vivre riche, mais à vivre, mais à ne pas mourir de faim et de soif, mais à ne pas être puni d'un crime que je n'ai pas commis.

La patrie du département de l'Ain, qui a des mamelles

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