CHAPITRE VI
Mon cher parent,
Mon oncle m'a communiqué hier ta lettre qui, selon l'usage, avoit été ouverte par la municipalité...
Il est urgent que la Convention s'occupe des mesures propres à établir le calme dans ce malheureux pays. Nos oppresseurs appesantissent tous les jours de plus en plus le poids des calamités sous lequel ils nous font gémir ; encore avant hier les féroces Desisles et Albant ont tenu à la société populaire les discours les plus incendiaires.
« Citoyens, disoient-ils, en vain vous annonce-t-on le « prochain rappel d'Albitte, croyez qu'il n'en sera rien. « Rassurez-vous. Avant que cela arrive, les têtes des aris- « tocrates, des modérés, etc., seront à bas. Souvenez-vous « que vous êtes souverains ; souvenez-vous que vous êtes « plus puissants que la Convention. Vous pouvez la dis- « soudre, mais elle ne peut vous dissoudre ; elle n'en a ni « le droit, ni le pouvoir. Emparez-vous des biens des ri- « ches, ils sont à vous, ces égoïstes ont assez joui ; il est « temps que les Sans-Culottes, que les pauvres jouissent « à leur tour. Ne vous laissez pas endormir par les discours a des modérés ; souvenez-vous que l'autorité est entre vos ft mains et sachez en profiter. »
... Les arrestations continuent. Déjà toutes les femmes et filles des ci-devant sont dans des maisons d'arrêt. Les jeunes femmes qui nourrissoient ont reçu ordre de la municipalité de sevrer leurs enfants dans la première quinzaine. Ces enfans doivent être séparés d'avec leurs mères... Ilparoît que les conjurés se sentent fortement soutenus et qu'ils connoissent qu'il se forme ou à la Convention pu ailleurs un parti puissant pour les soutenir. Autrement, comment imaginer qu'ils osassent encore se porter aux
excès de brigandage qu'ils continuent de se permettre (i)? Tout le monde tremble. La terreur est plus que jamais à l'ordre du jour...
Mon cher parent, pendant ma détention, j'ai montré quelque énergie. Fort de mon innocence, j'ai parlé avec fermeté, quoique prisonnier. Ces forcenés sont persuadés que j'ai écrit à Paris pour dévoiler leurs complots. Ils s'occupent en ce moment à trouver par tous les moyens possibles un prétexte pour m'incarcérer de nouveau... Veuille bien obtenir du comité de Salut public ou d'Albitte qu'on me laisse la faculté de jouir sans restriction de ma liberté, que je puisse aller à Revonnas où j'ai à faire et à Lyon où il est urgent que j'aille pour les réparations de la maison de ma femme...
Salut et fraternité.
Gauthier-Murnand .
P. S. — J'apprends à l'instant que l'on a fouillé la nuit dernière tous les détenus et qu'on leur a enlevé tout ce qu'ils avoient (2).
(i) Un de ces brigandages est impudemment consigné sur le registre municipal, séance du 6 germinal. Un officier municipal et un notable, faisant leur tournée le soir au faubourg du Jura, trouvèrent dans une auberge une voyageuse nommée Marie-Laurence Vincent, allant de Commune-Affranchie à Cressia (Jura), et lui confisquèrent 23 louis en argent et 18 louis en or, soit 41 louis, sous prétexte qu'elle les tenait cachés dans ses hardes, et les déposèrent en bonnes mains, celles du maire Albant, le grand détrousseur des prisonniers.
(2) Registre municipal de Bourg, séance du 17 germinal an IL