CHAPITRE V
tie des membres élevoient dans les airs tous les difFérens emblèmes de la liberté que la société avoit pu rassembler.
Ici, on voyoit une charrue attelée à deux chevaux ; un sans-culotte monté dessus portoit une gerbe de blé, et l'autre le drapeau tricolore, surmonté du bonnet chéri de la liberté ; un brave agriculteur assis sur sa charrue sembloit faire entr'ouvrir le sein de la mère féconde qui nous habille et nourrit.
Là, le canon retentissoit au loin : ici, la simple musette annonçoit les plaisirs purs et champêtres.
A la suite venoit, enchaîné, le monstre du fédéralisme ; il avoit deux figures : l'une, douce et mielleuse ; l'autre, hideuse et jetant le sang par la bouche. Un serpent venimeux sifBoit à ses oreilles et sembloit encore vouloir l'instruire à tourmenter les patriotes. Les débris d'une robe de procureur le couvroit en partie ; il tenoit d'une main la branche d'olivier, et de l'autre un poignard. Il portoit d'un côté cette inscription: Portrait du fédéralisme, et de l'autre : Tombeau de la chicane. Enfant des furies, il a été précipité dans les flammes empestées qui s'exhaloient de vieux terriers et du reste impur des vestiges de féodalité qui avoient pu échapper jusqu'à ce jour au feu dévorant.
Une statue équestre de bronze du petit Condé étoit traînée sur une claie et salissait la boue (i).
Le cortège s'acheminant ainsi aux cris de Vive la République ! Vive la Montagne ! et en entonnant des hymnes patriotiques, a parcouru la ville; les accens de la liberté retentissoient dans les airs et blessoient dans les maisons les aristocrates cachés.
Arrivé sur la place Jemmape (du Greffe, vieux style), le
(i) Voir au chapitre précédent, p. 73, la note sur les statues du château de Loriol.
citoyen Desisles, maire, a lu un discours en l'honneur de Marat, et a prononcé les paroles suivantes aux jeunes enfans des deux sexes :
« O! vous, jeunes élèves de la patrie, vous qui devez « recueillir les fruits de l'arbre révolutionnaftre que vos « pères ont planté ; vous pour qui nous travaillons sans « relâche ; vous pour qui nous exposons nos vies et nos « fortunes ; vous la seule consolation des âmes pures et « vraiment républicaines; vous qui nous payez et nos « maux et nos revers par l'espoir de vous en épargner !
« Ecoutez aujourd'hui la voix des bons Sans-Culottes « qui vous aiment, qui vous portent dans leur sein, dont « vous êtes tous les enfans, et qui n'aspirent à la vieillesse « que dans l'espoir de vous voir porter une feuille de « chêne sur leur tombe.
« On a corrompu vos jeunes cœurs, mes tendres amis ; « on vous a insinué une chanson perfide qui n'étoit « autre chose qu'un arrêt de mort sur tous les bons patrio- « tes. Que cette époque de votre vie ne s'efface jamais de « votre mémoire ! Voyez de près ceux que les fédéralistes « vous invitoientà calomnier, et vous rencontrerez en eux « de bons pères, de bons époux et de vrais amis.
« Cette première faute de votre enfance doit être un « préservatif pour vous ; vous chantiez A la Guillotine « Marat (i), et Marat étoit un bon patriote et l'ami du « peuple et de l'égalité. Il fut assassiné par une ci-devant « noble; ce mot seul le justifie à votre petit discernement.
« Vous chantiez A la Guillotine les Maratistes^ vous « me poursuiviez dans les rues avec ce cri perfide : eh 0 bienl ces Maratistes désignés à vous par des.prêtre;s « scélérats, vous prouveront jusqu'au dernier soupir qu'ils « sont amis de la nature première, des peuples opprimés (I) Lui aussi; voir la page 338 du tome III.