‹ Histoire de la révolution dans l'Ain (volume 3)Chapitre 88 sur 291 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

inusité. Le canon devoit emporter leurs membres e'pars, et les semer au milieu de nombreux spectateurs, amis du sang et de cette barbare nouveauté. Le lieu de cette scène lamentable fut à l'ordinaire la plaine des Brotteaux. Deux fossés parallèles avoient été creusés pour recevoir les corps des morts et des mourans. Une haie de soldats bordoit chaque ligne en dehors des fossés et menaçoit de l'œil, du sabre et du fusil, quiconque auroit tenté de s'écarter de la direction précise où il devoit attendre le boulet qui devoit terminer sa vie. Cette direction étoit le plan horizontal, large d'environ trois pieds, qui se trouvoit entre les deux [fossés. Là, furent placés les condamnés, garottés deux à deux à la suite les uns des autres. Derrière eux étoient les canons ; à leurs côtés, le lieu de leur repos, la tombe ouverte pour les recevoir ; plus loin, les farouches exécuteurs qui alloient les y précipiter. Pendant cet arrangement formidable, les jeunes gens offrirent de concert et par un mouvement spontané l'hommage de leurs derniers instans au bonheur de leur pays. Sans imprécations, sans se plaindre, sans montrer le moindre signe de foiblesse, ils firent entendre ce refrain courageux :

Mourir pour sa patrie Est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.

A peine commençoient-ils à le chanter une seconde fois que l'horrible décharge vint l'interrompre. Celle-ci n'eut pas tout le succès qu'on s'en étoit promis. Elle ne tua pas le tiers des malheureux qui l'essuyèrent, mais presque tous en sentirent les cruelles atteintes, et furent blessés. De 5 lors des ruisseaux de sang se répandirent dans les fossés ; et les gémissemens de la douleur percèrent à traversle bruit continuel de la fusillade qui s'unit au canon pour opérer la destruction. Enfin, les soldats traversèrent les

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fossés, et avec le sabre, ils la comple'tèrent. Ces soldats, peu exercés à manier les armes, et la plupart, égorgeant pour la première fois, restèrent plus de deux heures à consommer ce massacre.

Ainsi par le feu du canon, le bruit de la mousqueterie el des tambours, la fumée, le sang, les cris des égorgés, les convulsions de l'agonie, on voulut donner au peuple de Lyon une image de ce qui s'exécutoit ailleurs, et surtout dans la Vendée et les départemens voisins ; on voulut accoutumer le soldat de nouvelle réquisition à exercer le carnage et à voir la mort de sang-froid, comme s'il étoit égal de la donner ainsi ou de la recevoir....

C'est de la prison de Roanne que l'on conduisit encore aux Brotteaux pour y être fusillés les 209 Lyonnais (i) jugés en masse le même jour. Chaque accusé ne fit que paroître devant ses juges. Les ordres les plus sévères avoient été donnés à ces derniers, et peut-être la mort eût été pour eux la punition de leur humanité, ou d'un examen plus approfondi. La profession surtout devint le crime le plus irrémissible, comme si on étoit souvent maître de la choisir, comme si en l'exerçant avec honneur, tout état n'étoit pas utile à un bon gouvernement, et égal aux yeux du sage. Un geste, un mot, un défaut d'assurance, un air trop assuré, un seul regard, un simple trait malheureux sur le visage produisirent un arrêt de mort.

A un signe peu distinct, les accusés passoient ou dans la cour ou dans une galerie joignant la salle de l'interrogatoire. Les premiers étoient à revoir : transférés ensuite dans d'autres prisons et interrogés de nouveau, il en est peu qui existent encore. Le funeste sort des autres étoit décidé.

(i) Le chiffre exact est 308.

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