CHAPITRE V
Chalier, son caractère bigarre, ses adieux, son affreux supplice. — Adresse de Belley à la Convention. — Gauthier-des-Orcières, compte rendu sommaire} de sa conduite. — Comment il est traité par les Lyonnais. — L'abbé Grumet suspendu de ses fonctions d'administrateur et réintégré. - Le Doubs, le Jura et l'Ain se soumettent à la Convention et invitent Lyon à les imiter. Ordre draconien de Gauthier contre sa ville natale. Annulation de la réorganisation municipale de Bourg ; réintégration des sans-culottes. Factum du procureur Reydellet. — Décrets de la Convention contre Lyon ; lettre curieuse de Danton du 21 juillet i-]q3. Les Lyonnais sont disposés à se soumettre ; appel des proconsuls à la guerre civile ; appel des Lyonnais à l'union générale contre les ennemis du dehors. Le peuple de Lyon accepte l'acte constitutionnel, adresse à la Convention ; préparatifs du siège.— Réquisitions d'hommes et de grains dans notre département. — Episode des préliminaires du siège : le docteur Martin, sa sortie de Lyon et son arrestation à Saint-Rambert.
La veille du supplice de Charlotte Corday, c'est-à-dire le 16 juillet lygS, le piémontais Chalier, vaincu au 29 mai par les Girondins de Lyon, fut exécuté sur la place des Terreaux. Cet homme singulier, qui se faisait appeler le Marat du Midi, était un phénomène de barbarie et de sensibilité, une perpétuelle antithèse.
Il tressaillait de joie, dit un historien, devant un modèle de guillotine, et il tombait en extase devant une fleur, une feuille d'arbre, un brin d'herbe ; il voulait se laver les rcains dans le sang des aristocrates, et il aimait à présen-
ter sa lèvre au bec d'une colombe, qu'il appelait sa meilleure amie après sa maîtresse ; il de'clamait contre les absurdités de l'Eglise catholique, principalement contre le culte des reliques, et il faisait baiser dévotement à ses frères et amis une pierre qu'il avait ram^assée dans les débris de la Bastille, et un morceau de drap qu'il avait dérobé à la défroque de Mirabeau. Il aurait vu sans pitié la caisse d'un banquier livrée au pillage, et il aurait partagé son habit avec le premier pauvre qui se serait présenté sur son chemin (i).
Son exaltation politique et sa douceur dans la vie privée expliquent ses adieux touchants à sa famille et ses vœux pour la liberté que son parti servait si mal :
De la prison^ ce 16 juillet, à 4 heures du soir.
Mes chers frères et sœurs, je n'ai que ce papier pour vous faire mes adieux, quelques minutes avant ma mort pour la liberté. Adieu, frère Antoine ; adieu, frère Valentin; adieu, frère Jean; adieu, frère François; adieu, neveux, nièces, belles-sœurs, beaux-frères, parents et amis ; adieu à tous; Chalier, votre frère et votre parent et votre ami, va mourir parce qu'il a juré d'être libre et que la liberté a été ravie au peuple de Lyon le 3o mai lygS. Chalier votre ami va mourir innocent ; vivez en paix, vivez heureux si la liberté reste après lui ; mais si elle nous est ravie, je vous plains bien, souvenez-vous de moi : j'ai aimé l'humanité entière et la Hberté. Et nos nombreux ennemis et nos bourreaux qui sont mes juges, m'ont conduit à la mort. Adieu, ma justification est dans le sein de
(i) Alph. Balleydier, Hist. du peuple de Lyon, t. I, p. 32.