‹ Histoire de la révolution dans l'AinChapitre 82 sur 217 · CHAPITRE PREMIER. I Dg · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. I Dg

citerons qu'un fait qui se passa de Tautre côté de la Saône en face de Trévoux, et ce n'est pas le plus atroce ; mais il nous intéresse par le nom de la victime, qui est celui du propriétaire actuel du château de Pradon, près de Nantua ; et, de plus, il nous offre un exemple frappant de l'ingratitude populaire. Voici ce fait, tel qu'il est raconté par M. Taine [La Répoîution^ 3* édition, p. 404) :

Depuis plus de trente ans, M. de Chaponay, père de six enfants dont trois au service, dépensait son vaste revenu dans sa terre de Beaulieu. y occupait nombre de personnes, hommes, femmes et enfants. Après la grêle de 1761, qui avait presque détruit le village de Morancé, il avait reconstruit trente-trois maisons, fourni à d'autres des bois de charpente, procure' du blé à la commune, obtenu aux habitants pour plusieurs années une diminution de tailles. En 1 790, il a célébré magnifiquement la fête de la Fédération et donné deux banquets, l'un de cent trente couverts pour les municipalités et les officiers des gardes nationales voisines, l'autre de mille couverts pour les simples gardes. Certainement, si quelque gentilhomme peut se croire populaire et en sûreté, c'est celui-ci. — Le 24 juin 1791, les municipalités de Morancé, Lucenay et Chazelet, avec leurs maires et leurs gardes nationales environ deux mille hommes,*arrivent au château, tambours et drapeaux déployés. M. de Chaponay va au devant d'eux et leur demande ce qui lui vaut « le plaisir » de leur visite. Ils répondent qu'ils ne viennent pas pour l'offenser, mais pour exécuter les arrêtés du district qui leur a commandé de s'emparer du château et d'y mettre soixante hommes de garde : demain le district et la garde nationale

)6o CINQUIÈME ÉPOQUE.

de Villeitranche viendront en faire la visite. — Notez que cet ordre est imaginaire, car M. de Chaponay a beau le réclamer, ils ne peuvent le produire. Très probablement s'ils se sont mis en marche, c'est sur le bruit faux que la garde nationale de Villefranche va venir, et leur dérober un butin sur lequel ils ont compté. — Néanmoins, M. de Chaponay se soumet ; il prie seulement les officiers municipaux de faire eux-mêmes les perquisitions et en bon ordre. Sur quoi, le commandant de la garde nationale de Lucenay s'écrie avec emportement « que tous sont égaux, que tous entreront » et au même instant, tous se précipitent. « M. de Chaponay faisait ouvrir les appartements ; on les refermait exprès pour que les sapeurs en jetassent les portes bas à coups de hache. » — Tout est pillé, « argenterie, assignats, linge en quantité, dentelles et autres effets, les arbres des avenues mutilés et coupés, les caves vidées, les tonneaux roulés sur la terrasse, tout le vin répandu, le donjon démoli... Les officiers encourageaient ceux qui se ralentissaient. » — Vers neuf heures du soir, M. de Chaponay est averti par ses domestiques que les municipalités ont résolu de lui faire signer l'abandon de ses droits féodaux et de lui couper la tête ensuite. Il se sauve avec sa femme par la seule porte non gardée, erre toute la nuit sous les coups de fusil des pelotons qui le traquent, et n'arrive à Lyon que le lendemain. — Cependant les pillards lui font signifier que, s'il n'abandonne pas son terrier, ils abattront ses forêts, et mettront le féu partout dans son domaine. En effet, à trois reprises différentes, le feu est mis au château ; dans l'intervalle, la bande en a saccagé un autre à Bayère, et, repassant chez M. de Chaponay, démolit une écluse de 10,000 livres. — De son côté, l'accusateur public reste muet, quelques instances qu'on lui fasse : sans doute il se dit que, pour un gentilhomme

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