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pressions et des gestes. Lamartine qui la veille encore avait été d'avis de garder Caussidière, comme un homme utile, courageux, et facile à rattacher par ses bons sentiments et par son ambition au parti de Tordre dans la République n'hésite |)lus. Il sort avec Caussidière, il monte, dans sa voiture , il prend avec lui le chemin de la préfecture de police, il lui représente en route le péril de sa situation , la grandeur de sa responsabilité , la nécessité absolue de donner sa démission, l'estime qui s'attachera à son nom, s'il parvient comme il le doit à obtenir la soumission de son armée sans effusion de sang.
Caussidièrç savait que de tous les membres du gouvernement, Lamartine, quoique tout à fait étranger à ses antécédents révolutionnaires, avait été le plus confiant dans son caractère , et le plus disposé à le soutenir. 11 cède à ses représentations empreintes d'un intérêt non suspect, il autorise Lamartine h reporter sa démission au gouvernement, il s'engage à faire les suprêmes efforts pour dissoudre les Montagnards. Lamartine de son côté idole ce jour-là de la -garde nationale de Paris et des départements, s'engage à suspendre l'attaque, et à disposer les citoyens à la temporisation et à l'indulgence pour les assiégés.
Sur le pont Saint-Michel, la voiture qui conduisait les deux négociateurs tombe au milieu des vingt mille gardes nationaux faisant le blocus de la Préfecture. Us reconnaissent Lamartine, ils l'arrachent de la voiture, ils le couvrent d'acclamations , ils rétoufîent d'enthousiasme , ils l'entourent dune telle foule et de tels transports, qti'il nt; peut traverser de longtemps le pont pour
aller les passer en revue et les exhorter h la concorde. Tous les rangs se rompent à son nom et se précipitent vers lui aux cris de Vive Lamartine. II est obligé pour se soustraire à leur ivresse de se réfugier dans une rue latérale. La foule des gardes nationaux s'y élance sur ses pas. il échaiipe difficilement à la multitude en se jetant dans une maison d'imprimeur. Quelques officiers barricadent la porte en dedans contre l'élan passionné de la garde nationale et du peuple. Là, il fait appeler successivement quelques-uns des commandants ; il les charge de répandre le bruit d'un accommodement prochain dans les rangs. L'irritation se calme dans les assaillants. Caussidière, de son côté, raisonne cl apaise les Montagnards. Le général Bedeau les dissout sans concession et sans résistance. Le sang de Paris est encore une fois épargné. Le lo mai imprime plus de confiance à rAsscrablée nationale et plus d'énergie au gouvernement. On louvoie encore, mais des mains plus fermes tiennent le timon.
Le général Cavaignac, à son arrivée à Paris, reçoit le ministère de la guerre qui l'attendait , comme on la vu plus haut. 11 s'en saisit avec cette assurance ferme quoique modeste qui indique dans un homme la confiance dans son aptitude. Lamartine, qui jirévoit des journées prochaines et inévitables à l'établissement delà République placée à son berceau entre deux natures d'ennemis, étudie d'un coup d"œil le général et n'hésite pas à se confier du salut de la République à son caractère. II le presse de profiter de la popularité de son notn tt de demander au gouvernement les
forces disciplinées su {Usantes pour couvrir VAsscniblce nntioniilc conlrc les teiilaLivcs prochaines (les inclions. On évalue de concert ces forces à cinquante-cinq mille Imïonnettes dans Paris, savoir : quinze mille hommes de garde mobile. Deux mille six cents hommes de garde républicaine épurée et réorganisée. D'eux mille cinquante gardiens de Paris. Vingt mille hommes de troupes de ligne dans les casernes. Enfin quinze mille hommes de troupes de ligne dans la division de Paris, pouvant être rendues en quelques heures sur le champ de bataille.
Ces précautions militaires plus que suffisantes, vivement réclamées par Lamartine, n'éprouvèrent aucune opposition dans le conseil. Tout le monde y voulait avec la même sincérité une République fortement armée contre l'anprchie, danger des Républiques naissantes. On supposait toujours au dehors entre les membres du gouvernement, entre Lamartine et Ledru Rollin surtout des dissentiments et des divisions ; ces divisions n'existaient plus depuis le grand acte de concorde qui avait rallié à l'Assemblée nationale les trois principales nuances du gouvernement républicain , moins les socialistes. Tous les membres du gouvernement et tous les minisires avaient non-seulement le même devoir, mais ie même intérêt d'ambition h sei-vir loyalement la République , le gouvernement et l'Assemblée. Les dissentimerts énergiques et profonds qui avant cette période et depuis séparèrent les pensées et les sentiments de Lamartine, des pensées et des sentiments de quelques-uns de ses collègues, ne doivent pas déteindre sur la vérité de l'histoire. La-
martine ne vit pas alors un seul symptôme qui nattcstàt dans tous la plus parfaite identité de vues et la plus irrcprocliable loyauté de concours pour l'affermissement régulier de la République. 11 n'y avait pas d'alliance mais il n'y avait pas d'ombrages.
Il n'en était pas de môme de quelques agents de l'administration et de quelques membres de l'Assemblée nationale autour du gouvernement. On entrevoyait dans leurs actes un esprit de secte, de prosélytisme personnel, et d'accaparement de la République dans leurs mains et dans les mains de leurs amis. Esprit de prosélytisme étroit, jaloux, petit, et tout à fait contraire au véritable esprit de gouvernement. II n'échappait point à Lamartine que les choix administratifs se concertaient et se faisaient d'avance dans ces cénacles de coLivernement. ils étaient souvent contraires à ses vues; mais indifférent aux hommes, et sans aucune prétention de prédominance personnelle, il fiffecta de ne pas voir pour ne pas diviser.
La revue préparée par le gouvernement en l'honneur de l'Assemblée nationale, et remise par suite de la sédition du 13 mai, eut lieu au Champde-Mars, le 21 mai. Trois cent mille ba'ionnettes et dix raille sabres enlacés de fleurs défilèrent devant l'estrade occupée par l'Assemblée, les ministres et le gouvernement. Un seul cri de Vive l'Assemblée nationale et la République s'éleva vers le ciel depuis huit heures du malin jusqu'à la nuit. Ce fut l'adoption de l'Assemblée par le peuple, par l'armée, par la garde nationale, le sacre de la souveraineté répuhlicaine.
Celte fcte donna le sentiment de leur inviolabilité aux représentants, et de sa force à la patrie. Lamartine y assista, il y reçut encore quelques acclamations et quelques couronnes de chêne des mains des gardes nationaux et du peuple des départements. Mais déjà sa popularité aussi rapide dans sa chute, qu'elle avait été lente à monter, se perdait sous les ressentiments du parti de la monarchie déchue, sous les ingratitudes des prolétaires et sous les agitations menaçantes des ateliers nationaux. Les uns lui reprochaient de ne leur avoir pas rendu un trône, les autres de ne pas avoir mis l'Assemblée nationale sous le joug, et de ne pas leur livrer la société.
Il faut le reconnaître , la situation du gouvernement était fausse et cependant fatale. L'unité lui manquait et la nécessité de ne pas couper la République au commencement en deux partis hostiles, rendait impossible alors le rétablissement immédiat de Tunité. Tout gouvernement collectif est faible, indécis et vacillant, parce qu'il est irresponsable, la responsabilité collective est anonyme, et la responsal'ilité anonyme n'existe pas. Sans doute, si un seul homme eût été alors à la tète du pouvoir exécutif, il aurait pu prévoir, pourvoir, et vouloir, avec une bien autre énergie, que ces cinq hommes obliges de combiner entre eux leurs intelligences, leurs opinions, leur action. Ces cinq hommes ne se le dissimulaient pas à eux-mêmes. lisse sentaient de plus écrasés entre l'Assemblée nationale qui leur demandait le rétablissement de l'ordre sans transition, et les événements convulsifs d'une immense révolution
qui leur commandait des prudences et des ménagements, de peur d'amener un choc inévitable avant d'avoir la force d'y résister. Aussi ce gouvernement n'était-il et ne pouvait être autre chose qu'un intérim péniblement accompli par ceux qui en avaient accepté la mission ingrate et impossible. Combler l'abîme dun mois ou deux entre la révolution terminée et le pouvoir constitutionnel rais en vigueur; subir la responsabilité de l'Assemblée nationale devant le peuple ; et du peuple devant l'Assemblée nationale, mécontenter les deux ; parer jour par jour aux difficultés; préparer les éléments de force an pouvoir futur ; résister aux derniers assauts des factions dépossédées et désespérées par l'installation de la souveraineté natjonale ; voir venir de prochaines et menaçantes insurrections, les suspendre le plus longtemps possible , leur faire face le jour où elles éclateraient, périr de responsabilité dans la défaite , ou d'ingratitude dans la victoire, tel était le rôle tout tracé de ce gouvernement de temporisation. Il n'était beau dans le cœur de ceux qui s'y étaient dévoués, que parce qu'ils l'avaient apprécié d'avance, et que leur prétendue ambition dans ce moment n'était qu'un sacrifice volontaire et méritoire de leur popularité, un martyre de leur nom.
Aussi ne m'étendrai-je pas sur les actes de la commission executive, ils furent une interposition active, vigilante, désintéressée, souvent inefllcace entre les soulèvements du peuple et l'Assemblée. Un nuage chargé de tempêtes était sans cesse devant les yeux du gouvernement. C'étaient les ateliers nationaux.
Cette armée de cent vingt mille ouvriers com-
posée en grande partie d'oisifs et d'agents turbulents, était le dépôt de misères d'oisiveté, de vagabondage, de vices, et bientôt de sédition, quiine population de trente-six millions diiomnics agités par une révolution laissait sur ses bords en se retirant.
Le gouvernement provisoire, en alimentant cette masse d'indigence pendant le cbômage de quatre mois d'une multitude industrielle accumulée dans une capitale en feu, n'avait jamais eu comme on l'a cru la pensée d'en faire une institution. Ce n'était pas une institution, c'était un secours, secours à la fois d'assistance et de politique, car sans ce subside des riclies pour nourrir les pauvres que seraient devenues à la fois la propriété et l'indigence? L'une eût été ravagée, ou l'autre serait morte de faim ; deux crimes dont un gouvernement prudent pour les riclies, cordial pour les pauvres, ne pouvait être l'exécuteur.
Mais jamais non plus le gouvernement provisoire ne s'était dissimulé que le jour oii il faudrait transformer celte institution temporaii^e, dissoudre ce bloc, déverser cette masse inoccupée, impérieuse, et soldée, sur d'autres parties du territoire et sur des travaux réels, il y aurait une résistance, un conflit, un choc, une sédition formidable. Peut-être du sang répandu.
C'est h cet événement que la commission executive se préparait en silence ; avant d'y exposer l'Assemblée, son devoir était double. Adoucir ce choc en opérant d'abord de fortes dérivations par le salaire offert ailleurs, par le travail préparé en grand, par des lois de paupérisme larges et d'une intention évidente d'assisl<ance aux misères réelles:
et ensuite attaquer la difficulté avec vigueur, et se prémunir d'une force armée irrésistible pour dissoudre le dernier noyau qui tenterait de résister à la loi, et qui prendrait son oisiveté sans excuse pour prétexte de la rébellion.
Quelques membres de la commission executive s'occupaient activement de la réalisation de celte première pensée, avec M. Trélat ministre connu et aimé de la partie souffrante du peuple, Lamartine s'occupait surtout de la seconde avec le ministre de la guerre.
Mais l'Assemblée nationale récemment arrivée de ses départements, excitée par les ressentiments des hommes aigris contre la République, témoin des vagabondages scandaleux de cette armée nomade des ateliers, peu initiée encore aux difficultés de la situation de la capitale, impatiente des temporii-ations et des ménagements nécessaires pour amener une dissolution sans catastrophe, s'irritait des lenteurs de la commission. Les journaux des partis monarchiques "ne cessaient de dire que les hommes du gouvernement provisoire dépossédés de leur ambition par la présence de la souveraineté nationale, gardaient, grossissaient, soldaient cette armée du paupérisme pour peser sur la représentation, pour l'inlimider, et pour rassujettir par une menace visible à leur coupable cupidité de domination.
L'Assemblée n'était pas éloignée de prêter foi à ces calomnies, pendant que le gouvernement se consumait en veilles, en efforts, en prudence, en préparatifs, pour licencier s;ms effusion de sang, une milice dont il déplorait l'existence et dont il réprimait le débordement, l'Assemblée voyait dans
les principaux membres de ce gouvernement des complices pervers de la sédition. Lamartine et Ledru RoIIin étaient les plus accusés par ces insinuations. Leur présence simultanée dans la commission, malgré leur dissentiment connu sur la marche à imprimer dans le principe à la République, était la preuve disait-on, d'une odieuse alliance dans laquelle ils avaient sacrifié leurs principes pour associer leurs ambitions.
De là quelques réclamations trop vives, et quelques motions trop téméraires à la tribune de l'Assemblée. Ces motions retentissaient intempcstiveraent au de mrs, et elles servaient de texte aux clubs, aux journaux démagogiques et aux orateurs d'attroupements pour calomnier à leur tour l'Assemblée nationale et pour animer le peuple contre l'égoïsme prétendu de la bourgeoisie.
Les factions antirépublicaines et les ambitions cachées sous les dénominations dynastiques, paraissaient concourir aussi au travvil de démoralisation et de sédition qui se manifestait dans l'armée des ateliers nationaux à mesure que le moment de leur licenciement approchait. Le préfet de police M. Trouvé Chauvcl homme nouveau dans ces dilTiciles fonctions, mais intrépide, infatigable, impartialement hostile à toute faction, et dévoué avec un sens supérieur et calme au salut de la patrie, ne se dissimulait rien des dangers de chaque lendemain. II voyait poindre une nouvelle faction. Cette faittion semblait vouloir grandir avec le germe de la jeune République pour s'y confondre ou pour l'étouffer. C'était la faction Bonapartiste.
Cette faction avait, disait-on, beaucoup d'agents
dans l'armce des ateliers nationaux. Ces agents étaient-ils soldés par des subsides volontaires empruntes à des dévouements individuels à la mémoire de l'empereur? Etaient-ils soudoyés simplement par leur fanatisme pour un grand nom ? Etait-ce une secte? Etait-ce la projjagande naturelle et spontanée dun souvenir vivant dans le peuple et se ranimant de lui-m'-me dans un moment où toutes les pensées se heurtaient dans to'.tes les imaginations? On est porté à croire que l'immense popularité du nom de Napoléon était toute la conspiration. Mais cette popularité traduite en en cri de Fh^e V Empereur et en aspirations ouvertes à une dictature militaire, proclamée par la démagogie, devenait une menace à la République. De nombreux attroupements se formaient tous les s< irs sur les boulevards parcourus et harangués, par les partisans de Napoléon. Le gouvernement employait avec énergie la garde mobile, la garde nationale, pour les dissoudre, ils renaissaient tous les jours. M. Qlément Thomas commandant général de la garde nationale prodiguait sa parole, sa personne et sa vie au milieu de ce peuple ameuté. Le gouvernement s'y portait lui-même. Il proclama la loi contre les attroupements, en une seule nuit M. Clément Thomas arrêta cinq cents de ces agitateurs. Les attroupements cessèrent, mais le double levain de sédition qui couvait dans la faction Bonapartiste et dans la faction prolétaire, ne cessa pas denveniraer lesprit des ateliers nationaux. Lamartine sentit le danger, il résolut de le combattre avec énergie, avant qu'il eût pris des pro-
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portions irrésistibles. Il était ennemi des proscriptions mais non des précautions sévères qui en éloignant temporairement un individu, préservent une institution et un pays. Il prit auprès de ses collègues l'initiative du décret qui tendait à maintenir pendant la fondation de la République l'ostracisme du prince Louis -Napoléon lîonapartc. C'éfait de tous les membres de celle dynastie proscrite, celui qui était le plus signalé par la faveur populaire. Héritier du trône impérial en vertu dun sénatus-consulte, ce prince peu connu et mal représenté alors en France, était le seul qui eût tenté de faire valoir ce litre à la souveraineté de la France par deux tentatives qui avaient à la fois r^'pandu et exilé son nom.
Le gouvernement tout entier partageant la sollicitude de Lamartine pour la République signa le décret. Lamarline porta le décret à l'Assemblée, il se proposait de le lire à la fin de la séance. Une discussion sur l'intérieur l'amena inopinément à la tribune. Pendant qu'il y répondait à un discours d'opposition, on vint lui annoncer que les attroupements, bonapartistes couvraient la place de la Concorde, et qu'un coup de feu tiré sur le commandant général Clément ïbomas, venait de percer la main d'un de ses oflicicrs. Lamartine indigné suspendit son discours, tira de sa poitrine le décret de proscription tempoi'aire de Louis- Napoléon, le plaça sur la tribune et reprenant la parole :
«Citoyens, dil-il, une circonstance fatale vient « d'interrompre le discours que j'avais l'honneur « d'adi'esser à cette assemblée, pendant que je « parlais des conditions de reconstitution de l'or-
« dre et (les gamnlics que nous étions tous dis- «( poses à donner au raffcrmissemen! de rautorilé. « Un coup de feu, plusieurs coups de fusil, dit- « on, étaient tires, Tun sur le commandant de la <! garde nationale de Paris, l'autre sur un des « braves ofllcicrs de l'armée, un troisième enfin, <t assure-t-on, sur la poitrine d'un oflicicr de la « garde nationale. Ces coups de fusil étaient tirés <t aux cris de : f'''ive V Empereur!
i> Messieurs c'est la première goutte de sang <( qui ait taché la révolution éternellement pure « et glorieuse du 24 Février, gloire à la popula- « tion ! gloire aux différents partis de la Répu- « blique! du moins ce sang n'a pas été versé par «t leurs mains, il a coulé non pas au nom de la <' liberté , mais au nom du fanatisme des souvcti nirs militaires, et d'une opinion naturellement <t quoique involontairement peut-être ennemie « invétérée de toute république.
« Citoyens! en déplorant avee vous le malheur « qui vient d'arriver, le gouvernement n'a pas eu «t le tort de ne s'être pas armé, autant qu'il était « en lui, contre ces éventualités, ce matin même «c une heui'e avant la séance, nous avons signé <i d'une main unanime une déclaration que nous « nous proposions de vous lire à la fin de la < séance, et que cette circonstance me force à « vous lire h l'instant même. Lorsque l'audace « des factions est prise en flagrant délit, et prise « la main dans le sans français, la loi doit être « appliquée d'acclamation. (On applaudit unani- « mement.
« La déclaration que je vais avoir l'honneur de « lire à l'Assemblée, continue Lamartine, ne eom-
« porte autre cl>ose que l'exécution de la loi exis- <t tante, il éfai, nécessaire pour la vérification des <( pouvoirs qui peut avoir lieu demain, il était «1 indispensable pour que les esprits fussent pré- « parés à la délibération d"une autre proposition « faite sur le même sujet, et qui devait être dis- <i culée demain ou après-demain, il était néces- <t saire, dis-jc aussi, que l'Assemblée nationale « connût les intentions de la commission exécu- •1 tive à regard de Charles-Louis Bonaparte.
•' Voici le texte du décret que nous vous pro- « posons :
" La commission du pouvoir exécutif, vu l'ar- <i licle 5 de la loi du 15 janvier :
« Considérant que Charles-Louis-NapoJéon Bo- « naparte est compris dans la loi de 185:2, qui «i exile du territoire français les membres de la « famille Bonaparte ;
<i Considérant que s'il a été déroge de fait à « cette loi par le vote de l'Assemblée nationale, «I qui a admis trois membres de cette famille à »' faire partie de rAssemblcc, ces dérogations •' tout individuelles ne s'étendent ni de droit m « de fait aux autres membres de la même famille;
« Considérant que la France veut fonder en •1 paix et en ordre le gouvernement républicain « sans être troublée dans son œuvre par les pré- « tentions ou les ambitions dynastiques de nature « à former des partis et des factions dans l'Etat, « et par suite à fomenter, même involontaire- « ment, des guerres civiles ;
«1 Considérant que Charles-Louis Bonaparte a n fait delix fois acte de prétendîirit en revendi-
ic quant une République dérisoire, au nom du « sénatus-consulte de l'an xiii ;
« Considérant que des agitations attentatoires «t h la République populaire que nous voulons <t fonder, compromettantes pour la sûreté des inu stitutions et pour la paix publique, se sont déjà « révélées au nom de Charles -Louis -Napoléon « Ronaparte;
<; Considérant que ces agitations, symptôme^ « de manœuvres coupables, pourraient créer une tt difficulté à l'établissement pacifique de la Ré- «^ publique, si elles étaient autorisées par la né- « gligence ou par la faiblesse du gouvernement .
>( Considérant que le gouvernement ne peut H accepter la responsabilité des dangers que couru rait la forme républicaine des institutions et la .( paix publique, s'il manquait au premier de ses i( devoirs, en n'exécutant pas une loi existante, « justifiée plus que jamais pendant un temps in- « déterminé par la raison d'Etat et par le salut «( public;
<t Déclare : qu'il fera exécuter en ce qui con- « cerne Louis Bonaparte la loi de 1852 jusqu'au « jour où l'Assemblée nationale en aura autre- « ment décidé. i> (L'Assemblée entière se lève au cri de Vive la République! à l'exception de huit ou dix membres de la représentation.)
<t Vous sentes, citoyens, reprend l'orateur, que «t l'émotion hien légitime produite dans cette en- «! ceinte par l'événement qui vient d'avoir lieu, « m'oblige d'interrompre et de supprimer la plus « grande partie de la discussion que je désirerais « ouvrir avec l'Assemblée nationale. J'arrive tout
<( de suilc aux dernières considérations que cet <t événement suscite dans ma pensée.
n D'après la déclaration que vous venez d'en- II tendre, d'après le décret précédent, d'après ceux <i qui arriveront avec autant de mesure et de mou dération que de fermeté pour faire rentrer toutes « les factions, s"il y en a, dans la limite de la lé- « galilé, de Tordre républicain, vous n'accuserez Il pas, je l'espère , le gouvernement intérimaire « de faiblesse ou de négligence de ses devoirs. « quel que soit le nom glorieux dont se couvre <i une faction dans la République, nous saurons «t déchirer le voile, pour ne voir derrière le nom «! que la faction s'il en existe.
« La France a pris la République au sérieux, « elle la défendra contre tous.
'I Oui, nous l'avons prise au sérieux, nous la « défendrons de tous les périls qui pourraient lui Il être suscités je le répète , au nom même des «I souvenirs les plus glorieux et les plus légitimes. « nous ne laisserons jamais la France s'avib'r. elle <i ne s'avilira pas jusqu'à permettre comme dans « les temps malheureux du Bas-Empire, qu'on «t achète la République sous un nom quelconque « des mains de quelques vocifératcurs ! ;> (L'Assemblée se lève de nouveau à ces paroles et ratilie par ses acclamations générales la résolution énergique du gouvernement.)
Quelques jours après les attroupements pressant de nouveau l'Assemblée nationale, le gouvernement résolut de recevoir la bataille. 11 réunit des forces et du canon autour de l'Assemblée, convaincu qu'il valait mieux résister de vive force à
la capricieuse injonction du peuple, que de livrer la République au hasard d'une faclion qui paraissait alors vouloir substituer un nom au peuple lui-uïèuic. mais cette fois rAsscmblée céda. Ce fut une de ses rares fail)lesses pendant cette longue et oriigeuse session de quinze mois. Le gouvernemont abandonné par l'Assemblée dans ce défi énergique qu"il portait à deux factions à la fois en gémit. La concession de l'Assemblée ne calma que pour un jour les exigences et les turbulences des ateliers nationaux, ces turbulences changèrent seulement de drapeau.
Lamartine, appuyé par M. Trouvé-Chauvel, esprit ferme, et par l'amiral Casy, brave et noble mililaire, conjura le gouvernement de résigner son pouvoir et de remettre à l'Assemblée une autorité aifaiblie désormais puisqu'elle était brisée par elle-même, il insista plusieurs jours, il ne consentit à restée que le temps nécessaire pour subir la bataille prochainement annoncée par les ateliers nationaux.
Quelques mois après, l'éloignement temporaire que Lamartine demandait pour écarter Louis-Napoléon du berceau de la République, se changea en une élection par six millions de voix à la place de Président de la République. Les prévisions de Lamartine parurent heureusement démenties par le républicanisme de ce premier magistrat.
Les tentatives et les scandales de l'anarchie se multipliaient dans Paris. Le gouvernement y résistait avec les seules armes de la persuasion, de la vigilance , et de la police , et de la garde nationale. Les lois réj)ressives anciennes étaient brisées, des lois d'ordre républicain n'étaient pas fai- IV. 12
tes. Lamartine vint proposer au conseil , ou sa démission, ou l'adoption d'une série de décrets temporaires nommés par lui lois rcpublicames de transition et destinées h pourvoir aux nécessités impérieuses de sécurité des esprits, de discipline, de force armée, et d'ordre, pendant la fondation toujours agitée d'une institution nouvelle , surtout quand cette institution est populaire.
« La physionomie de la République depuis «1 quelques jours m'alïlige, dit-il à ses collègues. «1 Je ne veux pas assumer sur mon nom la respon- « sabilité d'une situation de faiblesse, et de dés- « armement de la société qui pourrait dégénérer « en anarchie. Je demande deux choses : des lois tt de sécurité publique sur les attroupements, sur <i les clubs, sur les abus du criage des journaux «t anarchiques , sur la faculté d'éloigner de Paris (i dans leurs communes les agitateurs convaincus « de troubles publics, et enfin un camp de vingt <i milkî hommes sous les murs de Paris, pour « prêter main-forte à l'armée de Paris et ;\ la « garde nationale dans la campagne certaine, u imminente, que nous aurons inévitablement à <e faire contre les ateliers nationaux et contre des « factions jdus coupables qui peuvent surgir et « s'emparer de cette armée de toutes les sédi- « tions. A aucun autre prix je ne resterai au gouu vernement. )>
<i — Ni nous non plus, » s'écrièrent unanimement ses collègues. M. Marie, assidu, infatigable, énergique , fut chargé de rédiger les projets de décret, le général Cavaignac reçut l'invitation de combiner les mouvements de ses troupes de ma-
nière à pouvoir faire refluer sur Paris au premier ordre les divisions auxiliaires de l'armée des Alpes.
Ce général, et Lamarline avaient de fréquents entretiens sur la nature des mesures militaires à prendre pour prévenir ou pour surmonter les périls croissants de la République.
Lamartine, instruit par la chute de tous les gouvernements précédents qui avaient péri pour avoir disséminé leurs bataillons sur tous les points de Paris, et pour avoir lutté avec des tronçons d'armée contre des masses, était convaincu qu'une lutte dans une capitale de quinze cent mille âmes devait être une bataille conforme à toute la théorie des batailles en rase campagne, seulement sur un terrain plus accidenté. Il pensait donc que l'armée devait avoir une base d'opérations, un centre fixe, et des ailes ; que chacun des corps d'opération devait pouvoir rayonner de cette base, ou se replier sur ce centre sans être jamais coupé de sa réserve. II avait interrogé avec précision sur leur pensée à cet égard depuis trois mois, tous les généraux qui avaient eu une force quelconque à manœuvrer éventuellement dant Paris. Négrier, Bedeau, Oudinot, Cavaignac. il les avait heureusement trouvés tous dans la même pensée que lui. il soutint donc le général Cavaignac dans l'adoption de ce système contre le système contraii'c, soutenu par ceux qui voulaient considérer une insurrection comme une émeute, et la saisir partout sous peine de ne l'étouffer nulle part.
«t Ne vous y trompez pas disait-il, à ceux-là , «1 nous ne marchons pas à une émeute, mais à une «1 bataille, pas à une balailic, mais à une campa-
« gnc contre de grandes factions. Si la République « veut se Siiuvor et sauver avec elle la sociéîé, il « faut qu'elle ait les armes à la main pendant les « premières années de sa fondation, et qu'elle dis- « pose ses troupes non-seulement ici, mais sur la « surface de Tempire, dans la prévision de grandes « guerres civiles, qui embrassent non des quaru tiers de Paris, mais des provinces, comme aux <t jours de César et de Pompée. »
11 interrogeait de plus fréquemment sur l'effectif de Paris, le sous-secrétaire d Etat de la guerre Charras et le général delà division Foucber. Leurs réponses lui paraissaient pleinement rassurantes.
Tous les symptômes présageaient un mouvement, il éclata le 22 juin à dix bcures du soir. Le gouvernement, averti des attroupements et des clameurs que s(!3 premières mesures pour faire déverser une partie des ouvriers sur les départements avaient suscités, se réunit au Luxembourg. Des bandes nombreuses et forcenées avaient déjà plusieurs fois dans la soirée assailli le palais, aux cris de : A bas Mark ! à bas Lamartine ! Ces deux membres du gouvernement passaient pour les plus décidés à dissoudre celte armée de la sédition. Le général Cavaignac reçut le commandement général des troupes et de la garde nationale des mains du gouvernement afin de concentrer le plan, la volonté et Tunité de rexécution dans un seul chef.
La imitfut calme, elle s'écoula dans la prénii' ditation de la défense et de l'attaque. Ni lepa.ii socialiste ni le parti ultrarépublicain ne partici-
pèrent par leurs chefs ou incnic par leurs princij)aux sectaires à l'insurrection. Ces honuncs alors, ou laisaionl partie du gouvernement, ou le servaient de conviction et d'espérance. Tout indique que ce mouvcnKMit indécis, faible, incohérent dans son principe, ne fut organisé soldé et accompli que dans le sein des ateliers nationaux euxmêmes. IMouvcment de plèbe et non de peuple. Conspiration de subalternes et non de chefs. Explosion de guerre scrvile et non de guerre civile. Lamartine en instituant la concorde des républicains dans le conseil avait soutiré prudemment léleclricité politique de ce nuage antisocial. La masse y était, l'âme y manquait. Voilà pourquoi il avorta mais il avorta, dans trop de sang.
A sept heures du matin le 23 juin, le gouvernement fut informé que des rassemblements de huit à dix mille hommes se formaient sur la place du Panthéon pour attaquer le Luxembourg. Il fit aborder ces rassemblements par quelques bataillons de la 11* légion dont le colonel était M. Quinet et par des bataillons de ligne. M. Arago connu du quartier voulut se présenter de sa per ■ sonne sur la place déjà barricadée. Il harangua les séditieux flottants entre leur respect pour lui et leur fureur contre le gouvernement. A dix heures les rassemblements se dissipèrent, entraînant avec eux des masses faméliques du i '2" arrondissement, ils se répandirent en criant aux armes dans les quartiers riverains de la Seine, dans le faubourg Saint-Antoine et sur les boulevards.
A leur aspect, et à leurs cris, les faubourgs s'émeuvent , les rues se remplissent , les ateliers
nationaux descendent des barrières, la populace excitée par quelques chefs armés élève des barricades. Ces cliefs étaient en général des brigadiers des ateliers nationaux, suppôts de séditions et de clubs , irrités du licenciement de leur corps, dont le salaire passant par leurs mains et détourné, dit-on, pour cet usage par quelques-uns, solda la révolte. Depuis les barrières de Charcnton, de lîcrcy, de Fontainebleau, de Ménilmontant, jusqu'au cœur de Paris, la capitale presque entière était désarmée et au pouvoir de quelques milliers dhommes. Le rappel appelait aux armes une garde nationale de deux cent mille hommes dix fois suffisante pour contenir ces pelotons de séditieux et pour effacer du sol leurs fortifications. Mais il faut le dire h l'humiliation de cette journée et à l'instruction de l'avenir, les gardes nationaux ne répondirent pas d'abord en masse assez décisive à l'appel du gouvernement. Leur lenteur, leur mollesse, leur inertie dans quelques quartiers laissèrent les rues à la sédition. Ils voyaient s'élever d'un œil impassible ces milliers de barricades qu'ils auraient à reconquérir de leur propre sang.
Le gouvernement avait quitte le Luxembourg ^jour se rapprocher de l'Assemblée nationale et pour la couvrir. Il s'était établi à la fois en conseil et en camp, avec le général Cavaignac dans le logement du président de l'Assemblée.
Le général fit de concert avec le gouvernement son plan d'opération, il résolut de masser ses troupes comme il avait été convenu d'avance dans le jardin des Tuileries , aux Champs-Elysées, sur
la place de la Concorde , sur l'Esplanade des Invalides et autour du palais des représentants. Il fit occui)cr rilôtcl de Ville par quinze ou seize bataillons, sous les ordros du général Duvivier en maintenant ses communications libres par les quais. Il donna au brave général Damesme que le gouvernement venait de nommer commandant de la garde mobile, le commandement du quartier immense et populeux qui s'étend du Panthéon à la Seine. Le général Lamoricière avec un petit nombre de bataillons fut chargé de couvrir toute la rive droite de la Seine depuis le Chàteaud'Eau jusqu'à la Madeleine. Superficie immense qui eût demandé à elle seule une armée.
Cependant le combat venait de s'engager de lui-même sur le boulevard, deux détachements d'intrépides volontaires de l'ordre, de la l""* et de la 2° légions abordèrent d'assaut deux barricades avancées jusque-là et moururent héroïquement à ses pieds sous le premier feu des insurgés.
Je ne raconterai pas les différents combats de ces journées pendant lesquelles les généraux , les gardes nationaux d'élite, les soldats, les gardes mobiles surtout, les représentants et l'arcbevcque de Paris lui-même versèrent leur sang , couvrirent leur patrie de deuil et leur nom de gloire. Négrier, Duvivier, Lamoricière, Bedeau, Bréa, Bixio, Dornès, Lafontaine, Lcbreton, F-ouchcr, Lefrançois et tant d'autres ont marqué d'une tache de leur généreux sang les pages où l'histoire retrouvera leur dévouement. Je ne dirai que ce que j'ai vu.
Dès le milieu du jour, les troupes prévenues
de si loin , et appelées depuis si longtemps , paraissaient manquer. A chaque minute des citoyens, des maires, des aides de camp, des représentants, accouraient au siège du gouvernement, introduits auprès du général, ils imploraient des renforts pour défendre ou reconquérir les différents quartiers qu'ils représentaient. Le général ne pouvait donner ce qu'il n'avait pas. Lamartine et ses collègues, tout en approuvant la haute prudence du chef militaire qui se refusait à dissémnincr ses bataillons, ne pouvaient s'empêcher de s'apercevoir de l'insuffisance évidente des troupes. Où étaient les vingt mille hommes de ligne dans les casernes de Paris? les quinze mille hommes des garnisons circonvoisines? les vingt raille hommes de Tarmée des Alpes, sollicités comme réserve dep)iis treize jours par Lamartine? Le général Cavaignac a parfaitement justifie depuis que le nombre des troupes de ligne dans Paris, était conforme au nombre fixé par le gouvernement; mais dans ce premier moment de confusion , où les exigences de la guerre sur une telle surface absorbaient et engloutissaient les bataillons, les régiments paraissaient fondre sous les mains. Le camp sous Paris n'était pas même en marche. Les garnisons voisines ne pouvaient pas être en si peu d'heures aux barrières, les nécessités prévues la veille n'avaient pas paru assez graves au commandant général pour qu'il eût appelé encore à lui les soldats du rayon de Paris. On avait compté sur la garde nationale que le rappel incessant ne parvenait pas à faire sortir en masse de ses maisons, ou que la s 'dilion cmpi-isonnait dans ses quartiers. En ré :umé, il faut l'avouer, soit fatalité soit len-
leur, l'armée clait loin de paraître repondre par sa masse à riininincnce et à runiversalilc du danger. Sa faiblesse numérique allait aggraver ce danger.
Duvivier contint le cœur de Paris , à rilôtel de Ville. Daracsmeet Lnmoricicrc se uKiltiplièrent et firent des prodiges de résolution et de mouvement avec les poignées de soldats dont ils disposaient. A quatre heures du soir Dauiesme avait déblayé et reconquis toute la rive gauche de la Seine , et tenait en respect la population, insurgée en masse, du quartier du Panthéon , ses rapports arrivés dhcure en heure au gouvernement répondaient de la nuit et du lendemain,
Lamoricière occupait, invincible quoique cerné par deux cent mille hommes toute la surface qui s "étend de la rue du Temple à la Madeleine , et de Clichy au Louvre, sans cesse à cheval , volant de sa personne au premier coup de feu , deux chevaux déjà tués sous lui, le visage noirci de poudre, le front ruisselant de sueur, la voix rauquc et brisée par le commandement , Toeil fier et serein du soldat qui respire au milieu de son élément natal, il rendait l'élan à ses soldats, la confiance aux gardes nationaux consternés. Ses rapports respiraient l'intrépidité de son âme, mais il ne dissimulait pas son insuffisance de troupes, rimraensité des assaillants , le prolongement des barricades entre la Bastille et le Chàleau-d'Eau, entre les barrières et le boulevard. Il implorait dss renforts que le gouvernement ne cessait d"appe'er par le télégraphe et par les officiers d'ordonnance. Les gardes nationaux de la banlieue commençaient à arriver par détachements ; à la
voix des généraux, ils se rangeaient autour de l'Assemblée et se mêlaient ,iux gardes nationaux de Paris auxquels ils donnaient l'exemple. Dès que le gouvernement vit arriver ees gardes nationaux de la campagne autour de Paris, il eut le sentiment de la victoire au milieu même des transes du combat.
Le général Cavaignac parut tranquillisé sur le résultat définitif de l'événement en lisant les derniers rapports que ses aides de camp apportaient. L'insurrection était de toutes parts refoulée ou contenue à l'exception du faubourg du Temple, du faubourg Saint-Antoine et des immenses quartiers adjacents, centre d'une population touffue, jadis turbulente, aujourd'hui convulsive. Les soldats qui combattaient depuis le ma,tin étaient fatigués, la nuit devait amener les renforts appelés par le gouvernement. « C'est assez pour aujour-- « d'hui, dit-il au conseil. Il fiiut laisser reposer <c les soldats, garder nos positions , recruter nos <c forces, demain nous délivrerons la partie de la « rive gauche qui résiste encore, i» — Cet avis avait des motifs plausibles ; les troupes étaient rares, décimées, exténuées; mais si la nuit devait amener des défenseurs, elle devait aussi cntrainer tous les quartiers populeux dans la sédition, multiplier les barricades, les ciianger en forteresses et nécessiter des flots de sang de la garde nationale et de l'armée pour les reconquérir. Lamartine en fit l'observation au général et au conseil : u Nous « avons encore quatre heures de jour, dit-il, et » touteuneIonguenuit;nelesIaissonspasàrinsur- <i rection. Prévenons-la, étouffons-la, resserrons-
« la du moins le plus étroitement possible avant «< les ténèbres ; si les troupes nous manquent, en- <i levons par notre exemple la garde nationale ti (|ui flotte et qui tarde, formons avec le peu de " bataillons groupés autour de l'Assemblée une «» dernière colonne d'attaque, et conduis ms -la « nous-mêmes à l'assaut des barricades du fau- <t bourg du Temple, position la plus forte et la « plus décisive des insurgés. »
Le général Cavaignae adopta avec vigueur ce sentiment, il donna des ordres et se leva pour rassembler et conduire lui-même la masse de la colonne. Lamartine se fit amener ses cbevaux sellés et bridés dès le matin pour les éventualités du jour. Il en monta un. il doima l'autre à Pierre Bonapartv, intrépide jeune bomme, fds de Lncien, bérilicr du républicanisme de son pore. Le ministre dos finances Duderc, aussi calme au feu que bouillant au conseil , voulut se joindre à eux. Lamartine et SCS amis, parmi lesquels un garde national delà 10° légion, ancien militaire, nommé Blanc , qu'il retrouvait à ses côtés dans toutes les occasions de péril, ainsi que l'aventureux Cbàteau-Renaud, se placèrent dans les rangs des premiers pelotons de la garde mobile, et marcbèrent par In place de la Concorde et la rue de la Paix en se grossissant en route. Le général Cavaignae , avec la masse de la colonne, les rejoignit à l'emboucbure des boulevards. Le représentant breton, M. de Tréveneuc, à cbeval et armé, demanda à Lamartine lautorisation de se joindre à lui. Sa pbysionomie inconnue alors au membre du gouvernement respirait le patriotisme et le combat. Un orage d'été éclatait en ce moment sur Paris.
le général Cavaignnc, entouré de son état-majo'r, Lamartine , Duclerc , Pierre Bonaparte , suivis d'environ deux mille hommes, s'avancèrent à la lueur des éclairs , au fracas de la foudre et aux applaudissements des bons citoyens, jusqu'à la hauteur du Château d'Eau. Pendant que le ministre de la guerre envoyait chercher du eanon et formait sa colonne confiée au général Foucher, commandant de Paris, Lamartine alla passer en revue l'artillerie de la garde nationale au Temple. Ces braves citoyens n'étaient qu'une poignée d'hommes noyés dans une population debout convulsive, inflammable, indécise entre la sédition et la République. Le nom de Lamartine, sa présence, ses gestes la continrent à peine. Elle l'entoura et le suivit de ses cris et de sa foule jusqu'au boulevard. La colonne était formée et reçut l'ordre de charger.
Lamartine et ses amis s'élancèrent avec les bataillons de garde mobile et de ligne aux cris de Vive II Rrpuhl iq lie! Ces ioundii soldats semblaient soulevés du sol par Icsprit d'Austerlitz. Après trois quarts d'heure d'assauts répétés, et sous une grêle de boulets et de balles qui décimèrent les généraux , les officiers et les soldats , ces fortiGcations furent emportées. Lamartine désn-ait la mort , pour se décharger de l'odieuse responsabilité du sang qui allait peser si injustement, mais inévitablement sur lui. Trois fois il s'.ilança de son cheval pour aller au pied delà barricade chercher à tomber en victime au premier rang de ces généreux soldats, trois fois les gardes de l'Assemblée l'entourèrent de leurs bras et le retinrent par la violence. Son cheval, monté par Pierre Bona-
parte, fut tué à côté de lui. le sien blessé, le canon do plus gros calibre envoyé par le général Cavaignac, démolit la dernière fortification des insurgés sur ce point. Quatre cents braves tués ou mutilés joîicbaicnt le faubourg. Lamartine revint su Château dEau rejoindre le général Cavaignac.
Accompagné de Duderc et d'un garde national nommé Lassant qui s'attacha à lui ce jour-là, il franchit seul la ligne des avant-postes pour aller reconnaître les dispositions du peuple sur le boulevard de la Bastille. Une foule immense de peuple s'ouvrit encore à son nom, et l'accueillit de ses acclamations, de ses enthousiasmes et de ses larmes. Il s'entretint longtemps avec cette foule en la fendant au petit pas du poitrail de son cheval. Cetle confiance au milieu des masses insurgées le préservait seule de leur colère. Ces hommes dont la p.àleur, l'accent fél)rile, les larmes mêmes attestaient l'émotion lui parlaient de leurs griefs contre l'Assemblée, de leur douleur de voir la révolution se tacher de sang, de leurs dispositions à lui obéir, h lui qu'ils connaissaient pour leur conseil pour leur ami et non pour leur flatteur , de leur misère, de leur faim, du dénuement de leurs enfants et de leurs femmes. «Nous ne sommes pas « de mauvais citoyens, Lamartine! lui disaient- « ils, nous ne sommes pas des assassins, nous ne « sommes pas des factieux ! nous sommes des « malheureux , nous sommes des ouvriers hon- « nètes qui demandent seulement qu'on s'occupe «I de nous , de notre travail , de nos misères ! « Gouvernez- nous vous-même! sauvez -nous! ♦< commandez-nous ! Nous vous aimons vous !
«c nous vous connaissons ! nous désarmerons nos « frères ! »
En parlant ainsi, ces hommes amaigris par quatre mois de chômage et d'agitation loucliaicnt les habits et les mains de Lamartine. Quelquesuns d'entre eux couraient dépouiller des étalages des bouquetières et lançaient des fleurs sur la crinière de son cheval. De temps en temps seulement, un conjuré à figure sinistre passait sur les trottoirs et jetait le cri de guerre éloufle sous les cris plus nombreux de Vive Lamarline!
Lamartine revint sans avoir été ni attaqué ni insulté, rejoindre le général sur le boulevard. II lui exposa la situation desprit de ce peuple. Il s'entendit tout en marchant, avec lui , sur les ordres pressants à donner aux troupes hors de Paris pour les appeler en masse et immédiatement par toutes les routes, il laissa le général à la poi'te Saint-Martin disposer sa défense et revint communiquer ses ordres concertés au ministère de la guerre et au conseil.
Il était nuit. Le feu avait cessé partout. Pendant l'absence de Lamartine, ses collègues, Arago, Garnicr-Pagès, Marie, Pagnerre, étaient allés visiter les mairies, et animer les gardes nationaux de leur exemple et de leurs exhortations, Ledru Rollin était resté à la présidence pour rexpcdition des ordres d'urgence, et pour surveiller les dangers éventuels de l'Assemblée.
A minuit les régiments les plus rapprochés et les gardes nationaux des villes voisines entraient en masse par toutes les barrières, la victoire pou-
vait être lente encore , mais elle était d(5sormais assurée.
Cependant la confiance rentrée dans l'esprit du gouvei'nemcnt n'était pas rentrée dans rÂsscmblée nationale. Un parti ombrageux voulait profiter de cette crise pour renverser la commission executive, dont on continuait de se défier sans fondement. Le lendemain à huit heures un certain nombre de représentants força la porte du conseil et engagea ofîicieuscmcnt les membres du gouvernement h donner leur démission. Les membres du gouvernement à l'unanimité ne demandaient depuis longtemps qu'à sortir d'une situation où le dévouement seul les retenait contre toutes leurs ambitions. Néanmoins ils ne voulurent pas se retirer au milieu d'une tempête, ni quitter le champ de bataille en lâches qui désertent le pouvoir pendant le combat. Lamartine, Garnier-Pagès et Barthélemv-Saint-IIilaire, se soulevèrent avec énergie contre cette insinuation :
«t Que l'Assemblée nous destitue et nous rem- «1 place, dirent-ils, nous obéirons en bons ci- « toyeris, la destitution sera un ordre. Mais notre Il retraite volontaire en un pareil moment serait <i un déshonneur! »
A dix heures l'Assemblée en permanence donna tous les pouvoirs civils au général Cavaignac à qui ils avaient confié eux-mêmes la veille tous les pouvoirs militaires. Lamartine écrivit au nom de ses collègues la lettre suivante à l'Assemblée : « Citoyens représents,
« La commission du pouvoir exécutif aurait
manqué à la fois à ses devoirs et à, son honneur
« en se retirant devant une sédition et devant un <( péril public. Elis- se r." lire seulement devant un «' vote de l'Assemblée. En vous remettant le ponte voir dont vous l'aviez investie, elle ren(re dans « les rangs de l'Assemblée nationale pour se dé- « vouer avee vous au danger commun et au salut « de la Republique. »
Tel est le récit des principaux événements auxquels j'ai particiijé pendant les deux premières périodes de la révolution de 1848 et de la fondation des inslilulions républicaines en France. Les destinées de la République ont passé depuis dans d'autres mains. C'est à l'avenir de rétribuer selon les actes. De grands services ont été rendus, des fautes ont été commises. Je prie Dieu , mes contemporains et la postérité de me pardonner les miennes. Puisse la Providence suppléer aux erreurs et aux faiblesses des bommes! Les républiques semblent plus directement gouvernées par la Providence parce qu'on n"y voit point de main intermédiaire entre le peuple et sa destinée. Que la main invisible pi'otége la France ! qu'elle la soutienne à la fois contre les impatiences et contre les découragements, ce double éeueil du caractère de notre race ! Quelle préserve la République de ces deux écueils : la guerre et la démagogie ! et qu'elle fasse éclore d'une République conservatrice et progressive la seule durable, la seule possible, ce qui est en germe dans celte nature d'institution : la moralité du peuple et le règne de Dieu. /