‹ Histoire de la Révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 9 sur 15 · LIVRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TREIZIEME

Cependant le manifeste de la France aux peuples et aux gouvernements étrangers obtenait ses résultats sur le continent. Les peuples tranquillisés sur l'ambition de la République, s'abandonnaient à la pente naturelle de leur inclination vers la liberté. Le contre-coup de la révolution de Paris ainsi interprété, ébranlait le monde plus que les canons de Marengo ou d'Auslerlitz.

Ce premier contre-coup et le plus inattendu se fit sentir h Vienne le 14 mars. Le prince de Mcttcrnicli, dont le i^ouvcrnemeiit n'était plus depuis longlcin|)s qu'une adulation complaisante aux vo- .onlés delà no'dcsseet aux superstitions de trois femmes entourant un empereur éternellement enfant, fut surpris par lévénement. rémculc imprévue et irrésistible emporta le sacerdoce, la cour, l'aristocratie, le gouvernement. I.a famille impériale abandonna Vieime à la révolution, le prince abandonna la monarcluc elle-même et se réfugia dans le Tyrol.

lîeriin répondit à Vienne le 18 mars Le roi, à la tète (les troupes, résista et Iriomplia le premier jour. Etonné de sa victoire, moins embarrassé de vaincre que de gouverner, il rendit 1 epée au peuple vaincu. Les Polonais, sortis des prisons de Berlin, se trouvèrent le 20 mars maîtres de la monarchie. Us poussaient le peuple à la républi-

que. Le roi, conseillé par le seul ministre qui eût conservé son sang-froid, prévint ce mouvement par une adulation machiavélique au génie allemand. Ambitieux par force, ce minisire fit tout à coup adopter au roi les couleurs de l'unité allemande , passion des peuples secondaires de la Germanie. Frédéric-Guillaume reconquit ainsi la popularité révolutionnaire de rAllcmagne au moment même où il risquait de perdre sa propre couronne.

Un second mouvement plus démocratique encore que le premier, agita V' ienne quelques jours après. Ce furent encore les Polonais mêlés aux étudiants qui l'accomplirent. Le cri de cette troisième révolution était la république. Elle déchira la constitution octroyée par rcmpci*curle 16 mars, et fit appel à une assemblée constituante par le suffrage universel. La Hongrie, nation de vingt millions d"hommes, à qui pesait le joug autrichien, profita de la révolution à Vienne pour tenter son émancipation et pour se constituer en gouvernement indépendant. Cette émancipation, compliquée d'une guerre civile de race entre les Croates et les Hongrois, souleva des populations armées. Tantôt refoulée, tantôt menaçante contre l'Autriche, cette guerre tient encore en ce moment en suspens le sort de Tindépcndance hongroise et de la révolution autrichienne.

Au delà des Alpes la Lombardie sentit que l'heure de son émancipation sonnée à Paris, répétée à Vienne le 14 mars était venue. Milan, sa ca-

pitale, SG souleva le 20 mars et chassa les Autrichiens loin de ses murs.

Venise l'imita, et retrempé dans la servitude, ce peuple retrouva son héroïsme assoupi dans son antique prospérité.

Au commencement d'avril les duchés de Parme et de Modcne chassèrent leur gouvernement, viceroyauté de r Autriche, (les duchesse proclamèrent provisoirement république, en attendant ce que le sort des armes déciderait de l'unité de l'Italie septentrionale.

La Toscane, prévenue dans ses désirs par un prince populaire et libéral, se donna une constitution. Rome, initiée à la lil)erté et poussée à lindépendance par un pape plus téméi'aire que politique, se souleva jusqu'à Timpatience. tour à tour agitée et retenue par lui.

Naples avait arraché à son roi une constitution. L'armée restait au roi. Elle combattit sous lui les tentatives républicaines. La Sicile proclama son indépendance et versa son sang pour la sceller.

Enfin le roi de Sardaigne Charles-Albert, imitant le roi de Prusse leva à la tête de cent mille hommes le drapeau de lindépendance de l'Italie. Allié solidaii'c, presque vassal de la politique autrichienne, il profita des revers de l'Autriche pour marcher sur la Lombardie. Entraîné par sa vieille ambition, poussé par son peuple, retenu par ses principes antilibéraux, blâmé par sa cour, et par son clergé, applaudi et menacé par les républicains, il se jeta sans prévoyance et sans logique dans un abîme d'inconséquences de fautes et de difficultés. 11 crut échapper à la Uépublique par la conquête. Il ne trouva que la ruine de son

pays et l'exil. Bon soldat, mauvais chef, homme inconsislant, prince four à tour révolutionnaire et persécuteur, il était ne pour être rinsirumcnt passif et malJicureux des partis dominants. 11 racheta par son héroïsme personnel les imperfections de son intelligence et de son caractère. L'histoire le plaindra et l'honorera.

Chacun de ces événements ainsi groupés arrivant coup sur coup h Paris avait pour ctho une immense acclamation de joie. Le plus grand danger de la Rcpuldique élait la crainte d'une coalition contre die. Les déihircmcnfs successifs de l'Europe, les dclroncmcnts, les émancipations des peuples qu'avait prédits Lamartincà ses collègues et à lopinion. venaient de semaine en semai ne foi tilier son système pacifique. La démocratie fraternisait du Danube au 'libre. L'air entrait avec la sérénité et la sécurité d;ins l'esprit public à Paris. Le prétexte manquait aux partisans les plus ellrénés de l'agression aulourdu gouvernement. Les clubs même vociféraient les bénéfices de la paix. Les agents conlidenlicls que le ministre des affaires étrangères avait envoyés dans toutes les capitales de l'Europe lui annonçaient i)ar tous les courriers le succès populaire de sa diplomatie inolfensivc pour les nations, irréprochable envers les gouvernements, toute-puissante par les résultats.

Toute discussion sur les aHaires élr.ingères avait cessé dans le sein niTine du gouveriiemeiii. Le ministre dirigeait seul et sans contestation les destinées (le noire jioiitique. Les tristes préoccupations de l'intérieur étaient dissipées quelques momenlâ

dans le cœur de ses collègues par les perspectives rassurantes du dehors :

<( Chaque fois qu'un courrier m'arrive, disait-il « au gouvernement, et que j'entre ici pour vous tt entretenir de nos affaires extérieures je vous « apporte un pan de l'Europe ! » l'Europe en effet s'écroulait au contre-coup de la République à Paris parce que la République avait eu la sagesse de ne pas violenter l'Europe.

Le ministre ne se dissimulait pas qu'après ce mouvement de décomposition l'Europe aurait un mouvement de reconstitution violente de l'ancien ordre monarchique. 11 ne croyait pas, il ne désirait {)as, que les peuples mal préparés passassent du premier bond à la République. 11 suflisait à la France que res[)rit des {jcuplcs dont elle était immédiatement entourée s'introduisît par des institutions constitutionnelles dans leur propre gouvernement, comme élément de fraternité, de solidarité et de paix avec la France. Telle était sa vraie pensée.

Aussi ses agents au dehors avaient-ils tous sans exception pour instruction formelle de n'entrer dans aucune trame contre les gouvernements, de ne s'immiscer dans aucune manœuvre républicaine, de ne pousser aucun peuple à l'insurrection, aucun prince à la guerre. 11 ne voulait pas cnga::;pr la République par une complicité morale quelconque dans des causes ou dans des fortunes qu'elle pourrait avoir à désavouer plus tard. Il poussait le scrupule à cet égard jusqu'à refuser de s'expliquer par aucun signe de blàmc ou d'encou- IV. 2

ragemcnt, lorsque le roi Charles- Albert lui fit notifier sa déclaration de guerre à l'Autriche, il fut impossible au marquis de Brignole, ambassadeur de ce souverain, que Lamartine voyait tous les jours, de savoir si le gouvernement français approuvait ou désapprouvait celte déclaration de guerre. L'approuver ? c'était prendre l'engagement tacite d'en suivre les éventualités et faire une guerre indirecte à l'Autriche. La blâmer? c'était décourager la tentative de rindépendance italienne par l'Italie elle-même. Il se tut, et se borna à presser la formation de l'armée des Alpes, car soit qu'elle réussit , soit qu'elle échouât la guerre du Piémont à l'Autriche devait faire passer les Alpes à l'armée française, ou pour agir, ou pour négocier les armes à la main.

Ce plan qui résumait toute la politique de Lamartine en Italie a été brisé après les événements de juin par le gouvernement qui lui a succédé. Il ne connaît ni les nécessités ni les motifs de ce second gouvernement de la République. Il ne juge pas, il raconte.

Quant à l'Allemagne le gouvernement provisoire n'avait qu'un plan : une respectueuse et bienveillante neutralité envers toutes les puissances germaniques. L'amitié de l'Allemagne reconquise a tout prix par l'abnégation de toute conquête et de toute immixtion dans ses affaires; une armée de deux cent mille hommes pour couvrir le Rhin en six semaines et le franchir comme auxiliaire désintéi'cssé à l'appel du peuple allemand; si l'Allemagne l'appelait contre une oppression étrangère.

Toute politique française, allemande, hongroise et polonaise était là. rien n'a changé de ce côté, mais nous avons perdu l'occasion d'une ligue italienne, la médiation ne pouvait avoir dclfet que sur l'autre revers des A)pcs.

Telle était la situation de la France au dehors au commencement d'avril. L'Angleterre, ramenée par la sage modération du gouvernement aux sentiments, au respect et à l'admiration pour une démocratie qui contenait à la fois l'anarchie et la guerre, n'avait aucun prétexte d'aigreur ou d'hostilité. La nouvelle République française était populaire à Londres.

Le parlement et lord Palmerston se montraient pénétrés du sentiment de l'inviolabilité des peuples dans leur transformation intérieure. Ils montrèrent, ainsi que lord Normanby, ambassadeur d'Angleterre à Paris, moins de susceptibilité politique sur certains actes et sur certaines paroles de. la République qu'ils n'en auraient montré peut-être envers un gouvernement monarchique tien assis. On voyait qu'ils tenaient compte des circonstances difficiles contre lesquelles le gouvernement provisoire luttait pour conserver la paix. Ils donnaient des égards et du temps à la fondation et à la caractérisation de la politique française.

Le soulèvement de laLombardie et les premiers avantages de Charles-Albert, les agitations de la Bohème , l'indépendance de la Hongrie , la con-

vocation (le la diète de Francfort pour constituer en fédération germanique! le principe métaphysique de Tunité allemande, avaient tellement démembré et déconcerté rAutriche , qu'elle faisait faire officieusement à l'Angleterre et à la France des premières ouvertures de concession en Italie de nature à satisfaire à la fois la Sardaigne, la France, l'Angleterre et l'indépendance du nord de l'Italie.

Un homme d'Etat mal informé, Bï. Thiers, en dénaturant plus tard à la tribune la politique étrangère du gouvernement provisoire, a dit que le gouvernement avait écarté ces propositions. Lamartine était trop ami de la paix et trop ami de l'Italie pour écarter des propositions qui assuraient dans une large proportion la paix et l'indépendance. Les envoyés de l'AutiMche le faisaient officieusement juge des offres que le cabinet de l'empereur était disposé à fiu're à la Sardaigne. Il s'agissait de l'abandon de la Lorabardie et des duchés de Parme, d'une constitution donnée à Venise sous une vice-royauté indépendante d'un prince de la maison d'Autriche. Lamartine n'hésita pas à reconnaître que ces propositions satisfaisaient largement aux légitimes ambitions d'affranchissement de l'Italie et à encourager le cabinet autrichien à des négociations sur ces bases. Deux fois ces ouvertures lui furent faites semi-ofïicicllemcnt et deux fois il tint le même langage. La conclusion d'un arrangement pareil permettait à la République de rectifier une de ses frontières ébréchées après les Ccnt-jours par le second traité de 1815. et il y pensait de loin.

Au dedans, la France calme méditait sur les prochaines élections générales. Elle débattait sans prévention et sans exclusions ses candidatures. Les rues de l'aris seules étaient agitées. Un peuple serein, mais oisif, de deux ou trois cent mille âmes, attendait son sort de l'Assemblée nationale. On ne croirait la République défiiiitive qu'après que la représentation du pays l'aurait adoptée. La confiance et le crédit, mobiles du travail, ne renaîtraient que sous un gouvernement constitué. Jusque-là, on flotterait dans l'inconnu.

Les tendances du gouvernement dictatorial étaient équivoques aux yeux de la population. On apercevait des symptômes contradictoires. On croyait à des déchirements violents entre ses membres. L'immense majorité de la nation s'attachait aux hommes modérés personnifiés dans quelques noms. La minorité redoutée et turbulente de Paris et des clubs de département, s'attachait à d'autres noms. L'hôtel du ministère des affaires étrangères et l'hôtel du ministère de l'intérieur étaient, disait-on, les quartiers généraux de deux opinions qui ne tarderaient pas à se combattre les armes à la main. ]>e ministère de l'intérieur avait ses adhérents et ses forces 5 les membres du club de Harbès, les disciples de Louis Blanc et d'Albert, et les chefs d'une espèce de réunion appelée le Club des Clubs, qui centralisait l'agitation démocratique, s'y réunissaient. Ces hommes instruisaient le ministre de l'intérieur des mouvements qui se préparaient dans les ré-

gions souterraines de Paris ; ils négociaient entre tous les partis pour acquérir sur tous et même sur le gouvernement une influence prépondé- : rante. Ils employaient généralement cette influence à la pacification du peuple, mais ils parlaient au nom des masses , ils aflichaient des exigences, ils faisaient valoir leur autorité morale au delà du vrai, ces membres du Club des Clubs vinrent deux ou trois fois en députation au ministère des affaires étrangères. Lamartine leur parla ' avec franchise, les encouragea à se confier à l'Assemblée nationale. Ces hommes paraissaient ardents, mais bien intentionnés.

Quelques désordres sans gravité, mais qui pouvaient dégénérer en scandales et en collisions, aflligcaicnt nu commencement du printemps les citoyens paisibles de Paris. Ces désordres n'avaient pour cause que l'oisiveté des ouvriers de Paris, et pour prétexte que des réjouissances civiques. C'étaient des plantations d'arbres de la liberté dans toutes les places et devant tous les monuments de Paris, des bandes de vagabonds et d'enfants allaient acheter de jeunes peupliers dans les villages voisins, les apportaient sur leurs épaules, les plantaient arbitrairement dans telle ou telle place, lançaient des fusées, poussaient des clameurs, quelquefois importunaient le clergé pour l'appeler à bénir leur arbre, et levaient sur les maisons voisines de légers subsides, volontaires, mais odieux, pour arroser de vin les racines. Le ministre de la guerre, M. Arago, fit défendre à ces groupes à main armée la cour du ministère de la marine. Caussidière n'osait sévir, de peur

d'accroître les tumultes eu les refoulant. Ces démonstrations dégénérèrent jusqu'au 16 avril en une espèce de mendicité bruyante qui ne pouvait plus être tolérée.

Quelques autres symptômes de séditions plus inquiétants attristèrent deux ou trois fois le gouvernement.

Une colonne de peuple excitée par les réfugiés allemands se rassembla à l'occasion d'une défaite de l'Autricbe. pour aller insulter l'ambassadeur de cette puissance. Lamartine informé n'ayant aucune force répressive sous la main se confia à la seule force de la raison sur le peuple. 11 sortit seul et attendit deux beures le rassemblement séditieux en sentinelle devant la porte de l'ambassadeur, pendant ce temps quelques agents babiles et persuasifs envoyés par lui décidèrent les chefs de latlroupcment à renoncer à cet attentat honteux contre le droit des gens. Ils prirent une autre route, se rendirent au Cbamp-de-Mars et de là au ministère de l'intérieur. Le ministre les harangua avec éloquence et fermeté. Il s'attacha surtout dans ce discours à réhabiliter l'armée dans le cœur du peuple de Paris et à préparer le retour des troupes dans la capitale.

Ce retour patiemment et prudemment ménagé était la principale pensée de M. Arago et de la majoiité du gouvernement. Maison ne pouvait le motiver que sur le désir de la garde nationale elle - même. L'armée rentrant prématurément avant que les susceptibilités du peuple fussent éteintes auraient été le signal inévitable d'un choc

d'où serait sortie une seconde guerre civile. On commençait à désirer vivement l'armée. Le parti socialiste et démagogique seul semait Talarme et préparait la sédition à chaque annonce du retour de nos soldats.

Plus les élections fixées d'abord au commencement d'avril approchaient plus les partis qui redoutaient dctre dépossédés de la dictature frémissaient et menaçaient dans Paris. Les clubs quoique influencés par les intelligences que Lamartine avait avec leurs principaux inspirateurs se soulevaient contre leurs chef eux-mêmes au seul nom de l'Assemblée souveraine venant fermer la bouche de tous ces volcans. Des motions violentes, des séditions anticipées, des protestations de rester en armes pour surveiller la représentation et pour la contraindre, des serments exigés des candidats aux grades d'officier de la garde nationale, de marcher contre la représentation elle-même si elle désavouait on si elle trahissait la Iîéprd)lique, attestaient la répugnance de la Révolution à reconnaître une autre souvci'ainelé que celle de Paris.

Dans le sein même du gouvernement, les avis étaient parlagés non sur le droit d'évoquer la souveraineté définitive de la nation, mais sur le terme h fixer pour cette réunion de l'Assemblée à Paris. Ln majorité voidait rapprocher autant que possible le jour des élections, la nu'norité semblait hésiter à le fixer. Les pétitions des ouvriers et des délégués du Luxembourg ne cessaient sous divers prétextes de demander l'ajournement des élec-

lions. Tantôt ils n'étaient pas suflisnmmcnt prépares à cet oxercioc nouveau pour eux des droits de citoyens; tinlùt ils n'avaient pas le temps matériel nécessaire pour débattre leurs candidats; tantôt leur inexpérience du droit électoral exigeaient un enseignement dans ses réunions préparatoires ; ces prétextes aussi vains que diversifiés accusaient les véritables motifs de cette résistance cachée sous des sophismes d'ajournement.

D'un autre côté le ministre de l'intérieur attendait des rapports complets de ses commissaires dans les départements pour délibérer une résolution définitive en conseil de gouvernement. Ces rapports n'arrivaient qu'un à un — quelques-uns de ces commissaires semaici>t l'aîarme dans leurs rapports. Us appelaient réaction contre la Républi(jue la moindre liberté cVopinion manifestée dans leurs provinces et les signes d'indépendance ou de mécontentement souvent très-légitime contre Tomnipotcnce de leur administration. Les hommes qui dans Paris aspiraient à prolonger indéfiniment la dictature s'armaient de ces rapports pour crier h la trahison contre ceux qui voulaient restituer à la nation un pouvoir heureux et doux jusque-là, mais qui pouvait se changer en tyrannie et en anarchie en se perpétuant. Les soupçons s'éveillaient des deux côtés.

Les partisans d'une élection différée suspectaient leurs adversaires de conspirer avec des restaurations futures et de préparer les voies les plus courtes au rélablissenient des choses et des hommes des vieilles monarchies. Les partisans de l'élection immédiate voyaient dans les hommes du parti contraire des ambitieux et des parvenus

de la liberté frémissunl de se déposséder d'un pouvoir inespéré que la fortune avait mis dans leurs mains, et prêts à se déclarer les seuls tuteurs de la République afin de dominer et peut-être de décbircr la patrie en son nom.

Enfin les cliefs de sectes socialistes et les tribuns de la classe industrielle tremblaient de voir leurs tribunes renversées et leur empire détruit par l'avènement des provinces à Paris. Cette répulsion commune contre l'installation du pouvoir national semblait rapprocher les socialistes et les conventionnels, deux partis qui devaient s'unir plus tard , mais qui se haïssaient jusquà ce moment.

Les délibérations du gouvernement lui-même se ressentaient de linfluence de ces partis extérieurs dont les deux esprits s'efforraieiit d"v pénétrer. Ces délibérations devenaient rares, ombrageuses et courtes, souvent irritées. La majorité était décidée à faire de cette question le texte de l'union ou du déchirement du gouvernement. Un jour final fut fixé pour prendre une résolution suprême à cet égai'd. La séance fut longue mais sans convulsion. M. Ledru Rollin lut Icxtrait des rapports de ses commissaires, il démontra avec évidence par les dates et par la nature des opérations préparatoires à accomplir que le temps matériel pour l'accomplissement de ces opérations exigeait sept ou huit jours au delà du terme fixé par le premier décret. On reconnut à runanimité que dans l'intérêt de la sûreté de l'Assemblée nationale, il fallait attendre que la garde nationale de Paris fût organisée , habillée et armée, pour que cette force civique pût entourer la représen-

talion de la France de sciurité, et de respect. On fixa les élections générales au 27 avril, jour de Pâques, et l'ouverture de l'Assemblée nationale au 4 mai.

Celle résolution prise loyalement, la majorité du gouvernement vit que la minorité se confond-'il avec elle et se livrait avec moins de confiance pc\jt-clre, mais avec la même sincérité au pays. De ce jour, les hommes éloignés se rapprochèrent. La majorité avait obtenu ce qu'elle voulait, puisque la dictature était abjurée loyalement par tous les partis.

Quelques tiraillements se firent cependant encore sentir dans les paroles et dans les actes relatifs aux élections, on discuta une circulaire du ministre de l'intérieur. Une mesure plus révolutionnaire était persévéramment demandée non par M. Ledru Rollin, mais parles délégués du Luxembourg et des clubs des ouvriers industriels de Paris. Celte mesure consii-tait à accorder à ces réunions l'envoi dans chaque département de deux ou trois émissaires choisis dans les différentes catégories des ouvriers de la capitale, et dont la mission serait payée à titre de secours de la République sur les fonds du ministère de l'intérieur. Ce secours devait se monter à une somme de cent ou cent vingt mille francs. 31. Ledru Rollin se refusait à prendre sous sa seule responsabilité l'emploi dune somme si forte, à moins d'être couvert par le consentement formel du conseil. Le conseil autorisa la mesure et la dépense, il recommanda au ministre de surveiller le choix de ses émissaires, de ne désigner que des hommes probes, honnêtes, modérés, des modèles et non des agitateurs, et

de limiter leur mission à la propagande des samcs doctrines républicaines et des informai ions techniques sur Icxercicc de leurs droits élccforaux. A ces conditions la mesure l'ut autorisée, elle était justilice dans Tesprit même de ceux qui y répugnaient et qui en prévoyaient les inconvénients par la nécessité de ramener les deux cent mille ouvriers de Paris à Tacceptation volontaire du terme assigné aux élections. c'<'tait une concession à l'urgence, un sacrifice à la concorde, une insurrection de deux cent mille ouvriers de Paris contre le terme rapproché des élections aurait coûté plus dor et plus de sang. Tel fut l'esprit de cette concession. Elle fut une faute. Quelques-uns de ces hommes scandalisèrent Topinion et la morale par des actes et par des correspondances qui salirent leur mission. Mais leur mission demandée par les uns, tolérée par les autres, reconnue nécessaire par tous, n'eut pas d'autre motif, ni un autre objet.

A cette époque Lamartine prévoyant après la réunion de l'Assemblée nationale des agitations inévitables et des nécessités militaires, se préoccupa secrètement et vivement d'une organisation de l'armée plus active, de son rapprochement de Paris, et de son commandement donné à un chef ferme, populaire et républicain. Pour repopulariser l'armée il fallait que le chef définitif qu'on lui donnei\Tit fut h la fois un militaire agréable au soldat et un homme politique au-dessus du soupçon de trahison contre la République.

M. Arago, à la fois ministre de la guerre et mi-

! nistre de la marine , suffisait à ces deux grandes administrations par Tactivitc et par l'étendue de son esprit. Son nom jusque-là avait servi à éteindre les rivalités qui auraient pu s'élever entre les officiers généraux facilement jaloux de la préférence que le gouvernement aurait donnée à l'un sur les autres. Un nom civil neutralisait le commandement de l'armée. M. Ai'ago avait été respecté des militaires comme la loi plus encore que comme un ministre. Son énergie impartiale avait rétabli et maintenu la discipline. L'armée se recrutait et obéissait aussi bien qu'à aucune autre époque de notre histoire, mais l'Assemblée approchait. M. Arago rentrerait peut-être dans les rangs de la représentation. L'Assemblée aurait besoin de force à Paris et autour de Paris il faudrait un ministre qui pût à la fois organiser et combattre. Lamartine ne se faisait aucune illusion sur l'a-

j venir. Le socialisme et le paupérisme, dangers propres à une civilisation trop industrielle , rendaient plus évidente pour tous les yeux la nécessité d'armer vigoureusement la République.

Lamartine couvait pour cela depuis longtemps trois pensées. La première était une année puissamment organisée et disposée sur le territoire en trois grands corps se servant d'appui les ims aux autres , et pouvant dans leurs évolutions larges et rapides non pas seulement réprimer ici, ou là , telle ou telle émeute, mais manœuvrer en grand dans toute l'étendue du territoire français, sur des pivots assis d'avance comme dans les grandes guerres civiles romaines. Trois généraux devaient commander ces trois corps, l'un à Paris et dans le rayon immédiat de Paris, l'autre

à Bourges et dans les provinces voisines, le troisième , de Lyon à Marseille.

La seconde pensée était la formation d'une réserve de trois cents balailhins départementaux de garde mobile, armés, disciplinés, équipés, exercés, encadrés, mais restant dans leurs foyers et n'en sortant qu'à l'appel du conseil de département , du préfet ou du gouvernement pour les cas soudains de troubles ou de guerre intestine. C'était la fédération antisocialistc et antianarchique instituée et mobilisée diivance entre les mains des départements. En cas de défaite à Paris l'ordre social retrouvait indépendamment de I''armée trois cent mille défenseurs et pouvait étouffer en huit jours la sédition sous les murs de Paris. Au lieu de l'armée révolutionnaire de 1793 c'était l'armée républicaine de 1848, protégeant partout l'ordre, la propriété , la vie des citoyens contre la terreur, et la dislocation de l'empire. En cas de guerre étrangère ces troiscents bataillons entraient en seconde ligne sur nos frontières et dans nos places fortes et rendaient libre tout le reste de l'armée.

Enfin sa troisième pensée était de donner à la République et à l'Assemblée nationale un ministre de la guerre soldat et républicain, qui fît aimer la République par l'armée et qui fît accepter sans défiance l'armée par la République.

La première de ces pensées était accomplie déjà à moitié par M. Arago et par le gouvernement. L'armée était en voie d'être bientôt portée à cinq cent mille hommes.

La création des trois cents bataillons de garde mobile départementale avait été déjà plusieurs

fois mentionnée par Lamartine au conseil en préivisioii des cventiialilés de guerre étrangère. I II ajourna plusieurs fois sa proposition formelle. |I1 on entretint séparément quelques-uns de ses îcollègufs. II les pénétra de cette idée, et les préjpara à la présenter eux-mêmes au gouvernement. j M. Flocon se chargea de produire sous la forme lid'uiie proposition urgente et formelle celte pensée qu'il partageait avec le ministre des affaires étranigères.Le patriotisme bien avéré de ce jeune mem- ^brc du gouvernement et Tascendant de son éner- Jgie sur le i)arti radical déconcertèrent les ohjeellions. Lamartine le soutint comme si cette idée eût été pour lui une révélation soudaine du pa- ;triolii;me en péril. Le décret fut porté à l'unanimité. Lamartine en rentrant chez lui dit à ses amis : « Si l'Assemblée nationale exécute active- «t ment mon décret des trois cent mille hommes, «i la guerre civile est désormais impossible et la « société ne peut pas avoir d'éclipsé de plus de « dix jours. » Mais pour exécuter ce décret il Aillait un ministre, il crut l'avoir trouve dans le général Eugène Cavaignac.

xn.

Le général Cavaignac fds d'un homme de renommée révolutionnaire et conventionnelle, était frère d'un des jeunes i)récurseurs de la Républi- 'que, autre Carrel, dont le caractère , le talent et la mémoii'c étaient passés à l'état de religion dans le parti de la démocratie active. Ce nom était si populaire parmi ceux qui lui survivaient qu'il reflétait jusque sur son fi'ère une partie de celte

consécration. Le second Cavaignac servait en Afrique, le gouvernement provisoire dès sa première séance à l'IIôtcl de Ville l'avait nommé gouverneur général. Plus tard le gouvernement l'avait appelé à Paris en lui olfrant le minislère de la guerre, le général avait répondu au gouvernement en termes un peu fiers, il avait fait des conditions si hautes que le gouvernement avait été blessé de cette résistance à son premier signe et avait renoncé aux services de ce général à Paris.

Les choses en étaient là ; lorsque Lamartine lut une profession de foisignéeCavaignac. C'était une lettre du jeune général aux électeurs de sou département qui lui avaient offert la candidature à la représentation nationale.

Cette lettre exprimait avec précision et ave:; une remarquable audace (riionnèleté tout Ictcpiiblicanisme d/o'die, de liberté et de moralité scion le cœur de Lamartine. Elle frappa vivement son esprit. Il résolut de tout tenter pour conquérir ( c caractère, cette oi)inion et cette épée à rAsseniblée et au gouvernement. Il apprit que M. Flocon avait des relations avec la mère du général, il pria son jeune collègue de l'introduire auprès de cette femme Irès-éminente, disait-on, de cœur, d'esprit, de patriotisme.

Madame Cavaignac consentit à recevoir le ministre des affaires étrangères. Lamartine trou^ a dans un quartier écarté et dans un appartement modeste meublé de tous les signes du veuvage, du recueillement, et de la piété, une femme en deuil, d'une physionomie profonde et expressive où la sensibilité et la force luttaient sur des traits graves et résignés. 11 comprit du premier coup

d'oeil pourquoi les républicains avaient appelé cette femme la mère des Gracques.

La conversation ne démentait pas cet extérieur. Lamartine aborda le sujet de l'entretien. Il parla à madame Cavaignac, des dangers de la République si elle venait ou à faiblir ou à s'exagérer à son début; de la nécessité de l'entourer de forces honnclcs et modératrices pour lui sauver les convulsions des gouvernements faibles et spasmodiques; du désir extrême qu'il avait de voir l'armée se rapprocher de Paris sous la garantie républicaine du nom de son fils. Madame Cavaignac finit par se laisser vaincre.

« Vous me demandez le plus grand des sacri- «t ficcs, dit-elle à Lamartine, mais vous me le «'. deniandez au nom du plus absolu des devoirs. « Je vous l'accorde. Je consens à être l'intermé- !> diaire de vos désirs auprès de mon fils. Je vais « lui écrire notre conversation, j'irai vous porter «! sa réponse. »

Quelques jours après le général lui-même répondit à Lamartine. Sa réponse était digne du fils d'une telle mère sans empressement comme sans faiblesse. Il fut convenu que le général demanderait un congé au gouvernement et qu'il viendrait en France. De ce jour les trois principales pensées de prévoyance de Lamartine contre la guerre étrangère, contre la guerre civile et contre l'anarchie à Paris au moment de la réunion à l'Assemblée nationale lui parurent accomplies.

Plus le terme de la dictature approchait, plus les partis extrêmes qui sentaient s'évanouir leur IV. 5

règne s'acharnaient à le disputer à la nation. 11^ frcinissaicnt au seul nom de rAsscmbléc nationale. Ils déclaraient haulenient dans leurs conciliabules et dans le«irs clubs, tantôt qu'i.'s renverseraient la majorité du gouvernement avant lejour des élections; tantôt qu'ils ne laisseraient entrer l'Assemblée nationale dans Paris que comme une représentation suspecte et captive au milieu d'une haie de deux cent mille prolétaires dont elle n'aurait qu'à promulguer les plébiscites ou à subir les violences.

Des mots sinistres et atroces échappaient comme des explosions involontaires du scnlnnent de révolte qui grondait dans les cœurs de certains hommes. Les discours des clubs et des délégués du Luxembourg devenaient plus amers et plus significatifs, des rapports secrets révélaient au gmiverncmcnt des réunions nocturnes où les chefs des principales factions opposées à la réunion de l'Assemblée cherchaient soit à prévenir de concert ce jour par un mouvement, soit à rester tellement armés dans Paris de forces révolutionnaires que l'Assemblée nationale n'y fût que leur jouet. Les membres de la majorité du gouvernement étaient désignés à la suspicion et à la colère d'une partie du peuple. Des journaux accusateurs étaient colportés contre eux. Des alhcbes dans lesquelles ou les dénonçait à l'indignation publique rédigées par des démagogues allemands sortaient la nuit de presses sus[)ectes, et enflammaient l'esprit public contre les I ommes décidés à remettre la République au pays.

Deux camps étaient distincts dans le gouverneipent. Autour de ces deux camps se groupaient

des tendances diverses, dos systèmes de rcpnblirque opposes, dos liommcs antipathiques, ombrageux, violents. Ces hommes pouvaient tirailler la volonté des ('hefs. les aigi-ir les uns contre les antres, semer les dcliances entre eux, puis enfin les pièges, et se servir de leur drapeau et de leur nom pour recruter des fiictions et pour entraîner ensuite ees factions i\ des extrémités.

La majorité du gouvernement était constamment obsédée d'avis alarmants sur les trames qui s'our- ! dissaient, disait-oti, contre sa sûreté. On changeait i fréquemment le lieu de réunion du conseil. On se prémunissait contre les coups de main. On réunissait quelquefois secrètement jusqu'à deux ou trois cents hommes armés dans les environs du ministère des financesou du Luxemboui-g pour prévenir î une surprise. Tous les partis se suspectaient et se surveillaient.

Lamartine était informe par des confidences spontanées dhommes bien placés pour tout savoir et j)ar sa police secrète sur les étrangers, que des desseins irrésolus se cond)attaient dans l'esprit des chefs principaux des factions et des clubs contre lui. Sa popularité veillait sur lui à son insu.

Elle grandissait telhunent alors dans toute la France et dans tonte l'Europe qu'il recevait jusqu'à frois cents littrea par jour et que tous les dcpartemenls lui faisaient demander s'il voulait les représenter. Les peuj)les qui ont toujours besoin de personnifierun instinct dans un hommeavaient personnifié alors en lui l'instinct de la société menacée et sauvée. Il était rhommc du salut commun. Beaucoup de ses collègues le méritaient autant que lui, mais la popularité a ses favoris. Il

était le favori «le la imilLiluclc. II avait trop l'expérience de l'histoire pour croire à la durée de ce fanatisme pour son nom. Il cherchait à le modérer plus qu'à lenflammcr. II s'effaçait avec intention devant le peuple et devant ses collègues. 11 entrevoyait le jour prochain où cette popularité lui de'nianderait des choses qu'il croyait contraires à l'intérêt vrai de la République. Il ne voulait pas qu'un homme fût plus populaire que la représentation nationale. Résolu d'avance à abdiquer la faveur publique il n'était pas prudent de la porter jusqu'au délire, il étonnait quelquefois ses amis par les retours d'opinion qu'il leur prédisait à son égard.

Tout indiquait alors une tentative finale et désespérée des partis opposés à la réunion de l'Assemblée.

On touchait au 14 avril, l'élection devait avoir lieu le 27. La garde nationale de Paris réorganisée mais non encore réunie était dans l'esprit qui l'animerait, un problème. D'un jour à l'autre le gouvernement encore complètement désarmé pouvait avoir à lui faire appel. Se lèverait- elle à sa voix? se fondrait-elle en un seul et même esprit? se diviserait-elle en deux armées comme le peuple en deux classes? serait-elle un élément de guerre intestine ou un élément unanime de force et de parilication? Tout dépendrait de la direction plus ou moins politique, plus ou moins unanime, que le gouvernement saurait lui imprimer, Les partis extrêmes devaient tout tenter pour prévenir l'évocation de la garde nationale et pour s'emparer du

iit)

{3;ouvcrncment avant que Paris fût debout pour défendre l'Assemblée, ces partis le sentaient et ils le laissaient hautement pressentir au j^ouverneraent.

Depuis quelquesjours les discussions intérieures étaient âpres et vives, d'énergiques dissentiments se trahissaient entre la majorité et la minorité. Le ministre de Tintérieur occupé des préparatifs des élections venait plus rarement au conseil et n'y faisait que de courtes apparitions. Louis Blanc et Albert patrons avoués des délégués du Luxembourg et des trente ou quarante mille ouvriers qui composaient leur armée, parlaient de mécontentements menaçants et promulguaient des exigences impéricu es au nom de cette partie du peuple. Ils ne les justifiaient pas, mais ils les articulaient sous forme d'avertissemcnls î'.u gouvernenient.

Ils paraissaient informés ])ar ces hommes , et par leurs rapports personnels avec les clubs et avec d'autres centres d'action, de quelque grand mouvement populaire de nature à imposer à la majorité les volontés extrêmes et le dernier mot de la multitude.

A la séance du 14 avril qui se prolongea fort avant dans la nuit les^indices parurent plus significatifs, et les deux chefs du Luxembourg avouèrent avec une douleur mêlée de reproches qu'une manifestation immense semblable à celle du 17 mars miiis plus décidée à obtenir l'ajournement des élections et la satisfaction d'autres griefs aurait lieu le surlendemain dimanche 46 avril.

Le gouvernement fut indigné plus qu'étonné, assez de rumeurs recueillies par les différents

membres de la majorité de tous les côtés de Thorizon annonçaient depuis quelques jours une tentative des partis extrêmes pour épurer le gouvernement provisoire des principaux membres de la majorité et pour cbangcr la minorité en majorité par ladjoncUon d'un certain nombre de cbefs de chibs et de factions. On parlait d'un comité de salut public qui retremperait la dictature dans la souveraineté ocblocratique d'une senle partie du peuple, qui décbirerait le décret des élections, qui concentrerait le gouvernement dans la capitale,, qui l'exercerait un certain temps avant de s'ea dessaisir et qui convoquerait une Convention après avoir épuré les électeurs.

Lamartine feignit d'apt)rcndre ce projet de manifestation pour la première fois de la boucbe de ses deux collègues; il ne les soupçonnait pas d'y tremper, il en soupçonnait moins encore le ministre de l'intérieur, mais il pensait qu'Albert, Louis Blanc et les bommes de la minorité du gouvernement pourraient avoir sur les organisateurs de ce mouvement une iniluence et une autorité qu'd n'avait pas lui-même sur cette partie de .la révolution. En conséquence il les adjura d'employer toute leur action morale sur la partie du peuple dont ils disposaient pour prévenir une manifestation si intempestive, si odieuse aux départements, si alarmante pour la paix de Paris, si mortelle à l'acceptation de la République, il leur traça en traits rapides mais saisissants les conséquences d'une rupture violente de 1 unité du gouvernement conservée jusque-là au prix de tant de sacrifices. 11 leur montra les nouveaux dictateurs par droit dépuration populaire épurés eux-mêmes

huit jours après, et victimes inévitables du peuple après en avoir été les instruments et les complices. 11 affecta plus de terreur et de détoura!^ement qu'il jfen éprouvait, afin de leur en inspirer à eux-mêmes et de reporter par eux la terreur et le repentir dans l'âme des conspirateurs de ce mouvement.

Ces collègues parurent émus et décidés à s'interposer s'il en était temps entre les meneurs de la manifestation projetée et le gouvernement. Flocon qui pensait comme Lamartine bien qu'il fût plus lié que lui avec les partis extrêmes, jura avec loyauté qu'il délestait de pareils projets, et qu'il ne trabirait jamais en s'y associant la foi que les membres d'tm même gouvernement quoique séparés quelquefois de vues se devaient entre eux. La séance finit par ces adjurations de Lamartine adressées au debors i)Ius (ju'au dedans, et par cette franche déclaration de Flocon.

Le lendemain Lamartine apprit par Louis Blanc et par Albert que leurs instances pour prévenir la manifestation avaient été vaines, mais les meneurs subalternes leur avaient promis de faire des efforts pour modérer le mouvement, pour le désarmer, et pour lui enlever tout caractère de violence. Lamartine répondit à ses collègues avee désespoir, que la violence était dans le rassemblement lui-même; que le poids de la masse et du Jiomhre était une arme trop suffisante contre un gouvernement désarmé; que le peuple allait violer lui-même et perdre bientôt ce qu'il avait conquis s'il affligeait coiitraiguait et scandalisait la

République par des journées semblables et pires peut-être que celle du 47 mars.

31aislcmot d'ordre était donné, le sort était jeté, il était trop tard pour que les cbcfs quels qu'ils fussent eussent le pouvoir de contremandcr et de dissoudre le mouvement. Louis Blanc et Albert en paraissaient profondément attristés eux-mêmes. Lamartine et ses collègues les plus intimes se résignèrent à recevoir l'assaut qu'on leur annonçait et livrèrent à Dieu et au peuple la destinée du lendemain.

Cependant quoique désarmés les membres du gouvernement avertis, ne négligèrent rien individuellement par leurs intelligences dans les différents groupes des factions, dans les ateliers nationaux et dans les grands faubourgs de Paris, pour décourager le peuple de l'attentat auquel les menées souterraines des clubs et conciliabules socialistes et terroristes s'efforçaient de l'entraîner. Garnicr-Pagès, Duclei'c, Fagnerre, au mim'stère des finances; Jîarie aux ateliers nationaux; Marrast i\ l'Hôtel de Ville tinrent sur pied les moyens d'observation, d'influence, et de force volontaire dont ils pouvaient disposer. Lamartine passa une partie de la nuit à répandre des émissaires dans le faubourg Saint-Antoine , dans le quartier du Pantbéon , et dans les banlieues, pour donner l'éveil et le mot d'ordre aux bons citoyens, aux cbefs d'ateliers, aux entrepreneurs, aux logeurs, aux cbefs bonnêtes et influents de ces différents quartiers, il fit appeler aussi les ofliciers de garde

nationale nommés et non encore reconnus par leur compagnie dont il était sûr ; les jeunes gens des écoles dévoués à Tordre et influents sur leurs camarades; quelques élèves de Técole polytechnique remarquables par leur intelligence, leur activité et leur bravoure, qui lui servaient d'aides de camp dans les circonstances critiques tels que MM. Jumcl, Kaudc, Maréchal, etc., il les informa des projets du lendemain et les empio) a toute la nuit dans Paris, à prévenir , rallier et armer les citoyens et les tenir prêts à accourir au premier coup de canon ou au premier coup de tocsin à rHôtel de Ville.

L'Hôtel de Ville était la position à conquérir ou à défendre dans toutes les révolutions, le berceau ou le tombeau des gouvernements, le signe de la victoire ou de la défaite. Lamartine était résolu de s'y enfermer, et d'y soutenir le siège de la grande insurrection préparé à y périr ou à y triompher selon que le peuple averti se lèverait ou ne se lèverait pas au bruit du combat.

M)\. Mai'rast, Bûchez, Recurt, Barthélcmy- Saint-Ililaire, homme aussi réfléchi qu'intrépide, Flottard , le colonel Rey et les principaux chefs d'administration de la ville de Paris étaient avertis, ils se prémunissaient secrètement contre la sédition du lendemain, leurs amis nombreux dans ces quartiers et dans les faubourgs étaient convo- . qués porte à porte par leurs soins. Chacun deux devait amener une escouade de citoyens résolus à la défense commune. La non-existence de la garde nationale et les ombrages qui existaient entre les différents partis n'avaient pas permis des mesures plus générales. On se défiait à tort les uns des au-

très, rn ne s'en rapportait qu'à soi-même et h séâ , amis. '

Ces mesures prises, Lamartine brûla tous les î papiers qui contenaient des noms propres ou des secrets de gouvernement au dedans et au dehors de nature à servir de prétexte aux venj^eanccs des ; factions si la journée , comme cela était trop à i craindre, donnait la victoire aux hommes de pro- ! scription ou de sang.

A peine était-il endormi, que des hommes dévoués qu'il avait dans les clubs s'échappèrent de ces réunions nocturnes, forcèrent sa porte, et le réveillèrent pour lui apporter les derniers renseignements.

Les clubs directeurs s'étnient constitués à onze heures du soir en pcrnnnence. ils s'étaient armés, ils avaient des munitions de guerre, ils avaient résolu de rassembler le peuple le lendemain matin au Champ-de-Mars au nombre de cent mille hommes, de s'y transporter à midi, (}"en prendre la direction, de marcher par les quais en soulevant sur letir passage la population flottante de Paris sur l'Ilôlel de Ville, de s'en emparer à main armée, d'expulser le gouvernement provisoire , de le décimer des membres de la majorité qui leur réi)ugniucnt le plus, tels que Lamartine, Marie, Garnior-Pagès, Marrast, Dupont de l'Eure. Ils avaient déjà nommé à la place de ces hommes un comité de salut public composé de Lodru Roilin , Louis Blanc, Albert, Arago, qu'ils supposaient à tort incliner vers le parti extrême. Ils y

avaient adjoint les noms des principaux chefs dé faction ou de sectes terroristes ou socialistes qui t représentaient les violences de gouvernement ou I les bouleversements de la société. Après s'être I défaits ainsi delà majorité du gouvernement qui [ les contenait, ils devaient (chose étrange!) marcher sur le club de Blanqui et se déb;n*rasser é^jalemcnt de ce tribun rival qui les intimidait.

Celte dernière circonstance n'étonna point Lamartine, il savait que IManqui était la terreur des terroristes moins populaires et moins audacieux que lui. il était logique à eux do profiter d'une seule insurrection pour s'affranchir à la fois de leurs adversaires dans le parti modéré du gouvernement, et de leur ennemi dans le parti désespéré de la démagogie.

Blanqui, selon toute apparence, savait ee qui l'attendait, mais il n'en feignit pas moins de s'associer au mouvement qui se préparait pour le lendemain contre Lamartine et ses amis. Il est présumableque Blanqui ne voulut pas avoir l'apparence de rester lui et son parti en arrière de ceux qui voulaient le devancer dans la révolution, il pensa peut-être que le mouvement une fois lancé il reprendrait le pas sur ses rivaux, et que son nom les écraserait sous une popularité ramassée plus bas dans le peuple, il rassembla donc aussi son club et se mit en permanence armée comme les autres conspirateurs.

XVIIf.

Au point du jour, Lamartine vit les groupes successifs de la manifestation s'avancer par petits

détachements de quinze à vingt hommes précédés de tambours et de drapeaux par les !)on!evards. lisse rendaient conduits par quelques meneurs mieux vêtus, délégués des clubs , au rendez-vous du Champ-dc-Mars. [.a plupart ignoraient complètement le véritable objet du rasseml)leraent. Le prétexte était je ne sais quel scrutin préparatoire pour la désignation de candidatures d'ouvriers.

D'heure en heure, des émissaires apostés apportaient à Lamartine des informations sur l'état du Champ-de-Mars et sur la marche et la physionomie du rassemblement, il s'élevait vers onze heures à environ trente mille hommes, on commençait à y parler de mai^her à deux heures sur rilùtel de Ville, mais les clubs n'y étaient pas encore, et les masses paraissaient flottantes et peu animées. Les ouvriers des ateliers nationaux, inspirés par Marie, et les émissaires nombreux de Lamartine décomposaient les groupes à mesure qu'ils se formaient, et les décourageaient de la sédition. Sobrier lui-même employait ses amis à déconseiller tout excès.

Les choses en étaient là, et Lamartine attendait pour agir des informations plus précises et i\n commencement d'exécution, quand on lui annonça \i\ visite du ministre de l'intérieur. Lamartine savait, comuKî on vient de le voir, que le nom de M. Ledru Rolhn était de ceux dont Tinsurrection projetée composait son comité de salut public. 11 savait de plus que les chefs politiques des sectes socialistes , les hommes de coup d'I^tat populaire du club Barbes et du Club des Clubs s'agitaient autour du ministre de lintérieur, cherchaient à

accaparer sou influciue et son talent, et s'efforçaient de l'entraîner dans des résolutions contraires à l'unité du gouvernement et à la paix de la Republique. Lamartine, sans liaison préexistante avec son collègue, n'aurait trouve ni loyal de le soupçonner, ni convenable de l'informer des rumeurs injustes semées auîour de lui sur ses liaisons avec les conjurés, il l'attendait, il ne se trompait pas.

M. Ledru Rollin l'informa des renseignements quil avait reçus lui-même pendant la nuit, le projet de m.mifestation armée, le gouvernement provisoire épuré, le comité de salut public institué, son propre nom usurpé malgré lui par les factieux, son indignation de ce qu'on le crut capable de prêter ce nom à des complots contre ses collègues, sa ferme résolution de mourir plutôt que de s'associer à aucune trabison.

:t Dans quelques heures, ajouta-t-il, nous allons «I être attaqués par plus de cent mille hommes. « Quel parti prendre? Je viens me concerter avec « vous parce que je sais que vous conservez le « sang-froid dans la rue, et que les extrémités c( ne vous troublent pas le cœur.

it II n'y a pas deux partis, répondit Lamartine « en se levant et en tendant la main à son collè- K gue, il n'y en a qu'un : il faut combattre ou « livrer le pays à l'anarchie, la République aux « aventuriers , le gouvernement à l'opprobre. « Vous êtes ministre de linlérieur , vous êtes « loyal et résolu, vos attributions vous donnent « le droit de faire battre la générale dans Paris « et d'appeler la garde nationale aux armes. Allez «t de ce pas donner ordre de faire lever les le-

« gions. Moi, je vais fniiv* lever les bataillons de « fvnrdc mobile qui peuvent être en ctnt de eom- « battre. Je nrcnrermcrai dans rilotel de Ville « avec CCS deux ou trois bataillons. J"y sonlicnic drai l'assaut de riiisurrection. De deux clioscs « l'une : ou la garde nationale, encore invisible, « ne répondra pas à ce rappel? et alors lllôtel de «c Ville sera emporte et je périrai à mon poste; «( ou bien le rappel et la fusillade feront voler la « garde nationale au secoui'S du gouvernement « altaquc dans ma personne à rilôtel de Ville? et « alors rinsurrcction, prise entre deux feux, sera n étouffée dans son sang, le gouvernement sera it délivré, et une force organisée invincible sera «f enfin retrouvée pour la République! Je suis « prêt pour les deux éventualités. '»

Ce nui fut dit fut fait. Le ministre de l'intérieur, aussi résolu que Lamartine à tenter la réristance et le combat, alla donner les ordres pour baltre le rappel.

Lamartine ne revit plus son collègue de la journée. II sortit accompagné d'un jeune élève de Soint-Cyr, fils du brave générai de Verdières et du colonel d'état major Callicr, bomrae d'une intelligence froide et d'une bravoure impassible, qu'il avait connu en Orient, et qu'il avait altaclic au ministère des afi'aires étrangères.

Il se rendit d';djord cliez le général Duvivier, à l'élat-major'de la garde mobile. 11 monla seul, le général était absent. Son cbef d'état-major et son secrétaire, informés par Lamartine du mouverpent qui se préparait, suppléèrent le général, et choisirent avec lui les quatre bataillons les plus exerces et Jes plus reprochés de l'Hôtel de Ville.

Ils leur envoyèrent Tordre de se porter à l'instant sur la place de Grève.

An moment où Lamartine descendait l'escalier pour s'y porter lui-même il rencontra le général Dinivicrqni rentrait, il remonta avec lui.

Le général Duvivier était un de ces hommes qu'aucune extrémité ne surprend , parce qu'ils croient religieusement à la loi du devoir. Le général rectifia avec sang-froid quelques-uns des ordres donnés en son absence, il ordonna de seller son cheval, et promit de se trouver à la tcle de ses jeunes soldats, qii'il aimait comme ses enfants et qu'il entraînait comme des héros. On courut chercher les cartouches à l'état-major de la garde nationale dans la cour des Tuileries.

' Le général Courlais était absent. Une légère altercation séleva au sujet du rappel entre Lamartine et le chef d'élat-major, qui refusait de croire au mouvement et qui s'alarmait de l'effet produit dans l*aris par le rappel battu et par le conflit qui pourrait en être la conséquence. Lamartine s'irritait du retard. Le général Courtais en rentrant mit lin à cette hésitation, en déclarant que le ministre de l'intérieur lui avait donné l'oidre de battre le rappel et que l'ordre serait exécuté. Lamar- ,tine partit suivi des cartouches et se rendit à rilôtcl de Ville, le rassemblement grandissait au Champ-de-Mars cl commençait à se former en colonnes pour s'ébranler.

j^ Pendant ces délais forcés, le général Changarnier, que Lamartine avait nommé ambassadeur à

Berlin, était venu demander le ministre k lliôlel des affaires étrangères pour l'entretenir de quelques détails relatifs à ses instructions. 3îadanie de Lamartine avait reçu le général, elle l'avait informé de ce qui se passait, elle lui avait dit que la présence et le concours d'un officier brave et renommé serait vraisenjblnblement d'une grande utilité à IHôlel de Ville, et d"un puissant effet sur le moral des jeunes soldats. Le généi'al avide de péril et d'occasion de signaler son ardeur venait d'arriver à l'Hôtel de Ville au moment où Lamartine y entrait lui-même accompagné du colonel Cailler et de son chef de cabinet Payer, depuis représentantdu peuple, toujours attiré parle danger, M. Marrast attendait ferme et impassible l'insurrection annoncée. Lamartine l'instruisit des détails qu'on vient de lire, de l'ordre d'appeler la garde nationale aux armes, donné par le ministre de l'intérieur, de l'arrivée prochaine des quatre bataillons, le général Changarnier, Marrast et Lamartine se concertèrent pour la meilleure disposition possible de cette faible troupe, il fut convenu qu'au lieu de laisser ces bataillons, qui ne comptaient pas quatre cents baïonnettes chacun sur la place, où ils sei*aient noyés dans des milliers d'assaillants, on les ferait entrer dans les cours et dans les jardins intérieurs de l'hôtel protégés par les grilles. Le général, prenant la direction supérieure des forces renfermées dans les murs, fut admirable de présence d'esprit, d'élan, d'activité, de confiance. •'. Si vous me répondea « que nous tiendrons trois heures, je vous ré- « ponds du réveil des bons citoyens et du succès « définitif de la journée, lui dit Lamartine.

~ ii —

— Je réponds do sopt heures, » repondit le général Changarnier.

Marrast avait le courage calme et patient des hommes qui ont beaucoup lu et pratiqué l'iiistoire des révolutions. Ses amis, Bucliez, l'ioltard, Recurt, le colonel Rc};, avaient groupé dans Thôtcl ou aux alentours un bataillon de volontaires de la révolution apjielé les Lyonnais, et un certain nombre de volontaires des quartiers voisins. Lamartine les faisait entrer successivement, les haranguait, les enilammait du l'eu de la passion qui l'animait lui-même pour l'intégrité de la République. Le général Changarnier les distribuait ensuite à tous les postes. Lamarlinc l'avait engagé à se ménager la possibilité d'une sortie faite par le derrière du palais, afin de prendre l'insurrection en queue par le quai au moment où la garde nationale l'attaquerait par le pont Sainl-MK-hel. Les bataillons de garde mobile arrivèrent un à un. ils saluèrent d'acclamations Lamartine : il les avait formés. Ces enfants l'aimaient comme une figure vue et entendue les premiers jours de la révolution, comme leur créateur et leur patron depuis dans le gouvernement.

Cependant des messages nombreux envoyés par .Lamartine aux écoles, aux banlieues, aux ouvriers des carrières de Belleville, au Panthéon, allaient presser l'arrivée des bons citoyens. D'autres messages venant du Cbamp-de-i^Iars rapportaient que l'armée des insurgés défilait déjà en colonne immense sur le quai de Chaillol. On n'entendait IV. 4.

nulle part battre le rappel. Lsimartine, inquiet de riicsitation dont il avait été témoin à létat-major, conimuniqua ses inquiétudes au général Changarnier et à M. Marrast. Tous les trois convinrent de faire donner de nouveaux ordres par le maire de Paris. Ces ordres écrits par M. Marrast partirent et furent surabondanmicnt exécutés partout. On a dit que des contre-ordres avaient été donnés après le départ de Lamartine des Tuileries, et que de là dérivait la lenteur avec laquelle ce rappel avait été battu dans diiïérents quartiers et la nécessité des nouveaux ordres envoyés par M. Marrast de rHôtel" de Ville. Quoi qu'il en soit, les citoyens volaient de toutes parts aux armes.

Lamartine, certain désormais que le ministre de l'intérieur lui-même avait donné cet ordre et engagé sa responsabilité dans la cause de Tunité et de l'intégrité du gouvernement, adopta politiquement pour mot d'ordre de la journée et de toutes ses barangues aux troupes, aux députations, au peuple arnii; qui accourait sur la place, l'unité du gouvernement. Le gouvernement décbiré en deux à onze jours des élections lui paraissait décbirer l'unité de lélection et l'unité de la République elle-même. Il étouffa ses ressentiments et ses ombrages dans son cœur pour ne faire entendre que le cri de la concorde apparente ou réelle entre toutes les parties de l'opinion républicaine. Le brave Cbâteau-Renaud étant entré à IHôtel de Ville à la tète d'une colonne de volontaires armés, qui appelaient à grands cris Lamartine dans la cour pour les passer en revue, il descendit suivi de Payer et leur parla :

« Citoyens, leur dit-il, on avait annoncé au-

« jourd'hui au gouvCMicinciil provisoire un jour «c de danger pour la Republique; nousélions sûrs u d'avance ([ue ce jour de danger serait un jour «i de Iriomplu^ pour la pairie et pour Tordre. Je «( sais, par une expérience récente, et je puis le «( reconnaître au visage de plusieurs d'entre vous, « à l'énergie à la fois intrépide et modérée qui « forme le fond du cœur des citoyens armés de la «( capitale, que nous pouvions compter sur eux. «t la France qui se résume momentanément dans « le gouvernement, n'a pas besoin d'une autre « garde, d'une autre armée que cette armée vo- «i ïontairc, spontanée qui se forme d'elle-même^ « non pas au premier coup de tambour, car vous « étiez armés avant le rappel, mais qui se forme « d'elle-même à la première rumeur du danger « pour la patrie et pour l'ordre public.

« Citoyens, le gouvernement provisoire tout «( entier doit être aujourd'bui le mot d'ordre de « la population armée et désarmée de Paris : car « c'est contre l'intégrité, contre l'indivisibilité du «( gouvernement provisoire que le mouvement « contre lequel vous êtes venus nous former un «t rempart dcvospoitrinesavait, dit-on, été conçu.

<i On espérait, au moyen de divisions suscitées « entre nous, diviser la patrie comme le gouver- « nemcnt. aucune division possible n'existe en- « tre ses membres. Si quelques différences d'opi- « nions, comme il s'en trouve naturellement dans «t les grands conseils d'un pays peuvent s'y renie contrer en administration, l'unité existe dans le « même amour de la République, dans le même « dévouement qui les anime envers Paris et la « France!

« Cette union est le symbole de celle de tous « les citoyens !

« Pcrmcttcz-moi devons offrir, non pas en mon « nom, mais au nom de runanimité de mes col- « lègues, les remerciements profondement sentis, u non pas du gouv:ernement provisoire, mais de « la France tout entière pour qui ce jour eût été « un jour de calamité et de guerre civile , si le « gouvernement sétait divisé, et qui, grâce à vo- « tre énergie, sera pour elle le jour du triomphe « définitif et pacifique de ces nouvelles institua tions, que nous voulons remettre inviolables et « entières à l'Assemblée nationale qui sera, elle, u l'unité suprême de la patrie. — Vive la Répu- «I blique !

«i (litoyens, encore un mot !

« A répoque de la première République , il y « eut un mot fatal qui perdit tout, et qui condui- <t sit les meilleurs citoyens à s"entre-décbirer en « se méconnaissant les uns les autres. Ce mot, u c'était la défiance, et cependant cette défiance « était expliquée alors par la situation de la pâte trie menacée par une coalition au dehors, et «i par les ennemis qu'elle avait au dedans.

« Aujourd'hui que la seule proclamation de nos « principes de démocratie fraternelle et de res- « pect aux nationalités a ouvert dans toute TEu- « rope l'horizon de la France et a fait tomber les « peuples dans notre amitié au lieu de tomber « dans notre sang; aujoui-d'hui que la Républi- « que est acceptée partout sans opposition à Finit térieur , et promet à tous propriété , sécurité , it liberté, il n'y a qu'un seul mot qui corresponde « à cette situation, et ce motj c'est confiance!

« Inscrivez ce mot sur vos drapeaux et dans vos <; cœurs! que ce soit le mot d'ordre entre tous les « citoyens et entre toutes les parties de l'empire, «c et la Republique est sauvée.

<c Le gouvernement provisoire vous en donne « l'exemple dans la confiance méritée que cha- « cun de nous porte à ces collègues et qu'il en «1 reçoit à son tour! 11 en donne aujourd'hui la <( preuve en refusant à tout prix de se désunir, « de se séparer daucun des membres qui font sa « force dans son unité. L'indivisibilité du gou- « vernement provisoire doit être ainsi la con- « quête civique de cette journée. Paris et les dé- « parlements, rassurés sur la force du gouverneic ment et sur rattachement que vous lui portez, « s'uniront (omme vous et comme nous pour le « salut de la République et remettront intact à « l'Assemblée nationale le dcpôt de la patrie que u le peuple du 24 Février Ji remis entre vos mains.

« Cette confiance que je vous recommande, ci- » loyens, c'est le cri, c'est le sentiment que j'ai « entendu sortir tous les jours du combat, ici «( même, sur cet escalier, dans ces cours , de la « houche des blessés pendant la lutte du peuple «i et du trône d'où pouvait sortir l'anarchie du « peuple! Oui, je l'ai entendu sortir de la bou- « che de ceux qui expiraient ici pour la Républi- «i que , et qui semblaient vouloir nous léguer « ainsi dans cette recommandation suprême le « mot sauveur de la République nouvelle et de « la patrie. »

Ces paroles firent jaillir un cri unanime de dé-

vouement de toutes les marches d'escaliers, de toutes les cours, de toutes les galeries de l'Hôtel de Ville. La victoire était dans ce cri. Lamartine le retrouva pendant deux heures sur les lèvres de tous les groupes de citoyens volontaires, d'ouvriers, de gardes mobiles, d'élèves des écoles qu'il harangua successivement trente ou quarante fois dans ce moment suprême. Il affecta toujours de comprendre le gouvernement provisoire tout entier dans ses allocutions et de détruire ainsi d'avance tous les germes de division qui pouvaient naître de cette journée. 11 le fit pour enlever tout prétexte à la guerre civile et aux récriminations qui pouvaient l'amener. L'enthousiasme pour lui était si brûlant et si unanime ce jour-là dans les bataillons, dans le peuple et dans les corps de volontaires qui accouraient au palais et sur la place, que s'il eût démoncé un complot et demandé luimême vengeance, épuration ou dictature, on l'aurait suivi où il aurait marché. Mais en avouant des divisions et en livrant alors ses collègues aux soupçons du peuple, il ne se dissimulait pas qu'il aurait trahi la République et déchiré sa patrie.

Cependant d'une fenêtre de l'Hôtel de Ville il regardait la place sans savoir encore lesquels arriveraient les premiers et en plus grande masse, des bataillons de la garde nationale ou des rassemblements du Champ-de-Mars.

Une colonne d'environ vingt-cinq ou trente mille têtes conduite par les clubistcs les plus forcenés et par quelques chefs socialistes venait de déboucher par le pont Royal et de se heurter eonti'e une colonne nombreuse de gardes nationaux que le général Courtais avait placée en ba-

taille sous les murs du Louvre. On n'en était pas venu aux mains, mais la mêlée avait été tumultueuse ; des regards, des cris, dos gestes hostiles avaient été échangés. La garde nationale avait laissé passer les insurgés, et s'était contentée de les couper et de les suivre dans leur procession vers IHôtcl de Ville. C'étaient deux armées marchant sur la même ligne en silence et comme pour sohservcr mutuellement. Déjà les premiers groupes de cette colonne du Champ-de-Mars, précédés de drapeaux et de quelques hommes en bonnets rouges, commençaient à déboucher lentement du quai sur la place de (Jrève.

A ce moment une forêt de haïonnncttcs étincela de l'autre côté do la Seine à lextrémité du pont Saint-Michel. C'étaient trente ou quarante mille gardes nationaux de la rive gauche du fleuve accourant au pas de charge à l'appel de Lamartine et de Marrast. La largeur du pont ne pouvait suffire à les dégorger. Ils se préci|)itcrent en colonne serrée sur la place au cri de vive la République ! vive le gouvernement! Ils barrèrent le quai aux vingt ou trente mille insurgés, ceux-ci restèrent immobiles indécis et consternés à l'angle de la place de Grève, ne pouvant ni avancer ni reculer ni recevoir par derrière leurs renforts du Champde-Mars, interceptés par les légions sous les armes depuis les Champs-Elysées jusqu'à l'extrémité du quai Lepelletier. Les légions de la rive gauche se rangèrent en bataille sur la place. Les légions de la banlieue, de Bclleville, de Bercy, du faubourg du Temple, du faubourg Saint- Antoine, et de toutes les rues de la rive droite arrivèrent au même moment par tous les quais et par toutes les

embouchures des grandes artères de Paris, au pas de course, aux cris d'enthousiasme. Ces légions inondèrent de torrents de baïonnettes toutes les rues et toutes les places depuis l'Arsenal jusqu'au Louvre. En trois heures Paris armé ét;nt debout. Non-seulement la victoire des conspirateurs n'était plus possible; mais l'attaque même était insensée.

Lamartine remercia le général Changarnier, désormais inutile. 11 le pria d'aller informer sa femme du triomphe des bons citoyens et de la résurrection de la force publique ; problème jusque-là, certitude maintenant.

Le général Duvivier était à cheval sur la place, au miheu de tous ses bataillons de garde mobile qu'il avait amenés. Deux heures se passèrent ainsi dans un imposant silence , comme s'il eût sufK à la garde nationale de montrer au soleil ses deux cent mille baïonnettes pour confondre toute pensée de conspiration et d'anarchie.

Lamartine, seul membre du gouvernement présent avec Marrast jusqu'à quatre heures, reçut les députations de tous ces corps et les harangua tantôt des fenêtres, tantôt dans les cours, et sur les perrons des escaliers. Les vingt mille insurgés du Champ-de-Mars engagés à l'extrémité des quais défilèrent tristement au milieu des huées du peuple, entre les rangs de la garde nationale pour aller se perdre dans leurs clubs déconcertés.

Deux cent mille baïonnettes défilèrent ensuite devant l'Hôtel de Ville au cri de vive Lamartine ! à bas les communistes !

Une députation d'ouvriers du Champ-dc-Mars fut introduite après le défilé dans-I'intérieur, sous

prétexte de faire hommnge d'une contribution patriotique. M. lîuchez et ses collègues leur adressèrent des paroles sévères. Lamartine ne leur parla pas : il était occupé en ce moment dans la salle du conseil à écrire quelques ordres aux gardes nationaux de la banlieue pour la sûreté de la nuit. 11 vit entrer ses deux collègues Louis Blanc et Albert, il continua à écrire sans les saluer, il les entendit murmurer contre l'omnipotence de ceux qui avaient, sans délibération concertée , et de leur autorité, fait battre le rappel, repousse une manifestation du peuple, évoque la garde nationale, adressé des paroles dures et sévères à une députation. Lamartine irrité ne pouvait se dissimuler contre qui étaient dirigés ces murmures. 11 se retourna, jeta la plume, se leva, et s'approchant de ses deux collègues, il leur répondit pour la première fois avec fierté et avec une colère mal contenue. Les deux membres de la minorité se retirèrent et allèrent porter leurs plaintes à MM. Bucbez et Recurt dans une autre salle. Lamartine après avoir pourvu à la sûreté de la nuit par ses ordres aux légions , sortit par une porte dérobée de l'Hôtel de Ville pour échapper à uue ovation de la garde nationale et du peuple, le visage caché par son manteau il s'enfonça dans les petites rues tortueuses et désertes qui serpentent derrière le Palais. On lui amena une voiture de place. Il y monta sans se faire connaître , et ordonna au cocher de le conduire rue de la Chaussée-d'Antin , où sa femme attendait l'issue de la journée.

Cinq fois dans ce trajet la voiture dans laquelle il était caché fut arrêtée aux débouchés de la rue

Saint-Antoine, de le rue du Temple, de la ruo Saint-Denis, de la rue Saint-Martin, de la rue Montmartre par des colonnes de dix à vingt mille hommes de garde nationale, les uns en uniforme, les autres en costumes d'ouvriers, tous armes , qui ébranlaient sous leurs pas cadencés le pavé des rues. Ces colonnes passaient en alternant un majestueux silence avec dos cris poussés à intervalles égaux de vive la République! vive Lamartine , d bas les communisles! ces corps d'armée sortis de chaque seuil, rassuraient les regards des citoyens, des femmes et des enfants pressés sur les portes et aux fenêtres. Ils étaient loin de se douter que rhomme dont ils élevaient ainsi le nom jusqu'aux nues comme un cri national, entendait ces cris du fond de cette voiture fermée dont ils intercep-* j taient le passage.

Lamartine ne put rejoindre sa femme qu'à la fin du jour. Ce fut le plus beau jour de sa vie politique. Les factions étaient plus que vaincues, elles étaient découragées. Le peuple avait dit son mot. Ce mot était le présage de celui que la nation allait redire aux élections. Paris s'était levé sous les armes, sans distinction de classe ou de fortune, et ces armes s'étaient unies en faisceaux unanimes pour protéger la République, le gouvernement modéré, l'ordre, la propriété, la civilisation.

Le monde social était retrouvé.

Les membres de la majorité du gouvernement avaient passé cette grande journée en perma-

nence à l'hôtel des finances, afin de pourvoir aux éventualités et de ne pas être enlevés du même coup de parti. Ils se réunirent pour prendre leur repas ensemble le soir à dix heures cliez le mi" nistredc la justice, M. Créraieux. Ils s'embrassèrent comme des naufragés qui ont retrouvé le bord.

Pendant le repas, des députations de gardes nationaux des légions à qui le jour n'avait pas suffi pour défiler devant l'ilôtel de Ville vinrent leur demander de défiler aux flambeaux sur la place de Grève, ils y consentirent et s'y rendirent. Lamartine seul , accablé de lassitude et épuisé de voix, ne s"y rendit pas.

Les légions dont quelques-unes ne comptaient pas moins de vingt-cinq et trente mille hommes sous les armes, parcoururent Paris une partie de la nuit, aux cris de vive Lamartine! à bas les communistes. Aucun désordre n'attrista ce réveil du vrai peuple. La sécurité rentrait. avec ce cri dans la demeure et dans l'esprit des citoyens. Les clubs communistes et démagogiques furent consternés, déserts, muet. Quelques groupes d'enfants, écho toujours dépravé des voix populaires, allèrent vociférer des cris de vive Lamartine! à bas Cabet sous les fenêtres de ce chef de secte. Lamartine informé aussitôt envoya dissiper ces groupes injurieux. Il écrivit à Cabet pour lui offrir asile à lui et à sa famille dans sa propre maison.

Telle fut la journée du 16 avril. Le premier grand coup d'Etat du peuple lui-même contre les conspirateurs, les démagogues, les dictateurs et les barbares de la civilisation. Paris respira et la France eut la conscience de son salut.

Mais le 16 avril n'était qu'un symptôme accidentel. La majorité du gouvernement voulait savoir si ce symptôme se renouvellerait en ordre à sa voix, et si la fusion spontanée de tous les cléments de la garde nationale présenterait un point solide et fixe d'opinion et de force à la République. Les bons citoyens avaient besoin d'être rassurés , les factions d'être impressionnées, TEurope d'être intimidée par un grand acte de vie de la nouvelle République. Un cri public demandait une revue générale de toutes les baïonnettes volontaires dévouées à couvrir la patrie et la société. Le peuple de Paris commençait à désirer le retour des troupes dans ses murs. L'immense majorité du gouvernement souffrait de léloigncment de l'armée, on désirait la faire rentrer insensiblement dans le cadre national dont la fatalité et la prudence l'avaient momentanément écartée. On voulait qu'elle y fût rappelée par l'entbousiasme et non imposée par la contrainte, on cherchait une occasion de réhabituer l'œil du peuple à la présence, à l'éclat, à l'amour des troupes. Le t;ouvcriiement unanime dans cette pensée ce jour-là, indiqua une revue générale de toutes les gardes nationales de Paris, de la banlieue, des villes même les plus rapprochées, de la garde mobile, et des régiiiTents d'artillerie, d'infanterie et de cavalerie dans le rayon de Paris.

Cette revue eut lieu le 21 avril sous le nom de Revue de la fi'atei*nité.

Les membres du gouvernement provisoire et les ministres se placèrent au lever du jour sur les

premiers gradins d'une estrade adossée à l'Arcdc-Triomphe de l'Etoile. Le solcd du printemps illuminait l'imnicnsc avenue qui s'étend de cet Arc de Napoléon au palais des Tuileries. II se réfléchissait sur les canons, les casques, les cuirasses et les baïonnettes des gardes nationales et des troupes rangées par bafteries, escadrons, et bataillons, sur toute la chaussée des Champs-Elysées, et sur la place de la Concorde. Là les deux colonnes de peuple arme bifurquant se continuaient sans interruption l'une par les quais jusqu'à Hercy , l'autre {)ar les boulevards jusqu'à la Bastille. C'était une capitale entière et ses provinces circon voisines descendues de leurs foyers dans un camp, un murmure immense et joyeux mclé au cliquetis des armes et aux hennissements des chevaux s'élevait de cette multitude. Toutes les physionomies respiraient l'enthousiasme et Je bonheur d'un ordre social reconquis. Le peuple était devenu armée; l'armée était devenue peuple. Aucun signe d'impatience ou de lassitude ne se manifestait dans ce rassemblement sans exemple depuis les grandes migrations des peuples.

A la voix du gouvernement, ces masses se mirent en mouvement à huit heures du matin, elles défilèrent par bataillon aux sons des tambours et des orchestres militaires devant l'estrade où les membres du gouvernement debout saluaient tour ,à tour les légions j les régiments, et leur distribuaient les nouveaux drapeaux de la République. Ces légions , dont quelques-unes ne comptaient pas nioinsdetrente-mille hommes sous les armes, étaient suivies comme dans les marches des caravanes d'une immense quantité de peuple dés-

arme, vieillards, femmes, enfants, complément delà familie humaine, atlachcs au pas des pères et des fils armés.

On avait dépouillé les arbres et les jardins des environs de Paris de rameaux et de lilas pour en décorer les fusils et les canons. Les baïonnettes étaient enlacées de fleurs, la nature voilait Jes armes. Un fleuve immense, intarissable, de fer et de feuillage flottant au bout des fusils, serpentait sur tout riioriion des Champs-Elysées. En s'approchant de l'cslrade devant laquelle ce fleuve d'hommes se divisait en deux branches pour s'écouler plus vite , les femmes , les enfants , les soldats, arrachaientccsdécorations de leurs canons de fusils , et les lançaient comme une pluie de fleurs sur la tête des membres du gouvernement. Uncri immense de vive la République, vive le gouvernement provisoire, vive l'armée ! s'élevait sans interruption du sein des bataillons et du peuple. Les cris de vive Lamartine dominaient perpétuellement ces voix , et se confondaient avec les cris d'à bas les communistes. La popularité de ce nom au lieu de s'user dans le peuple par tant d'angoisses et de misère du temps, semblait s'être fortifiée et universalisée dans le sentiment public. Le peuple des campagnes et des départements se montrait du geste Lamartine et le saluait des plus fanatiques acclamations. Le 16 avril en avait fait à leurs yeux une sorte de personnification de la société défendue et retrouvée.

Derrière ces bataillons réunis marchaient des légions de pauvres vieillards, de femmes portant leurs petits enfants sur leurs bras, des charrettes rustiques contenaient jusqu'aux infirmes et aux

indigents des villages. C'était du sein de ces groupes en liaillons que s'élevaient les cris les plus passionnés de guerre au désordre, de haine aux coniniunisles, de vive Lamartine, — vive la République. Le sentiment de la société est tellement divin, est tellement instinctif chez l'homme, qu'il intéresse au rétablissement de l'ordre social, de la propriété et de la famille, ceux-là même qui semblent le plus désintéressés dans sa cause, et le plus déshérités de ses bienfaits. Les larmes coulaient des yeux de ce peuple et mouillaient les yeux des spectateurs. Les cris redoublaient à l'apparition de ces beaux régiments de ligne qui inclinaient leurs sabres devant le gouvernement et qui semblaient reconquérir leur place dans la famille réconciliée.

Le jour tomba avant que ce peuple armé, quoique marchant au pas de charge sur trente ou quarante de front, eût pu s'écouler devant l'Arc de Triomphe, Le défilé se continua aux flambeaux jusqu'à onze heures de la nuit. Quatorze heures n'avaient pas suffi pour tarir ce fleuve d'hommes, de fer, de fleurs, et de torches affluant à travers les arbres des Champs-Elysées. Deux légions formant ensemble cinquante mille baïonnettes furent obligées d'ajourner à un autre jour leurrevue. Les militaires les plus exercés calculcrentque trois cent cinquante mille ba'ionnettcs ou sabres, avaient défilé entre ces deux soleils, sous les yeux du gouvernement. Paris rentra dans ses demeures avec le sentiment de la résurrection de la patrie et de la société.

Le surlendemain, deux légions du centre de Paris qui n'avaient pas été passées en revue faute d'heures, murmurèrent et demandèrent à faire leur acte d'adhésion au gouvernement provisoire, en défilant devant lui sur la place Vendôme.

Les membres du gouvernement réunis au ministère de la justice parurent sur le balcon, leur présence fut saluée par une clameur unanime de Vive le gouvernement, où dominait surtout ce jour-là le cri de Vive LamarUne. ses collègues eux-mêmes le montraient de la main aux légions qui défilaient à ce cri.

Il descendit et passa avec eux dans les rangs de cette armée qui couvrait la place. Quoiqu'il alTectât de marcher au dernier rang des membres du gouvernement et des ministres, sa présence fut un triomphe à tous les pas. Son nom fut le cri presque unique de ce centre de Paris armé : les huitième et neuvième légions. Un frémissement agitait les légions à son approche, on le poursuivait d'enthousiasme quand il avait passé. Des mains fébriles d'amour touchaient ses mains et ses habits. Il entendait murmurer à ses oreilles à vt)ix sourde des mots qui le sollicitaient à la dicta! ure et qui le tentaient d'une véritable royauté populaire.

Picntré au ministère de la justice et placé au balcon pour voir défiler ce peuple armé, les mêmes cris montèrent sans interruption jusqu'à lui. 11 se retira confus d'un fanatisme qu'il ne devait qu'au caprice de la multitude ; humilié d'une prédilection qui était due à ses collègues autant qu'à lui. Mais

rinslinct populaire ne choisit pas, il se précipite et souvent il s'égare. Lamartine commença ce jour-là à s'affliger d'un excès de faveur publique qu'il était résolu à ne pas accaparer sur un homme, pour la renvoyer tout entier à la représentation du pays et à la République. Il sentait que dans quelques jours il lui serait plus difficile d'abdiquer cette puissance mobile que de l'usurper.

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