‹ Histoire de la Révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 8 sur 15 · LIVRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIEME

Pendant qiie ces négociations et ces informations sourdes mais loyales préparaient et éclairaient au dehors le terrain européen où la république voulait s'établir sans bouleversement pour les nationalités ; piîudant que sa diplomatie tenait le monde en suspens et donnait ainsi à la nation le temps de se constituer et de s'armer pour la défense ; Paris continuait à vivre d'enthousiasme et à respirer les espérances presque unanimes de sa révolution.

Les départements s'organisaient en paix en 60-* mices patriotiques pour chercher <le bonne foi et d'accord entre eux, non pas les hommes de parti^ mais les meilleurs citoyens dans toutes les professions propres à s'unir et à consolider les parties de la îtépublique dans une Assemblée nationale. Trente-six millions d'ànies passionnées passilient en ordre à la voix de quelques hommes d'un cadre de iiouvernement dans un autre. Téchafaud était aboli, les prisons ne s'ouvraient que pour les malfaiteurs; les lois étaient obéies même en matière d'impôt, par un peuple souiïrant. la guerre, cet entraînement naturel du génie français était contenue par la seule main de la philosoi)hie aux affaires.

• Cet état de choses aurait continué indéfiniment si cette inspiration de raison de vérité et de fraternité pratique n'eût pas été contrariée dans le sein du gouvernement iui-mnne par d'autres inspirations moins heureuses, inspirations posthumes d'un temps qui n'avait et qui ne devait avoir aucune anaioi^ie avec cckii-ci. parodie déplorahlo de la première République. Le premier effet de celte erreur d'une partie du gouvernement se révéla le 13 mars en pleine sérénité des événements.

Le ministère de l'intérieur était le domaine presque absolu de M. Ledru Rollin. ce ministère touchait à tout par l'immensité de ses attributions; il avait pris plus dimportance encore par la puissance de ce nom , de talent et de popularité démocratique de riiomme h qui ce ministère avait été dévolu. L'esprit public à inspirer, les élections à organiser, étaient une de ses attributions. On ignore par quelle main fut réiiigée la première circulaire adressée par le ministère de l'intérieur aux autorités de la république dans les départements, ce qui se faisait dans les ministères était aussi étranger au uïinistre des affaires étrangères que les actes de son ministère l'étaient à ses collègues.

. Le milieu républicain dans lequel se mouvait le ministère de l'intérieur n'était ni le milieu de Lamartine ni celui de la majorité du gouvernement, on luttait souvent maison ne se soupçonnait pas. l'énergie franche des dissentiments excluait toute idée de perfidie.

Ces oppositions entre les deux natures de républicanisme qui se rencontraient, qui se heurtaient, et qui le plus souvent se modifiaient et se conciliaient dans le conseil, avaient transpire hors des délibérations du gouvernement. La majorité du pays se ralliait aux hommes «le modération et de liberté. La minorité plus ardente et plus acerbe se ralliait au ministre de l'intérieur et à ses partisans. On sentait le tiraillement de deux génies contraires au pouvoir ; l'un pacifiant, l'autre agitant les passions.

La première circulaire importante du ministre de l'intérieur sur les élections parut le 12 mars.

Cette circulaire fut un coup de tocsin pour le pays réveillé en sursaut du rêve de concorde et de paix que le gouvernement voulait prolonger. Celte pièce à la suite de beaucoup de conseils utiles contenait des coups violents de paroles, destinés à produire des contre-coups violents aussi dans les opinions menacées.

it Vos pouvoirs sont illimités, >> disait le ministre à SCS agents, c'était rappeler le mandat dictatorial des commissaires de la Convention, tout souvenir de cotte nature répandait un frisson sur le pays. « Nous voulons tous hommes de la «e veille et point du lendemain dans l'Assemblée « nationale x c'était proscrire l'opinion ellemême de sa propre souveraineté. C'était l'ostracisme politique de la nation presque entière ; car si le nombre des républicains de raison était immense, le nombre des républicains de faction était bien petit. C'était en un mot un dix-huit fruc-

— Ui —

tidor (le paroles contre la Fiance. l'impression fut plus sinistre encore que l'intention.

Cette circulaire, acte important du gouvernement puisqu'elle était destinée à en promulguer l'esprit à la nation, n'avait point été soumise au gouvernement ni délibérée par lui. Elle était l'œuvre et l'abus de pouvoir des bureaux envahisseurs du mmistère de l'intérieur. La multiplicité des affaires et le tourbillon des événements qui ne laissaient ni le jour ni la nuit une minute de loisir aux membres du gouvernement continuellement à l'œuvre à l'Hôtel de Ville, sur la place publique, en dialogue avec les colonnes du peuple et les députations des départements ou des nations étrangères, avaient soustrait la connaissance de cette circulaire à Lamartine. Il n'en connut l'existence que parla rumeur de trouble et d'irritation qu'elle soulevait dans Paris. Il sentit aussitôt que si cet acte n'était pas désavoué par le gouvernement, la République changeait de main en changeant de doctrine; qu'elle devenait une tyrannie de minorité au lieu d'être un terrain commun de liberté; que pour soutenir cette tyrannie insolente d'une minorité il n'y avait que la terreur au dedans, la guerre au dehors, le trouble, les exactions, les épurations, les sévices révolutionnaires partout. Il était résolu ainsi que ses collègues de la majorité à mourir mille fois plutôt que d'associer sa responsabilité devant Dieu , devant l'histoire et devant lui-même à un si exécrable gouvernement.

Il savait de plus comme homme politique qu'un pareil gouvernement serait avant trois mois la guerre civile, et que la guerre civile c'était la iBort de la République.

Il demanda en conséquence un conseil secret et complet du gouvernement à l'Hôtel de Ville pour le lendemain IG mars, à midi, résolu à poser devant ses collègues la question des deux principes de gouvernement qui semblaient enfin se poser d'eux-mêmes face à face, décidé de plus à déchirer, s'il le fallait, à tout risque le gouvernement lui-même plutôt que de se démentir et de se dénaturer en y restant.

Interpellé la veille du -17 au soir, à l'Hôtel de Ville, par une députation du club de la garde nationale dont M. de Lépine, colonel de la banlieue et citoyen inQuent, était lorgane, Lamartine |)roiita hardiment de l'occasion pour (aire pressentir à l'aris le soulèvement de son ea ur contre les circulaires et la lutte qu'il méditait pour le lendemain. <i Citoyens, " répondit-il à la députation qui lavait interrogé sur les intentions du gouvernement, ti il ne m'appartient pas, dans une question «' aussi générale, aussi grave, de prendre linitia- « tive sur l'opinion de tous mes collègues réunis, i; Néanmoins, je puis vous dire qu'ils seront pro- « fondement touchés, profondément reconnais- <i sants de la dénuu'che que vous venez de faire " et des paroles que vous venez de pronon; er.

<i Le gouvernement |)rovisoire n'a chargé per- « sonne de parler en son nom à la nation et sur- <i tout de parler un langage supérieur aux laU. >c (Bravo, bravo.) Ce droit il ne l'a donné àper- «i sonne! Ciir il n'a pas voulu le prendre pour « lui-même au moment où il sortait comme une «■ acclamation du peuple pour rcniplir momenla- « nément la place pénible qu'il occupe. 11 ne l'a « pas voulu, il ne l'a pas fait, il ne le fera jamais.

« Croyez-en les noms des hommes qui le corapo- « sont. (Bravo I)

« Soyez certains qu'avant peu de jours, le gou- « verncment provisoire prendra lui-même la »i parole, que ce qui a pu dans les termes, et non «1 certes dans les intentions de ce document bles- « ser, inquiéter la liberté et la conscience du pays « sera expliqué, commenté, rétabli par la voix «< même du gr)uvernement tout entier. (Acclama- I tions ; cris de vive Lamartine ! vive Lamartine !)

' Dites : vive le gouvernement tout entier! re- <" prit Lamartine, car cette pensée n'est pas seule- « ment la mienne, elle est celle du gouvernement « tout entier et du ministre lui-même. »

Un membre de la députalion s'écrie : « Nous « l'acceptons comme telle. «

M. Lamartine reprend : .v Citoyens! de tous les «' dogmes qui ont survécu aux grandes chutes de « trônes et d'empires dont nous sommes témoins « depuis un demi-siècle, il ny a quun dogme im- « prrissable à nos yeux, c"est celui de la souve- » t-aincté nationale. — Bravo ! bravo ! — e"est celui « de la souveraineté nationale auquel nous ne « nous permettronsjamaisdattenter nous-mêmes, n et auquel nous ne permettrons jamais qu'on « attente en notre nom ou au vôtre. »

' Le gouvernement ne veut peser et ne doit

V peser ni directement ni indirectement sur les Se ëlecti(>ns;— oui comme gouvernement, armés

M d'une parcelle quelconque de la puissance pu-

V hlique, nous rougirions nous-mêmes des repro- « ches que nous avons laits aux gouvernements B qui nous ont précédés, si, au lieu de la corrup-

« tion qui a fait par ses scandales la r(5volution « même d'où la République est sortie, nous cm- « ployions aujourd'hui celte autre corruption, la « pire de toutes les corruptions, la corruption de «I la crainte et de l'oppression morale des con- « sciences. — Bravo ! bravo ! —

« Le gouvernement de la République tout ente tier éprouve le besoin de rassurer deux fois la « conscience publique, une fois dans ce dialogue «t que nous avons ensemble , et bientôt par une « proclamation à tous les citoyens de la France, •1 — (acclamations prolongées). »

La députation se retira aux cris réitérés de vive Lamartine ! vive le gouvernement provisoire! vive la République!

Ces paroles acceptées avec une joie frénétique par la députation et par l'immense auditoire d'autres députations que Lamartine harangua jusqu'à la nuit dans la grande salle de l'Hôtel de Ville, se répandirent comme la nouvelle d'un coup d'Etat rassurant de quartier en quartier avec la rapidité de la pensée même. Elles rendirent courage aux citoyens alarmés. Elles annoncèrent au parti de violence que le gouvernement ne serait pas son complice, et qu'ils auraient le lendemain à combattre ou à se désavouer.

Lamartine employa une partie de la nuit à rédiger de sa propre main une proclamation du gouvernement qui contenait les vrais principes de la République, libre, représentative, modérée, nationale, proclamation qui était dans les pensées et dans les termes, le désaveu et le démenti le plus

textuel de l;i circulaire du ministère de rintcricur. Prêt à tout, même aux dernières extrémités, des armes sur lui pour se défendre contre l'émeute, il se rendit seul à pied et à l'heure indiquée à l'Hôtel de Ville.

Tous les membres du gouvernement y étaient déjà réunis. Il fut étonné en arrivant sur la place de Grève de la trouver couverte de vingt ou trente mille hommes des compagnies d'élite de la garde nationale.

Il demanda le motif de cette réunion spontanée d'une si grande masse de gardes nationaux. Il apprit que c'étaient les compagnies de grenadiers coilfés de bonnets à poil , qui venaient réclamer contre un décret du gouvernement par lequel on leur enlevait ce privilège d'uniforme, décret qui rompait leurs cadres trop étroits pour y faire entrer tous les citoyens sans privilèges et sans distinction de coiiTures. Il s'affligea de cette puérilité dans un moment si grave. Il les harangua, et les lit consentir à raboïition d'un signe qui n'était qu'une vanité militaire, quand il s'agissait de confondre toutes les vanités dans le patriotisme.

Pendant ces harangues faites aux grenadiers le général Courtais, leur commandant, accourait à cheval sur la place avec son état-major, se lançait seul au milieu des rangs tumultueux, recevait des outrages, bravait des menaces, courait des dangers. Le peuple ému par ce rassemblement se pressait aux embouchures du quai et des rues criant : à l'aristocratie, au privilège. La place immobile et compacte restait néanmoins couverte de légions sans armes qui semblaient attendre un événement.

La séance secrète du gouvcrncrncnt s'ouvrit sous ces auspices. Les deux camps étaient en i)résencc dehors et dedans, dcliors par hasard, dedans ])ar la v(>hnité de Lamartine. Les pliysiononiies étaient sombres, contractées, résolues comme au moment qui précède le combat.

Lamartine posa sur la lable \a proclamation qu'il avait écrite la nuit et qu'il n'avait communiquée R personne.

« Messieurs, dit-il, jusqu'ici nous avons été « fondus en un seul faisceau dopinions et de « sentiments par le feu même des grands mouve- « menfs révolutionnaires dans lequel nous nous « sommes précij)ités pour Téteindre et pour le «( changer en gouvernement républicain fort , <i unanime, régulier; maintenant nous ne pou- « vous plus nous le dissimuler ; les actes et les « paroles du ministre de Tinlérieur, en contra- « diction avec le sens unanime que nous avons « voulu donner à notre dictature semblent indi- « quer clairement deux choses : la première que « ce ministre j)rétend engager par des actes in- «. dividuels le gouvernement tout entier qui doit «' délibérer en commun ce qu'il dit et ce qu'il « fait en matière si grave ; la seconde que ce mi- « nisire entend gou\erner dans un cs|)rit que je « ne crois pas cire l'esprit de la République, l'es- « prit de la majorité du gouvernement , et qui «t dans tous les cas n'est pas mon esjjrit à moi. II »t faut cui'à l'heure même, ici, séance tenante, « nous saciiions si, en clTet, il y a deux esprits «i dans le gouvernement? et s'il y en a deux en

ti effet , il faut que l'un ou l'autre remporte, ntin «! que celui qui sera vaincu se retire et cède le <: gouvernement à celui qui sera vainqueur, car i; Tun ne peut pas accepter sur sa conscience la u responsabilité de l'autre ; et la République <t dans sa péi'iode la plus problématique, la plus « périlleuse et la plus agitée, ne peut pas être

< gouvei-nce par deux politiques contradictoires.

< Sacbons donc une fois pour toutes s'il y a deux «t politiques inconciliables parmi nous, et à la- II quelle des deux vous donnez voire adhésion. «c Saehnns-le et faisons-le savoir au pays, car la .' politique qui a été impudemment manifestée <i dans la circulaire du ministre de lintérieur <c soulève le sentiment public. Il faut qu'elle soit « ou l'cctifiéc ou commentée d'un concert com- •1 mun , ou que nous nous divisions sans rcconcir. liation possible. Voici la proclamation que je «i propose au gowernement comme texte des u opinions que je crois celles du pays, celles du « gouvernement, comme elles sont les miennes. «1 Je vais la lire au conseil , et la délibération qui « s'élalilira sur ce texte, trancher i la question <. des deux politiques qui doivent diriger nos i commissaires, rassurer ou déchirer la nation. »

11 lut alors le projet de proclamation que voici : «Citoyens,

•t A tous les grands actes de la vie d'un peuple, <i le gouvernement a le devoir de faire enlendre >c sa voix à la nation.

1! Vous allez accomplir le plus grand acte de la i< vie d'un peuple, élire les représentants du «i pays, faire sortir de vos consciences et de vos « suiOfrages non plus un gouvernement seulement,

« mais un pouvoir sof lal , mais une conslitulion u tout entière ! vous allez organiser la République!

«1 Nous n'avons fait, nous, que la proclamer. « Portés d'acclamation au pouvoir pendant l'in- « terrègne du peuple, nous n'avons voulu et nous « ne voulons d'autre dictature que celle de l'ab- « solue nécessité. Si nous avions refusé le poste «I du péril , nous aurions été des lâches , si nous « y restions une heure de plus que la nécessité « ne le commande nous serions des usurpateurs.

« Vous seuls êtes forts !

î Nous complons les jours. Nous avons hâte de " remettre la République à la nation.

ti La loi électorale provisoire que nous avons « faite est la plus large qui chez aucun peuple de « la terre ait jamais convoqué le peuple à l'exer- <( cice du suprême droit de l'homme, sa propre <i souveraineté.

« L'élection appartient à tous sans exception.

« A dater de cette loi il n'y a plus de prolétai- « res en France.

it Tout Français en âge viril est citoyen politi- « que, tout citoyen est électeur. Tout électeur « est souverain. Le droit est égal et absolu pour « tous. II n'y a pas un citoyen qui puisse dire à « l'autre: «Tu es plus souverain que moi ! » Con- «I templez votre puissance, préparez -vous à <( l'exercer et soyez dignes d'entrer en possession « de votre règne.

«1 Le règne du peuple s'appelle la République.

« Si vous nous demandez quelle République « nous entendons par ce mot, et quels principes, « quelle politique, quelle vertu nous souhaitons « aux républicains que vous allez élire, nous vous

« rcpoiulrons : «t Regardez le peuple de Paris et «( de In France depuis la proclamation de la llé- <! publique ! »

« Le peuple a combattu avec héroïsme.

« Le peuple a triomphe avec humanité.

« Le peu|)lc a réprimé ranarchie dès la preit micre heure !

« Le peuple a brise de lui-même aussitôt après « le combat l'ai'mc de sa juste colère. 11 a brûle « réchafaud. Il a proclamé l'abolition de la peine « de mort contre ses ennemis.

<c II a respecté la liberté individuelle en ne proie scrivant personne, il a respecté la conscience « dans la religion qu'il veut libre, mais qu'il veut « sans inégalité et sans privilège.

tt II a respecté la propriété. Il a poussé la pro- « bité jusqu'à ces désintéressements sublimes qui « font l'attendrissement de l'histoire.

Il 11 a choisi pour les mettre à sa tctc partout « les noms des hommes les plus honnêtes et les « plus fermes qui soient tombés sous sa main. Il «t n'a pas poussé un cri de haine ou d'envie contre « les fortunes , pas un cri de vengeance contre « les personnes. Il a fait, en un mot, du nom du « peuple le nom du courage , de la clémence et « de la vertu.

<i Nous n'avons qu'une seule instruction à vous <t donner: inspirez-vous du peuple, imitez-le! «t pensez, sentez, votez, agissez comme lui!

« Le gouvernement provisoire, lui, n'imitera »! pas les gouvernements usurpateurs de la sou- « veraineté du peuple qui corrompaient les clec- « teurs, et achetaient à prix immoral la con- « science du pays.

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« A quoi lion succéder ii ces gouvernements, « si c'est po'.sr leur rosseiubler? à quoi bou avoir .( ercc et .Kloré la rié[)iii)li(iue , si la République « doit entrer dès le premier jour dans les or- « nièrcs de la royauté abolie? Il considère comme <t iin devoir de répandre sur les opérations élec- « torales celte lumière qui éclaire les consciences '<■ sans peser sur elles. Il se borne à neutraliser <c l'induencc hostile de radminislriition ancienne « qui a j>erverti et dénaturé Télection.

t! Le gouvernement provisoire veut que la con- •1 science publiipie règne. Il ne s'inquicle pas des , «' vieux partis. Les vieux partis ont vieilli d'un « siècle en trois jours! La République les ton- «t vaincra, si elle est sûre et juste potu' eux. La <t nécessité est un grand maître. La République, <i sacliez-!e bien , a le bonheur d'être un gouver- I! neuient de nécessité. La réilcxionest pour nous. .1 ou ne peut pas remonter aux royautés imposte sibles. on ne veut pas descendre aux anarchies « inconnues, on sera républicain par raison. «i Donnez seulement sûreté, liberté, respect à <t tous, assurez aux autres Tindépendancc des « suffrages que vous voulez pour vous, ne rcgar- <t dez pas quel nom ceux que vous croyez vos « ennemis écrivent sur leur bulletin et soyez sûrs « d'avance qu'ils écrivent le seul nom qui jieut « les sauver, c'est-à-dire celui d'un républicain « capable et probe.

ti Sûreté, liberté, respect aux consciences de u tous les eitovens électeurs, voilà l'intenlion du <t gouvernement républicain, voilà son devoir, « voilà le vôtre! voilà le salut du peuple! ayez <i confiance dans le bon sens du pays, il aura con-

« fiance on vous; donnez-lui la liberté et il vons « renverra la République,

•i Citoyens , la France fente en ce moment, au I milieu de quelques difficultés financières Ici: guécs par la royauté , mais sous des auspices «c providentiels la plus grande œuvre des temps « modernes, la fondation du gouvernement du »c peuple tout entier, l'organisation de la démo- « cratie, la République de tous les droits, de tous te les intérêts de toutes les intelligences et de « toutes les vertus !

«' Les circonst=<nces sont propices. La poix est •I possible. L'idée nouvelle peut prendre sa place <t en Europe sans autre perturbation que celle des <( préjugés qu'on avait contre elle. 11 n'y a point '1 de colère dans r.àme du peuple. Si la royauté « fugitive n'a pas emporté avec elle tous les en- <t nemis de la République, elle les a laissés im- « puissants et quoiqu'ils soient investis de tous i! les droits que la République garantit aux mino- « rites , leur intérêt et leur prudence nous assu- « rent qu'ils ne voudront pas eux-mêmes trouu bler la fondation paisible de la constitution t populaire.

<t En trois jours cette œuvre que l'on croyait «1 reléguée dans le lointain du temps s'est accom- « plie sans qu'une goutte de sang ait été versée i< en France, sans qu'un autre cri que celui de « l'admiration ait retenti dans nos départements « et sur nos frontières. Ne perdons pas cette « occasion unique dans Ibistoire. n*abdi(]uons <f pns la plus grande force de l'idée nouvelle, la <c sécurité qu'elle inspire aux citoyens, l'étonne- « ment qu'elle inspire au monde.

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<t Kncore quelques jours de magnanimité , de

« dévouement, de patience et l'Assemblée natio-

« nale recevra de nos n)ains la République nais-

« santé. De ce jour-là tout sera sauvé! quand la

«t nation par les mains de ses représentants aura

« saisi la République, la République sera forte

« et grande comme la nation, sainte comme l'idée

« de peuple, impérissable comme la patrie. »

La discussion s'ouvrit franche, énergique, sans réticence sur les deux esprits qui devaient diriger la marche du gouvernement. Les discours allèrent au fond des pensées, les répliques au fond des cœurs, raisons et passions se mêlèrent dans les paroles des orateurs des partis opposés. Les avis se rapprochèrent, les sentiments se confondirent, la nécessité d'un désaveu prévalut d'une voix prépondérante, le sens libéral et magnanime donné à l'esprit du gouvernement par le projet de proclamation fut admis par tous. Lamartine modifia quelques mots de sa rédaction sur les observations de Louis Blanc. La minorité elle-même signa ce programme de la majorité, on l'afficha dans Paris, on en inonda la France, il rassura les esprits, mais il parut néanmoins ce qu'il était : l'indice mal effacé d'une lutte intestine dans la conscience môme du gouvernement.

Pendant les deux heures que dura cette scène intérieure autour de la table du conseil, les clameurs de la garde nationale qui couvrait la place montaient aux fenêtres et semblaient donner force à l'esprit de la majorité. Cette pression n'était qu'apparente. Lamartine et ses amis déploraient

coftc manifeslntion accidentelle et intempestive. Elle pouvait donner lieu à des manifcslKlions contraires et exciter ainsi classes contre classes, peuple contre peuple. Déjà en effet le bruit de cette réunion plus puérile qu'aristocratique, s'était répandu dans les faubourgs, des masses d'ouvriers accouraient, envahissaient les rangs des gardes nationaux désarmés, leur reprochaient leur jalousie ridicule d'un privilège d'uniforme, et les accompagnaient de huées et d'injures à mesure que leurs détachements quittaient la place.

Le lendemain la joie saisit fous les cœurs à la lecture de la proclamation au peuple français qui rétablissait si énergiquement le sens vrai et libéral de la République. Cette victoire du parti modéré parut la victoire de tous les bons citoyens. Les départements plus inquiets la reçurent avec plus d'applaudissements encore. Ils tremblaient de voir des proconsuls armés de mandats illimités rappeler dans la France paisible les proconsulats arbitraires et irrités de la Convention.

Mais le parti conventionnel et violent qui commençait à s'agiter et à se concerter dans quelques plubs se sentit vaincu et se crut assez puissant pour ressaisir la victoire à l'aide d'un subterfuge.

Il feignit de croire, et il crut peut-être, que la manifestation tout accidentelle de la garde nationale pendant la délibération de la veille avait été concertée par Lamartine et ses amis pour intimider la nnnorité du gouvernement, peut-être la minorité le crut- elle elle-même? Quoi qu'il en soity une rumeur sourde se répandit artificielle-

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ment clans Paris. On fit imaginer au peuple que la garde nationale avait entouré et mciiaeé le gouvernement, qu'elle méditait un coup d'Etat de l'aristocratie bourgeoise contre ses membres les plus aiuîcs ; on employa les nom!)reux agents de la |)rérecture de police et les hommes armés qui campaient dans ses cours à propager celte panique parmi le peuple. On assigna aux ouvriers et aux clubs un rendez-vous général aux Champs-Elysées pour se compter devant leurs prétendus ennemis cl pour venir en armée innombrable défiler devant l'Hôtel de Ville et jui-cr d'y défendre le gouvernement.

Caussidière dans de bonnes intentions au fond, parut être lui-même un des principaux promoteurs de ce rassemblement prodigieux de peuple, parmi lequel aussi il fit étaljlirune discipline et un ordre qui frappèrent à la fois la capitale d'effroi et d'étonnement. Le peuple n'y fut réellement cnimcnc en masse que par une bonne pensée : celle démontrer attachement et de prêter force au gouvernement.

Mais pendant que le peuple descendait ainsi en masse de ses faubourgs et de ses ateliers pour une démonstration qu'il croyait loyale et civique, quelques hommes, chefs desecte, entraîncursde clubs, instruments de fanatisme, agents de sédition, méditaient de se servir de cette armée du peuple, recrutée par un bon sentiment, pour en faire à son insu l'instrument de desseins pervers ou ambitieux. Heureusement ces hommes étaient même dans les clubs en minorité, mais ils rachetaient

leur polit nombre par leur audace désespérée.

Les bureaux des elnbs, informés de la réunion qui devait avoir lien le lendemain, s'étaient eoneertés pour se mettre à la tcte des colonnes sous piétcxlc déporter h\ p;>ro]c au nom du peuple luimême. Quelques-uns de ces eliels de clubs, mécontents de leur isolement et de leur im|)nissancc avaient tramé avec leurs principaux afTidés de faire violence au gouvernement, d'en épurer quelques membres et principalement Lamarliîie ; d'y entrer eux ou leurs amis, à la place des membres épurés, et d'en changer ainsi l'esprit dans le sens de leurs factions ou dans l'intérêt de leurs ambitions.

D'autres chefs de clubs importants, plus particulièrement attachés au ministre de l'intérieur, à Louis Blanc, et même bien disposés pour Lamartine, tels que Harbès, Sobrier, Suau, d'autres enfin exclusivement dévoués à l'intérêt de leur secte et de leur prééminence d'idées, tels que Cabet, Raspail , entouraient ces hommes de faction , les surveillaient, les dominaient par la supériorité de crédit et par le noud)re, et pouvaient neutraliser les desseins extrêmes. Bianqui et ses amis, Lacambre. Flotte, devaient y marcher au premier rang.

La majorité du gouvernement informée le malin de l'iinmcnse rassemblement qui se formait dans les Champs-Elysées, et qui descendait en affluents perj)étuels de tous les quartiers laborieux de la capitale et des banlieues, ne se dissimulait rien des dangers qu'une pareille masse d'hom-

mes réunis et flottants sous un 'esprit inconnu pouvait faire courir à la révolution et à ellemême. Le ministre de la guerre, M. Arago, n'avait aucune force armée à opposer à ee déluge de peuple. La garde nationale dépopularisce par sa demande de la veille n'eût été qu'une provocation à la colère. II fallait s'abandonner aux hasards de la journée et ne prendre son point d'appui contre l'égarement possible de ee peuple, que dans l'inspiration de ce peuple lui même.

Tous les membres du gouvernement y dévouèrent leur influence personnelle et celle de leurs amis.

A midi les membres du gouvernement étaient à rilôteldc Ville à l'exception du ministre de Tintérieur et du ministre de la guerre qui arrivèrent ensemble quelques moments plus tard. Une rumeur sourde s'élevait des quais et des rues. La population de Paris s'était portée tout entière sur les Champs-Elysées pour composer ou pour former le cortège de la manifestation populaire. Le reste était vide comme pour faire place à ce peuple. Les cit03'cns inquiets ou consternés étaient sur le seuil de leur porte, aux fenêtres ou sur les toits dans l'attente de ce qui allait survenir.

La respiration de la ville semblait s'être arrêtée, de minute en minute les membres du gouvernement allaient aux balcons de l'Hôtel de Ville regarder si l'on apercevait la tête de la colonne à la hauteur du pont ; elle parut enfin. Elle était composée de cinq ou six cents hommes, élite de chacun des clubs de Paris marchant en oi-dre et en silence sur les pas de leurs orateurs et de leurs tribuns. Ces hommes étaient rangés par files de

trente on quarante de Iront. Ils s'avançaient au pas ient d'une procession religieuse enchaînés les uns aux autres par les mains, d'autres par de longs rubans rouges ou tricolores qui se déroulaient comme une vaste ceinture autour de chaque groupe principal. En avant de chaque club flottait un drapeau, deux ou trois liomnies et une femme étaient coiffés de bonnets rouges, symbole de nos saturnales de la terreur. Ce signe hideux semblait exciter l'indignation et le dégoût dans la foule, les ouvriers le huaient ou lenlevaient même du front des forcenés qui l'avaient arboré. Les ouvriers semblaient sentir d'eux-mêmes que la République de 1848 était un acte plus sérieux et plushumain, déshonoré parce souvenirde 1795.

Derrière cette procession des clubs marchaient en ordre dix par dix dans une même colonne épaisse et compacte dépeuple, des ouviiers de toutes professions, décemment vêtus, graves, modestes, inoffensifs, silencieux , s'interdisant sévèrement tout cri, tout geste, toute expression même de physionomie de nature à menacer ou à inquiéter les autres citoyens.

Cette colonne ou plutôt cette armée inondait la place entière de rilôtel de Ville et s'étendait depuis la place de Grève jusquà l'extrémité des Champs-Elysées, on l'évaluait à cent ou cent quarante mille hommes, quand la place déborda, le reflux de cette foule s'arrêta sur les quais pour attendre le défiîé. Les chefs des clubs et leurs principaux séides se rangèrent devant la grille de l'Hôtel de Ville. Le gouvei'nemcnt avait ordonné au colonel Iley de la fermer et de la défendre avec les deux ou trois mille volontaires de février,

troupe confuse, brave, mais en haillons, et indisciplinée; dépôt de la sédition qui ne pouvait que rciilrer dans l'élément de la sédition au premier contact.

Une heure environ s'écoula dans celte aftiludc, le gouvernement cerné et immobile semblant attendre une action de ce pen[)Ic; ce peuple semblant attendre de son côté l'issue d'une délibération de son gouvernement. Comme pour se distraire de l'heure la foule immobile cl les regards tournés vers les fenêtres de Ihôlel chantait de temps en temps la Marscillaisf. et lair des Girondins. Hes cris multipliés de vive le gouvernement provisoire, vive Lcdru Rollin, vive Louis Hlane , mêlés de cris plus l'arcs de vive Lamartine semblaient indiquer clairement qu'un des objets du rassemblement dans l'intention des chefs au moins, él.iif de prolester indirectement contre les proclamations au peuple qu'on attribuait seulement à Lamartine, et de venger la minorité du gouvernement de ce que l'on considérait comme une humiliation pour elle, et de montrer à la majorité et surtout à l.aniiirline que la voix du peuple n'était pas tant à lui qu'à ceux qu'on supposait ses enneun's.

l'nfin la foule lassée d'attendre un dénoûment qu'elle ignorai! elie-mcme, sembla par son impatience autoriser les délégués des clubs à ])énélrer en son nom dans l'Hôtel de Ville pour y porter au gouvernement l'expression de son adhésion et i hommage de sa force. Cabct avait pénétré seul sur un ordre de Lamarline. Il conféra avec lui sur le grand escalier. D'après l'assurance donnée par Cabet des intentions inoffensives des clubs ,

le gouvernoment ordonna au colonel Rey de laisser entrer les délègues i-eulemcnt et de refermer les grilles, le peuple respecta cet ordre. Une centaine de chefs de clubs et de prétendus délégués du peuple qui n'étaient en réalité que des clubistcs les plus exaltés entrèrent dans l'intérieur du palais.

Le président du gouvernement provisoire, Dupont (le TEure, âgé de quatre-vingt-trois ans, accable de lassitude, mais intrépide de cœur et serein de visage, était assis , adossé au mur de la grande salle, Arago, Albert, Louis Klanc, Ledru Rollin , étaient debout à sa droite; Lamaitinc, Marrast, Crémieux, Pagnerre, Garnier-Pagès, débouta sa gauche, tous également résolus à maintenir la dignité , lindépcndunce morale et l'intégrité du gouvernement, ou à mourir.

Les clubs parurent dans la personne de leurs principaux chefs, la plupart étaient inconnus aux membres du gouvernement, quelques-uns avaient déjà élc reçus individuellement à la tète de leurs clubs par Lamartine. les plus notables qui marchaient en têle étaient Bîanqui, Lacambre, de Flotte aspirant de marine, salcllifes de Blanqui, Rai'bès, Sobrier . Cabot , Raspail , Lucien, Michelot, Longepied, Lebreton, Laugicr, Danse et une cir.quantai(!C d'autres orateurs ou chefs des réunions populaires dont les noms et les visages étaient nouveaux pour le gouvernement. Quelques groupes de délégués du peup'e, comparses du drame, remplissaient les salles et les escaliers, derrière les clubs; ils se rangèrent en face du gouvernement en laissant un espace de quelques pas entre eux et le fauteuil de Dupont de l'Eure.

« Citoyens , que demandez-vous? i. leur dit dune voix ferme Dupont de l'Eure.

Blanqui alors prit la parole comme au nom de tous, et dans un discours mesui-é de formes mais impératif de sens, il promulgua au gouvernement les soi-disant plébiscites de ce peuple qui ne les connaissait pas. C'était l'ajournement des élections, la mise en suspicion de l'Assemblée nationale future, l'éloigncmenten principe et pour toujours des troupes de Paris, l'obéissance implicite aux volontés dictatoriales de la multitude exprimée par les clubs, en un mot lasscrvissement du gouvernement, la mise liors la loi d« tout ce qui n'était pas le peuple de Paris dans la nation, et la dictature indéfinie imposée au gouvernement sous condition que ce gouvernement subirait et ratifierait lui-même la dictature de la démagogie souveraine.

Pendant que Blanqui parlait, les visages des membres du gouvernement s'impressionnaient d'indignation et de honte. Les sections les plus ibrcenées des clubs appuyaient du l'egard, de l'attitude et du geste ses paroles les plus significatives, il termina en sommant le gouvernement, au nom du peuple, de délibérer le plus promptement possible sur le texte de ces résolutions et de faire connaître le résultat de sa délibération séance tenante.

Lamartine ne se faisait aucune illusion sur l'intenfion secrète qui avait insjiiré ce grand acte populaire, il ne doutait pas qu'il n'eût été spécialement dirigé contre lui. Il avait reconnu dans le programme des clubs précisément le contraire de ce qu'il avait fait signer la veille au gouverne-

ment, dans la proclamation à la nation française. Les cris de tt à bas Lamartine et vive la minorité du gouvernement ! » lui indiquaient assez l'intention des meneurs de la grande revue. Mais Lamartine s'apercevait clairement aussi que cette démonstration revue exagérée et dénaturée par les clubs et surtout par le club Blanqui , dépassait le but qui paraissait lui avoir été assigné par ses organisateurs. Quoiqu'il fût évidemment le plus intéressé dans le programme des clubs , et qu'il fût naturellement le plus rapproché des orateui'S , il crut devoir garder le silence et laisser à ses collègues plus populaires et moins suspects que lui aux agitateurs démagogues, le soin de relever la sommation et de venger ou de livrer l'indépendance du gouvernement. Vengée, elle lui suffisait, livrée il l'aurait revendiquée en son nom et au nom de ses amis.

Ses collègues ne le laissèrent pas longtemps dans cette perplexité, ils la vengèrent en termes aussi élo(pjents qu'énergiques.

Louis Blanc parla en homme qui s'identifie complètement à l'esprit de ses collègues, qui se soulève au nom de leur indépendance et de la sienne contre l'oppression même des idées qui lui seraient propres peut-être, si elles ne lui étaient commandées. Son discours déconcerta visiblement les visages des meneurs populaires.

Ledru Rollin parla en homme de gouvernement qui ne livre rien de son indépendance et de sa liberté morale mêjue aux influences de ses amitiés, il défendit l'armée momentanément éloignée de Pans par la prudence, mais réconciliée le plus tôt possible avec la nation dont elle portait en elle m. H

Je droit et la foi?cc. II ne ctkla rien sur les éleetions et sur la souvci'iiincté de la représentation. Il fut habile en reslant ferme. Ces deux réponses des hommes en qui les agitateurs avaient es[)éré peutêtre rencontrer des eoniplicilés ou des eneouragemcnts, les réduisirent ini moment à l'immobilitc et au silence. Un flottement se manifesta dans leurs i^angs comme dans une armée vaincue, les plus sages d'entre eux les entraînaient à la retraite, mais un groupe de sept ou huit hommes qui entouraient lîlan<jui et qui par-dessus la tèle de leur chef faisaient face au gouvernement, paraissaient décidés aux dernières extrémités. C'étaient les amis de Blanqui. L'und'enlrc eux était un jeune homme dévoué, dit-on, jusqu'au fanatisme aux idées et à la personne de son maître, sa (igure pâle, martiale, concentrée, était arrêtée de traits comme par une exprcsion de conviction immuable, sa stature droite, immobile, sans geste, renfermée en lignes rectangulaires; sa main cb^oite enfoncée sous son habit bimlonné jusqu'au cou , la résolution froide et inflexible de sou regard fixé sur un membre du gouvernement, rappelaient à la pensée et à l'œil la statue de lirulus méditant la dernière conspiration de la liberté, la main sur le poignard caclié sous sa toge.

Bien qu'il parût aussi timide de parole qu'il semblait résolu d'altitude , quand il vit que le rassemblement s'ébranlait, il éleva la voix en savançant de quelques pas vers les. membres du gouvernement.

« Tout cela sont de belles paroles, dit-il en fai- •I sant allusion à Louis Blanc et à Ledru Roliin , u mais ce ne sont pas des paroles, ce sont des

« actes qu'il nous faut, cl qu'il nous faut sansdcu seniparcr. Nous ne nous retirerons pas que vous <c n'ayez délibéré ici devant nous, sur l'heure. » A ces mots, un murmure d'ai)[)robation s'éleva des rangs de ceux qui lentouraient. Une rumeur d'indignalion partit des rangs du gouvernement. Louis iîlanc reprit la par* le et se souleva. Ledru Rollin s'indigna. Crémieux , Marie, Dupont de l'Eure, tous les membres présents protestèrent avec intrépidité contre ces injonctions séditieuses de ce groupe et de son orateur, on s'explicjua confusément, on convint qu'on était d'accord sur quelques points du programme, qu'on différait sur les autres, qu'on délibérerait sur tous, mais qu'on délibérerait hors de la pression des meneurs, librement, dignement, à son jour, à son heure, et sans rien promettre ni nif^mc préjuger des résolutions du gouvernement, on ne voulait considérer cette pétition des clubs que comme une pétition. A toutes ces considérations appiiyéespar la raison et la modération dune partie des délégués des clubs eux-mêmes , les suivants de lilanqui hochèrent la tête en signe de résistance et d'obstination. Sobrier qui aimait Lamartine alors , et qui avait horreur du sang, faisait d'inutiles clTorts pour calmer ces hommes d'extrémité. — « C'est bien, «1 c'est bien, citoyens, cria enlin l'oi'ateur, ces u sentiments sont acceptables, mais les avez-vous « lous, mais n'y a-t-il ponit de traîtres paruîi <i vous ? mais n'y a-t-il pas un homme (|ui a tenu « un langage contraire à ces volontés du peuple? «! Mais Lamartine, par exemple, u'cst-il pas avec « vous ?... — Qu'il s'explique ! qu'il s'explique ! >: s'écrièrent d'une voix menaçante les scctiuros

« du club principal. — Non, non, non, s'écrièrent « Sobrier, Cabet, Raspail, Barbes. Tous les mem- «: brcs du gouvernement sont unis , notre con- M fiance est indivisible ! » Mais l'orateur et ses amis interpellaient toujours Lamartine du regard, de l'attitude et du geste. Lamartine s'avançant alors de quelques pas au-devant d'eux, fit signe qu'il voulait parler.

« Citoyens , dit-il , j'ai entendu mon nom ; je it le relève. Je n'ajoute rien à ce que vous a dit « tout à l'heure , avec autant de dignité que de « convenance, notre collègue Louis lilanc. Vous «1 sentez comme nous , comme nous en qui le « peuple a mis sa confiance et s'est personnifié le « jour du combat et de la victoire , qu'il n'y a de « gouvernement possible qu'à la condition que «! vous ayez le bon sens de conférer une autorilé « morale à ce gouvernement. Que sommes-nous «i ici ? Regardez , voilà notre vénérable président « chargé du poids et de la gloire de ses quatre- « vingts ans, et qui a voulu consacrer ses der- « nières forces à notre tète, à l'établissement de « la République (Bravo ! bravo !) avec indépen- <t dance, avec dignité et liberté. Autour de lui, « que voyez-vous ? Un petit groupe d'hommes « sans armes , sans appui matériel , sans soldats , ti sans gardes, qui n'ont d'autre autorité que «t celle que le peuple leur maintient en les reste pectant, qui n'en cherchent pas d'autre , qui se « plongent, qui s'immergent tout entiers dans ce « peuple dont ils sont sortis et qui n'ont pris « dans la République un rôle aussi énergique et >i aussi périlleux que pour y être les garants de « ces intérêts populaires, sacrifiés jusqu'ici sous

tt les aristocraties, sous les oligarchies que nous « avons traversées.

te Mais pour que ce sentiment ait son effet, que

tt faut-il ? La continuation possible en calme , en

« ordre, de cette confiance que vous nous avez

« donnée. Que pourrions-nous vous opposer ?

I! Rien qu'une seule chose, votre raison même !

tt cette puissance de la raison générale qui se

«t place seule ici entre vous et nous , qui nous

«1 inspire et qui vous arrête devant nous ! c'est

t( cette force morale invisible et cependant toute-

it puissante qui nous rend calmes nous-mêmes,

tt indépendants et dignes en fece de cette masse

ti qui entoure ce palais du peuple défendu par sa

tt seule inviolabilité. (Très-bien! crient les clubs

tt modérés.)

tt Cette dernière barrière de notre indépen- » dance, reprend Lamartine, comme gouverne- » ment et comme hommes, nous la défendrions t< jusqu'cà la mort si la compression de la multiit tude voulait la franchir! Et ce n'est pas pour tt nous, c'est pour vous surtout que nous périi< rions en la défendant ! Que serait un peuple tt sans gouvernement, et que deviendrait pour le tt peuple un gouvernement avili? (Très-bien!)

tt J'arrive aux trois questions que vous avez tt posées : un délai de dix jours de plus pour les »t élections de la garde nationale.

tt Nous avons à cet égard dans des délibérations tt préexistantes, nous avons cru prévenir et les tt vœux légitimes du peuple et vos propres désirs, «t Nous avons d'abord ajourné à huit jours; nous tt avons ensuite ajourné jusqu'au 2o mars, mais

« vous avez quinze jours en tout pour vous in- <i scrirc.

Il Quant aux troupes, j'ai déjà répondu avant- «I hier à une des associations patriotiques dont « vous laites partie : la question n'existe pas. il " n'y a pas de troupes à Paris, si ce n'est peut- « être quinze cents ou deux mille horauies dis- «1 perses pour les postes extérieurs, pour la pro- « tectioa dos jjortcs et des chemins de fer, et il •i est faux que le gouvernement ait songé à en « rapprocher de Paris. Nous n'y avons pas songé, «1 nous n'y songeons pas, nous n'y songerons ja- « mais. Voilà la vérité, rapportez-la au peuple! <. La République à l'intérieur ne veut d'autre dé- « fenseur que le peuple armé.

«i Mais quoique ceci soit la vérité aujourd'hui, «1 et que nous vous déclarions que nous ne vou- « Ions que le peuple armé pour protéger ses insli- « tutions, n'eii concluez pas que nous consentions <i jamais à la déchéance des soldats français. — ><■ (Non ! non ! bravo ! )

n Le soldat, qui n'était hier que soldat, est au- «c jourd'hui citoyen comme vous et nous. — (Oui! <t oui !) Nous lui avons donné le drojt de concouti rir par son vote de citoyen à la rc|!résentation •c et à la liberté, qu'il saura défendre aussi com- « plétement que toute autre fraction du peuple!

«1 Quant à la troisième et principale question, tt celle de la prorogation à un terme éloigné de la 11 convocation de l'Assemblée nation de, je ne con- V sentirai pas à engager en rien ni l'opinion de >i mes collègues, ni lu mienne, sur une pareille « mesure qui engage trop profondément, selon tt moi, les droits du pays tout entier. Si vous me

« commandiez de dëlibérer sous la force et de « prononcer la mise hors la loi de toute la nation, « qui n'est pas à Pai'is, de la déclarer pendant u trois mois, six mois, que sais-je, exclue de sa <( rojjréscntation et de sa constitution, je vous di- « rais ec «lue je disais à un autre gouvernement « i! y a peu de jours : Vous n'arracheriez ce vote <■ de ma poitrine qu'après que les balles l'auraient « percée. (On applaudit.)

<! Non, destituez-nous mille fois de notre titre «1 plutôt que de nous destituer de nos opinions « libres, de notre dignité^ de notre inviolabilité «t évidente, évidente en dcbors, sachez-le bien, Il autant qu'en dedans ! car pour qu'un gouverne- « ment soit respecté, il faut qu'un gouvernement « ail non-seulement le fait, mais l'apparence aussi « de la liberté. (Très-bien, très-bien.)

<t Comprenez donc votre pouvoir dans le nôtre, <t votre dignité dans la nôtre, votre indépendance «c dans la nôtre, et laissez-nous, dans l'intérêt .! même de ce peuple, réfléchir et délibérer de « sang-froid, adopter ou repousser les vœux dont « vous êtes l'organe aupix's de nous. Nous ne « vous promettons, je ne \ous promets, quant à «< moi, que de les peser dans noire conscience, •! sans peur comme sans prévention, et de déci- « der ce qui nous paraîtra , non pas la volonté «i seulement du peuple de Paris, mais le di*oit et « la volonté de toute la République. » (Très-bien.)

La députalion applaudit; quelques-uns de ses membres serrent les mains de Lamartine,

L'un d'eux lui dit : «i Soyez sûr que le peuple «( n'est là que pour appuyer le gouvernement pro- «c visoire. »

Lamartine répond : «i J'en suis convaincu ; mais <i la nation pourrait s"y tromper. Prenez garde <c à des réunions de ce genre, quelque belles i! qu'elles soient : les dix-huit brumaire du peu- 11 pie pourraient amener contre son gré les dix- «I huit brumaire du despotisme, et ni vous ni « nous, nous n'en voulons. »

Un silence dans le groupe des clubs violents, des applaudissements dans le groupe des clubs modérés, suivirent ces paroles. Mais les plus obstinés reprennent leur audace, et tendant évidemment à l'aire prononcer Tépuration de Lamartine : «1 Nous n'avons pas confiance dans tous les mem- « bres du gouvernement, crièrent-ils. — Si, si, « dans tous ! dans tous ! répliquèrent les voix de « Suau, de Sobrier et de Barbes, et une centaine « de voix de leurs amis. — Non , non. — Si, si. «i — 11 faut les contraindre, — il faut les respec- )> ter. )t — Et mille autres cris contradictoires se partageaient les groupes. Les violences étaient aux bords des lèvres, dans l'accent, dans les regards. Les membres du gouvernement restèrent impassibles. Barbes, attaché alors à Lamartine, Sobrier, Raspail, Cabet, se serrèrent dans l'espace qui séparait les deux partis. Blanqui restait immobile et paraissait plutôt calmer les siens qu'approuver leur insistance.

Cabet prit la parole^ son discours fit une salutaire impression sur la foule. Barbes, Raspail d'autres encore appuyèrent les paroles de Cabet et défendirent l'indépendance du gouvernement. Le désordre se mit dans les groupes , la confusion dans les avis. Barbes , Sobrier, Suau , Cabet profitèrent de cet ébranlement de la colonne pour la

faire refluer en arrière et pour délivrer le goui vernement de celle pression. Les clubs évacuèrent les salles et les escaliers, ils reprirent leur place devant la grille de IHûtel de Ville, le gouvernement appelé h grands cris par cent mille voix descendit à la suite de son président sur les marches extérieures du grand escalier. II fut salué d'acclamations frénétiques au milieu desquelles on entendait prédominer les noms de Lcdru Rollin et de Louis Blanc plus qu'à l'ordinaire. Lamartine averti ainsi que la faveur de la multitude la plus rapprochée s'adressait à eux, les laissa se présenter les premiers au peuple et s'envelopper de leur popularité.

Louis Blanc harangua le peuple, le remercia de ce déployement irrésistible de force dont il entourait ses dictateurs. Le peuple trompé par ces actions de grâce crut sincèrement qu'il venait d'accomplir un acte d'adhésion patriotique et de faire un coup d'Etat contre les factieux, tandis qu'il venait d'exercer une pression séditieuse au profit d'une minorité des clubs et d'une minorité de Paris autour du gouvernement.

Les membres de la majorité du gouvernement feignirent prudemment de prendre cette manifestation pour ce qu'elle était dans l'intention du plus grand nombre, mais ils ne se déguisèrent pas à eux-mêmes le sens de cette journée, et ils commencèrent à se défier d'une influence qui avait tout et qui pouvait tout. Paris lui-même ne s'y trompa qu'à demi. Depuis deux heures après midi jusqu'à neuf heures du soir la capitale vit défiler sur les boulevards , et dans ses principaux quartiers ce peuple désarmé de fusils mais armé de

son nombre. Plus celte armée était calme, sobre, silencieuse, disciplinée, gouvernée par un mot d'ordre ignoré mais obéi, plus son aspect imposait à la capitale sans menacer personne, |)lns elle pesait sur la pensée de tous et disait aux yeux que Paris était désormais à la merci des seuls prolétaires. Mais clic disait aussi que ces prolétaires calmes dans leurs triomphes, généreux et civilisés dans leur force, animés de linslinct de Tordre, levés contre ce qu'ils croyaient l'anarchie pour soutenir un gouvernement qu'on leur disait menacé, n'étaient plus le peuple* brutal de 4795 mais le peuple de 1848 présage dune autre civilisation. Pendant douze heures il n"y eut pas un cri démagogique, pas un signe de terreur, pas une insulte, pas une violence, pas un accident à déplorer dans celte foule. Elle respecta tout et elle-même elle se respecta.

Lamartine rentra au ministère des affaires étrangères incertain de la signilicalion que l'opinion publique donnerait le lendemain à révénemont. il ne se trompait pas sur lintcnlion. il y voyait une défaite éclatante de la majorité modérée du gouvernement et une insolente oppression de quelques hommes, déguisée sous la forme d'un concours et dun hommage à la République.

A partir de cette heure il sentit qu'il y avait deux esprits ditliciles à concilier jusqu'à la fin de la dictature autdur du gouvernement. Le programme des clubs qui consistait à perpétuer la dictature, à ajourner les élections, à mettre la France hors la loi, et à faire régner par certains

hommes une seule ville et une seule classe de la jjopuliitinn de cotte ville, pouvait avoir des sympathies dans le cercle du gouvernement. Les clubislcs, les délègues du Luxembourg, les émissaires du (lui) des Clubs, sorte de commissariat oflicieux qui servait d'intermédiaire entre le ministère de rinlcrieur et lesprit public, paraissaient imbus de celte idée que la France n'était pas mûre pour la liberté telle quils lentendaicnt, qu'on ne pouvait pas l'omcUre au pays son propre gouvernement; que la République leur appartenait à eux exclusivement par droit d'initiative et de supériorité démocratique; qu'il l'allait régner en son nom et pour elle; et que pour la faire obéir il fallait lui tenir le langage et lui montrer les gestes du comité de salut public.

Lamartine au contraire et la majorité du gouvernement étaient convaincus que la liberté monopolisée par quelques-uns était la servitude et la dégradation de tous; que l'ajourneraent des élections et la mise hors la loi de l'Assemblée nationale serait le signal de l'insurrection des départements et de la guerre civile; que la diclalure des prétendus ré[)ublicains par droit de supériorité démocratique ne serait que la dictature de la popularité à l'enclicre des violences et des crimes ; que chaque semaine enfanterait et dévorerait un de ces prétendus dictateurs, que Paris serait noyé dans le sang et dans l'anarchie, et que le nom de ré[)ul)lique périrait une seconde fois dans l'exécralion du présent et dans l'incrédulité de l'avenir. 11 résolut en conséquence de combattre à outrance et par tous les moyens légitimes les complots des partisans de la dictature et des comités

de salut public, et de se sacrifier même s'il le fallait à la restitution la plus prompte et la plus complète de la souveraineté de la France entière et du gouvernement à la représentation nationale.

Mais il y avait un abîme d'anarchie et de despotisme éventuel qu'il paraissait impossible alors de traverser avant darriver à ce jour. Les hommes les plus sages et les plus consommés en politique étaient incrédules à cet égard. Ils ne cessaient de répéter à Lamartine qu'il tentait une entreprise chimérique, qu'il périrait à l'œuvre, et que jamais le parti ultra-républicain et conventionnel, les pieds dans le gouvernement, maître de deux cent mille hommes dans Paris et de l'influence des commissaires et des clubs dans les départements, du peuple industriel partout, de la police, du Luxembourg, de la place publique par i'éloignement de l'armée, d'une moitié de la garde nationale par l'armement des faubourgs, des ateliers nationaux, par la solde et par la turbulence, ne se laisserait ari'acher le pouvoir par les élections sans le déchirer et l'ensanglanter avant de le rendre à la nation.

Lamartine savait mieux qu'eux toutes ces difficultés et tous CCS péi'ils. mais il était sûr de ses collègues ; il se sentait dans la vérité. Il marcha donc à son l)ut sans illusion mais non sans espérance, décidé à transiger ou à combattre ; pourvu qu'il triomphât sur les deux points qui dominaient tout; la question de la guerre au dehors, et la question de la convocation de l'Assemblée nationale au dedans.

La manifestation du 17 mars et le programme impératif des clubs lui avaient sufTisamment révélé la pensée dictatoriale des meneurs visibles ou occultes de ce mouvement. Ils avaient chargé la fausse voix du peuple de la promulguer à THôtel de Ville. Depuis ce jour les journaux de la révolution, les motions du soir dans les clubs, les circulaires, les confidences, les révélations, les affiches, tout indiquait à Lamartine que l'ajournement des élections et la prolongation indéfinie de i| la dictature étaient les mots d'ordre des comités I secrets ultrà-républicains. Si cette idée qui flat- « tait l'orgueil de la population turbulente de Paris, avait le temps de se propager et de s'infiltrer, c'en était fait de la République, on n'aurait pu l'extirper qu'avec le fer. La France aurait été obligée de reconquérir sa capitale dans des flots de sang. Deux moyens restaient à Lamartine, la force et : la négociation. Il résolut de les combiner et de les employer tour à tour et à tout prix, selon les hommes et les circonstances.

Un brave général, Négrier commandait l'armée du Nord. Cette armée de viniçt-six mille honmies était tenue dans la main de son général avec une vigueur et une douceur de commandement qui l'enchaînaient à ses volontés par le cœur plus que , par la discipline. Négrier avait été attaqué quelquefois au conseil par des dénonciations de commissaires démagogues qui lui reprochaient d'avoir servi sous des princes et qui suspectaient son honneur en suspectant sa fidélité à la République. Ces soupçons n'avaient aucun fondement. Son cœur

pouvait être à la reconnaissance, son devoir était à la patrie. Lamartine avait soutenu les généraux contre romnipotence révolutionnaire des proconsuls et en parliculier Négrier. Comme ministre des affaires élrangères, il voulait une année disponible et intacte aux factions en lace de la l'clgiquc. La liclgique pouvait devenir d'un moment à l'autre comme en 1792 !c champ de bataille de l'Europe; car elle est une des grandes brèches de la France. Comme homme d'Etat, il voulait un noyau d'armée à Lille, afin que si la démagogie anarcliiquc et sanguinaire venait à triompiier à Paris, les républicains modérés, vaincus et expulsés de Paris, eussent une réserve préparée dans le département du Nord. Celte réserve, sous les ordres de Négrier, aurait dans ce cas rallié les gardes nationaux de ces excellents départements, et reconquis Pans et la République sur la tyrannie des démagogues dont il était tous les jours menacé.

XIH.

Négrier de son côté, sans connaître personnellement Lamartine, avait compris à ses paroles et à ses actes qu'il avait dans le ministre deg alfaires étran;.crcs un homme selon son cœur. Viti ami du général, confidentaclif, fit |)lusieurs voyages à l'armée duNord et fut l'intermédiaire intclligentcntre Lamartine et Négrier. Le général se tint prêt soit à recevoir le gouvernement à Lille en cas de retrait de Pai'is, soit à marcher sur Amiens ou sur Abbeville au premier appel que le gouvernement ferait à ces dcpartcraents pour venir au secours de Paris. L'armée du Nord recrutée eu dix jours,

<Je vingt mille hommes par rarmée du Rhin, et de cinq cent mille ii;ardes nationaux par les dcparleuîcnls du nord, de l'c-t et de l'ouest, ne pouvait manquer de submerger dans leur propre sang les dictateurs et les comités de salut pu-» blic, qui rêvaient le renouvellement des tyrannies de 17')ô. Celte pensée, dans les plus grandes extrémités du gouvernement, faisait le repos desprit de Lamartine.

Tranquille de ce côte , il résolut de faire des clTorîs d'une autre nature sur l'esprit et sur le patriotisme des principaux chefs de sectes, d'opinions, de clubs et de journaux extrêmes, seuls assez puissants alors pour remuer Paris, hommes sans lesquels les conspirateurs les plus audacieux ne pouvaient rien sur le peuple. S'il échouait dans ses intelligences avec eux pour en obtenir patience, raison et modération jusqu'au jour des élections générales, il aviserait avec ses amis du gouvernement, et se tiendrait prêt à un combat désespéré entre les deux camps de la République dans Paris. S'il réussissait, il serait maitrc des forces les plus vives de la révolution par ces hommes, et il paralyserait par eux, les tentatives du communisme , du terrorisme et des partisane de la dictature et de l.i guerre, il croyait aux bonnes intentions des hommes mêmes les plus fanatiques et à la diplomatie de la confiance et de la franchise avec eux.

De ces hommes Lamartine eu couuaissait quel-

— no —

qucs-uns. il fit des avances pour amener les autres à des entrevues avec lui.

Un des plus éminents des écrivains politiques du moment était M. de Lamennais. M. de Lamennais, outrefois apôtre du catholicisme, avait changé sa foi et son rôle coutrc le rôle d'apôtre des prolétaires. 11 rédigeait un journal puissant par son nom et par son talent sur l'esprit du peuple , le Peuple co)istitua)it. Lamartine, qui n'avait jamais vu jusque-là dans M. de Lamennais que l'écrivain, avait été étonné d'y trouver tout à coup le caractère, la modération, la fermeté, les vues de l'homme politique. Ce journal dcpopularisait la guerre, la démagogie, les doctrines antisociales. Si M. de Lamennais eût persévéré, la France aurait compté en lui un homme d"Etat de plus.

Raspail très-puissant sur les faubourgs de Paris consentit à avoir un entretien avec Lamartine. Cet entretien fut long et sans réticences des deux côtés. La politique de Raspail paraissait consister en aspirations religieuses , populaires, égalitaires, plus senties que rédigées dans son esprit, l'impatience le saisissait, il venait de pousser le peuple par son journal et par son club à demander l'ajournement des éle^-tions et un dictateur populaire pour gouverner. Lamartine l'apaisa en lui montrant les dangers d'une si intolérable usurpation pour la République, il lui ouvrit les perspectives indéfinies de progrès et de charité sociale contenues dans l'institution républicaine au fur et à mesure des développements de la raison et de la vertu de la société, il le convainquit de l'impraticabilité des transformations violentes des bases de la propriété, il le conjura de donner du

temps et de la confiance au pays en n'usurpant rien sur la souveraineté de tous. Raspail philosophe plus qu'ambitieux , fut touche des raisons et de l'ardeur de Lamartine, il lui promit de revenir sur ses pas , de combattre les complots de dictature , dattcndre la souveraineté nationale et de ne conspirer qu'à haute voix et à la tribune.

Cabct dont l'imagination moins forte se laissait évidemment emporter à des songes d'ambition plus illimilée fut moins accessible à la raison, on voyait que son fantôme d'invention communiste flottait toujours entre son interlocuteur et lui. Cependant Lamartine comme citoyen n'eut qu'.à se féliciter de ses rapports avec Cabet.

Un jeune homme qui avait montré une fois une grande promesse de talent à la Chambre des pairs, M. d'Alton Shée était alors applaudi dans les réunions populaires. Il combattit avec ardeur et désintéressement les plans anarchiques et les doctrines excessives. Entraîné depuis dans d'autres voies il perdit la trace de la République.

Barbes venait encore de temps en temps à celte époque chez Lamartine. Ses intentions étaient droites, mais confuses, il commença à s'égarer sans le vouloir et sans le savoir sous les inspirations de ses anciens camarades de prison, homme d'action , les hommes de système l'accaparaient , sans qu'il s'en défiât, à leur cause. Il ne pouvait tarder de passer aux désespéi'és de la démocratie.

Mais Barbés capable de conspirer était incapable de trahir.

\jn (les amis et des compagnons de captivité de Barbes, le jeune Lnmicussens exerçait une heureuse inllucnce sur les républicains exaltés de ce m. 12

camp de la Révolution. Lamartine Tavait distingué et se proposait d'utiliser ses talents, il plaça à cette époque un grand nombre déjeunes républicains à l'étranger dans les cbanccllcries, dans les vice-consulats et dans quelques consulats dépendants de son ministère.

Sobrier continuait à voir assidûment Lamartine, il acquérait chaque jour plus d'ascendant sur la jeunesse révolutionnaire, il employait alors cet ascendant au service des idées d'oriire et de modération, il contre-balançait par son journal et par son club l'influence d'autres journaux et d'autres conciliabules du parti des dictatures et des excès, il voulait maintenir ^intégrité du gouvernement même avec les armes. Son journal la Commune de Pans s'évaporait souvent en hymnes et en doctrines de mauvaises dates, mais il recommandait l'ordre , la fraternité de (otites les classes de citoyens, Icresjjcct des propriétés, l'inviolabilité des consciences, la paix avec les puissances 1 et la temporisation, jusqu'au jour où l'Assemblée nationale viendrait représenter tous les droits et faire toutes les lois. Sobrier avait de plus du courage personnel, informé des projets conçus tous les jours dans les conciliabules ultrà-rc- ])ublicains de décimer le gouvernement, de surprendre le ministère des finances, celui des affaires étrangères , d'enlever Lamartine , et de lui substituer des hommes extrêmes. Sobrier avait enrôlé cinq ou six cents hommes, il avait obtenu pour eux des armes de Caussidière dans une intention très-loyale: il tenait dans la rue de Rivoli

une espèce de quartier général de police armée. Lnmartine était instruit parSobrier lui-même de toutes CCS circonstances. Chaque fois que des avis inquiétants parvenaient à Lamartine sur une manifestation contraire à la paix publique , sur un complot contre le gouvernement ou contre luimême il faisait avertir Sobrier qui recevait ses ordres et qui disposait ses hommes dans les rassem- ^'."ments et ses moyens de défense autour des ministCi-ij, menacés.

1 ans u^jj alors entièrement dégarni de troupes et depourviHp garde nationale, les partis se défiaient les uns t'- autres, chacun avait sa police et son armée. Sobriei ,,^-^ j^ Caussidicre de l'autre moitié de tans. Lamai.^^ ^,^^^^ ,,^ ^^ louer de son zèle désintéresse pour k j^ publique jusqu'à l'approche des élections, il s ao. },J .^^^ ^ ^^ mauvaises inspirations, trempa da.. , menées électorales des socialistes les plus exclUùo, i„:^„ pervertir lespritde son journal, et s'entourJ ^ une obstination puérile dun appareil de conspuv. tion armée qui nétait plus qu'une folie mais qui ressemblait à un complot, le général Courtais en informa Lamartine. Lamartine qui ne voyait plus Sobrier depuis ces scandales, lui fit dire deux fois de licencier ses séides, de remettre les armes, de rentrer dans la loi, faute de quoi le gouvernement sévirait énergiquement contre lui. il obéit , mais incomplètement. Nous le retrouverons le lo mai.

Lamartine lia également des intelligences ouvertes avec les esprits les plus influents et les orateurs les plus goûtés de toutes les opinions ac-

tivos et de tous les cliibs démocratiques de Paris et des faubourgs. Il reçut chez lui, il persuada et entraîna les meneurs principaux de chacun des grands quartiers populeux, de la Bastille, du faubourg Saint-Marceau, du faubourg Saint-Antoine. Ces honunes émus du langage sincère et souvent passionne de Lamartine agissaient avec loyauté. Ils venaient de temps en temps l'informer des dispositions de leur quartier. Cette »^~ lice à cœur ouvert, ou plutôt ces négoc'-'-'^^^ incessantes et loyales entre une des tête "^^ gouvernement et les principales têtes ô"' ^'"i^s provint les malentendus, éventa le? /^"M^'o^s, sauva Paris, ouvrit les voies à l'Ass-'^^'^*' nationale. Ce fut alors la conspiration '^ ^ "onnetes gens contre la conspiration des ' ''''^^'- ^«"?^^t'nc s'attacha surtout aux hom.--^f 7^' ^*s'"^^'^es, même dans leurs exa-n'r-"'"^ révolutionnaires. Il ne se laissa point qp "^^^''scr par 'es noms qui alors inspiraio- '^ P^"^ ^^ préventions ou de répulsion dans ^hs. Aucune répugnance n'est permise à qui veut préserver la patrie.

C'est ainsi qu'il connut et qu'il pratiqua sans s'abaisser et sans les avilir les principaux agitateurs des clubs démagogiques de la Sorbonne où quarante mille prolétaires du quartier du Panthéon recevaient le souffle de Tagitation , beaucoup de délégués des ouvriers du Luxembourg, hommes de bon sens déjà fortement repoussés des sophismcs industriels et économiques de Louis Blanc, un jeune mulâtre que la foule suivait de club en club au feu d'une éloquence tropicale, et un des adeptes les plus affidés de Blanqui , de Flotte. Ce jeune muhUre Servien, enthousiaste et en-

traînant sur le trépied était doux, timide, presque muet dans Tintiniité. H avoua à Lamartine qu'il avait plus de passions que de notions sur ces questions sociales dont il fanatisait ses auditeurs. Lamartine lui communiqua le fruit de ses propres études et lui suggéra ce socialisme des sentiments qui fait fraterniser les classes diverses de citoyens sans en dépouiller aucune, il lui apprit que le socialisme vrai n'était qu'une question de religion dans les cœurs, et d'équité dans les lois. Scrvien souilla la conciliation et la paix sur les masses charmées à sa voix. Lamartine l'envoya ensuite chez les noirs ses frères pour les préparer à l'émancipation par la concorde avec les colons, il espérait que les colonies renverraient ce remarquahle talent à l'Assemblée nationale.

De Flotte était un jeune officier de marine bien né, studieux, honnête homme, disciple trop fanatisé des systèmes radicalement rénovateurs des sociétés, il suivait Blanqui comme le plus radical des révolutionnaires, mais il influait sur son maître par l'élévation de son intelligence. Lamartine sentit que ce jeune homme déplacé dans les factions pouvait être utilisé par la République. Il apprit depuis que de Flotte, quoique étranger à l'émeute du 15 mai, avait été arrêté sous la prévention de ses liaisons avec Blanqui et qu'il languissait dans les fers, il réclama pour lui. C'est par de Flotte que Lamartine fit savoir à Blanqui qu'il le recevrait lui-même avec intérêt et peut-être avec fruit pour la République.

XVIiï.

Blanqui était alors tout à la fois en suspicion au

gouvernement et eu suspicion aux partis cxlrèincs. les clubs qu'il dominait par sa violence et par son talent lui portaient envie, les partisans de la dictature qui voyaient en lui un rival ou un vengeur le redoutaient, ils ne cessaient de l'indiquer à l'opinion publique comme le seul factieux dangereux afin de mieux cacher eux-mêmes leur faction derrière la sienne. Blanqui de son ccHc que ces hommes avaient tenté de déshonorer les déteslait. il s'isolait d'eux. Cette renommée sinistre de Blanqui était un fantôme sans cesse debout entre leur ambition et eux. on ne cessait de répandre sur les trames de Blanqui et de son parti les rumeurs les plus menaçantes. Ceux mêmes qui les répandaient y croyaient peu. Le peuple crédule chuchotait ces rumeurs. Lamartine n'y croyait pas. il s'affligeait sans doute des scandales de parole de cette petite faction; mais il ne s'inquiétait nullement des accusations de trahison et des menaces de mort qui retentissaient la nuit dans ce club. Cependant le nom de ce nouveau tribun grondait sur tout Paris. L'imagination publique était frappée jusqu'à la terreur de cette renommée, lorsqu'à six heures du matm des derniers jours du mois de mars ou des premiers jours d'avril , un homme d'aspect presque prolétaire, accompagné de deux ou trois autres hommes de visages inconnus et suspects, entra dans la cour du ministère des affaires étrangères, se nomma, et demanda à parler au ministre. Lamartine donna ordre de faire entrer Blanqui et s'avançant vers lui la poitrine découverte il lui tendit la main :

<( Eh bien monsieur Blanqui lui dit-il en sou- « riant vous venez donc me poignarder? L'heure

M est propice et l'occasion est belle; vous le « voyez , je nai pas de cuirasse. »

Puis faisant asseoir Blanqui vis-à-vis de lui : « Parlons sérieusement, lui dit-il. J'ai désiré vous « voir et vous avez consenti vous-même à vous u entretenir avec moi ; c'est lindice que nous ne « sommes pas peut-être aussi inconciliables de Il pensées sur la. République que les apparences «1 le font penser au vulgaire. Causons donc à i( fond. Je vais vous ouvrir toutes mes pensées « sans voile, comme un bomme qui n'a rien à « cacber même à ses ennemis. Vous verrez si mon « borizon politique est assez large et assez lumi- « ncux pour que tous, les amis de la démocratie « y trouvent la place de leur action légitime et la « satisfaction de leur légitime ambition de pro- « grès. Vous m'interromprez là où des objections •1 se présenteront à votre esprit et j'éclaircirai ce « qui vous paraîtra obscur. «

Lamartine alors exposa devant lilanqui l'idée de la République telle qu'il la concevait pour un peuple continental , longtemps façonné au joug monarcbique , et où les problêmes du socialisme nés de lindustrie du luxe et de la misère, agitaient depuis quinze ans les couches souterraines de la société. II montra les garanties à donner à la propriété , les assistances à prodiguer par des institutions aux prolétaires. 11 conclut à un gouvernement très-fort, expression d'une volonté nationale puisée dans le peuple tout entier, mais irrésistible. Il démontra le danger de la guerre pour ridée démocratique connne pour la nationalité française; il se déclara Tinllexible ennemi de toute faction qui voudrait monopoliser le pouvoir

dans des dictatures, l'ensanglanter dans des Conventions, le dceliircr dans des anarchies, il professa le dogme absolu de la souveraineté de la majorité smcère de la nation, contre la tyrannie d'une seule classe , cette classe usurpât-elle même le nom de peuple. Il professa sa haine contre les ambitieux corrupteurs de ce peuple et sa pitié pour les sophistes qui en l'enivrant de chimères l'adicales lui préparaient le réveil du désespoir.

Blanqui ne l'avait pas interrompu une seule fois. Sa {)hysionomie ascétique et impressionnable écoutait par tous ses sens. Son œil profond et replié en dedans semblait épier jusqu'au fond de l'âme de son interlocuteur pour y découvrir l'intention de séduire ou de tromper, il était trop exercé pour ne pas voir que l'attitude, la parole, le geste de Lamartine éclataient de sincérité. 11 ne fit aucune objection fondamentale aux idées qu'il venait d'entendre, il parla avec un ironique dédain des hommes qui se prétendaient alors les prophètes du socialisme et du terrorisme, il admit les théories comme théories ou comme tendances et reconnut qu'il n'y avait aucune réalisation immédiate possible en dehors des propriétés garanties et des droits acquis.

Quant au gouvernement, il en reconnut également la nécessité et les conditions de force contre l'anarchie. Il accorda sans peine à Lamaitinc qu'il fallait décourager les partis ambitieux et turbulents de la dictature , en adhérant à la convocation de l'Assemblée nationale. 11 n'hésita pas en effet à parler dans ce sens à son club et à faire revenir sur leurs pas les factions qui commençaient à protester contre les élections.

Lamartine après ce dialogue politique où il avait obtenu tout ce qu'il voulait, c'est-à-dire le concert pour la convocation de l'Assemblée et la })romesse de combattre les tentatives dictatoriales, fit dégénérer la ronversatioîi en entretien familier. Blanqui sembla s'abandonner avec l'épanchement d'une àrae ulcérée et fermée par la persécution qui s'ouvre et qui se défend dans une intimité de liasard. il raconta à Lamartine sa vie, qui n'était (pi'une longue conjuration contre les gouvernements; ses amours pour une femme que sa captivité n'avait pu détacher de lui et que ses I disgrâces avaient tuée ; ses longs emprisonnements; ses réflexions solitaires; ses aspirations à , un Dieu ; ses instincts antisanguinaires, mais son goût presque insurmontable de complots, espèce <dc seconde nature, contractée dans ses premières li conspirations. 11 fut simple, naturel, élevé, queliquefois attendit. Lamartine n'hésita pas à trouver jdans ce conjuré toutes les aptitudes et tout le tact jd'un homme né pour les négociations, s'il voulait ijaraais plier son indépendance au joug d'un gouivernement. Il lui demanda s'il consentirait à sei*jvir une république selon ses vues dedans ou dehors; si ce rôle d'éternel critique et d'éternel iagresseur des institutions de son pays ne lui semjblait pas lourd, stérile, ingrat, nuisible à la République elle-même? Blanqui en convint, il ne parut même pas éloigné de l'idée de servir au dehors un gouvernement dont il honorerait les ministres et dont il partagerait les vues. Blanqui et le membre du gouvernement se séparèrent après jn entretien de plusieurs heures, satisfaits en apparence l'un de l'autre, et prêts à se revoir si les

circonstances ramenaient la nécessité d'autres entrevues.

Lamartine à partir de ce jour ne cessa pas d'entretenir des intelligences dcsinléressécs et loyales dans lescindes différents partis qui se disputaient la direction du peuple. Son esprit y souffla constamment dans un seul sens : la convocation et l'acceptation parle peuple de Paris de l'Assemblée nationale. Sûr de la coopération des principaux chefs de faction pour cet objet, il n'eut plus qu'à veiller avec ses collègues sur les manifestations sédilieuses qui pouvaient submerger ou emporter ino[)inément le gouvernement.

Le danger était de toutes les heures. La garde mobile ne comptait encore que quelques bataillons sans uniforme, les délégués du Luxembourg voyaient avec répugnance celte création et suscitaient mille lenteurs à réquipemcnt de ces jeunes soldats. Le général Duvivier s'impatientait légitimement de ces délais , il ne maintenait sa troupe dans la résignation et dans le devoir qu'à force d'encouragements et de sollicitude. La garde nationale sous limpulsiou de son général et du chef d'état-major Guinard, s'organisait, s'habillait et s'armait au nombre de cent quatre-vingt-dix mille hommes, elle allait bientôt nommer ses officiers, mais jusque-là elle n'existait qu'en idée. Le gouvernement avec raison ne voulait pas la rassembler avant qu'elle eût ses uniformes, pour que le contraste entre lindigence des uns et le luxe militaire des autres ne créât pas une division aristocratique là où il voulait créer l'unité de cœur et de, bras. Les réfugiés étrangers grandissaient en

nombre et en audace dans Paris, ils prétendaient contraindre la volonté du gouvernement et prendre la guerre de force dans sa main, pour la porter sur leurs différents territoires en y entraînant le drapeau français. Les Belges assiégeaient le ministre des affaires étrangères et le ministre de l'intérieur, le gouvernement était inflexiblement résolu à leurrcfuser tout concours aussi impolitique qu'indigne de sa loyauté, mais il n'avait qu'une aulorité morale à opposer à leurs enrôlements et à leurs projets d'invasion.

Plusieurs fois déjà le ministre des affaires étrangères avait rompu leurs trames et engagé le prince de Ligne à les faire rentrer dans leur patrie. Quelques centaines d'entre eux étaient partis en effet de Paris, mais il en restait deux ou trois mille tant à Paris que dans le département du Nord. 11 parait que lassés de leurs insistances et de leurs reprocbes, quelques hommes tenant de près au gouvernement mais à son insu et désavoués par lui, trempèrent par complaisance et presque par complicité dans ces passions de transfuges , leur firent fournir des moyens de transport, préparer des voitures d'armes sur l'extrême frontière de France. Arrivée à Lille la colonne belge fit demander des armes au général Négrier. Négrier averti par Lamartine refusa les armes. Pendant que cela se passait à Lille, Lamartine instruit du complot écrivait officiellement au ministre de l'intérieur pour ([u'il s'op[)osàt par tous ses agents à l'armement et à l'invasion des Belges. Le ministre de rinlérieur obtempérait à celte demande en envoyant en effet des ordres dans ce sens à la l'rontièrc.

Le commissaire du gouvernement a Lille qui avait cru ])cut-ctre au premier moment agir conformcmenl aux vues du gouvernement en favorisant rarmement des réfugiés, se rétractait. Il faisait de tardifs efforts pour rendre la rentrée des Belges sur leur territoire inoffensive. Les Belges qui voyaient avec eux, trois élèves de l'Kcole polytechnique et qui recevaient d'eux des chariots de fusils , croyaient à la complicité du gouvernement. Entrés à main armée sur le sol de la patrie, ils y étaient reçus à coups de fusil parles troupes du roi, ils refluaient en France en criant trahison ! Ce cri retentissait jusqu'à Paris et soulevait les Allemands, les Polonais et les clubs. C'est ce qu'on appela l'invasion de liisquons-Tout , du nom du village où le combat eut lieu. Mais il n'y avait pas train'son; cependant il y avait intelligence de quelques démoci^atcs de Paris avec les réfugiés belges. Des contre-ordres fermement donnés par le gouvernement étaient venus révoquer des ordres donnés par des agents occultes. Les puissances étrangères se plaignirent avec raison mais avec modération, elles furent forcées de reconnaître la bonne foi et même la vigueur de répression du ministre des affaires étrangères.

Les mêmes tentatives de rassemblement sur le sol français eurent lieu à Strasbourg et sur les bords du Rhin, malgré l'incessante résistance du gouvernement français, enfin une expédition de volontaires savoisiens partit de Lyon, passa le Rhône et s'avança sur Chambéry, s'en empara par surprise et fut expulsée le lendemain par un«

insurrection spontanée des montagnes. M. Emmanuel Araiiio qui gouvernait avec peine l'anarchie industrielle de Lyon, écrivit à Lamartine pour le jmivcnir de ce complot quMl combattait, mais qu'il ne pouvait réprimer sans force armée. M. Lcdru Uollin informé par le ministre des alTaircs étrangères envoya des commissaires et des ordres pour dissoudre ce rassemblement. Lamartine proposa le secours de l'armée des Alpes pour rétablir l'or Ire à Chambéry et pour réprimer l'attentat des réfugiés et des Français contre la nationalité savoisicnne. Le gouvernement fut aussi étranger à cette violation que le gouvernement précédent l'avait été à l'invasion des Italiens en Savoie. Il publia une proclamation par laquelle il écartait tous les réfugiés des frontières. Lamartine et le ministre de linl^rieur s'entendirent pour opérer cette dissolution des rassemblements. Des sommes considérables furent employées par M. Flocon pour secourir, écarter, disséramer et interner ces milliers de réfugiés.

Mais les plus remuants restaient a Paris. C'étaient les Polonais. Ils agitaient Paris et menaçaient le gouvernement. Acclimatés par l'hospitalité nationale, soutenus par des comités français, pourvus de protecteui's infatigables tels que MM. de Montalembert, Vavin, toujours prêts à faire valoir leurs titres devant le pouvoir, ils étaient une des plus sérieuses dilTicultés de la situation du ministre des affaires étrangères. On Ileur avait ouvert des brigades polonaises soldées par la France ; c'était aller aussi loin que le droit

des gens le permettait. Déclarer pour eux la guerre à la Prusse, à l'Autriche et à la Russie c'était une croisade pour conquérir un sépulcre. La leur refuser? c'était s'exposer aux impopulariUs et aux séditions en leur faveur. Ils avaient leur voix dans tous les clubs , leur cri dans toutes les émotions, leur main dans toutes les mains des attrou}>emenls. Ils recrutaient ouvertement les sympathies dans les ateliers nationaux. Ils annonçaient audacieusement des manifestations polonaises pour intimider le gouvernement. Les hommes sensés de leur nalioji les retenaient en vain, tes démagogues français se servaient du nom de la Pologne pour faire éclater la France.

On annonça un soir à Lamartine une nombreuse députation de Polonais de je ne sais quel dub démocratique qui prétendait représenter la Pologne entière. Cétait la prétention de chacun des cinq ou six partis polonais , anarchiqucs jusque sur la terre étrangère, et antipathiques les uns aux autres, ils se rangèrent en deux groupes en face du ministre dans le cabinet des affaires étrangères. Un de leurs orateurs parla un langage convenable quoique trop impérieux pour uue colonie détrangcrs. Lamartine allait répondre avec les égards dus à lexpatriation et au malheur, quand des cris partis de lautre groupe protestèrent contre la modération du premier.

Un autre orateur sortant avec des gesticulations frénétiques du cercle des mécontents apostropha insolemment le ministre et la nation dans sa personne, il lit un discours séditieux dans lequel il finit par annoncer à Lamartine que les Polonais étaient plus maîtres que lui dans Paris, qu'ils^

compteraient avec le gouvernement lui-même; qu'ils avaient quarante mille hommes des ateliers nationaux enrôlés pour se joindre à eux le lendemain et pour marcher ensemble sur l'Hôtel de A'illc; et que si le gouvernement ne leur cédait pas , ils étaient assez forts pour le renverser et le changer.

A ces mots , à ces menaces , à ces insultes à la liberté du gouvernement et à la dignité de la nation, Lamartine irrité accepta le défi et finit par lc\ir dire : que si la France laissait renverser son gouvernement par une poignée d'étrangers qui lui feraient la loi chez elle, c'est que la France serait descendue au-dessous des nations sans patrie.

La querelle s'animait, les paroles étaient vives, les visages ardents ; le premier groupe essaya de faire entendre raison au second sans pouvoir y parvenir. A la fin , les hommes sages do la nation qui se trouvaient 1^ en majorité s'interposèrent, ealmèrent l'orateur factieux et finirent par lui arracher des excuses. On s'ajourna au lendemain à riiôtel de Ville. Le ministre en les congédiantlcur dit que si leur députation dégénérait en manifestation, et s'ilsamenaicntàlcur suite un seul Français il ne les traiterait plus en hôtes , mais en pcrturl>ateurs de la France.

Le lendemain , en effet , ils se présentèrent en nombreuse colonne , mais dans une attitude décente et calme sur la place de Grève. On attendait avec anxiété en France et en Europe la réponse que Lamartine leur ferait, car cette réponse contenait la paix ou la guerre pour le continent tout

entier; il leur parla en ces termes reproduits par les sténographes du Moniteur :

« Polonais,

<t La République française reçoit comme un <i heureux augure l'hommage de votre adhésion « et de votre reconnaissance pour son hospitalité. <i Je n'ai pas besoin de vous dire ses sentiments « pour les fils de la Pologne. La voix de la France « vous le disait chaque année même quand celle «i vo'x était comprimée par la monarchie. La Ré- «f publique a la voix et le geste plus libres et plus « sympathiques encore. Elle vous les redira ces « sentiments fraternels, elle vous les prouvera « sous toutes les formes compatibles avec la politi- «t que de justice, de modération et de paix qu'elle « a proclamée pour le monde.

«t Vous connaissez les principes que le gouver- « ncment provisoire a adoptés invariablement « dans sa politique étrangère, si vous ne les con- « naissez pas les voici :

« La République est républicaine sans doute, « elle le dit à haute voix au monde, mais la Répu- « blique n'est en guerre ouverte ni sourde avec « aucune des nations , avec aucun des gouver- « ncments existants , tant que ces nations et ces « gouvernements ne se déclarent pas eux-mêmes « en guerre avec elle. Elle ne fera donc, elle ne « permettra volontairement aucun acte d'a- « gression et de violence contre les nations « germaniques, ces nationalités travaillent en « ce moment à modifier d'elles-mêmes leur « système intérieur de confédération et à créer « l'uni^ et le droit des peuples qui ont une place

« à leur revendiquer dans son sein, il faudrait « être insensé ou traître à la liberté du monde « pour les troubler dans ce travail par des dé- « monstrations de guerre et pour changer en «i hostilités, en susceptibilité ou en haine la ten- <t dance libératrice qui les pousse de cœur vers « nous et vers vous.

«t Et quel moment nous demandez-vous de «t choisir pour ce contre-sens du droit de la poli- « tique et de la liberté? Est-ce que le traité de <f IMInitz se trame par hasard contre nous? est-ce « que la coalition des souverains absolus se noue »c et s'arme sur nos fvontières et sur les vôtres? « Non, vous le voyez; chaque courrier nous ap- «t porte une acclamation victorieuse des peuples « qui se scellent dans notre principe et qui for- « tifient notre cause précisément parce que nous « avons déclare que ce principe était le respect « du droit, des volontés, des formes des gouver- «t neraents du territoire de tous les peuples. Les «( résultats extérieurs de la politique du gouver- « nement provisoire sont-ils donc si mauvais, <i qu'il faille le contraindre violemment à en chan- « ger et à nous présenter sur lès frontières de nos « voisins la baïonnette à la main, au lieu de la « liberté et de la paix à la main?

« Non cette politique à la fois ferme et paci- « fique réussit trop bien à la République pour « qu'elle veuille la changer avant l'heure où les « puissances la changeront elles-mêmes, regardez « la Belgique ! regardez la Suisse ! regardez l'Ita- »t lie ! regardez l'Allemagne méridionale tout en- « ticre! regardez Vienne! regardez Berlin! que « vous fa'Jt-il de plus? Les possesseurs eux-mêmes

— dÔi —

« de vos territoires , vous ouvrent la route vers « votre patrie et vous appellent à en reconstituer « paciGquement les preiuières assises. Ne soyez «t injustes, ni envers Dieu, ni envers la Républi- « que, ni envers nous. Les nations sympathiques « de lAIIeningne, le roi de Prusse ouvrant les «t portes (le ses citadelles à vos martyrs, à vos « exilés, Cracovie affranchie, le grand-diichc de « Poscn redevenu polonais, voilà les armes que « nous vous avons données en un mois de poli- «c tique.

«1 Ne nous en demandez pas d'autres, le gou- « vcrnemcnt provisoire ne se laissera pas clian- «( ger sa politique dans la main par une nation <c étrangère quelque sympathique qu'elle soit à « nos cœurs, nous aimons la Pologne, nous aimons « rilalie, nous aimons tous les peuples opprimés, « mais nous aimons avant tout la France, et nous «( avons la responsabilité de ses destinées et peut- « être de cel es de l'Europe en ce moment!

« Vous avez admirablement parlé comme Polo- «1 nais, quant à nous, notre devoir est de vous «t parler comme Français. Les uns et les autres, «t nous devons rester dans notre rôle respectif. « comme Polonais vous devez être justement im- « patients de voler sur le sol de vos pères et de « répondre à l'appel qu'une partie de la Pologne « déjà libre, fait à ses généreux enfants.

« Quanta nous, comme Français nous n'avons <t pps seulemer t la Pologne à considérer, nous <i avons runi\ersali(é de la politique européenne i< qui correspond à tous les horizons de la Francd « et h tous les intérêts de la liberté dont la Répu- « blique française est U âcconde , et nous l'cspé-

« rons la plus glorieuse et la dernière explosion « dans rKuropc. L'importance de ces inlércls, la « firavité de ces résolutions font que le gouvcrne- « ment provisoire de la République ne peut abdi- « qucr cnirc les mains d'aucune nationalité par- « tiellc, d'aucun parti dans une nation, quelque « s;icrce que soit la cause de cette nation, la res- « ponsabilité et la liberté de ses résolutions.

«c La politique qui nous a été commandée sous « la monarchie vis-h-vis de la Pologne, n'est plus « la poliliquc qui nous est commandée sous la « Réj)ubliquc. celle-ci a tenu au monde un lan- « gage auquel elle veut être fidèle, elle ne veut « pas qu'aucun pouvoir sur la terre puisse lui « dire : « Vous avez des paroles ici, vous avez « des actions là. «

<i L.i République ne doit pas et ne veut pas « avoir des actes en contradiction avec ses pa- « rôles. Qu'a-t-elle dit dans son manifeste aux « puissances? Elle a dit ou pensant à vous : le « jour où il nous paraîtrait que l'Iicurc providen- « licllc aurait sonné pour la résurrection dune •1 nationalité injustement effacée de la carte, nous «t volerions à son secours, mais nous nous sommes V. justement réservé ce qui appartient à la France « seule, l'appréciation de l'heure, du moment, de «' la justice de la cause, et des moyens par Ics- « quels il nous conviendrait d'intervenir.

«1 Lh bien! ces moyens, jusqu'ici nous les « avons choisis et résolus pacdiques ! et croyez « que la France et l'Europe voient si ces moyens « pacifiques nous ont trompés ou vous ont trom- « pcs vous-mêmes.

« En Ircnte-un jours les résultats naturels e^

<i pacifiques de ce système de paix et de frafcr- « nitc déclarés aux peuples et aux gouvernements «t ont valu à la cause de la France, de la liberté « et de la Pologne elle-même, plus que dix ba- «( tailles et des flots de sang humain !

« Vienne, Bei^lin, l'Italie, Milan, Gènes, l'Allc- «c magne méridionale, Munich, toutes ces consti- 't tutions, toutes ces explosions spontanées, non t( provoquées dans l'âme des peuples, vos pro- « près frontières enfin ouvertes à vos pas à tra- « vers les acclamations de rAllcmagnc qui se re- •c nouvelle dans ses formes sous l'inviolabilité it dont nous entourons ses gouvernements et ses « territoires. Voilà les pas qu'a faits la Républi- 11 que grâce à ce système de respect de la liberté « du sol et du sang des hommes ! Nous ne recu- « lerons pas dans un autre système sachez-le 'c bien ! la voie droite nous conduit au but désin- « tércssé, que nous voulons atteindre mieux que )» les voies tortueuses de la diplomatie, ne tentez «pas de nous en faire dévier.

i! Notre sollicitude pour vous s'étendra comme « notre hospitalité, aussi loin que nos frontières. <i nos regards vous suivront dans votre patrie. «t cmportez-y l'espérance de la régénération qui « commence pour vous en Prusse même , où <c votre drapeau flotte à Berlin. La France ne de- «1 mande d'autre prix à l'asile qu'elle vous a «' donné que l'amélioration de vos destinées na- « tionales et les souvenirs que vous emporterez <■ du nom français.

« N'oubliez pas que c'est à la République que Il vous devez les premiers pas que vous allez faire « vers votre patrie. »

Ce discours refréna l'audace des réfugiés.

L'Angleterre n'attendait pas avec moins de sollicitude la réception que ferait Lamartine aux insurgés irlandais partis de Dublin pour venir demander des encouragements et des armes à la République française. La vieille haine nationale entre la France et l'Angleterre favorisait leur cause ; le parti démagogique, le parti militaire et le parti catholique s'unissaient en France pour faire considérer la cause de l'insurrection irlandaise comme une cause de la liberté, de l'Eglise, et de la France. Lamartine ne se dissimulait rien 'des clameurs que ces trois partis allaient pousser contre lui, s'il osait refuser le concours de la République à une guerre civile contre l'Angleterre. Il l'osa néanmoins, appuyé sur la loyauté de la République. Il ne trouva pas que toutes les arm-cs fussent bonnes pour combattre une puissance rivale, mais amie, et avec laquelle il voulait resserrer les liens de la France libre.

« Citoyens de l'Irlande, leur répondit-il, s'il « nous fallait une autre preuve de l'influence pa- « cifique de la proclamation du grand principe « démocratique, ce christianisme nouveau éclait tant à riieurc opportune et séparant le monde, « comme autrefois, en monde païen et en monde « chrétien, nous la trouverions cette preuve de « l'action toute-puissante d'une iilée, dans les vi- « sites que les nations ou les fractions de nations «t viennent rendre spontanément ici à la France « républicaine et à son principe!

« Xous ne sommes pas étonnés de vqir aujour-

« d'imi ici une partie de llrlandc. L'Irlande sait u combien ses dcslinécs, ses souffrances et ses «1 progrès successifs en liberté religieuse, en unité «c et en égalité constitutionnelle avec les autres « parties du Royaume-Uni ont ému de tout temps «1 le coeur de l'Europe ! Nous le disions il y a peu «t de jours à une autre dé()utation de vos conci- «< toyens, nous le dirons à tous les enfants de celle « jîloricusfr î'e d'Erin qui, par le génie naturel « de ses habitants comme par les péripéties de son « histoire est à la fois la poésie et l'héroïsme des « nations du Nord.

« Sachez donc bien que vous trouverez en « France, sous la République, tous les sentiments <i que vous lui apportez. Dites à vos concitoyens « que le nom de l'Irlande et le nom de la liberté «i courageusement défendue contre le privilège « est un même nom pour tout citoyen français.

« Quanta d'autres encouragements, il ne serait « pas convenable à nous de vous les donner, à « vousdelcsrecevoir. Je l'ai déjàdit à propos delà « Suisse, à propos de l'Allemagne, à propos de la « Belgique et de l'Italie. Je le répète à propos de «i toute nation qui a des débats intérieurs à vider «' avec elle-même ou avec son gouvernement : « Quand on n"a pas son sang dans les affaires d'un « peuple, il n'eet pas permis d'y avoir son inler- « vention ni sa main,

« Nous sommes en paix et nous désirons rcs- «I ter en bons rapports d'égalité, non avec telle « ou telle partie de la Grande-Bretagne, mais « avec la Grande-Bretagne tout entière. Nous « croyons cette paix utile et honorable non-seu- « lement pour la Grande-Bretagne et la Rcpubli-

— di)» —

« que françnise, mais pour le genre humain. « Nous ne ferons aucun acte, nous ne dirons au- « cunc parole, nous n'adresserons aucune insi- « nuation en contradiclion avec les principes « (rinviolal)dilc réciproque des peuples, que nous u avons j)roclaniés et dont le continent recueille « déjà les fruits. La monarchie déchue avait des « triiilés et des diplomates. Nous avons des peu- « pies pour diplomates et des sympathies pour « traités. Nous serions insensés de changer une « telle diplomatie au grand jour, contre des alii liances sourdes et parliellcs avec les partis, « même les plus légitimes, dans les pays qui nous «( environnent. Nous n'avons qualité ni jjour les «i juger ni pour les préférer les uns aux autres. « En nous déclarant amis de ceux-ci, nous nous « déclarerions ennemis de ceux-là. nous ne vou- M Ions cire ennemis d'aucun de vos compatriotes, «i nous voulons faire tomhcr au contraire, par la « loyauté de la parole répuhlicaine, les préven- « lions et les préjugés qui existeraient entre nos « voisins et nous.

i( Sîivez-vous ce qui a le plus irrite et le plus « désafï'cctionné la France de l'Ang'ctcrre dans la « dernière Ilé|)ublique? c'est la guerre civile re- « connue, soldée, et servie par M. Pilt dans une « partie de noire territoire. Ce sont ces encoura- « gements et ces armes données à des Français « héro'i(]ues aussi comme vous dans la Vendée « mais à des Français combatlant daulrcs Fran- «« çais! ce n'était pas là la guerre loyale, c'était la « propagande royalisle faite aveo le sang français « contre la Républitpie. Celte conduite n'est pas «( encore, malgré nos efforts, tout à fait effacée de

« la mémoire de la nation. Eh bien, cette cause ti de ressentiment entre la Grande-Bratagne et «1 nous, nous ne la renouvellerons pas en l'imitmit « jamais. Nous recevons avec reconnaissance 1rs « témoignages d'amitié des différentes national! - « tés qui forment le grand faisceau britannique ! « Nous faisons des vœux pour que la justice fonde « et resserre Tunité des peuples, pour que Téga- « lité en soit de plus en plus la base, mais en pro- •I clamant avec vous, avec elle, et avec tous, le « saint dogme de la fraternité, nous ne ferons que «< des actes fraternels, comme nos principes et «i comme nos sentiments. "

Des cris de vive la République ! et de vive Lamartine ! accueillirent ces paroles dans l'immense foule qui entourait les Irlandais. Ces cris leur firent comprendre que le refus du ministre ainsi motivé était plus populaire que leur cause même, et ils n'insistèrent pas. Ils feignirent de se contenter de ces paroles. Leurs chefs dînèrent le lendemain comme individus chez le ministre et ne proférèrent pas un mot sur la séance de la veille.

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