LIVRE NEUVIÈME
L'enthousiasme avait saisi le peuple tout entier depuis que le gouvernement avait arrêté le sang, protégé les personnes , sauvé les propriétés, proclamé la république et repoussé les symboles de la terreur et de l'anarchie. La concorde était rentrée à sa voix dans le cœur des citoyens, la joie jaillissait des physionomies, la fraternité des paroles se traduisait en actes, la révolution ressemblait à une fête plutôt qu'à une catastrophe.
Le gouvernement était secondé dans ses mesures par les trois plus puissantes passions du cœur de l'homme, la peur, l'espérance et l'enthousiasme. Les classes riches, aisées, bourgeoises, propriétaires, industrielles, commerçantes, avaient justement tremblé que l'écroulement du trône et le nom
de république ne fussent le signal des spoliations, des massacres, des échafauds, dont le souvenir s'était confondu depuis cinquante ans avec l'image des institutions républicaines : ces classes s'étonnaient jusqu'à l'attendrissement, de voir et d'entendre des programmes et des décrets qui répudiaient hautement toute analogie et toute parenté entre les deux républiques, elles oubliaient pour un moment les avantages, les monopoles, les emplois publics , les émoluments , les faveurs qu'elles perdaient à la chute de la royauté de juillet, elles ne pensaient qu'à la sécurité que le gouvernement leur assurait pour leur titre et pour leur fortune, elles se ralliaient, elles se pressaient autour du gouvernement nouveau comme les naufragés sur un débris, elles affluaient à l'Hôtel. de Ville, elles offraient leurs bourses, leurs bras, leurs cœurs aux hommes qui s'étaient jetés au timon pour sauver la société de I abîme, elles se résignaient à la république pourvu que la république fût le salut de tous.
Le peuple propriétaire ou industriel qui vit d'ordre, de crédit, d'échange, de travail, avait eu les mêmes craintes et partageait les mêmes sentiments, les prolétaires, les ouvriers, les travailleurs , qui n'ont pour capital que leurs bras , pour revenus que leur salaire, pour patrimoine social que leur moralité et leur économie, étaient fana-