LIVRE TREIZIÈME
yeux la nécessité d'armer vigoureusement la République.
Lamartine couvait pour cela depuis longtemps trois j pensées. Lia première était une armée puissamment organisée et disposée sur le territoire en trois grands corps se servant d'appui les uns aux autres, et pouvant dans leurs évolutions larges et rapides non pas seulement réprimer ici, ou là, telle ou telle émeute, mais manœuvrer engra^d dans toute l'étendue du territoire français, sur des pivots assis d'avance comme dans les grandes guerres civiles romaines. Trois généraux devaient commander ces trois corps, l'un à Paris et dans le rayon immédiat de Paris, l'autre à Bourges et dans les provinces voisines , le troisième, de Lyon à Marseille.
La seconde pensée était* la formation d'une réserve de trois cents bataillon* départementaux de garde mobile, armés, disciplinés, équipés, exercés, encadrés, mais restant dans leurs foyers et n'en sortant qu'à l'appel du conseil de département, du préfet ou du gouvernement pour les cas soudains de troubles ou de guerre intestine. C'était la fédération pntisocialiste et antianarchique instituée et mobilisée d'avance entre les mains <Jes départements. Eq cas de défaite à Paris l'ordre social retrouvait indépendamment de l'armée trois cent mille défenseurs et pouvait étouffer en huit jours la sédition sous les murs de Paris. Au lieu de l'armée révo-
lutionnaire de 1793 c'était l'armée républicaine de 1848, protégeant partout l'ordre, la propriété, la vie des citoyens contre la terreur, et la dislocation de l'empire. En cas de guerre étrangère ces trois cents bataillons entraient en seconde ligne sur nos frontières et dans nos places fortes et rendaient libre tout le reste de l'armée.
Enfin sa troisième pensée était de donner à la République et à l'Assemblée nationale un ministre de la guerre soldat et républicain, qui fit aimer la République par l'armée et qui fit accepter sans défiance l'armée par la République.
La première de ces pensées était accomplie déjà à moitié par M. Arago et par le gouvernement. L'armée était en voie d'être bientôt portée à cinq cent mille hommes.
La création des trois cents bataillons de garde mobile départementale avait été déjà plusieurs fois mentionnée par Lamartine au conseil en prévision des éventualités de guerre étrangère. Lamartine n'ignorait pas que cette pensée révélée sous son vrai jour aurait porté ombrage au parti radical , qui tendait évidemment à supprimer l'armée, surtout dans Paris , et à lui substituer l'omnipotence de l'organisation socialiste des clubs et des ouvriers, organisation gouvernée par les chefs de secte contre les commerçants, la propriété, la bourgeoisie.