LIVRE TREIZIÈME
Il ajourna donc plusieurs fois sa proposition formelle. Il en entretint séparément quelques-uns de ses collègues. Il les pénétra de cette idée, et les prépara à la présenter eux-mêmes au gouvernement.
M. Flocon qui venait de rentrer dans la vie active à la suite d'une longue maladie et qui concevait vite tout ce qui se rattachait à la puissance de la patrie , se chargea de produire sous la forme d'une proposition urgente et formelle cette pensée qu'il partageait avec le ministre des affaires étrangères. Le patriotisme bien avéré de ce jeune membre du gouvernement et l'ascendant de son énergie sur le parti radical déconcertèrent les objections. Lamartine le soutint comme si cette idée eût été pour lui une révélation soudaine du patriotisme en péril. Le décret fut porté à l'unanimité. Lamartine en rentrant chez lui dit à ses amis : « Si l'Assemblée nationale exécute activement « mon décret, des trois cent mille hommes, « la guerre civile est désormais impossible et la « société ne peut pas avoir d'éclipsé de plus de dix « jours. » Mais pour exécuter ce décret il fallait un ministre, il crut l'avoir trouvé dans le général Eugène Cavaignac.
Le général Cavaignac fils d'un homme de renom-
mée révolutionnaire et conventionnelle, était frère d'un des jeunes précurseurs de la République, autre Carrel, dont le caractère , le talent et la mémoire étaient passés à l'état de religion dans le parti de la démocratie active. Ce nom était si populaire parmi ceux qui lui survivaient qu'il reflétait jusque sur son frère une partie de cette consécration. Le second Cavaignac servait en Afrique, le gouvernement provisoire dès sa première séance à l'Hôtel de Ville l'avait nommé gouverneur général. Plus tard le gouvernement l'avait appelé à Paris en lui offrant le ministère de la guerre, le général avait répondu au gouvernement en termes un peu fiers il avait fait des conditions si hautes que le gouvernement avait été blessé de cette résistance à son premier signe et avait renoncé aux services de ce général à Paris.
Les choses en étaient là; lorsque Lamartine pensant toujours à fortifier l'Assemblée nationale par un chef militaire donné à l'armée, ouvrit par hasard un journal et y lut une profession de foi claire , brève et républicaine signée Cavaignac. C'était une lettre du jeune général aux électeurs de son département qui lui avaient offert la candidature à la représentation nationale.
Cette lettre exprimait avec précision et avec une remarquable audace d' honnêteté tout le républicanisme d'ordre, de liberté et de moralité selon le cœur