LIVRE QUINZIÈME
passait, il ressortit seul et désespéré, pour faire face aux séditieux qui tenteraient de franchir le dernier seuil.
Après avoir *ait quelques pas dans la salle des colonnes, il se trouva en face d'un groupe de chefs de clubs qui s'avançaient sur cinq ou six de front en se donnant le bras. Un membre du gouvernement provisoire Albert, ami de Louis Blanc, était du nombre, c'était le seul qui fût connu de vue par Lamartine.
Derrière ce premier rang marchaient d'autres citoyens, le visage en feu, le geste égaré. '
Lamartine, résolu à faire son devoir sans considérer son impuissance et son isolement, s'avança de quelques pas au devant de cette tête de colonne et étendant les deux bras en croix comme pour leur opposer une barrière :
« Citoyens « leur dit-il » vous ne passerez pas, ou « vous ne passerez que sur mon corps ! — Et à quel « titre nous empécheriez-vous de passer? lui dirent « les premiers qui l'abordèrent. — Au titre, répondit « Lamartine, de membre du gouvernement chargé de a défendre à tout prix l'inviolabilité de l'Assemblée « nationale. — Que nous importe l'Assemblée na- « tionale, répliquèrent-ils, nous sommes le peuple? « nous voulons présenter nous-mêmes nos pétitions « et nos volontés à nos mandataires; avez-vous « donc oublié déjà que le peuple communiquait
« librement, directement et toujours avec le gou- « versement de l'Hôtel de Ville?
« Citoyens» reprit Lamartine « nous étions alors « en révolution, nous sommes aujourd'hui en gou- (( vernement. L'Assemblée nationale est autant au- « dessus de nous que la nation est au-dessus de « vous! Elle ne peut recevoir de pétitions des « mains d'une fraction attroupée du peuple sans « perdre sa liberté et sa majesté. Je vous répète « que vous ne passerez que sur mon corps. »
Alors des vociférations s'élevèrent du sein des hommes qui formaient le second rang du groupe, des apostrophes ironiques et dédaigneuses furent adressées à Lamartine. Mais aucun outrage, aucune violence n'attristèrent ce dialogue entre ses interlocuteurs et lui. L'altercation dégénéra en discussion sur les droits respectifs du peuple et de l'Assemblée; quelques citoyens étrangers à la représentation au nombre desquels le jeune Lagrange tleMàcon, Thomasson, Ernest Grégoire, quelques représentants courageux et indignés, M. de Mornay, M. de Montrol et d'autres étaient accourus au bruit de la querelle et s'étaient rangés derrière Lamartine, ils adressèrent des représentations dans le même sens que lui aux groupes des envahisseurs , ces groupes encore en petit nombre hésitèrent, flottèrent et finirent par se replier sur la salle des pas perdus.