LIVRE QUINZIÈME
jurés présents , et de les conduire à Vincennes. Mais la foule immense et année qui se pressait de minute en minute sur la place et l'indignation de Paris qui s'exaltait par l'horreur et par la répression soudaine de l'attentat, firent craindre à Ledru Rollin, à Lamartine et à Marrast, que les coupables ne pussent traverser impunément pendant le jour les rues et les places soulevées contre eux. ils ne voulaient pas qu'une révolution pure jusque-là fit couler une première goutte de sang , même le sang de ceux qui avaient voulu la corrompre et la souiller. Us savaient que la pire des corruptions pour un peuple c'est la corruption par le sang versé sous ses yeux ; d'accord avec M. Marrast qui était resté intrépide quoique emprisonné par la sédition dans l'Hôtel de Ville, ils pourvurent de sang-froid à ce danger, en ordonnant que les prisonniers ne fussent conduits qu'à une heure avancée de la nuit et sous une forte escorte à Vincennes.
Ces mesures prises, la foule croissante et tumultueuse dans le palais sépara les deux membres du gouvernement.
Lamartine se hâta de sortir pour aller rassurer l'Assemblée nationale en permanence. Pendant le peu d'instants qu'il avait passés à l'Hôtel de Ville, la place et les quais s étaient couverts de baïon-
nettes de toutes les légions de Paris. De ses deux chevaux qu'il avait envoyés chercher chez lui pendant la marche de la colonne, l'un monte par M. de Forbin Janson avait été arrêté avec ce brave volontaire , qu'on avait pris pour un insurgé et jeté au cachot, l'autre monté par un jeune garde national, M. Guillemeteau , avait renversé son cavalier sur le Pont-Neuf. Ce cheval avait été ramené sur la place par un dragon. Lamartine presque étouffé au sortir de l'Hôtel de Ville par l'élan passionné vers lui, des gardes nationaux et du peuple, cherchait un cheval pour échapper à la foule, et pour respirer au-dessus de la multitude dans laquelle il était submergé, en passant devant le front du régiment de dragons, il reconnut son cheval et s'élança en selle.
11 revint par les quais à l'Assemblée nationale. Des groupes de peuple enivrés de cette victoire de la vraie république sur une anarchie de quelques heures l'entouraient en battant des mains. La bride de son cheval était tenue par des artilleurs, il était suivi d'un cortège de garde nationale à cheval, de gardes nationaux à pied, de dragons, et de citoyens qui se relayaient pour l'acclamer, l'applaudir, serrer sa main, toucher ses habits. Les trottoirs, les embouchures des ponts, les fenêtres, les toits, les terrasses du Louvre et des Tuileries, étaient couverts d'hommes de toutes conditions, de femmes,