LIVRE DIXIÈME
Mais pour que la Banque ainsi protégée et centralisée pût prêter par centaines de millions au gouvernement il lui fallait une hypothèque morale. Cette hypothèque c'était la certitude que le Trésor inopinément tari se remplirait de nouveau. Les impôts territoriaux se payaient bien. L'enthousiasme même des contribuables en anticipait le versement. Tout le monde venait en aide aux bonnes intentions du gouvernement pour lui enlever la tentation ou la nécessité de recourir aux extrémités révolutionnaires. Les curés prêchaient l'impôt comme une vertu publique. Les riches versaient Tannée d'avance. Les pauvres apportaient leurs douzièmes. Les bureaux de perception des impôts étaient obstrués pour payer comme ils l'auraient été pour recevoir. 11 y avait émulation de versements, tant on avait le sentiment que le danger était dans le vide du Trésor.
Un emprunt national d'enthousiasme et de. salut commun était possible et aurait été productif pendant ce premier élan d'esprit public. Plusieurs membres du gouvernement le demandaient avec l'impatience de l'heure qui échappe à Garnier Pa- •gès. Des considérations de crédit l'empêchèrent de consentir à généraliser cette mesure. Le moment
passa, le feu s'éteignit. On se borna à payer l'impôt, ce fut là une faute du gouvernement.
Mais les impôts indirects produits immédiats et quotidiens de la consommation et de la production tarissaient. L'armée demandait une réorganisation prompte et onéreuse. Le Trésor pouvait être pris en dépourvu et découvrir ainsi la patrie elle-même. Les secours toujours grossissants à donner aux ouvriers sans salaire et par conséquent sans pain, la solde et l'équipement de la garde mobile, les caisses d'escompte à créer dans toutes les villes manufacturières, les prêts d'argent à faire aux grands centres d'industrie, les travaux publics à maintenir dans une certaine proportion pour éviter un débordement d'oisifs dans les départements , la marine, les affaires étrangères, les élections, la justice, l'administration intérieure enfin , dont on ne pouvait laisser les agents en souffrance , laissaient entrevoir la sinistre éventualité d'un vide dans le Trésor. Un jour d'insuffisance dans les ressources eût été le signal d'une catastrophe générale. Les fonctionnaires et les capitalistes pouvaient attendre, la faim ne s'ajourne pas. Six millions d'ouvriers vivaient d'assistance publique. Un jour de retard dans leur solde eût été le signal d'une immense sédition du désespoir et de la faim. Il fallait pourvoir et pré* voir. f
Le gouvernement résolu à éviter la banque-