‹ Histoire de la Révolution de 1848Chapitre 114 sur 216 · LIVRE DOUZIflME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIflME

les armes. Son journal la Commune de Paris, s'évaporait souvent en hymnes et en doctrines de mauvaises dates; mais il recommandait l'ordre, la fraternité do toutes les classes de citoyens, le respect des propriétés, l'inviolabilité des consciences, la paix avec les puissances , la temporisation jusqu'au jour où l'Asseuiblée nationale viendrait représenter tous les droits et faire toutes les lois. Ces doctrines de Sobrier avaient d'autant plus de crédit sur la multitude que personne ne le dépassait à ses yeux en exagération de fanatisme et d'espérances. Son fanatisme était théorique et ses espérances patientes. Il avait de plus du courage personnel. Informé des projets conçus tous les jours dans les conciliabules ultra-républicains de décimer le gouvernement, de surprendre le ministère des finances, celui des affaires étrangères, d'enlever Lamartine, et de lui substituer des hommes extrêmes, Sobrier avait enrôlé cinq à six cents hommes; il avait obtenu pour eux des armes de Caussidière, il tenait dans la rue de Rivoli une espèce de quartier général de police armée. Lamartine était instruit par Sobrier lui-même de toutes ces circonstances, il avait même contribué à lui faire prêter ou louer par les licjuidateurs de la liste civile le logement qu'occupait ce quartier général en face des Tuileries. ClwKiucfois que des avis in(iuiétants parvenaient à Lamartine sur une manifestation contraire à la paix publicjue, sur un complot contre \c, gouvernement ou contre lui-même, il faisait avertir Sobrier ((ui rec(5vait ses ordres et qui disposait ses

m iu:voM'Ti()X di- isis.

hommes dans les ias>omhlcments et ses moyens de défense autour des ministères menacés.

Paris était alors entièrement déirarni de troupes et dépourvu de garde nationale. Les partis se défiaient les uns des autres; chacun avait sa police et son armée. Sobrier était le Caussidière de l'autre moitié de Paris. Lamai'tine n'eut cju'à se louer de son zèle désintéressé pour la paix publi(jue juscju'a rapi)roche des élections. H s'abandonna alors à de uiau\ aises inspirations, ti'cnipa tlans les menées électorales des socialistes les pi us exclusifs, laissa pervertir l'espiit de son journal, et s'entoura avec une obstination puérile d'un appareil de conspiration ai*mée qui n'était |)lns (pi'une folie, mais cpii ressend)lail à un complot. Le gênerai Courtais en informa Lamartine; Lamartine, (jui ne voyait plus Sobrier depuis ses scandales, lui lit dire deux fois de licencier ses séides, de remettre les armes, de rentrer dans la loi, faute de (juoi le gouvernement sévirait énergiquement contre lui : il obéit, mais incomplètement. Nous le retrouverons le 15 mai.

Lamartine lia également dc> int(^lligences ouvertes avec les esprits l(\s |)lus inllu(Mits et les orateurs les |)lus goûtés de toutes les opinions actives et de tous les clubs démocrati(pies de Paris et des faubourgs. Il reçut chc/ lui, il p(M>iia(la et cntiaina les meneurs |)iin(ipan\ de cliacnn i\v> grands (piarlitM's poj)uleux,

de la Bastille, du faubourg Saint-Marceau, du faubourg Saint-Antoine; il passa souvent des nuits entières à discuter sans réticence avec ces hommes la situation de la République au dehors et au dedans, ainsi que les questions les plus vives de l'économie politique qui servaient alors de texte aux mécontentements ou aux aspirations du peuple. Il les trouva quelquefois rebelles, plus souvent accessibles à ses conseils : il les convainquit néanmoins toujours de la nécessité de ne pas déchirer la République par des dissensions civiles qui feraient avorter toutes les pensées de progrès social qu'elles pouvaient porter à l'avenir, de combattre les dictateurs des partis extrêmes, de calmer le peuple et de le soumettre à sa propre souveraineté dans l'Assemblée nationale.

Ces hommes émus du langage sincère et souvent passionné de Lamartine, agissaient avec loyauté dans le sens de ses désirs, réservant leurs opinions sur certains textes de la discussion , concordant avec lui sur les questions essentielles. Ils venaient, de tcnq)S en temps, l'informer des dispositions de leur quartier. Cette police à cœur ouvert, ou plutôt ces négociations incessantes et loyales entre une des tètes du gouvernement et les principales tètes des clubs, prévint les malentendus, éventa les complots, sauva Paris, ouNrit les voies à l'Assemblée nationale. Ce fut alors la conspiration des honnêtes gens contre la conspiration (\c^ pervers. Lamartine s'attacha surtout aux hommes

jeunes , et sincères , même dans I(mus exagérations II. 1")

révolutionnaires. Il ne se laissa point scandaliser par les noms (jui alors inspiraient le plus de préventions ou de répulsion dans Paris. H savait que la renommée d'un homme est souvent une calomnie de bonne foi de ceux qui ne savent que son nom. 1! croyait (jue beaucoup d'ombre se dissipe en approchant le flambeau du cœur; d'ailleurs aucune répugnance n'est jiermise à qui veut préserver la patrie.

C'est ainsi qu'il connut et qu'il prati(jua sans s'abaisser et sans les avilir les princi})aux agitateurs des clubs démagogiques de la Sorbonne où quarante mille i)r()létaires du (juartier du Panthéon recevaient le souffle de l'agitation; beaucoup de délégués des ouvriers du Luxembourg, hommes de bon sens déjà fortement repoussés des sophismes industriels et économiques de Louis Blanc, un jeune mulâtre que la foule suivait de club en club au feu d'une ékxjuence tropicale, et un des initiés du club de IManqui, de Flotte.

Ce jeune mulâtre Servien, enthousiaste et entraînant sur le tré[)ied, était doux, timide, presque muet dans rintimité. H avoua à Lamartine qu'il avait plus de passions que de notions sur ces (juestions sociales dont il fanatisait ses auditeurs. Lamartine lui communi([ua les fruits de ses propres études et lui suggéra ce socialisme des sentiments (|ui t'ait fraterniser les classes diverses de citoyens sans en dé|)ouiller aucune; il lui appiil (juc^ le socialisme vrai n'était (ju'uno question de religion dans les cœurs, et iré(|uité dans les lois. Servien souffla la conciliation et la paix sur les masses

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