LIVRE TREIZIÈME
introduite après le défilé dans l'intérieur, sous prétexte de faire hommage d'une contribution patriotique. M. Bûchez et ses collègues leur adressèrent des paroles sévères. Lamartine ne leur parla pas : il était occupé en ce moment dans la salle du conseil à écrire quehjues ordres aux gardes nationaux de la banlieue pour la sûreté de la nuit. Il vit entrer ses deux collègues Louis Blanc et Albert; il continua à écrire sans les saluer : il les entendit murmurer contre l'omnipotence de ceux qui avaient, sans délibération concertée, et de leur seule autorité, fait battre le ra[)pel , repoussé une manifestation du peuple , évoqué la garde nationale, adressé des paroles dures et sévères à une députation. Lamartine irrité ne pouvait se dissimuler contre qui étaient dirigés ces murmures. Il se retourna, jeta la plume, se leva , et s'approchant de ses deux collègues, il leur répondit pour la première fois avec fierté et avec une colère mal contenue. L(»s deux membres de la minorité se retirèrent et allèrent porter leurs plaintes à jMM. Bûchez et Recurt dans une autre salle. Lamartine, après avoir pourvu à la sûreté de la nuit par ses ordres aux légions, sortit par une porte dérobée de l'Hôtel de Ville j)our écha[)per à une ovation de la garde nationale et du peu[)li\ Le visage caché par son manteau, il s'enfonça dans les petites rues tortueuses et désertes ({ui serpentent derrière le Palais. On lui amena une voituie de [)lace; il y monta sans se faire connaître, et ordoinia ;iu cocher de le conduire rue d(^ la Chaussée -d'An-
■M)n HflVOLUTION DE 1818.
tin, où sa femme aUciulait l'issue de la journée.
Cinq fois dans ce trajet, la voiture dans hujuellc il était caché fut arrêtée aux débouchés de la rue Saint- Antoine, de la rue du Temple, de la rue Saint-Denis, de la rue Saint-Martin, de la rue ^lontmartre, par des colonnes de dix à vingt mille hommes de garde nationale, les uns en uniforme, les autres en costume d'ouvrieis, tous armés, qui ébranlaient sous leurs pas cadencés le pavé des rues. Ces colonnes passaient en alternant un majestueux silence avec des cris poussés à intervalles égaux de vive la République ! vive Lamartine! à bas les eommunistes ! Ces corps d'armée sortis de chaque seuil, rassuiaient les regards des citoyens, des femmes et des enfants j)ressés sur les jiortos et aux fenêtres. Ils étaient loin de se douter que riionnne dont ils élevaient ainsi le nom jusfju'aux nues comme un cri national, entendait ces cris du fond de cette voiture fermée dont ils interceptaient le passage.
Lamartine ne put rejoindre sa femme qu'à la lin du jour. Ce fut le plus beau jour de sa \\e politique. Les factions étaient plus (juc vaincues, elles étaient découragées : le peu|)le avait dit son mot : ce mot était le présage de celui (jue la nation allait redire aux élections. Paris s'était levé sous les armes, sans distinction (U; classe ou de fortune, et ces armes s'étaient unies en faisceaux unanimes pour |)rotéger la Héj)ublique, le gouvernement modéré. Tordre, la j)ro|)riété, la civilisation.
Le mondes social était retrouvé.