DEUXIEME PARTIE
à (juatre cents hommes, qui, campé au milieu du quartier le plus paisible et le plus riche de Paris, y causa un étonnement et une frayeur immodérés. Le ton donné rue de Rivoli était celui de la Préfecture de police. On y parlait à tous propos de brûler Paris, à! en finir avec les bourgeois. La vue ne s'y reposait que sur des pistolets, des sabres ou des carabines. On se tutoyait en se qualifiant de brigands ou de traîtres. On n'arrivait jusqu'au chef qu'à travers une haie d'estafiers armés jusqu'aux dents et demandant d'un air sinistre le mot de passe. Pour compléter le tableau, une table de trente couverts recevait à toute heure quiconque se targuait de patriotisme, tandis qu'un carrosse de la liste civile, attelé de deux beaux chevaux des écuries royales, stationnait en permanence dans la cour, pour porter sur tous les points de Paris les ordres de Sobrier et de ses acolj'tes. Ce fut un véritable carnaval révolutionnaire, mené par le fou de la République. On en sourit aujourd'hui; alors il faisait peur. On le croyait redoutable, il n'était qu'extravagant. Le Sobrier républicain restait ce qu'avait été le Sobrier royaliste : le meilleur cœur du monde et le plus faible esprit qui, au fond, n'en voulait à l'ien ni à personne.
La majorité du conseil, voyant l'impossibilité d'évincer AL Caussidière et craignant que M. Ledru-Rollin, servi par la Préfecture de police, n'usurpât, comme il paraissait y viser, la dictature, voulut du moins s'assurer, au cœur de Paris, un point d'appui solide.
La mairie de Paris, vacante par la nomination de M. Garnier-Pagès au ministère des finances, fut donnée à M. Marrast, c'est-à-dire au National, personnifié dans l'homme le plus capable, par son esprit et par sa tactique, de lutter avec avantage contre la ruse et la popularité de M. Caussidière, l'homme de la Réforme. Cette lutte n'était pas nouvelle. Depuis sa rentrée de l'exil, en 18 10, M. Marrast avait pris, dans le National, la direction de l'opposition républicaine, et du jour où la Réforme était venue lui disputer ce gouvernement de l'opinion en quittant la polémique politique,
qui ne passionnait guère les masses, pour celle des questions sociales, il avait tourné contre elle sa verve railleuse et le trait acéré de ses épigrammes. Né à Saint-Gaudens, dans le département de la Haute-Garonne, d'abord élève, puis maître de classe au collège de Pont-le- Voy, M. Marrast s'ennuya de cette profession obscure, vint à Paris et chercha dans la politique du journalisme une activité plus conforme à la nature de ses talents. Après 1830, il devint rédacteur en chef de la Tribune, fut impliqué, en 1834, dans le procès d'avril, s'évada de la prison de Sainte-Pélagie avec Godefroy Cavaignac et se réfugia à Londres, d'où il adressa au National une correspondance sur la politique de l'Angleterre. A son retour à Paris, il prit la direction de ce journal, dont il fit la fortune et qui le porta au pouvoir.
M. Marrast n'était point un ambitieux. Ses vues ne portaient ni haut ni loin. C'était un homme désireux de parvenir. 11 souhaitait le pouvoir et la richesse, non pour élever son nom et agrandir sa vie, mais pour se procurer des jouissances plus nombreuses. Esprit vif, habile à serrer les liens d'une coterie, à deviner, à capter, à tourner à ses fins des caractères supérieurs, il manquait cependant des qualités essentielles pour cimenter un parti. Inconséquent, railleur, léger, désordonné en affaires, il perdait en un jour, par un mot, par une inadvertance, l'avantage conquis par de longues menées. Toute son action, pendant la durée du gouvernement provisoire, ne fut qu'une action de police ou de diplomatie. Ses préoccupations personnelles et le scepticisme de son esprit réduisirent à une influence négative la part d'autorité que lui faisaient ses antécédents, la persécution soufferte pour la cause républicaine et sa rare capacité.
Nous avons vu qu'à son entrée dans le conseil, M. Marrast s'était contenté du titre modeste de secrétaire. 11 n'appuya point les réclamations de M. Louis Blanc et demeura étranger à la substitution qui se fit, dès le 28, au ilouileur (1); il n'attachait pas d'impor-
(1) Cctta substitiitiou se Ht daus l'OjJice de fubliciti établi
tance aux marques extérieures du pouvoir et croyait d'autant mieux s'en assurer la réalité qu'il entrerait moins directement en lutte avec ses collègues. Mais une fois installé àTHôtelde-Ville, le 10 mars, il sut prendre ses mesures. Son premier soin fut de congédier le conseil municipal, après quoi il fortifia la garde de l'Hôtel-de-Ville, portée, sous le commandement du colonel Rey, à 2,700 hommes; puis il mit sur pied une police active et nombreuse (1), chargée princii^alement de surveiller la police de M. Caussidière, celle de M. Ledru-RoUin et celle de M. de Lamartine. Il eut bientôt des agents au ministère de l'intérieur, dans tous les clubs, dans tous les ateliers, et fut de tous les membres du gouvernement le plus exactement renseigné sur les intrigues des chefs de parti. En même temps, il prenait pour adjoint un homme d'une grande énergie dans l'opinion modérée, M. Edmond Adam, plaçait auprès de lui, à titre de secrétaires, un révolutionnaire ardent nommé Daviaud, et l'un de ses anciens compagnons de captivité, ami intime de M. Barbes, le cordonnier Schilmann. De la sorte il se ménageait des intelligences de différents côtés, se tenait prêt à tout événement, et, pendant qu'il rassemblait avec activité des éléments de résistance, il ne négligeait pas de prévoir le succès possible de ses adversaires. Exempt de passions, il croyait pouvoir conduire les passions d'autrui, parce qu'il les savait pénétrer, et se flattait de dominer ainsi la révolution. L'erreur était profonde. Si la finesse de l'esprit suffit à déjouer les individus , pour maîtriser les événements, il faut la puissance du génie ou la grandeur du caractère.
Nous venons de passer en revue les forces diverses qui, au sein du gouvernoment, s'efTor-
lo 24 an «oir, dan» un burenu de l'HôtcUde-Villo, sons la direction do M. Cliarles Blanc, fréro de M. Louis Blanc.
(I) [)'apri:> l'cvaluation do M. Adam, adjoint li In ninirio do Paris, ci'tto police, pondant l'administration de Mnrrait, n'a pas dû coittor moins de 60,000 Trancs. Les frais iSnornios d<>^cetto (i"lice el lu négligence de M. Marrast en mutitro de cjmptcs ont cn'é an budpiet do la mairie un déflcit dont il a ili impossible de rendre compte.
çaient de saisir la direction des affaires. Il nous reste à prendre connaissance des différentes actions exercées en dehors de lui sur le peuple par la presse, par les clubs et par l'influence personnelle des agitateurs.