‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 103 sur 234 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Les clubs. — M. Barbés. — M. Raspail. — M. Cabet. — Les journaux. — M. Proudbon. — M. de Lamennais. — Aspect de Paris. — Les femmes.

Une révolution faite au nom du droit de réunion, un gouvernement qui invoquait pour unique raison d'existence la volonté du peuple ne pouvaient ni limiter ni entraver aucun des modes d'expression de l'opinion populaire. Les organisateurs des banquets, les rédacteurs du National et de la Réforme étaient engagés d'honneur et contraints par la nécessité politique à reconnaître la liberté absolue de la presse et de l'association. C'est ce que fit le gouvernement provisoire en abrogeant les lois de septembre 1835, en abolissant l'impôt du timbre sur les écrits périodiques, le cautionnement des journaux, en laissant enfin s'ouvrir des clubs dansParis et dans toutes les villes de France. En même temps, il ordonnait la mise en liberté des détenus politiques et rendait ainsi à l'agitation de la place publique des noms connus, des hommes considérés par le peuple comme les martyrs de sa cause, autour desquels allaient se grouper et s'organiser les forces révolutionnaires qui, ne se sentant pas suffisamment représentées au pouvoir, aspiraient à s'en emparer à leur tour.

L'origine des clubs, le mot l'indique assez, est anglaise. Le nom de cluh (massue) fut pris, au temps de la lutte des ItHes rondes et des cavaliers, par les premières assemblées populaires qui se formèrent dans le but de terrasser la monarchie. Plus tard, en changeant d'acception, le mot passa dans le vocabulaire de la royauté représentative. L'engouement de la noblesse française pour les modes bri-

tanniques et l'admiration de nos hommes d'État pour les mœurs politiques de l'Angleterre préparèrent l'introduction des clubs en France.

Plusieurs clubs se formèrent spontanément à Versailles, en 1789, autour de l'Assemblée nationale (1) et la suivirent quand elle vint s'établir à Paris. Là, au sein d'une population effervescente, les clubs crûrent rapidement en nombre et en force ; ils rivalisèrent bientôt d'influence avec l'Assemblée et finirent, en se propageant sur tout le territoire, par s'emparer presque absolument de la direction des affaires. Leur influence expira, comme on sait, le 9 thermidor avec la domination des jacobins qui leur avaient donné une organisation formidable (2).

Il serait hors de propos d'examiner ici leur action dans ses détails ; il convient seulement de remarquer que les clubs contribuèrent puissamment à répandre dans les masses cette opinion funeste, beaucoup trop accréditée encore dans certains esprits, que la liberté se peut fonder par le despotisme et que la compression violente des adversaires de la révolution est une oeuvre de raison politique. Le nouvel essai tenté pendant les trois premiers mois de la révolution de Février ne montre pas l'influence des clubs beaucoup plus favorable au progrès des idées, et l'organisation des réunions populaires demeure encore aujourd'hui, après ces expériences réitérées, une des difficultés les plus considérables de l'établissement républicain (3).

(1) Le premier club avait été ouvert à Paris, par le conseiller Duport, dans sa maison au Marais. 11 était composé de parlementaires. Il se transporta à Versailles à l'ouverture de l'Assemblée et prit le nom de Club breton. Revenu à Paris, il s'établit dans l'ancien couvent des Jacobins où il changea complètement de caractère et de tendances, sous l'influence de Danton et de Camille Desmoulins.

(2) 11 y eut, pendant le cours de la Révolution, jusqu'à 2,400 sociétés jacobines qui formèrent un gouvernement véritable, rendant des décrets, prononçant des jugements, etc.

(3) « Rien n'est plus mal combiné, dit madame de Stiièl [Consitlèrations sur la liéi'olution française), dans un temps où les espr'ts sont agités, que ces réunions d'hommes donl les fonctions le bornent à parler; on excite ainsi d'autant plus Topiniou qu'on ne lui donne point d'issue. » C'était aussi l'opinion de Carnot, « d'accord avec Rousseau dans la pensée que

Le gouvernement provisoire avait conscience de ces dangers, mais il pensa que, manquant du temps nécessaire pour préparer une sérieuse et utile organisation des clubs, il agirait néanmoins sagement en favorisant leur propagation, afin que, par leur nombre et leur diversité même, toute action commune leur devînt impossible. En conséquence, le maire de Paris mit à la disposition des réunions populaires des salles convenables dans les édifices publics (1), et chacun des membres du conseil s'occupa d'avoir dans les clubs ses agents particuliers chargés de détourner les discussions dangereuses, de distraire, en les flattant, les passions révolutionnaires, de semer la division entre les meneurs de la place publique et surtout d'avertir à temps le conseil des entreprises concertées contre l'Hôtel-de-Ville.

J'ai raconté comment s'improvisa, le 25 février au soir, autour de M. Blanqui, le premier club. Le lendemain, M. Xavier Durrieu, rédacteur en chef du Courrier français, publiait une note par laquelle il invitait à se constituer en association et à s'entendre dans un but commun toiis les hommes d'intelligence et de dévouement consacrés i^ar dix-sept années de lutte contre la tyrannie. Un grand nombre d'écrivains de nuances diverses répondirent à cet appel. On vit à la réunion préparatoire de la société, qui prit le nom de Société centrale répuMicaine, MM. Vidal etToussenel, économistes de l'école socialiste, M. Renouvier, M. Thoré, publiciste, ami de M. Barbes, M. Lachambeaudie, fabuliste populaire, ancien saintsimonien, etc. Mais beaucoup, soit qu'ils devinassent aussitôt que l'organisation delà Société centrale avait, sous une apparence de libre discussion, un dessein secret et qu'elle subissait déjà, la loi d'un homme, soit par d'autres motifs particuliers, ne suivirent point M. Blanqui quand celui-ci transporta les séances dans la salle du Conservatoire de musique ; ils ra-

ies clubs agitent plus qu'ils n'éclairent. » {Mémoires, t. I, 1'° partie.)

(1) l.e M mai suivant, les établissements de l'ICtJt lurent fermés aux clubs.

joignirent M. Barbes qui, de son côté, ouvrait au Palais national le chti de la Rétohition.

La Société centrale, appelée bientôt, du nom de celui qui en était l'àme, le club Blanqui, devint ainsi la réunion à peu près exclusive des communistes matérialistes. Présidé par Blanqui, ou quand l'épuisement de ses forces le retenait chez lui, par l'un ou l'autre de ses plus fanatiques adeptes , le docteur Lacambre ouïe cuisinier Flotte, ce club attira une affluence considérable, non-seulement de prolétaires, mais aussi de bourgeois, curieux de voir de près l'homme qui passait pour le plus terrible des révolutionnaires et flattés dans leurs secrets penchants par les critiques acerbes qui se faisaient là de toutes les personnes et de tous les actes du gouvernement provisoire.

La société parisienne, après le premier moment de consternation, trop troublée encore pour reprendre ses réunions et ses plaisirs accoutumés^ mais trop avide de distraction pour rester chez elle, courait de club en club et se donnait, comme elle l'eût fait à un spectacle mélodramatique , une excitation de nerfs qui la tirait de son abattement. Entre tous les clubs, le club Blanqui avait la faveur des curieux de cette trempe. Les loges et les galeries oii, dans les années précédentes, une société d'élite venait entendre avec recueillement les chefs-d'œuvre de l'art musical, la Symphonie pastorale, le Requievi ou l'ouverture A'EuryantJie, étaient chaque soir envahies par un public singulièrement mélangé et tapageur. Les femmes du monde, sous des vêtements plus que modestes, s'y glissaient furtivement, protégées par la lumière crépusculaire des quinquets où l'huile était parcimonieusement mesurée. On se reconnaissait de loin, on se saluait d'un signe rapide, perdu qu'on était dans cette foule en blouse et en veste que l'on croyait armée et qui s'amusait souvent, dans ses harangues et ses apostrophes, à qualifier les riches d'une façon pou flatteuse, à les menacer, à leur prédire, s'ils osaient lever la tëtti, un châtiment exemplaire.

Le chih de la Révolution avait un caractère tout différent. M. Barbes attirait à lui, non par art ni par effort de volonté, mais par l'ascendant naturel d'une àme honnête, ce qu'il y avait dans la Révolution de mieux intentionné et de plus droit. Des hommes plus doués que lui de talent et de capacité rendaient hommage à sa supériorité morale. Il était en vénération au peuple. Le rare accord de ses actes et de ses paroles dans tout le cours d'une vie jetée à la tourmente révolutionnaire, la dignité parfaite qu'il avait su garder toujours dans les échecs de ses tentatives, dans les dissensions de son parti, devant ses juges, devant ses geôliers, devant la mort qu'il vit de près en plus d'une rencontre, donnaient à Barbes une autorité toujours croissante dans le déclin d'une fortune de plus en plus contraire. Ou ne lui demandait pas compte de ses doctrines. On ne s'inquiétait pas de savoir s'il avait ou non de la prudence et du discernement. La pureté de ses intentions, la candeur et le dévouement qu'il portait dans des entreprises nuisibles à sa propre cause, lui tenaient lieu de tout dans l'esprit des masses et forçaient au respect ses rivaux et ses adversaires.

L'enfance d'Armand Barbes avait été sans joie. Il était le fruit d'une union qui fut pleine d'amertume. Son père, d'une famille aisée de Carcassonne, était entré jeune dans les ordres. Aux premiers jours de la Révolution, il quitta l'habit ecclésiastique, passa à la Guadeloupe, y pratiqua la médecine pour vivre. Une jeune fille, sauvée par ses soins d'une maladie mortelle, s'éprit de lui et l'épousa. Lorsqu'ellcrevint avec lui danssa ville natale, elle y apprit ce qu'il avait eu la faiblesse de lui cacher; elle connut qu'elle avait contracté un lien réprouvé par l'Eglise. Sa piété s'épouvanta. L'énormité de son sacrilège involontaire chargea sa conscience d'un poids accablant. Elle languit dans les larmes et mourut, bientôt, laissant doux fils et doux filles aux soins d'un homme atteint aussi et troublé par lo remords. La fatalité acharnée contre Barbes ne devait pas s'arrôter là. Sa fille aînée

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