‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 13 sur 234 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

sentes sur divers sujets importants, notamment sur les biens communaux, sur le régime des hypothèques, sur Jo mont-de-piété, sur l'application des caisses d'épargne h de nouvelles améliorations dans la condition des classes ouvrières. C'est mon vœu constant, que mon gouvernement travaille avec votre concours à développer en même temps la moralité et le bien-être des populations.

« Mes rapports avec les puissances étrangères me donnent la confiance que la paix du monde est assurée. J'espère que les progrès de la civilisation générale s'accompliront partout et de concert entre les gouvernements et les peuples, sans altérer l'ordre intérieur et les bonnes relations des Etats.

« La guerre civile a troublé le bonheur de la Suisse. Mon gouvernement s'était entendu avec les gouvernements d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse et de Russie, pour offrir à ce peuple voisin et ami une médiation bienveillante. La Suisse reconnaîtra, j'espère, que le respect des droits de tous et le maintien des bases de la confédération helvétique peuvent seuls lui assurer les conditions durables de bonheur et de sécurité que l'Europe a voulu lui garantir par les traités.

« Mon gouvernement, d'accord avec celui de la Grande-Bretagne, vient d'adopter des mesures qui doivent parvenir enfin à rétablir nos relations commerciales sur les rives de la Plata.

« Le chef illustre qui a longtemps et glorieusement commandé en Algérie a désiré se reposer de ses travaux. J'ai confié à mon bienaimé fils le duc d'Aumale la grande et difficile tache de gouverner cette terre française. Je me plais à penser que, sous la direction de mon gouvernement, et grâce au courage laborieux de la généreuse armée qui l'entoure, sa vigilance et son dévouement assureront la tranquillité, la bonne administration et la prosp'rilé de notre établissement.

" messieurs, plus j'avance dans la vie, plus je consacre avec dévouement au service de la France, au soin de ser, intérêts, de sa dignité,

de son bonheur, tout ce que Dieu m'a donné et me conserve encore d'activité et de force. Au milieu de l'agitation que fomentent les passions ennemies ou aveugles, une conviction m'anime et me soutient, c'est que nous possédons dans la monarchie constitutionnelle, dans l'union des grands pouvoirs de l'État, les moyens les plus assurés de surmonter tous ces obstacles, et de satisfaire à tous les intérêts moraux et matériels de notre chère patrie. Maintenons fermement, selon la Charte, l'ordre social et toutes ses conditions. Garantissons fidèlement, selon la Charte, les libertés publiques et tous leurs développements. Nous remettrons intact aux générations qui viendront après nous le dépôt qui nous est confié, et elles nous béniront d'avoir fondé et défendu l'édifice à l'abri duquel elles vivront heureuses et libres. »

Ce langage ne pouvait laisser subsister aucun doute. Il était bien expliqué, bien entendu, que le ministère ne céderait pas d'une ligne à l'opposition dj-nastique. La manifestation des banquets n'avait à ses yeux d'autre caractère que celui d'une bravade inconsidérée, presque factieuse ; il considérait comme un droit, comme r.;i devoir de la flétrir et de dénoncer à la France les hommes qui n'avaient pas craint de s'y associer, c'està-dire une minorité imposante dans laCiiambre et une partie notable de la classe la plus influente dans le pays. C'était pousser l'infatuation jusqu'à la démence.

De crainte qu'on ne s'y méprît, M. Guizot avait d'ailleurs le soin de dicter au Journal des Délais et à la Revue des Deux Mondes^ ses organes quasi-officiels, des commentaires encore plus provoquants que le discours du trône. " Le ministère a relevé publiquement le gant qui lui était jeté, disait la Jievue du P"" janvier. Qu'il l'ait fait sous une forme tînt soit peu agressive, nous ne lui en ferons tas un reproclie ; nous trouvons au contraire merveilleux ceux qui accusent le gouvernement d'avoir fait du roi un ciief do parti, comme si

le roi n'avait pas, après tout, le droit d'être le chef de son parti.

« Si la question est ainsi posée, à qui la faute, sinon à ceux qui, dans les banquets, ont élevé ou laissé s'élever des partis contre celui du roi et de la Constitution ? Depuis six mois, nous voyons des caricatures rétablir les autels de Robespierre et de Marat, et y sacrifier les lois, en attendant qu'ils puissent y sacrifier autre chose , et le gouvernement n'aurait pas le droit de dire que la royauté a des ennemis ! Depuis six mois, les chefs de l'opposition dynastique laissent impunément traîner la dynastie et la Charte dans la boue républicaine, et dissimulent honteusement leur drapeau devant celui des ennemis de la Constitution, et il ne serait pas permis de leur dire qu'ils sont aveugles ! » Ce jour-là même le Journal des Débats disait, dans un article très-dédaigneux, en faisant allusion aux menaces du radicalisme : « Marchez sur le fantôme, il s'évanouira ; fuyez, il grandira jusqu'au ciel. »

Cependant le discours du trône faisait baisser la rente. Plusieurs fois, sur son passage ou sous ses fenêtres, Louis-Philippe put entendre dans les rangs de la garde nationale les cris de A las la corruption ! vive la réforme ! Trois élections hostiles ebréchaient la majorité conservatrice. La liste des candidats présentée au roi pour la nomination d'un maire du deuxième arrondissement portait exclusivement des noms connus dans l'opposition, et marquait ainsi, de la manière la moins équivoque, les dispositions frondeuses de l'un des quartiers les plus considérables de Paris. Enfin, le récit imprimé d'un honteux trafic de places, en entachant le président du conseil, personnellement épargné jusque-là, venait compléter la série de ces révélations ignominieuses par lesquelles le cabinet se voyait coup sur coup dépouiller du peu qui lui restait encore d'autorité morale (1). C'étaient là de

(1) Par de» motifs qui furent daerMinoiit intorpréli», M. l'ttil, rtcevcur |.ariiculi<!r ii Corlitil, publiiiit, avec toiitts lu prcuvci k l'opiiui, U icaa'Jaluu:.a hiitoiro d'uuo cuuveo-

médiocres sujets de triomphe ; mais les ministres avaient leur arrière-pensée. Ils trouvaient, dans la tension même de cette crise dont chacun s'effrayait, des motifs de s'applaudir, parce que, selon leur conviction intime, à la première tentative d'émeute provoquée par les radicaux, le pays ouvrirait les yeux et retrouverait soudain, par la conscience du danger, le sentiment de l'ordre, c'est-à-dire une soumission absolue à la politique conservatrice. Nous allons voir de quelle manière ces prévisions furent déjouées par l'événement.

A la Chambre des pairs, c'est à peine si l'on put s'apercevoir que la situation du cabinet était empirée. L'adresse rédigée par M. de Barante reproduisait, selon la coutume, avec de légères modifications dans les termes, le discours du trône. Elle se montrait peu favorable à la réduction de l'impôt sur le sel et de la taxe des lettres. Le paragraphe relatif aux affaires de la Suisse était d'une insignifiance calculée. Tout faisait présager une discussion sans franchise, engagée pour la forme seulement, afin de demeurer dans la fiction des trois pouvoirs, fiction sans laquelle la philosophie politique de l'école doctrinaire n'admet pas que l'on puisse gouverner un peuple.

Un conservateur éprouvé, M. Meynard, vint, il est vrai, demander compte au ministère de son inertie pendant la dernière session, en insistant, au nom de la majorité, pour qu'il fût donné satisfaction au besoin h'gitime de progrès. Les interpellations au sujet de ce que l'on appelait l'affaire Petit attirèrent bien aussi à M. Guizot, qui s'excusait en alléguant un usage fâcheux, des démentis de la part de MM. Mole, Passy, d'Argout ; mais c'étaient là des nuages fugitifs. Quand M. do Doissy ex-

tion faito avco M. (jiiizot, pnr rontremiso de M. Gdnic, clinf de son cabinet, et do M. Berlin, pair de France. Il riisullnit do co récit que deux recettes avaient M écliangi'es contre la drmission d'un conieiller-mnltre il la cour des comptes, sur la cliargo duquel le ministre uvnit jetiS les jeux pour rdcompenser une rrénluro. M. Alom-Koussouu ot M. l'etit avaient ni'gociii celte d>!mission au prix de 15,000 francs d'urgent comptant et d'uno puubioD viiigiru do COO fiuuci.

primait le désir de voir le ministère passer hie7itôt dit, banc où il siégeait au banc des accusés, affirmant que, si l'on condnuait de la sorte, les populations aviseraient comtne elles avaient déjà avisé dans le passé, on s'indignait. Quand une brusque interruption de M. de Béthisy défiait le général Jacqueminot de convoquer la garde nationale, dont celui-ci vantait l'esprit excellent, on dressait l'oreille; mais la Chambre, après ces incidents importuns, rentrait avec bonheur dans la gravité magistrale sous laquelle elle déguisait sa servilité et son apathie.

Il fallut, pour l'en arracher, une voix vibrante, qui vint tout d'un coup, sans ménagement ni pitié, jeter sous les vieilles voûtes du Luxembourg un cri d'alarme, et, réveillant à la fois, dans ces âmes engourdies, la haine et la peur, les transportât hors d'elles-mêmes, dans un état d'exaltation qui tenait du délire. Ce fut au sujet des affaires de Suisse. M. de Broglie les avait présentées sous le jour le plus favorable au ministère, et la Chambre semblait se ranger à son opinion , lorsque M. de Montalembert parut à la tribune. Il ne s'arrêta point à réfuter l'argumentation des précédents orateurs ni à examiner, dans tous ses détails, une négociation plus ou moins habile; il n'avait dessein ni de soutenir, ni d'attaquer le ministère. Emporté par une passion fougueuse, il laissa loin derrière lui le champ étroit de la polémique. Semblable à un guerrier qui brandit ses armes, plutôt qu'à un législateur qui expose ses idées, M. de Montalembert, signalant à la pairie un ennemi formidable, la fit pâlir au tableau des périls dont elle était menacée. Le radicalisme, suivant M. de Montalembert, était à la veille d'un infernal triomphe ; le radicalisme envahissait le monde; rien ne résistait à ses attaques; rien ne trouverait grâce devant ses fureurs. Et, d'une lèvre véhémente, le jeune orateur, répandant à dessein l'effroi dans les esprits, peignait à l'assemblée frissonnante ses biens dévastés, ses droits méconnus, son sanctuaire violé bientôt peut-être par de nouveaux bar-

bares, qui la contraindraieJit à payer, au prix de son patrivioine, la ravçon de ses votes et de ses arrêts (1). Puis, remontant à la cause première de ces maux, de ces désastres, de ces catastrophes imminentes, il lançait l'anathème au dix-huitième siècle, à la Révolution française, à Voltaire, à la Convention ; il maudissait le génie même des temps modernes (2).

Comment peindre l'effet produit sur la Chambre par ce fanatisme du moyen âge? A chaque instant interrompu dans la fougue de sa parole par des acclamations frénétiques, l'orateur faillit, en descendant de la tribune, être étouffé dans le transport commun. De tous les bancs on se pressait sur son passage ; le chancelier ne contenait plus son enthousiasme; sans égard pour des souvenirs de famille, le duc de Nemours, sortant de son caractère et de son rôle, s'avançait dans l'hémicvcle, et venait serrer la main à M. de Montalembert. A partir de cette heure, de ce signal de détresse, la Chambre n'a plus qu'une pensée : écarter au plus vite tous les obstacles qui pourraient entraver le ministère dans sa lutte contre le radicalisme. Elle vote, sans presque les discuter, tous les paragraphes de l'adresse, s'arrête au paragraphe sur les banquets tout juste assez de temps pour fournir à M. Duchàtel l'occasion de déclarer sa résolution de ne point transiger avec l'opposition, rejette en courant un amendement da M. de Boissj' tendant à faire retirer les épithètes aveugles et ennemies; puis elle couronne par un vote de 144 voix contre 43 son œuvre conservatrice.

Depuis si longtemps le pays s'était accou-

(1) Expressions te.xtuelles du discours de M. de Jloutalembert dans la séance du 15 janvier 18-ia.

(2) Ancien disciple de l'abbé de Lamunnais, M, de Montalembert avait conservé longtemps, de cette induence subie, la persuasion que les principes et les intérêts bien compris do l'Église catholique étaient dans une alliance étroite avec les principes et les intérêts de la liberté moderne. Jlais, soit que l'e-xpérience et la réflexion eussent il cet égard modifié ses idées, soit que, le fantôme de 93 lui étant apparu, il eut soudain abjuré au-dedans de lui les nouveautés dangoreusos du catholicisme libéral, il ne sut plus trouver on ce jour de co- U-ro qu'invectives et sarcasmes pour tout ce qui s'inspirait de l'esprit démocratique.

tumé à regarder les décisions de la Chambre des pairs comme de pures formalités, qu'il ne prit pas la peine de censurer ce vote. Les esprits étaient ailleirs; tous les veux se tournaient vers la Chambre des députés; on espérait, on attendait d'elle quelque acte de courage. Il semblait commandé par le danger même de la situation ; la prudence le conseillait autant que l'honneur; le courage, en de telles conjonctures, n'eût été qu'une prudence suprême.

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