DEUXIEME PARTIE
douter, disait encore M. Carnot, ce n'est pas qu'il y ait à l'Assemblée trop peu de lettrés, c'est plutôt qu'il y ait trop peu de gens de pratique, honnêtement et profondément dévoués aux intérêts de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. » Et il recommandait de nouveau les hommes capahîes, qni, 'pour n'avoir pas dépassé le niveau de l'instruction pr maire, n'en, étaient pas moins dignes, maigri le défaut de ce que Von nomme éducation et fortune, de figurer parmi les éléments précieux de l'Assemblée.
Les manuels des droits et devoirs du citoyen, ou catéchismes politiques, publiés à la demande du ministre par les recteurs d'académie, commentaient et développaient pour la plupart cette pensée (1). A Paris, M. Henri Martin, M. Ducoux et M. Renouvier entreprirent cette tache. Le manuel de M. Renouvier fut l'objet d'attaques très-vives, que l'on résuma, afin de mieux frapper les imaginations, dans le mot de communisme. On alla répétant partout que le ministre et ses subordonnés prêchaient l'égalité dans l'ignorance, et cette communauté dans l'indigence des biens intellectuels que M. Ledru-Rollin voulait établir dans l'indigence des biens matériels.
Ces accusations étaient injustes (2); mais il était bien imprudent d'en fournir même le prétexte. Le ministre de l'intérieur et le ministre de l'instruction publique n'y songèrent pas assez; ils confondirent ce qui, dans un
(1) Cette penst5e n'aViiit rien d'erroné, ni même de nouveau. Bien avant M. C'arnot, Xénophon avait dit dans sa République tV Athènes (ch. I): « Rien cependant de plus sage que de permettre, même an dernier plébéien, de parler en public. Le dernier artisan, étant maître de se lever et de haranguer l'assemblée, y donnera des conseils utiles k lui et il ses pareils. Dans l'opinion publique, cet liomme, tel qu'il est, avec son ignorance, ses vues basses, mais son zèle pour la démocratie, vaut mieux qu'un citoyen distingué avec des vues noldes, de la pénétration, mais qui a des intentions perfides »
(2) Il La révolution qui a emporté les rois, les pairs et les députés, respecte la famille, le mariage, les testaments et les tribunaux, » dit le Manuel de M. Renouvier; partout il développe cette pensée, que te capital et Vinlerét du capital, la donation et l'Imitaije sont choses parfaitement légitimes , nécessaires à la dignité et à la liberté du citoyen. (Voir au Manuel, le ch. II : De la sûreté et de la i.roprièlé.)
gouvernement, peut être l'objet d'instructions confidentielles données avec choix à un petit nombre d'hommes capables de discernement, et ce qui peut se dire dans des actes officiels lus par des adversaires, commentés par l'esprit de parti, mal interprétés par l'ignorance ou le mauvais vouloir. La pratique des affaires leur manquait à tous deux et, par là, la mesure dans le langage et le sentiment de l'opportunité, qui fait le fonds de la politique.
Cependant, malgré ces erreurs, ces tiraillements du pouvoir, malgré les agitationsjournalières des clubs, la grande épreuve du sufl'rage universel fut soutenue avec honneur par le pays A très-peu d'exceptions près, les opérations du scrutin se firent avec une régularité parfaite.
On se rappelle que le 23 avril était le jour de Pâques. Quelques scrupules s'étaient élevés dans le conseil. On craignait de blesser le clergé et les populations religieuses, en assignant à l'accomplissement d'un acte politique le jour consacré à la plus grande des solennités du culte. M. de Lamartine combattit cette pensée timorée. Il voyait, au contraire, dans cette coïncidence un heureux augure et pour la religion et pour la République. Le clergé le comprit ainsi. Bien loin de murmurer, il se prêta avec empressement aux changements d'heures nécessités par cette décision. Partout, dans les campagnes, on célébra la messe de la résurrection à l'aube du jour; à l'issue de l'office, le cui'é se joignant au maire, au juge de paix, au commandant de la garde nationale et à l'instituteur, ils rassemblèrent les électeurs, les formèrent en colonne et les conduisirent processionnellement , bannière déploA'ée et musique en tête, au chef-lieu de canton, en chantant des chants patriotiques.
Partout l'ordre et le calme régnèrent dans cet immense mouvement moral et matériel d'un peuple tout entier. Pas un accident, pas un désordre grave no vint trt)ubler une opération jugée matériellement imposs'ible (1) pur
(1) Ce fut I Jt} Smis par l'Institut; c'était l'opiaion de beaucuup d'humnm politiques.
les habiles. Les craintes si vives qu'avait excitées cette journée reçurent un éclatant démenti. Au sein de la population la plus irritée du pays, à Lyon même, tout se passa avec une tranquillité merveilleuse. La veille même de Pâques, une manifestation, organisée par le club central, avait eu lieu. Dix. à douze mille clubistes et ouvriers des chantiers nationaux, la plupart armés, avaient fait le tour de la ville, portant un transparent sur lequel on lisait les noms des quatorze candidats du communisme. Le même jour , le club central avait fait afficher un placard qui dénonçait au peuple les manoeuvres frauduleuses du comité préfectoral, et il avait envoyé demander au commissaire du gouvernement le changement de ce comité. Sur le refus du commissaire , avait paru un nouveau placard menaçant les autorités d'une protestation d'une tout autre nature, afn d' apprendre a ce conseil qve l'autorité du peuple souverain devait l'emporter sur les iniques et niaises machinations d'une infâme coterie.
Mais, en dépit de toutes ces démonstrations, le club central n'obtint au scrutin que six nominations, dont deux seulement appartenaient au communisme, MM. Greppo et Pelletier ; les huit autres appartenaient à l'opinion républicaine modérée. Exaspéré de cet échec, le club central envoya une députation à M. Martin-Bernard pour protester, en menaçant, contre le résultat de l'élection; mais les opérations avaient été régulières. Ni à Lyon, ni ailleurs, on ne tint compte de ces protestations de l'esprit de parti. A Rouen et à Limoges seulement, elles prirent un caractère sérieux.
A Limoges, oii la fabrique de porcelaine occupe plus de six mille ouvriers, et qui compte environ treize mille indigents sur une population de cent mille âmes , le peuple arracha les bulletins de vote aux mains des scrutateurs et désarma la garde nationale. Le 27 avril, les ouvriers do Rouen, irrités par l'échec de leur liste, qu'ils avaient faite beau-
coup trop exclusive (1), et par des provocations imprudentes de la garde nationale qui, depuis la journée du 16 avril, se trouvait animée d'un mauvais esprit de réaction, coururent aux armes. Le combat s'engagea; il dura deux jours, si toutefois on peut appeler combat la lutte inégale d'une masse populaire, à peu près dépourvue d'armes et de munitions, mêlée de femmes, de vieillards et d'enfants, sans chef militaire, contre les troupes les mieux disciplinées, agissant de concert avec la garde nationale ; la disproportion entre le chiffre des morts et des blessés, chiffre considérable dans les rangs du prolétariat (2), et si peu élevé dans les rangs de la troupe qu'on a pu dire que ni un soldat ni un garde national n'avaient péri, témoigne assez de cette inégalité. Cependant le général Gérard, qui commandait à Rouen, fit sur le combat un rapport dont le langage sévère, et sans aucun retour de pitié, blessa ceux-là mêmes d'entre les membres du conseil qui souhaitaient le plus une répression énergique des soulèvements populaires.
M]\I. Ledru-Rollin et Louis Blanc protestèrent contre ce rapport et demandèrent que le général Gérard parût devant un conseil de guerre; mais leur demande fut écartée. On chargea M. Frank-Carré, ancien procureur général dans la Seine-Inférieure, de dresser une enquête. M. Descliamps fut remplacé par M. Dussard, nommé commissaire général dans la Seine-Inférieure. Les priions se remplirent; la plus grande rigueur des lois fut appliquée contre une sédition coupable sans doute, mais où les fautes de l'administration, les provocations de la bourgeoisie, et surtout la fatalité des circonstances avaient eu tant de part qu'une indulgence entière pour les vaincus n'eût été peut-être qu'une stricte justice.
(1) Sur cette liste, composée de 10 noms, il j en avait 10 njiparlcnant nu proli'liuint.
(2) M. ScniirJ, dnns siui discouva ù l'AsaombK'e nationale (sôiincc du 8 miii KMH), donne les cliilTres suivants : 'Il barricndi's, contre lesquelles il auriiit él* tlri5 19 coups <!• canons, U lioniincs tui's dans le ivinibnl, 7(5 lilrssi'S, recueilli» dans les hospices cl dont 23 y ainit morts. .Mai» ces oliiffrei puruitient fitre reitii fort uu-doiioiu de la rfolit^.