DEUXIÈME PARTIE
KTE DE L\ FKaTERNITÏ (p. 346)
A Paris, les élections furent principalement discutées entre les républicains modérés, qui représentaient l'opinion de la bourgeoisie, et les républicains socialistes ou communistes, qui représentaient l'esprit du prolétariat.
Les premiers avaient un grand avantage.
Le comité central, dirigé par le parti qui se groupait autour du National, agissait avec ensemble et politique ; il était soutenu par la niairie de Paris, et il disposait des fonctionnaires. Les brigadiers des ateliers nationaux et un grand nombre d'artistes, qui y recevaient une solde de cinq francs par jour, furent emploj'és à la propagande électorale.
Le prolétariat, au contraire, à qui toutes les ressources de ce genre manquaient, et qui aurait eu besoin de concentrer tous ses efforts, se divisa. Les délégués du Luxembourg firent bande à part ; les chefs de club agirent chacun
de son côté ; on ne voulut se faire que des concessions insignifiantes ; la passion dicta les listes beaucoup plus que le jugement. Il en advint que pas un candidat socialiste ne réussit, à l'exception de MM. Louis Blanc et Albert, acceptés par le comité central, en leur qualité de membres du gouvernement provisoire.
La liste des délégués du Luxembourg donna lieu à de longs débats. Sur l'avis de M. Louis Blanc, des délégués avaient formé une commission chargée d'entendre les candidats présentés par les corporations et d'examiner leurs titres. Cette commission (1) po^a d'abord
(1) Elle se composait des citoyens : Vicz, délégué Jes typographes; Six, délégué des tapissiers; Bonnefoud, délégué des cuisiniers; Passard, délégué des brasseurs; l'ernot, délégua des ébénistes; Ducbène, délégué des compositeurs. Cette coinmiisigu iii;(jca liuit jours durant, il p»Jitir du S luars;
DANIEL STBaN.
en principe que, pour contre-balancer les candidatures presque exclusivement bourgeoises des élections départementales, il fallait mettre vingt noms d'ouvriers sur les trente-quatre de la liste parisienne ; après quoi, elle procéda, pendant huit jours entiers, à l'examen des candidats et passa en revue les hommes politiques et les écrivains qui avaient donné des gages à la démocratie. L'esprit le plus exclusif domina malheureusement cet examen. Béranger, adopté par acclamation dans la plupart des réunions populaires, ne parut pas assez socialiste aux délégués du Luxembourg. Lamennais, malgré les Paroles d'un croyant et tant d'autres écrits admirables, fut rejeté à cause d'une lettre au National sur les utopistes, et de ses récentes attaques dans le Peuple constituant contre l'atelier de Clichy et le communisme.
M. Proudhon fut repoussé comme trop peu d'accord avec lui-même. MM. Cabet et Blanqui furent écartés sans discussion, ce dernier sans doute par l'influence de M. Louis Blanc, mais on accepta le cuisinier Flotte. MM. Pierre Leroux, Barbes, Raspail, Vidal, Caussidière, Sobrier, Flocon, et même M. Ledru-Rollin, malgré la journée du IG avril, furent admis. M. Thoré n'obtint qu'une majorité peu considérable. Quant aux candidatures d'ouvriers, elles furent très-vivement disputées.
On rejeta tout d'abord les candidats proposés par le compagnonnage, dont les vieilles prétentions à la suprématie n'étaient pas
elle entendit 70 candidats. Les questions auxquelles ils eurent & rL'pondre étaient celles-ci :
« Que iiensez-vous des institutions actuelles?
« Quelles sont vos idées en matière de religion ? f.teî-vous pour la liberté des cultes? Les cultes doivenl-iU être salariés par rÉtnt?
t Quelles sont vos vues sur l'organisation du travail î
« Quelles réformes croyez-vous qu'on doive introduire dans la magistrature?
■ Comment entendez-vous l'organisation de l'armée? t^uel rôle doit Olre le tien, niuintenant ot plus tard?
€ Sur quelles bases doit reposer, suivant vous, le système dosimpAts?
f Quelle est votre opinion relativement au divorce ?
t Que pcnscZ'Vuus dos relations ft établir entre la Kranco »t les divers peuples do l'Europo, iiolummeut l'Allemagne ot l'Italie?
oubliées, et que l'on croyait influencé par le parti clérical. On fit exception, par des considérations personnelles, pour trois d'entre eux, dont était M. Agricol Perdiguier , maîtra menuisier, homme de mœurs pures et d'un caractère droit, auteur de plusieurs ouvrages populaires écrits dans un excellent esprit de conciliation. Tous les autres noms d'ouvriers inscrits sur la liste du Luxembourg appartenaient à l'opinion communiste (1).
On a peine à comprendre comment des hommes aussi intelligents que les délégués du Luxembourg purent nourrir un seul instant l'espérance de faire réussir une liste aussi exclusive. Une idée fausse, malheureusement encouragée par M. Louis Blanc, les égara. Ils se persuadèrent que la révolution devait amener la domination absolue du prolétariat, et, comme ils n'avaient aucun esprit politique, au lieu de dissimuler soigneusement une prétention blessante pour la masse de la nation, ils se hâtèrent de la faire sentir. Aussi arrivat-il que, sur une liste si mal combinée, il ne passa que les quatre noms du gouvernement provisoire, acceptés par le comité central, M. Caussidière, pour lequel la bourgeoisie parisienne gardait encore quelques souvenirs reconnaissants, et M. Agricol Perdiguier, dont les opinions anticommunistes étaient notoires (2).
(1) La liste des candidats du Luxembourg fut arrêtée, après trois séances consécutives, dans l'assemblée qui se coustitua le 17 avril.
(J) Deux incidents de co mouvement électoral méritent particulièrement d'être rapportés.
^L Hlanqui proposa lui même iv son club la candidature de jr. Auguste Comte, disciple do Saint-Siniun, fiMulateur do lu pliilosopliie positive; comme ce nom, commun l't un pliyslcion célèbre, fut accueilli par un éclat de rire, M. Blunqui entra en colère, gourmanda son auditoire et lui lit lionto de sa profonde ignorance.
liéranger déclina la candidature par une lettre ironique adressée aux électeurs du département de lu Seine :
1 11 est donc bien vrai que vous voulez faire de moi nu législateur, disait-il, j'en ai douté longtemps, .l'espérais qOo le» premiers qui ont eu cette idée y renonceraient par pitié pour un vieillard resté étranger jusqu'il co jour aux fonction) publiques, et qui, pour s'en montrer diguu, aura tout it apprendre ii l'époque de la vie oii l'on nu ]ieut plus apprsndre rior. Des amis m'ont répété que refuser de pareilles fonclioui serait uue faute, ivilii-la-moi (''c), vous a qui ju voudrais iM